L'épaulette: Souvenirs d'un officier
Chapter 19
C'est là une grande vérité que le général de Porchemart n'oublie point. Petit-fils d'un chef vendéen qui rôtissait les pieds des Bleus et pillait les diligences pour l'amour de Dieu et du Roi, il s'est sincèrement rallié à la République, gouvernement que le pays a librement choisi; il n'a pas jugé nécessaire, toutefois, d'abandonner ses croyances religieuses. Il a l'air d'un prêtre; d'un prêtre, si j'ose m'exprimer ainsi, toujours à cheval sur le Devoir, avec la Patrie en croupe et le Soupçon pour tenir la bride de l'animal; d'un prêtre impitoyable aux défaillances des simples mortels. Cette implacabilité s'est manifestée dernièrement, assure-t-on, par une dénonciation documentée contre le général de Lahaye-Marmenteau. Ce dernier, convaincu de s'être livré indirectement à des trafics répréhensibles, a dû se démettre des fonctions qu'il remplissait au ministère, et commande au loin une division d'infanterie. On n'a fait aucun bruit autour de cette affaire; on parle tout bas de scandales nombreux et graves que sa divulgation eût fait éclater. Le général de Porchemart, sans doute, sait à quoi s'en tenir là-dessus; mais sa face impénétrable ne laisse point deviner les secrets qu'il possède et qu'il utilisera peut-être, le moment venu, avec l'autorité que lui donnent sa réputation de droiture et la juste célébrité que lui valut une authentique action d'éclat, en 1870.
La vie du général de Porchemart est des plus simples et des plus régulières. Sa femme est une dame déjà âgée qui fréquente fort les églises, s'occupe de bonnes oeuvres et fait de la charpie pour la prochaine. Il n'a pas d'enfants; et jusqu'à ces derniers temps, chose inouïe, on ne lui avait jamais connu de maîtresse. Il en a une à présent; mais cette liaison, qui, assure-t-on, ne date que de deux mois environ, est demeurée très mystérieuse. La dame est invisible; cloîtrée, séquestrée comme une beauté de harem. Personne n'a vu son visage; tout le monde ignore son nom. Le bruit court, je ne sais pourquoi, que c'est une femme supérieure, extraordinaire; on affirme que le général de Porchemart a l'intention de se lancer avant peu dans la politique et l'on assure que l'amie qu'il dérobe à la vue de ses contemporains l'aide à préparer des plans machiavéliques. C'est, dit-on, son Egérie. J'ai parlé de la chose à mon père, pour voir; et il a éclaté de rire aux premiers mots.
--Une Egérie! C'est à se tordre. Porchemart-Pompilius! Vraiment, ne pouvez-vous voir les choses telles qu'elles sont? Pourquoi vouloir toujours trouver cinq pieds sous un mouton? Porchemart a une maîtresse qu'il ne montre pas. Bon. Qu'est-ce que c'est que cette maîtresse-là? C'est une Egérie. Fous que vous êtes! S'il ne la montre point, c'est qu'il ne peut pas la montrer. Donc, ce n'est point une Egérie. C'est une mineure.
Ma foi, probablement. Après tout, ça m'est égal. L'essentiel, c'est que mon tableau de service ne soit pas trop chargé; et il ne l'est pas. L'officier d'ordonnance est un heureux mortel. Il sort presque toujours de l'École. (Au fait, bien peu d'officiers sortent du rang; récemment, sur 230 lieutenants d'infanterie proposés pour le grade de capitaine, 8 seulement n'avaient point passé par Saint-Cyr; et il est à présumer qu'ils n'iront pas loin). L'officier d'ordonnance--généralement fils, neveu, cousin ou gendre de haut fonctionnaire militaire ou même civil, refusé aux examens d'état-major ou qui n'a pas osé les affronter--trouve une situation paisible auprès d'un général pourvu d'un emploi catalogué; il s'embusque dans des bureaux, parade aux revues, prépare des fêtes, règle des danses. Il est le héros des mamans à l'amabilité mûre et des demoiselles à écus auxquelles il faut des oiseaux tricolores pour picorer leurs coeurs en massepains. Et pas de danger, au moment critique du cotillon, que ces demoiselles marquent l'officier d'ordonnance du petit pompon... Vous savez.
Le général de Porchemart est charmant pour moi. Peut-être un peu trop. Je crois parfois découvrir dans ses manières quelque condescendance ironique. Cela m'ennuie. Le général, ainsi que tous les hommes qui ne se laissent pas deviner, exaspère. On est toujours tenté de se dire qu'ils n'ont réellement rien d'extraordinaire; qu'ils ne valent pas mieux que les autres; et cela, on ne peut pas se le dire.
Je vois grimacer autour de moi l'ambition grotesque, odieuse ou naïve d'un grand nombre de jeunes officiers pourvus d'emplois analogues au mien; l'ambition militaire, telle que je l'ai trouvée au régiment, mais avec des espoirs moins chimériques et des succès plus fréquents. Et je me demande pourquoi le général de Porchemart, ayant subitement besoin d'un officier d'ordonnance, ne l'a pas choisi parmi ces jeunes gens dont beaucoup le poursuivaient de leurs sollicitations, je le sais, et est venu me chercher. Afin de faire plaisir à mon père? C'est douteux... Je finis par trouver. Le général de Porchemart veut m'avoir auprès de lui, parce qu'il espère savoir par moi, grâce aux indiscrétions de mon père, ce qui se passe autour du général Boulanger; et mon père, de son côté, compte que je le tiendrai au courant des faits et gestes du général de Porchemart, que le ministre a intérêt à surveiller. C'est certain; absolument évident. Le général de Porchemart, personne n'en doute, est l'homme des opportunistes; et chacun sait que le général Boulanger est l'homme des radicaux.
Il est donc probable qu'on réclamera de moi avant peu, de droite et de gauche, des renseignements confidentiels. Je ne sais pas encore si j'en donnerai; pourtant, à tout hasard, je veux me mettre au courant de la situation politique. Pour commencer, je voudrais bien connaître un radical qui m'exposât ses vues. On pourrait croire que mon père, en qualité d'ami du ministre, est un fervent radical; et beaucoup de gens n'en doutent point. Mais je ne suis pas sûr du fait. Lui non plus. Je prends donc le parti de m'adresser à un radical bon teint, indubitable, et cependant sans mesquins préjugés de coterie.
* * * * *
C'est du cousin Raubvogel qu'il s'agit. Depuis cette mémorable élection par laquelle, grâce à lui, les populations du Nord offrirent une chaise curule à son beau-père M. Delanoix, le cousin Raubvogel s'est séparé de ses anciens amis les opportunistes et a adopté des opinions de plus en plus radicales. Il est aujourd'hui l'intime ami du chef de son nouveau parti et de ses séides, le docteur Kaulbach et autres. La rumeur publique assure que Raubvogel n'a point, financièrement, gagné au change. Il en fait lui-même l'aveu; ajoutant avec modestie qu'un bon Français doit savoir sacrifier sans hésitation ses intérêts à ses principes. Il laisse entendre, néanmoins, qu'il attend avec patience de nouveaux sourires de la Fortune, car il a pleine confiance dans la destinée de l'homme rare que le parti radical vient de hisser au ministère de la Guerre..
Tout d'abord, je crois qu'il va m'être facile de tirer du cousin des informations précieuses; de l'amener à me dire de quel côté, le cas échéant, il sera préférable de me ranger. Raubvogel m'écoute attentivement, ouvrant de grands yeux, hochant la tête tantôt à gauche, tantôt à droite. Quand j'ai fini, il m'invite à passer dans son cabinet.
--Mon cher cousin, me dit-il après avoir soigneusement fermé la porte, ce que vous me demandez est tellement grave et mon désir de vous répondre à coeur ouvert est si grand, que je pense qu'il est nécessaire de nous mettre à l'abri d'oreilles indiscrètes. Ici, où nous sommes en sûreté, je puis vous dire ce que je ne dirais certainement pas à tout le monde. La France se reprend, mon cher cousin. Elle se reprend! Oui, quoi qu'on en dise, la France se reprend.
A ce moment, on frappe à la porte; et Raubvogel, avec un geste d'ennui, va ouvrir. C'est Mme Raubvogel. C'est Estelle qui s'exclame, se précipite vers moi et, presque, me saute au cou. Quelle joie! Quel plaisir! Qu'elle est heureuse de me revoir! Comme je dois être content d'avoir quitté cette vie de garnison! Il n'y a que Paris au monde. Puisque je suis là, elle ne me quitte pas; il faut que je reste à déjeuner, d'abord; et après, je vais l'accompagner au bois... Raubvogel me jette un regard désolé et pousse un soupir de résignation. Allez donc parler sérieusement, avec les femmes!...
Je comprends, bien que ce soit peu flatteur pour mon amour-propre, qu'il n'y a guère à compter sur les indiscrétions du cousin. Si encore Estelle entendait la politique! Mais elle n'y comprend rien; absolument rien; elle me l'a dit elle-même. Pourtant, si Raubvogel ne parle point, pourquoi un autre ne parlerait-il point? Gédéon Schurke, par exemple? J'essaye. Et, deux jours après, cet excellent Schurke m'ouvre son coeur, entre la poire et le fromage.
--Je vais vous expliquer la situation, M. Jean. Nous sommes en 1886. Durant les quinze années qui se sont écoulées depuis sa défaite, la France a trouvé moyen de faire deux choses; en laissant égorger la Commune, elle a détruit toutes ses chances de relèvement réel; et elle a permis l'établissement d'une république opportuniste qui n'a vécu que de mensonges de toutes sortes. Cette république a appelé à la curée tous les coquins qui crevaient de faim sous l'Empire. Ils ont été, avec leurs amis et leurs petits, s'asseoir à la table du Riche, et se sont gavés. Et ils ont laissé Lazare à la porte, avec son drapeau tricolore autour du ventre pour tenir chauds ses boyaux vides. Comme Lazare aurait pu dérouler son drapeau, pendant une canicule, et compromettre ainsi la sûreté de ses nouveaux maîtres, ceux-ci ont inventé les expéditions coloniales. On a cessé de parler de la trouée des Vosges, mais on a commencé à faire trouer la peau du populo. Les seuls résultats des expéditions coloniales ayant été, pour le pays, des pertes énormes d'hommes et d'argent, sans parler de honteux revers, la patience publique s'est lassée. Les radicaux, qui guettaient depuis longtemps l'occasion, ont jugé que le moment était venu pour eux de s'emparer de l'assiette au beurre. Ils se sont décidés à agir...
--Oui; et par procuration.
--Comme vous dites. Et cela vous donne leur mesure. Le parti radical est un fantôme de parti. Son programme date de 1869; une loque. Son incapacité est désolante. Pour se frayer la voie, c'est un militaire professionnel qu'il va choisir. Il n'y a qu'à ouvrir l'Histoire pour voir que le soldat trahit toujours. Excusez-moi; c'est la vérité. Un soldat, c'est un homme qu'on soudoye. Qui paye? Le Riche! Avec quoi? Avec l'argent du Pauvre. Donc... Vous me direz que, pour transformer sa misérable république nominale en république réelle, il fallait au peuple français une grande énergie; et qu'il n'en a pas l'ombre. Vous me direz que, pour arracher les esprits à leur torpeur, il fallait les violents soubresauts d'un pitre, les appels de trompe d'un charlatan. Vous me direz que, telle la grenouille que seul attire hors de sa vase un morceau de drap écarlate, la nation française pouvait être déterminée à l'action par le prestigieux éclat d'une calotte rouge. Je vous répondrai que vous avez tort; lorsque des gens sont trop lâches pour se sauver eux-mêmes, il ne faut point leur présenter de sauveur; c'est simplement donner un nouveau prétexte à leur veulerie. Et puis, vraiment, est-ce là le rôle du parti radical? Vous allez voir comment leur grand homme va les récompenser, les radicaux...
--Et que pensez-vous qui arrivera?
--Rien. Du bruit, des sottises, du vent. Les opportunistes ne feront rien, les radicaux ne feront rien, Boulanger ne fera rien. La France, surtout, ne fera rien. Donc, conclut Schurke, ne vous inquiétez point de l'agitation qui se produit, qui va se produire. Elle est, et sera de plus en plus, superficielle, dérisoire. Ne craignez pas non plus qu'on vous demande des renseignements. On n'en a pas besoin. Tous les acteurs de la tragi-comédie qui commence s'espionnent entre eux, se vendent réciproquement, portent habit de deux paroisses et mangent à tous les râteliers. Il est inutile de se gêner. Et c'est au grand soleil qu'une cocotte, avant peu, va transporter le mannequin à barbe blonde du cerisier de Clemenceau dans le néflier de M. de Mun.
* * * * *
On ne me demande, en effet, de me livrer à aucun reportage spécial; je m'étais donc trompé dans mes conjectures. Et la seconde partie de la prophétie de Gédéon Schurke se réalise rapidement. Le général Boulanger devient, de jour en jour davantage, l'espoir de la réaction et du cléricalisme. Mon père hésite à le suivre dans son évolution; il s'y décide cependant en se ménageant, suivant son expression, des portes de sortie. Le général de Porchemart, de son côté, hésite à se ranger parmi les adversaires déclarés du général Boulanger; il s'y décide cependant en se ménageant, sans en rien dire, des portes de sortie.
La popularité du ministre de la Guerre s'accroît sans cesse; cultivée, à l'aide de procédés intensifs, par des gens qui se dissimulent de leur mieux, eux et les intérêts variés qu'ils représentent. La foule des admirateurs, des fidèles, augmente; foule que pousse une certaine honte de sa longue et abjecte inertie et à laquelle les indécents beuglements des Ligues et autres troupeaux d'ahuris donnent l'illusion de l'action. Boulanger accepte cette popularité comme un tribut naturel, dû. Il couche dessus; étendu de tout son long, bottes vernies et barbe teinte, sur cette chose flasque et cotonneuse qui constitue l'âme française. Un peuple de barnums s'évertue, camelots de la haute et de la basse pègre, mâles, femelles et l'autre sexe. La presse maquille ses brêmes; l'aristocratie maquille sa vieille gueule, se camoufle en tricoteuse; les banques donnent des écus; les tonsurés, des conseils. On maquignonne l'opinion publique, pitoyable Rossinante; on lui fourre du coton tricolore dans les oreilles et un piment rouge autre part; et le Don Quichotte de la manchette, sa lyre de fer-blanc au poing, se prépare à l'enfourcher pour de grandes expéditions à la statue de Strasbourg. Les assassins et les massacreurs prêchent la nécessité de l'union; les voleurs prêchent l'honnêteté; les sacristains, la tolérance; les gardes-chiourmes, la liberté; les cocottes chantent la vertu; et les maquereaux, la famille. Le Devoir est à la mode.
--Trop de beaux sentiments, murmure tristement Gédéon Schurke. Voyez-vous, monsieur Jean, le Boulangisme mourra, non pas de son improbité--l'improbité est l'âme des partis forts--mais de ses prétentions à la vertu. Il ne parle que d'honneur, de pureté, de droiture. C'est une grande faute. Il ne faut abuser de rien, même des pires choses.
Le ministère de la Guerre est une sentine. Boulanger vit au milieu d'une population d'escarpes, de rasias, de grues, d'aigrefins, d'espions, d'imbéciles et de filous décidés à faire la France, à la tête ou à la dure. Tout ça grouille, gesticule, braille, minaude, bave, jacasse, espère, désespère, s'enthousiasme, se multiplie. Et pour base de cet échafaudage d'envies, de haines, de convoitises, de rancunes et d'appétits qu'érigea le Hasard, de ses doigts puants, il y a un Mot. Le Mot éternellement mystérieux, cabalistique, le Mot qu'on n'explique jamais, qu'il est criminel de chercher à définir.--Il y a le mot: Patrie.
--La Patrie! La Patrie!
Chose curieuse, c'est aussi la Patrie que les adversaires du Boulangisme prétendent servir. Ils combattent la dictature menaçante au nom de la Patrie. «Nous avons le monopole de la Patrie!» s'écrie la bande opportuniste qui, menacée dans ses privilèges et dans son existence même, s'apprête à faire face à l'attaque. Les opportunistes ont été renforcés par beaucoup de radicaux, furieux d'avoir été plaqués par l'homme dont ils voulaient jouer, et par les socialistes dont c'est la caractéristique de redouter tout ce qui peut porter atteinte à l'ordre de choses actuel. Et ces honnêtes gens, si honnêtes, font appel aussi aux plus purs sentiments du peuple, lui parlent de la Patrie et même de la République.
La République? Les Boulangistes ne veulent pas autre chose. Ils veulent une République honnête, voilà tout. Raubvogel me l'affirmait hier. Vive la République! Tel est le cri de M. de Mun, de M. de Mackau et de la duchesse. Et le nonce du pape, derrière leur dos, fredonne la _Marseillaise_. On est républicain, dans la boulange.
--Oui, dit encore Raubvogel; et la preuve qu'on est républicain, c'est qu'on a Paris.
Paris... J'essaye, évoquant le passé libertaire de la grande ville, de la juger en homme imbu fortement, mais sans lyrisme, des idées qu'elle incarna. Je vois que Paris a donné à l'humanité, en ce XIXe siècle, deux torches sans lesquelles la route de la Révolution serait encore obscure: 1848 et 1871. Février et juin 1848 ont prouvé, il me semble, qu'aucune transformation sociale n'est possible sans des changements politiques complets; et 1871 a démontré, je pense, que des changements politiques ne peuvent s'effectuer sans la complicité de cette partie de la population qui, portant les armes, est jusqu'à présent le meilleur et même le seul soutien de l'État autoritaire. Et je me demande comment Paris a pu devenir ce qu'il est aujourd'hui; comment les Parisiens, après avoir entendu tomber de l'abominable gueule d'un pitre des couplets patriotards qui sont le dérisoire écho de la lâcheté publique, peuvent acclamer le brave général Boulanger, qui fit preuve de sa bravoure en les fusillant...
--Le peuple de Paris, ricane le général de Porchemart, a été peint de main de maître, et une fois pour toutes, par Rabelais; ce peuple qui est «tant sot, tant badault, et tant inepte de nature». Il ne faut pas le prendre au sérieux, même dans ses moments de férocité. Les Sans-Culottes, par exemple, n'ont jamais eu d'autre idéal qu'une nouvelle mode; leurs plus abominables excès témoignaient simplement d'un goût maladif pour le pantalon.
Les Parisiens... Aujourd'hui, 14 juillet, c'est par centaines de mille qu'ils se sont rendus à Longchamps afin d'assister à la Revue--la misérable revue annuelle instituée pour satisfaire la curiosité badaude d'un demi-million d'idiots.
Ça foisonne, ça grouille, ça sue, ça pue; ça noircit les rues et les avenues; les fourrés du bois en sont pleins: singes, guenons, chapeaux de paille, gluants, saucissons et litres à seize. On reconnaît au passage les petits oignons du veau; y a du bleu, du blanc, du rouge, vive le drapeau français!...
Ah! Vive tout ce qu'on veut, pourvu qu'on gueule, qu'on fasse la guerre à coups de gosiers. Voilà la revue, le défilé, les saluts, les acclamations. Vive Boulanger! Vive Boulanger!... Cri d'espoir et de foi, pour sûr. Vive Boulanger! Vive l'Armée! Vive la revanche!
La guerre, alors? Certainement. Pas aujourd'hui; mais demain, sans faute. Le peuple français n'attendra pas plus longtemps. Il lui faut la guerre, au peuple français. Il la lui faut parce qu'il sait que maintenant la France s'est relevée et que son armée est prête. Il la lui faut afin de reprendre l'Alsace-Lorraine, sûrement, mais avant tout pour se délivrer de l'effroyable taxation dont on le chargea au lendemain du désastre; pour en finir avec les écrasants impôts dont le produit devait servir à organiser une armée de revanche, l'armée qui est prête aujourd'hui. Elle est prête, l'armée! Elle est prête, car pas un sou n'a été gaspillé, car pas une minute n'a été perdue. Vive l'armée!...
Nous remontons l'avenue du Bois de Boulogne au milieu d'une poussière aveuglante et d'acclamations qui assourdissent. J'ai simplement entendu les cris de la foule, jusqu'ici; et l'idée me vient d'examiner ses visages, de scruter ses pensées intimes, de les déchiffrer sur ses faces. Ses faces? Elle n'en a qu'une. Une figure terne, indifférente, lasse, aux yeux vitreux, avec une énorme bouche noire; une figure animale, résignée, sans trace de résolution, de volonté, de caractère; la figure d'une foule infirme dont l'emballement tient de la danse de Saint-Guy plutôt que de l'enthousiasme; d'une foule qui n'est qu'une foule et veut rester une foule--ne veut pas devenir un peuple.--Tout d'un coup, je me souviens de la conversation que j'ai eue avec le lieutenant Deméré, à Nantes. «Laissez passer quinze ans encore, laissez venir la fin du siècle...»
--Vive Boulanger! Vive Boulanger! Vive l'armée!...
Des scintillements d'acier, sur la gauche. Un régiment de cuirassiers contourne l'Arc de Triomphe. Je lève la tête. La masse du monument est devant nous, énorme, avec son arche vide...
C'est par là qu'ont passé les Hommes disparus.
XIII
En descendant, après la revue du 14 juillet, cette avenue des Champs-Elysées où bivouaquèrent si souvent les vainqueurs, j'ai demandé au général de Porchemart s'il croyait qu'une guerre prochaine fût probable.
--Une guerre! s'est-il écrié avec un étonnement tellement complet qu'un moment je l'ai cru simulé. Une guerre? Mais ça ne dépend pas de nous. Ça dépend des Allemands.
Ça ne dépend pas des Français, assurément. Ils aspirent toujours à la revanche, bien entendu; mais ils ont le coeur trop tendre pour désirer un conflit. Vouloir la guerre--la guerre qui mettrait fin à une situation équivoque et terrible--cela s'appelle vouloir lancer le pays dans des aventures. Toute la question est donc ici: sous quel maître les Français continueront-ils à jouir des bienfaits de la paix? Sous la patte crochue du Pouvoir civil, ou sous le sabre de bois du Pouvoir militaire? Le général de Porchemart paraît croire de plus en plus au succès définitif du ministre; je m'en aperçois aux éloges pas trop grincheux qu'il fait de son administration. Mon père semble aussi persuadé du triomphe prochain de Boulanger; je le devine à la jalousie qu'il laisse éclater fréquemment.
--Les Français sont singuliers! Qu'a-t-il jamais fait, ce Boulanger, qui explique sa popularité? Où était-il, pendant la guerre? A quoi sert d'avoir risqué sa peau comme je l'ai fait, moi, à Nourhas? L'ingratitude est notre vice national.
La mauvaise humeur de mon père provient sans doute du fait que les admirateurs du ministre commencent à lui témoigner leur sympathie d'une façon tangible. Les Espagnols ont un proverbe qui affirme que l'honneur et l'argent ne vont pas dans le même sac. Boulanger prouve tous les jours la fausseté de ce proverbe; il accumule les honneurs et l'argent. Peut-être, après tout, que les Espagnols ne parlent pas de l'honneur militaire, qui est un honneur spécial.
Si l'honneur militaire est un honneur spécial, on peut dire, je pense, que le militaire actuel est un militaire spécial. L'esprit du soldat n'est plus ce qu'il a été. Il m'arrive parfois de comparer mentalement les militaires du commencement du siècle aux militaires que nous sommes; et de comparer, aussi, le militaire du second Empire au militaire de la troisième République. J'évoque mes souvenirs du colonel Gabarrot, j'établis un parallèle entre le commandant Maubart, des voltigeurs, et le général Maubart, des bureaux de la guerre. Et il me semble que le soldat à idées étroites souvent, mais profondes, que poussait au combat une ambition énorme et puérile éperonnée d'enthousiasmes, a fait place à un autre soldat qui n'aimait guère l'aventure que pour les aventures, qui se battait plutôt pour les récompenses décernées par la gloire que pour les intimes satisfactions qu'elle procure. Et je vois disparaître ce soldat, à son tour, devant l'être qui porte aujourd'hui l'épaulette--être obligé d'éliminer de son horizon les idées d'enthousiasme, d'aventure et de gloire, être exerçant une profession classifiée, stable, à salaires gradués, routinière, presque sans aléas--être que j'appellerai le Militaire qui ne se bat pas. Je crois voir, encore, que moins le soldat se bat, plus il s'éloigne du peuple, de la Nation; et qu'il ne reste en contact avec ses concitoyens que comme le garde-chiourme reste en contact avec les forçats.