L'épaulette: Souvenirs d'un officier
Chapter 23
Pendant les quelques jours qui ont suivi, jusqu'aux funérailles, j'ai tenté de mettre devant mes yeux un tableau exact de ma position actuelle et de mon avenir probable; j'ai essayé de me représenter les avantages et les désavantages d'une réconciliation avec Adèle. J'ai vu que j'étais seul, ou presque seul, car mon père est trop naturellement égoïste pour que je puisse beaucoup compter sur son appui; et j'ai vu aussi de quel poids pèsent les influences extérieures dans la vie d'un officier. Je suis arrivé à me convaincre qu'il était nécessaire, en tous cas, d'avoir une explication franche avec Adèle; qu'il me fallait cesser de l'avoir pour ennemie, dussé-je pour cela consentir à en faire une alliée. Je me suis tracé tout un plan de conduite, assez habile je crois, suffisamment machiavélique, et dont j'étais certainement fort satisfait. Mais, une fois revenu du cimetière--et bien qu'un enterrement puisse, moins encore qu'un autre spectacle, me convaincre de la vanité des choses de ce monde--ma résolution m'a quitté. J'ai refusé de discuter davantage avec moi-même; je me suis décidé à ne faire aucune démarche, aucune tentative, aucun effort. Par paresse d'esprit et surtout dégoût d'action physique, peut-être aussi par curiosité narquoise, je me suis abandonné au sort...
Trois semaines après la mort du général de Porchemart qui, sans m'en avoir prévenu, m'a légué une certaine somme, je suis affecté au régiment d'infanterie qui tient garnison à Malenvers. Je remplace un lieutenant qui a été disgracié pour avoir divulgué certaines malversations du colonel; le colonel a été blâmé, avec tous les égards dus à son rang, et l'officier a été expédié en Corse.
Malenvers est une petite ville assez curieuse dont il faudra que je vous donne la description, si j'y pense, dans le chapitre suivant.
XVI
Un militaire étranger, peu au courant de la politique française, s'étonnerait de voir deux régiments casernés à Malenvers. Cette ville est d'un accès difficile et il est presque impossible d'en sortir; elle se trouve en dehors de toutes les grandes lignes de communication et l'unique chemin de fer qui y conduit, à voie simple et sinueuse, pourrait à peine être utilisé en cas de mobilisation; stratégiquement, Malenvers n'a aucune valeur. Malenvers, néanmoins, possède un régiment d'infanterie et un régiment de cavalerie. Voici pourquoi: jusqu'à ces dernières années, Malenvers était un centre anti-républicain, et élisait des députés ultra-réactionnaires; mais aux dernières élections le gouvernement, qui tenait à assurer le succès de son candidat, un vieil apothicaire nommé Laventoux, promit à la ville une garnison si elle votait bien. Elle vota bien, grâce aux efforts combinés des boutiquiers anxieux de voir augmenter leur clientèle et des femmes qui, d'avance, faisaient fonds sur les culottes rouges pour un supplément de distractions. Laventoux ayant pris place sur les bancs de la gauche démocratique, un régiment de dragons et un régiment d'infanterie débarquèrent dans la ville. L'un eut pour quartier des bâtiments délabrés qui dataient de Louis XV; l'autre fut caserné dans les ruines d'un couvent. La santé des soldats ne tarda point à se ressentir de ces installations hâtives. Mais cela est de peu d'importance.
Voici une chose plus intéressante: si la plupart des habitants de Malenvers, au moins au moment des élections, sont républicains, les deux régiments peuvent être remarqués, même dans l'armée française, pour leur esprit réactionnaire et clérical. Je parle des officiers; les soldats, bien entendu, ont abdiqué, en endossant l'uniforme, tous les privilèges du citoyen et n'ont le droit ni de professer une opinion, ni même de l'avoir. Le colonel des dragons est un descendant d'émigrés; la plus grande partie de ses officiers et même de ses sous-officiers appartient à des familles de traîtres, riches, bien-pensantes; ces messieurs affectent de mépriser la République; ces misérables affectent de mépriser le peuple. Le colonel consigne son régiment, en marque de deuil, le jour anniversaire de la mort de Louis XVI. Mon colonel à moi s'appelle Durandin. C'est plus qu'un plébéien; je me suis assuré que son grand-père était aide du bourreau à Brest, pendant la Révolution. Honteux sans doute de cet honnête ancêtre qui eut la gloire de contribuer au raccourcissement patriotique de quelques centaines d'aristocrates, le colonel Durandin affiche une dévotion extrême et pose au gentilhomme. Il a rétabli en fait, dans son régiment, l'aumônier supprimé par la loi. Il a puissamment contribué au développement de l'oeuvre de Notre-Dame des Armées que le colonel de dragons a installée à Malenvers. Les locaux affectés à cette oeuvre sont devenus trop étroits. On vient d'inaugurer une nouvelle chapelle. C'est par la voie du rapport que les officiers ont été invités à assister à cette inauguration.
Comme je n'étais pas présent à cette cérémonie, qui fut, paraît-il, imposante, j'ai été fort mal noté. Les mauvaises notes, je pense, ne doivent point m'être épargnées. J'ai la réputation d'un fricoteur et d'un athée; d'ailleurs, bien que fils de général, je suis certainement très au-dessous du gentilhomme Durandin, dont la noblesse d'âme sut évoluer des bois de justice au bois de la vraie croix; très au-dessous des fils de bourgeois qui lui font cortège et qui mouillent d'eau bénite leur gaucherie de courtauds, leur ignorance de cancres vaniteux. Quant à songer à me hisser au niveau des seigneurs authentiques dont les aïeux eurent, en Prusse, de si jolis états de service, ce serait de la folie pure. Je sais trop à quelle hauteur la troisième République, qui s'intitule République française, à su placer cette engeance.
On comprend que des gens aussi distingués, aussi supérieurs, ne vivent pas sans un grand train; il leur faut une nombreuse valetaille. Cette valetaille, ils la recrutent économiquement parmi les citoyens qu'ils ont sous leurs ordres. Et ces citoyens trouvent la chose toute naturelle. Ignorant visiblement qu'ils ne sont envoyés au régiment pendant plusieurs années qu'afin de se mettre en état de défendre leur pays, ils consentent avec joie à consacrer ce temps aux plus serviles besognes. Aux ordres de l'officier, mauvais Français, qui cherche à dresser des laquais au lieu de former des hommes, le soldat, mauvais Français, se soumet avec empressement. Je ne cesse de m'étonner de cette fureur d'asservissement; je pense parfois que l'obéissance passive est peut-être la forme la plus enthousiaste d'un choix personnel, et qu'il faut autant de courage individuel pour se dépouiller de sa dignité et de son caractère que pour se précipiter dans un torrent ou dans un brasier.
Quel contraste entre l'Armée, conception, et l'Armée, fait! Et quel pouvoir d'imagination maladive dans les êtres et dans les masses pour qu'ils idéalisent les hommes ou les institutions dont l'horreur et l'imposture s'étalent cyniquement! Ces réflexions m'ont été suggérées, une fois de plus, par un événement assez banal mais que, pourtant, je veux rapporter ici.
Lorsque je suis arrivé à Malenvers, on m'a assuré que je trouverais à me loger confortablement chez une dame âgée, veuve de général, qui possède une grande maison sur le cours Saint-Gonzague et qui accepte souvent un officier comme locataire. Je me suis présenté chez la vieille dame; et quel n'a pas été mon étonnement de retrouver en cette septuagénaire une femme que j'ai connue à Versailles, pendant la guerre de 1870, Mme de Rahoul! J'ai à peine besoin de le dire, Mme de Rahoul a été enchantée de me revoir; elle a été ravie d'apprendre que je désirais m'installer chez elle; elle me traite comme son propre fils. Elle vit modestement de sa pension de veuve de général, et de quelque argent apporté, en même temps que la maison, par un héritage. Nous causons souvent, du présent quelquefois, mais surtout du passé. Et je n'ai pu me défendre d'un mouvement de surprise, et même de colère, lorsque je me suis pour la première fois aperçu du culte qu'elle a voué à la mémoire de son mari. Elle ne parle du général de Rahoul qu'avec des larmes dans les yeux et de l'émotion dans la voix. Cette femme, qui est instruite et intelligente, qui est la bonté même et dont le jugement est sain, a gardé pour l'armée et toutes les choses militaires un respect et un enthousiasme qui touchent à la démence. Elle a tout oublié, les humiliations, les souffrances, les insultes et les trahisons; elle sait seulement que son époux portait la grosse épaulette, honneur immense, honneur complet. Ce n'est point l'ignoble brute que fut son mari qu'elle se rappelle; elle a conservé seulement le souvenir d'un héros généreux qu'elle auréole d'un halo de gloire et qu'elle encense de tendresse..... Souvent en l'écoutant me parler des grandes qualités du défunt, je songe que cette vieille femme symbolise, sans s'en douter, le sentiment populaire.
L'armée.... Les hommes sont surtout retenus sous les drapeaux pour l'agrément ou le profit des galonnés, afin de leur créer une permanente raison d'être. Vingt-cinq pour cent sont donnés comme esclaves aux commerçants régimentaires ou comme larbins aux officiers. Vingt-cinq pour cent sont sans cesse employés à des corvées aussi dégradantes qu'inutiles. Le reste est condamné à des travaux pénibles et stériles, à des manoeuvres sans objet.
Je pense à cela, ce soir, après avoir lu des pages d'un ouvrage de Hoenig dans lequel est démontrée la nécessité d'exercer spécialement la troupe aux travaux de retranchements, dans lequel il est prouvé que les luttes du futur transporteront en rase campagne la guerre de forteresse. C'est l'évidence même. Les terrassements considérables, rapidement exécutés, joueront dans les conflits à venir le rôle le plus important; l'usage de la pelle et de la pioche doit être aussi familier au soldat que l'usage du fusil. Voilà une chose dont on se doute peu dans l'armée française. Ruse basse plus encore qu'ignorance, peut-être. Fouir le sol, le travailler et le retourner, rapprocheraient sans doute, moralement, intellectuellement et en fait, l'homme de la terre; cela lui ferait comprendre que cette terre est le patrimoine de tous les Français, qu'il est abominable et impossible qu'elle appartienne seulement à quelques-uns, et qu'elle constitue la Patrie--toute la Patrie....
Je rouvre le livre de Hoenig sur la tactique de l'avenir, mais je ne puis arriver à lire, même de l'allemand. Je rêve. Je rêve d'une autre France.... Après tout, rêver, c'est avoir la foi. Peu militaire, par conséquent.
Je déplie des journaux que je viens de recevoir de Paris. Et je crois rêver encore, ma foi, en lisant dans ces gazettes de longs et élogieux articles concernant mon père. A propos, mon père a été nommé général de division dernièrement, le 1er janvier 1889 (je savais bien que j'avais oublié de vous dire quelque chose), grâce surtout à l'entremise de la baronne de Haulka, très bien en cour, et du petit notaire Larbette auquel le ministre de la Guerre n'a rien à refuser. M. de Trisonaye s'affermit de jour en jour au pouvoir. Il semble vouloir consacrer sa vie entière au service de la France, ainsi que tous les Anciens et tous les Antiques de l'École Polytechnique,--«cette poule aux oeufs d'or, dit le président Carnot, qui a donné à la France tant de couvées de bons citoyens».
Mon père n'a point été couvé par la poule aux oeufs d'or (il a toujours préféré les cocottes aux poules) mais c'est un bon citoyen tout de même. La preuve, c'est qu'il vient de publier une brochure, _Le vrai Ressort de l'Allemagne_, où il prouve que la puissance de nos voisins n'a d'autre base que le respect profond de l'élément civil pour l'élément militaire. «A Berlin, dit-il en un éloquent passage, à Berlin (_in Berlin, sagt er_,) j'ai vu la foule s'écarter respectueusement devant un capitaine d'infanterie. Voilà ce qu'on ne voit pas en France!» Hélas! non; pas encore; mais ça viendra. Du moins, la presse l'espère; elle déclare que la brochure de mon père est un chef-d'oeuvre; et elle le représente comme un officier général du plus haut mérite et du plus grand avenir, comme un tacticien hors ligne et comme un puits de science. De plus, elle parle de l'intégrité qui le caractérise, et déclare que la dignité de sa vie privée défie la calomnie. Ça, par exemple.... Pourtant, si c'était vrai, à présent?
* * * * *
C'est vrai! C'est vrai! L'assurance m'en est donnée dès mon arrivée à Paris où je viens, au commencement d'avril, passer les deux mois d'un congé de convalescence (attaque opportune d'influenza). Et qui me la donne, cette assurance? Mon père lui-même, que je trouve installé dans son ancien bureau du ministère où il a reparu, voici quelques semaines, avec les trois étoiles.
--C'est vrai; voilà plusieurs mois déjà que ma conduite n'a donné prise aux blâmes du critique le plus sévère. Ma vie a été édifiante. Je le dis non sans orgueil, mais sans joie. Tu ne sais pas, toi, ce que c'est qu'une existence exemplaire! Ne cherche jamais à le savoir! C'est trop pénible. Si je t'énumérais tous les plaisirs auxquels il faut renoncer, toutes les habitudes qu'il faut perdre, toutes les relations auxquelles il faut dire adieu, tu ne me croirais pas. Ce qu'on appelle la dignité de la vie, c'est une souffrance de tous les instants; c'est un supplice, c'est une torture, c'est un martyre! Ah! il m'était arrivé bien souvent de me moquer des caractères rigides, de blaguer les gens austères; c'est une chose qui ne m'arrivera plus, je t'en fiche mon billet! J'ai trop vu ce qu'ils ont à endurer, les pauvres diables!
--Mais, père, pourquoi t'es-tu soumis à un pareil régime?
--Mon ami, c'est la baronne. C'est la baronne qui l'a voulu. Elle prétendait que c'était indispensable à mon avenir. Moi, n'est-ce pas? je savais bien que ce n'était pas indispensable; l'expérience de ma vie tout entière est là pour le prouver. Mais enfin, elle y tenait; et ce que femme veut, le diable.....
--Cette dame paraît avoir un grand empire sur toi.
--N'exagère pas, je t'en prie. Elle ne porte pas les culottes, non, mais..... mais elle me met des bretelles. Et ce que ça me gêne! Généralement on ne fait des sacrifices, pour se faire remarquer, que jusqu'à un certain point; Alcibiade coupe la queue de son chien, mais pas la sienne. Moi, il a fallu que je coupe la mienne, et rasibus! Tous mes amis, toutes mes connaissances mâles et femelles, il m'a fallu rompre avec tout, il m'a fallu les plaquer comme des médecines. Je reste seul avec mon.... avec mon honneur. C'est pas gai. Malgré tout, ça servira sans doute à quelque chose. Je vais te dire. Le gouvernement est sur le point d'entreprendre, à la faveur du tohu-bohu que causera bientôt l'ouverture de l'Exposition, une nouvelle expédition coloniale. Il s'agit de conquérir le Garamaka. Sais-tu où c'est, toi, le Garamaka?
--Non.
--Moi non plus. D'après ce que j'ai entendu dire, ça doit être au Soudan, quelque part, dans un coin. Enfin, la France en a besoin. Eh! bien, j'espère la commander, cette expédition. L'administration coloniale est contre moi, c'est vrai; mais je suis l'homme du véritable pouvoir, du conseil occulte qui dirige en réalité nos entreprises et nos possessions d'outre-mer. Je suis à tu et à toi avec les membres de cette confrérie puissante; je trinque avec eux; à la tienne, Étienne! Ils finiront bien par avoir le dessus, une fois de plus, et à moi le Garamaka! La marine voudrait avoir le commandement de l'expédition; elle a, pour chacun de ses régiments d'infanterie et d'artillerie, à peu près deux généraux et cinq ou six colonels qui pensent qu'on ne leur fait pas casser assez de gueules, et qui voudraient bien trouver de l'emploi. Mais je crois que la marine pourra se taper. Bien entendu, si je suis nommé, je te prends comme officier d'ordonnance. Je mènerai l'affaire rondement. Le Garamaka doit nous appartenir. Vois-tu, mon petit, l'avenir de la France est au Soudan.
--On le dirait. Et l'Alsace-Lorraine, naturellement, est oubliée?
--C'est curieux! Tu me poses juste la question que me posait hier Raubvogel..... A propos, il a été très bas, Raubvogel. Il a éprouvé d'énormes pertes d'argent; ce n'était pas très clair; on a parlé de poursuites. Mais tu connais le pèlerin; il retombe toujours sur ses pattes. Il a obtenu une magnifique concession à l'Exposition. Il se relèvera avant peu. Il a du ressort; sa femme aussi. Tu sais, elle est plus jolie que jamais. Ah! ces Alsaciennes!...
--Mais Estelle n'est pas Alsacienne; elle est née dans le Nord.....
--Allons, allons! Qu'est-ce que tu rabâches? Estelle n'est pas Alsacienne! Mais tu bats la breloque, mon pauvre ami. Tout le monde le sait, qu'elle est Alsacienne! Toi-même, tu as été à la statue de Strasbourg avec elle. Ah! Est-ce vrai? Hein?..... Voyons, tu me demandais si l'Alsace-Lorraine est oubliée? Non elle n'est pas oubliée. Nous en parlons toujours et nous n'y pensons jamais..... C'est-à-dire..... c'est juste le contraire. Enfin, c'est comme disait Gambetta, quoi. Seulement, les Allemands ne veulent pas discuter. Alors..... Du reste, tiens, il y a justement dans le _Petit Papier_ un article de Gudais sur la question.....
Mon père pousse vers moi le journal, et je lis: «Voilà qui reste bien entendu et définitivement exprimé: la question alsacienne-lorraine n'existe pas pour l'Empire allemand, parce que les Alsaciens-Lorrains ne comptent pas à ses yeux, au prix de ses intérêts militaires. Nous devons donc reconnaître que toute discussion devient impossible. Nous ne nous faisons aucune illusion sur les préparatifs guerriers que Berlin accumule pour défier le bon sens et l'équité, pour imposer la terreur de sa suprématie, joignant à la sauvagerie des procédés la folie d'une haine délirante.....»
Entre l'Empire allemand aux yeux duquel (style Gudais) la question alsacienne-lorraine n'existe pas, et la République française dont l'avenir est au Soudan, la position des Alsaciens-Lorrains est vraiment triste.
C'est une chose, cependant, dont les époux Raubvogel bien qu'originaires des chères provinces, ne semblent pas se rendre compte. J'ai rarement vu faces plus épanouies que celles des heureux conjoints le jour d'ouverture de l'Exposition. Après tout, elle n'est pas si loin de nous, cette Exposition, que vous ne puissiez vous rappeler le Pavillon Alsacien-Lorrain avec sa décoration si artistique et si patriotique en même temps, avec ses salles de dégustation et de vente des produits nationaux, avec sa grande brasserie qui devint vite l'établissement à la mode, où le service était fait par des jeunes filles vêtues du costume d'Alsace, légères et charmantes et qui s'envolaient, pareilles à des fusées tricolores, vers les escaliers conduisant aux cabinets particuliers. Peut-être vous rappelez-vous quel fut le succès du Pavillon Alsacien-Lorrain; peut-être même vous souvenez-vous de m'y avoir vu. Moi, en tous cas, je ne vous ai pas oubliés.
Je vous vois encore, courant d'un palais à un autre, hébétés et fourbus; vous extasiant, dans la galerie des Machines, devant des monstres d'acier dont vous ne comprenez pas l'usage, et qui vous offrent vainement un bonheur dont vous ne voulez pas; vous étonnant, dans le Palais des Beaux-Arts, devant des chefs-d'oeuvre dont la signification et la beauté restent pour vous lettre close; buvant et mangeant des choses très malsaines et très chères; admirant très fort, à l'Exposition du ministère de la Guerre, les engins de destruction qui par-dessus tout vous intéressent, qui vous effrayent un peu et qui vous rassurent beaucoup; passant du Pavillon Alsacien-Lorrain évoquant les provinces que l'Allemagne ne veut pas vous rendre, à cette rue du Caire qui évoque l'Egypte que l'Angleterre refuse de vous offrir.
Oui, je vous vois encore. Et je vois aussi partir mon père, qui a obtenu le commandement de l'expédition du Garamaka, et qui n'a pu, à notre regret commun, me prendre pour officier d'ordonnance. Qu'on crie donc au népotisme! Mais qu'on dise, surtout, quelle est la puissante influence qui s'est opposée à mon départ! Il y a là un mystère que je cherche, sans succès, à éclaircir. D'ailleurs, je ne reste pas très longtemps à Paris, dans cette ville qui est devenue une sorte de _sentina gentium_ et que secouent encore les dernières convulsions du boulangisme. Les adhérents de cette cause malheureuse ont vraiment un beau courage de s'évertuer dans la poussière soulevée par les pieds plats de tant d'imbéciles. Pourtant, il convient aussi de rendre hommage aux champions du parlementarisme; l'audace de ces exploiteurs publics, sous la dénonciation permanente, sous l'insulte quotidienne et méritée, est sûrement belle à voir. Ils parlent, pour rétamer un peu leur popularité vertdegrisée, de ramener au Panthéon les os de Marceau, de Baudin et de plusieurs autres grands hommes; ils parlent aussi de réduire à un an le service militaire des étudiants, fils de la bourgeoisie. Sous le régime de la loi de 1872, ces jeunes vauriens payaient 1.500 francs à l'État pour servir un an comme simples soldats; à présent, avec un diplôme de n'importe quelle École, ils feront, sans rien payer, un an comme officiers. Un joli soufflet sur la face du soldat, sur celle du pauvre et même sur celle de l'officier. Mais le peuple français s'inquiète bien de la façon dont ceux qui devront le conduire au feu acquièrent leurs galons! Il admire la tour Eiffel; il savoure les délicieuses plaisanteries sur les parents de province que lui servent ses journaux comiques--les plus spirituels du monde,--plaisanteries qui seront conservées soigneusement et qu'on resservira en 1900. Paris a depuis longtemps perdu tout caractère; mais il a aujourd'hui tant d'esprit que je vais sans doute trouver réconfortante la sottise de la province.
* * * * *
Les fenêtres du petit appartement que j'occupe à Malenvers s'ouvrent sur un grand jardin; après ce grand jardin il y en a un autre, au bout duquel on aperçoit une jolie maison blanche. De chez moi je puis voir nettement, comme découpée entre les branches verdoyantes, tout au fond des frondaisons des grands arbres, l'une des fenêtres de cette maison, au premier étage. Je pourrais même distinguer, si l'envie m'en venait, ce qui se passe dans la chambre qu'éclaire cette fenêtre, généralement ouverte. Et un jour, l'idée m'en vient. Je prends donc ma jumelle, et j'aperçois immédiatement.....
--Une femme?
Naturellement, naturellement. Jeune, belle, gracieuse et à sa toilette--ça va sans dire.--Mais ce qu'il convient d'expliquer, c'est le caractère spécial de la toilette à laquelle procède cette beauté. La dame, qui possède d'épais et longs cheveux bruns, essaye tour à tour les coiffures les plus excentriques; elle se maquille, se farde les joues, se poudre, se fait les yeux, se rougit les lèvres. Elle se pare de bijoux divers et nombreux; elle se drape en d'élégantes tea-gowns dont chacune donne à son charme une originalité nouvelle; elle s'admire devant des glaces, prend des poses voluptueuses et risquées, s'envoie des baisers--semble jouer, pour son profit personnel, une perverse et délicieuse comédie.--Cela dure assez longtemps; puis la dame se sépare, comme à regret, de ses soies et de ses bijoux; elle enlève soigneusement tout l'éclat emprunté dont elle eut soin de peindre et d'orner son visage, range systématiquement en des tiroirs des quantités de boîtes et de flacons, et reparaît, quelque temps après, vêtue d'une honnête robe d'intérieur et coiffée en bourgeoise modeste.