L'épaulette: Souvenirs d'un officier
Chapter 2
Car Jean-Baptiste me tient au courant de la politique, des affaires militaires, de beaucoup de choses dont les conversations dont je suis l'auditeur quelquefois indiscret ne me donnent qu'une vague idée, et que je suis curieux d'approfondir. Il n'est ni ignorant, ni bête, Jean-Baptiste; tant s'en faut; et il serait au moins caporal, et peut-être même sergent, s'il n'avait préféré être ordonnance, entrer au service de mon père au départ de l'Alsacien. C'est à cause de Lycopode qu'il a renoncé à tout espoir de conquérir les galons de laine et la sardine. Quelquefois, il dit qu'il a peut-être eu tort, et que les femmes sont bien trompeuses; ça doit être vrai, mais je ne sais pas. Du reste, Jean-Baptiste ne soupire pas trop; généralement, il est très gai et chante comme un pinson; il m'intéresse et m'amuse; et j'aime bien les histoires qu'il me raconte, même les histoires pacifiques de son village, lorsqu'il me mène à la promenade.
Ça ne vaut pas les récits du colonel Gabarrot, tout de même. Depuis la mort du colonel, je n'ai plus d'amis; j'ai bien des amis de mon âge, des enfants avec lesquels il m'est agréable de jouer; mais on ne peut pas jouer tout le temps, et l'on sent souvent le besoin d'amis sérieux, d'un âge variant entre cinquante et quatre-vingt-dix ans, qui ont vu la vie, qui connaissent l'existence, et qui peuvent vous parler de choses intéressantes, de choses qu'ils ont vues ou qu'ils ont faites. C'est un ami comme ça qu'il me faudrait; j'ai essayé de le trouver dans un vieil officier en retraite qui demeure presque en face de chez nous, et qui vient à la maison de temps en temps. J'ai été le voir plusieurs fois; il a de beaux livres avec des images de batailles, mais il est triste comme tout. Je sais pourquoi il est triste: c'est parce que son fils, qui était sous-lieutenant, a déserté pendant la campagne du Mexique; c'était un jeune homme d'avenir, dit mon père, mais il s'est pris d'un malheureux amour pour une Mexicaine qui l'a déterminé à passer du côté de Juarez; de sorte que, ayant abandonné son drapeau, il sera fusillé sans merci s'il revient jamais en France.
Quelquefois je songe à ce jeune homme, que je n'ai jamais vu, et je me dis qu'il n'est peut-être pas malheureux au Mexique, surtout si la Mexicaine est jolie. Mais le vieil officier ne pense pas comme moi; il déclare que son fils l'a déshonoré, et que c'est le dernier des bandits; s'il le tenait, dit-il, il le tuerait. Dernièrement, même, il m'a fait assister à une scène étrange. C'était l'anniversaire de la naissance du jeune homme dont un grand portrait, qui le représente en uniforme, est accroché dans le salon; ce portrait était percé de cinq petits trous ronds; mais je ne savais pas pourquoi.
--C'est aujourd'hui l'anniversaire du traître, m'a dit le vieil officier en me conduisant au salon; tu vas voir comment je traite les déserteurs.
Il avait à la main un pistolet. Il s'est placé en face du portrait de son fils, a tiré, et la balle a creusé, à la place du coeur, un sixième petit trou. Tous les ans, à pareille époque, il passe le portrait par les armes. Voilà une chose amusante; il est seulement malheureux qu'elle ne se reproduise pas plus souvent; à mon avis, c'est tous les huit jours que le vieil officier devrait exécuter son fils en effigie; ça ne ferait pas de mal au jeune homme, et ça me divertirait.
J'ai grand besoin d'être diverti, mais le vieil officier ne s'en doute pas. Il parle toujours de la patrie, de l'honneur, du devoir sacré, et d'un tas d'autres choses qui sont très belles mais qui m'embêtent. Je lui ai demandé de me faire des récits de combats, de campagnes, mais il ne veut pas; il prétend que je suis trop petit. Mais peut-être qu'il ne sait rien; peut-être qu'il n'a jamais été à la guerre. Je finis par croire que c'est un vieux Riz-pain-sel, et je refuse d'aller le voir davantage. A quoi bon?... Ah! il n'y avait encore que le colonel Gabarrot pour me raconter de belles histoires--des histoires comme celle des Russes auxquels les dragons coupaient les mains.
* * * * *
Mon père compte, bien entendu, quelques amis qui n'appartiennent point à l'armée; mais j'ai peu de goût pour ces _civils_; je suis sûr que mon père, lui-même, ne les estime que modérément.
--Les pékins, disait-il l'autre jour à deux officiers de son régiment, les pékins pleurent de temps en temps parce que les militaires les méprisent. Nous ne les mépriserons jamais autant qu'ils nous aiment. Dans nos rapports avec eux, ne nous gênons donc pas.
Les deux officiers ont souri, en signe d'assentiment.
Toute ma vie, je me suis souvenu de la phrase de mon père et du sourire de ses amis. Aujourd'hui, ces deux officiers, en retraite, vivent en province; et j'ai eu l'idée, lorsque j'ai pris la détermination d'écrire ce livre, de leur demander de vouloir bien faire appel à leurs souvenirs et de retracer l'existence de mes parents, durant les quelques années qui suivirent immédiatement ma naissance. Ils l'ont fait, l'un et l'autre, en style de rapport et, je crois, avec un grand souci de la vérité. Sur mon père, par exemple, le premier officier s'exprime ainsi:
«M. Maubart (Paul-Frédéric-Eugène) naquit à Paris en 1828. Il sortit de Saint-Cyr en 1849. Il prit part, comme sous-lieutenant, à la répression des troubles des premiers jours de décembre 1851. Il fut promu lieutenant en 1852. C'est en cette qualité qu'il fit, au 91e régiment d'infanterie de ligne, la campagne de Crimée. Le 8 septembre 1855, il fut blessé par l'explosion d'une poudrière, dans la courtine qui flanquait la redoute Malakoff, à droite. Il fut fait, à cette occasion, chevalier de la Légion d'honneur. Revenu en France, et à peine guéri de sa blessure, il se maria, dans les derniers jours de cette même année 1855, à Mlle von Falke (Cécile-Augustin). Il fut nommé, en 1858, capitaine au 18e régiment de voltigeurs. Il se fit remarquer, à plusieurs reprises, en 1859, pendant la campagne d'Italie; une aventure galante, qui fit quelque scandale à Milan, l'empêcha seule d'obtenir l'avancement que méritait sa belle conduite. De retour en France, cependant, il obtint de passer avec son grade dans la Garde Impériale (voltigeurs). En 1862, naquit son fils (Jean-Edmond-Louis), aujourd'hui capitaine d'infanterie. En 1865, le capitaine Paul Maubart fut nommé chef de bataillon (voltigeurs de la Garde); en 1867, il fut créé officier de la Légion d'honneur. Physiquement, M. Maubart (Paul-Frédéric-Eugène) était un fort bel homme, d'une taille sensiblement au-dessus de la moyenne, et d'irréprochables proportions; ses yeux bruns étaient fort vifs; son nez, assez fortement accentué; sa bouche, parfaitement dessinée et laissant voir des dents superbes; il était blond, d'un blond tirant sur le roux, et portait la moustache longue et effilée, ainsi que l'impériale. Au point de vue intellectuel, nous ne saurions faire un éloge immodéré de M. Maubart; nous ne pouvons, d'autre part, sans altérer la vérité, lui dénier certaines qualités mentales; telles, par exemple, qu'une compréhension rapide des circonstances et une perception vive, presque intuitive, du caractère des personnages avec lesquels il se trouvait en contact. Ses aptitudes étaient nombreuses; et ses facultés naturelles, étendues; il avait négligé de les cultiver, pourtant, et avait sacrifié toute étude sérieuse au développement de talents de société qui lui assuraient des succès mondains. En cela, il n'avait fait qu'imiter la plupart des officiers de l'armée française, avant 1870, au sujet desquels le général Thoumas écrivait les lignes suivantes: «La lecture de l'Annuaire et le calcul de leurs chances d'avancement formaient la base de leur instruction militaire. L'étude était en défaveur, le café en honneur. Les officiers qui seraient restés chez eux pour travailler auraient été suspectés comme vivant en dehors de leurs camarades. Pour arriver, il fallait avant tout avoir un beau physique et une tenue correcte, affecter un grand mépris pour les connaissances techniques; être, surtout, recommandé.» M. Maubart possédait les qualités requises pour «arriver»; il fut, à différentes reprises, chaudement recommandé; et le souci de l'exactitude nous oblige à dire que de puissantes influences féminines ne furent pas étrangères à ces recommandations.
«Cela nous amène à déclarer que M. Maubart, du point de vue moral, et même aux yeux d'hommes sans étroitesse d'esprit, n'était point irréprochable. Qu'on nous pardonne cette expression un peu risquée: c'était un homme à femmes. Avant l'expédition de Crimée, il avait eu plusieurs liaisons tapageuses, non seulement avec des personnes du demi-monde, mais avec des femmes mariées; un duel, dans lequel il blessa mortellement son adversaire, avait été la conséquence d'une de ces liaisons. Lorsqu'il revint de Crimée, blessé et avec la croix d'honneur, il ne tarda pas à faire la connaissance de Mlle Cécile von Falke, jeune fille accomplie, d'origine allemande. Cette jeune fille s'éprit d'un violent amour pour M. Maubart, qui l'épousa peu de temps après; elle possédait une belle fortune, ses parents étaient riches, et l'on pouvait espérer que ce mariage, qui donnait à M. Maubart une situation stable et enviable, obligerait ce brillant officier à mettre un frein à ses débordements blâmables. Malheureusement, il n'en fut rien. Pour excuser jusqu'à un certain point M, Maubart, on peut dire qu'il avait des appétits irréguliers, fort violents; qu'il était spirituel, gai, et aimait à faire apprécier son esprit et sa gaîté, ainsi, du reste, que ses avantages physiques; que, s'il brava souvent les lois les plus élémentaires de la morale courante, il fit sans doute de louables efforts pour mettre une certaine réserve dans les manifestations de son tempérament primesautier, trop instinctif. Ces efforts, d'ailleurs, restèrent vains. Nous avons déjà dit quelques mots de la regrettable affaire dont furent cause, à Milan, en 1859, ses relations avec une dame de l'aristocratie italienne; nous ne reviendrons pas sur ce pénible sujet, et nous ne ferons qu'une allusion fort discrète aux rumeurs--corroborées, hélas! par des faits significatifs--qui attribuèrent longtemps à M. Maubart une place spéciale dans les affections de Mme de L.-M., la femme d'un des généraux qui, à l'heure actuelle, sont à la tête de l'armée française. La naissance de son fils, en 1862, n'attacha pas plus sérieusement M. Maubart au foyer conjugal. Bien qu'on ne paisse lui reprocher d'avoir usé d'aucun mauvais traitement à l'égard de sa femme, on peut avancer qu'il la faisait beaucoup souffrir, indirectement. L'incorrigible légèreté de M. Maubart, ses infidélités constantes et trop peu dissimulées, avaient assombri l'esprit de Mme Maubart, et peut-être même porté atteinte à ses facultés mentales. Cela seul suffirait à expliquer la mort soudaine de cette dame, mort demeurée toujours quelque peu mystérieuse, qui offrit toutes les apparences du suicide, et...»
J'interromps ici la citation, car le second officier a justement écrit, au sujet de la mort de ma mère, quelques lignes qui ne sont point sans intérêt. Les voici:
«La mort de Mme Maubart, survenue vers la fin de 1869, a été le sujet de bien des discussions, d'ailleurs parfaitement oiseuses. Cette dame s'est donné la mort, s'est empoisonnée. Le fait est hors de doute. Il ne fut point constaté officiellement, c'est certain, et l'autopsie ne fut même pas ordonnée; mais tout cela ne prouve rien. La situation du mari, l'intérêt de la famille, exigeaient qu'on fit, autour de ce malheureux événement, le moins de bruit possible. Quant aux raisons qui poussèrent Mme Maubart à mettre elle-même un terme à son existence, on s'est accordé à les trouver dans la continuelle inconstance de son époux. Mme Maubart, en somme, se serait donné la mort parce qu'elle était jalouse de son mari; par jalousie impuissante. Telle n'est point mon opinion. Que Mme Maubart ait été jalouse de son mari, je ne le nie point; qu'elle ait souffert de son infidélité, je l'accorde. Pourtant, elle avait supporté pendant des années les écarts de son conjoint; ces écarts devenaient de moins en moins nombreux; les expansions extra-conjugales de M. Maubart se concentraient, si j'ose m'exprimer ainsi, dans sa liaison presque avouée avec Mme de Lahaye-Marmenteau; cette liaison avait déjà assagi, devait assagir de plus en plus, moraliser en quelque sorte, la vie de M. Maubart. Le général de Lahaye-Marmenteau, en effet, était à cette époque fort malade; il était condamné par les médecins qui l'avaient envoyé passer l'hiver à Nice, sans aucun espoir de l'en voir revenir. On pouvait présumer que Mme de Lahaye-Marmenteau, devenue, veuve, obligerait son amant à la plus grande réserve, et que ce dernier serait enfin forcé de mener, entre sa femme et sa maîtresse, une existence non pas irréprochable sans doute, mais superficiellement correcte. Mme Maubart, qui avait accepté un partage indéfini, pouvait admettre un partage défini, au moins en désespoir de cause. Je ferai observer, à ce sujet, qu'elle continuait à fréquenter Mme de Lahaye-Marmenteau. Donc, à mon avis, ce n'était point la jalousie en elle-même, dont l'acuité avait été émoussée par le temps, qui aurait pu conduire Mme Maubart à attenter à ses jours. Il faut, pour bien juger les faits, se rendre un compte exact de la situation domestique de cette dame.
«Mme Maubart avait, en fait, toujours vécu isolée, complètement à part soit dans sa famille soit dans la société qu'elle fréquentait; son existence était admise, tolérée plutôt, mais à condition qu'elle ne s'affirmât point. Elle se trouvait dans la situation d'une esclave dont on n'exige rien, qu'on laisse libre, mais qui ne cesse de se sentir esclave; dont les chaînes sont remplacées par d'énormes étendues d'égoïsme, par d'immenses solitudes d'âmes où ne jaillit la source d'aucune affection, où ses cris d'angoisse vont se perdre sans trouver d'écho. Mme Maubart était une nature sentimentale et tendre; s'il en eut été autrement, elle n'aurait pas eu la force d'endurer ce qu'elle eut à souffrir. Elle désirait être aimée, certes; mais ce qu'elle aurait voulu surtout, ce qu'elle souhaitait ardemment, c'était de faire accepter entièrement son amour à elle, l'affection sans bornes qu'elle avait vouée à l'homme qu'elle avait choisi. Et elle sentait que cet homme n'acceptait pas son amour, n'en agréait que des bribes, par-ci par-là; ne le considérait point comme une chose précieuse entre toutes, bien au-dessus de tous les sentiments et de toutes leurs expressions. Plus encore; elle sentait que, l'amour complet dont elle lui faisait offrande, l'homme qu'elle avait choisi ne pouvait point l'accepter. Elle le sentait, lui, blasé, fatigué et comme soûlé d'hommages de toutes sortes, d'admirations innombrables qui semblaient naturelles à son inconsciente vanité. Tel un dieu, dans l'or et le chatoiement de son uniforme, il attirait à soi tous les enthousiasmes et toutes les déférences; il les acceptait en bloc, comme son dû, sans faire la moindre attention à la qualité de l'encens qu'on lui brûlait sous le nez, et s'inquiétant peu du zèle ou de la foi des thuriféraires, pourvu qu'il fussent en nombre. Mme Maubart avait rêvé d'être la grande-prêtresse de l'idole; et la divinité se suffisait à elle-même, préférait l'extension du culte à son raffinement, ne voulait point d'intermédiaire entre sa toute-puissance et ses adorateurs. Toutes les admirations, toutes les obéissances, toutes les flatteries, allaient au mari; les plus hautes et les plus humbles, celles des puissances et celles des domestiques; celles aussi, de son enfant. Et, dans ce concert de louanges et d'exclamations ravies, la voix de l'épouse ne se distinguait pas. Son admiration totale, son amour complet, que rien n'avait pu entamer, ne comptaient guère, leur valeur toute spéciale restant inappréciée, insoupçonnée, perdue dans l'énorme et continuel tribut d'adulations qu'on déposait aux pieds du maître... Il arriva, et il devait arriver, que cette situation de femme incomprise ou dédaignée qui était celle de Mme Maubart, fut soupçonnée, devinée; et que des gens peu scrupuleux cherchèrent à l'exploiter à leur avantage. Je ne dirai pas combien de fois Mme Maubart, dont la beauté était encore dans tout son éclat lorsqu'elle mourut, à l'âge de trente-neuf ans, eut à se défendre contre les entreprises de personnages qui lui apportaient, en même temps que l'expression de leur compassion, l'offre de consolations possibles. Je ne dirai pas comment elle réussit à écarter ces sympathies intéressées. Il advint pourtant qu'elle ne put parvenir à décourager les tentatives d'un homme fort bien en cour, mais que la brutalité de son caractère et le peu d'urbanité de ses manières laissaient insensible aux mille artifices de la diplomatie féminine. Cet homme, le général de Rahoul, poursuivit pendant longtemps Mme Maubart de ses obsessions; un jour même, oubliant toute retenue, il fut près de la compromettre. Mme Maubart crut devoir avertir son mari et lui demander d'intervenir. Le commandant Maubart, soit qu'il ne crût pas qu'on pût lui réserver l'affront qu'il avait infligé à tant d'autres, soit qu'il eût quelques raisons particulières de ménager le général de Rahoul, soit pour toute autre cause, ne jugea pas à propos de s'émouvoir. Mis par sa femme en demeure d'agir, il refusa net. C'est alors que Mme Maubart, placée brutalement en présence de la réalité, voyant s'évanouir les dernières illusions qui masquaient l'inutilité de son existence, prit le parti d'en finir avec la vie... On peut croire que la mort de Mme Maubart fut fâcheuse pour son mari...»
* * * * *
Elle le fut surtout pour moi. Je suis certain que ma mère, si elle avait vécu, aurait fait tous ses efforts pour m'empêcher d'entrer dans l'armée, et sans doute aurait-elle réussi. Le souvenir qui m'est resté d'elle n'est qu'un souvenir de réverbération, pour ainsi dire; mais je comprends, même en laissant à part les témoignages de personnes qui l'ont bien connue et qui confirment mes suppositions, combien il lui aurait été douloureux de voir son fils choisir un genre d'existence qu'elle avait appris à haïr et auquel elle imputait tous les déboires, toutes les humiliations et toutes les souffrances qui rendirent sa vie misérable. Elle fût peut-être parvenue, aussi, à m'inculquer quelques-uns de ces sentiments humains dont l'or d'une paire d'épaulettes compense mal la privation; et dont l'absence fit de ma vie, en dépit des apparences, quelque chose d'aussi discordant, instable et tourmenté que les éléments peu cohérents qui constituent mon caractère. Ces sentiments, il me fut impossible, à moi comme à beaucoup d'autres, de les acquérir plus tard.
Bien des gens ont passé dans mon existence, et j'ai traversé l'existence de bien des gens. Ils entrèrent dans ma vie comme on pénètre dans un monument dont la structure ou la réputation vous intéresse, et où l'on n'ose point rester parce que la température n'y est pas normale, parce qu'il y fait trop froid on trop chaud, parce qu'on y redoute une bronchite ou une attaque d'apoplexie. J'entrai dans la leur par désoeuvrement; par curiosité narquoise et défiante, probablement; plutôt (bien que la comparaison ne me plaise point) comme le serpent qui se glisse dans une habitation par besoin de chaleur et de bien-être, et demeure prêt à mordre s'il est dérangé--peut-être parce que sa digestion et son sommeil sont les seules manifestations possibles de sa gratitude et de son affection.--Il y a des êtres à sang froid pour lesquels l'indifférence est un état naturel que solidifient encore de rares crises d'émotion, et qui ne peuvent se charger longtemps du faix des sentiments. Pour moi, je me suis toujours vu forcé de me débarrasser rapidement de ce fardeau; de poser ça là, avec un Ouf! de délivrance, comme le troupier, à la halte, jette sac à terre et envoie dinguer son fourniment.
Les êtres au coeur tendre souffrent de l'insensibilité des êtres au coeur dur. Certainement. Mais pourquoi existe-t-il des âmes sentimentales et délicates dans notre monde de bêtes brutes? Qu'est-ce qu'elles viennent faire dans notre abattoir, ces brebis? Si elles n'accouraient point sans cesse pour présenter à nos couteaux leurs gorges bêlantes, peut-être que nos couteaux se rouilleraient, ou que nous serions contraints d'en briser les lames sur notre armure d'indifférence. Voilà ce que j'ai pensé chaque fois qu'il m'est arrivé, malgré moi ou non, de froisser ou d'écraser une de ces pauvres petites âmes qui sont si gentilles et si naïves, qui sont comme ces fleurs qui s'en viennent pousser innocemment sur le talus d'un rempart, auprès des gueules des canons; chaque fois, aussi, que je me surpris à songer à cette nuit de décembre 1869 où mourut ma mère, et dont le souvenir, quelquefois, se présente à ma mémoire comme à travers une brume.
Des cris me réveillent dans la petite chambre, contiguë à celle de ma mère, où je viens de m'endormir.
--Monsieur! Monsieur!... Pour l'amour de Dieu, venez vite!... Jean-Baptiste!... Dites à Jean-Baptiste de courir chercher le docteur. Vite! Vite!... Ah! mon Dieu! Mon Dieu! Ah! mon Dieu!...
Qu'y a-t-il? Je me lève et, à tâtons dans l'obscurité, je me dirige vers la porte que j'essaye d'ouvrir. Elle est fermée. Je voudrais crier, mais je ne peux pas; quelque chose m'en empêche et je reste là, haletant, prêtant l'oreille. Je ne distingue plus rien que des bruits confus, des chuchotements.
Le froid me gagne. Je retourne à mon lit, bien décidé à rester éveillé; mais le sommeil, naturellement, a bientôt raison de ma volonté. Je ne sais pas combien de temps je dors, plusieurs heures sans doute, mais un grand cri tout à coup me réveille; d'autres cris; les cris d'une femme; puis des sanglots. Et puis, je perçois une voix d'homme, une voix lourde, lente, comme voilée, la voix de mon grand-père.
--Ma pauvre Cécile! Ma pauvre Cécile!...
Au matin, on me fait habiller rapidement et l'on me conduit chez une dame qui me retient près d'elle sous des prétextes variés et qui ne me reconduit à la maison que le lendemain dans l'après-midi. J'ai été très calme chez cette dame; je suis resté sombre, seulement, et taciturne. Mais quand Lycopode, tout de noir vêtue, vient ouvrir la porte, je me jette dans ses bras et j'éclate en sanglots; j'ai une terrible crise qui dure encore quand mon père un crêpe à la manche, et mon grand-père, vêtu de deuil, entrent dans le salon où l'on m'a transporté.
--Maman! Maman! Où est maman?
Mon père me fait des réponses vagues. Mon grand-père aussi bégaye des phrases à travers ses larmes; il essaye de me calmer, me caresse, me propose de m'emmener chez lui, à Versailles. Mais, je ne veux pas. Oh! je ne veux pas m'en aller. Et j'ai une nouvelle crise de larmes, tout mon corps secoué de frissons, ma tête enfouie dans les coussins du divan. Mon père, brusquement, me saisit par les bras, m'enlève, me met sur mes pieds.
--Jean! Veux-tu être un homme? Veux-tu être un soldat?
Alors, une force intérieure me raidit tout entier. Mes larmes se sèchent et je réponds:
--Oui!
--Alors, mon enfant, il faut aller avec ton grand-père.
Le fiacre qui nous conduit à la gare, mon grand-père et moi, ne va pas très vite à cause de la neige qui s'est mise à tomber à gros flocons; elle a déjà recouvert les rues d'une épaisse couche blanche et enfariné les passants. Je regarde par l'une des portières, mon grand-père par l'autre.
--Grand-papa, est-ce que tu étais tout blanc de neige comme ces-gens là pendant la retraite de Russie?
--Oui, mon enfant.
--Mais il y avait plus de neige que ça?
--Oui, mon enfant; beaucoup plus.
Silence. Mon grand-père a pris ma main qu'il garde dans la sienne. Tout à coup, il me demande de sa voix lente, dont l'accent allemand n'a jamais complètement disparu:
--Jean, as-tu pensé à ce que tu veux faire quand tu seras grand?
--Oui; je veux être officier, comme papa.
Mon grand'père regarde par la portière, très loin. Et je l'entends qui murmure:
--Ma pauvre Cécile! Ma pauvre Cécile!...
II