L'épaulette: Souvenirs d'un officier

Chapter 18

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--Lieutenant Maubart? Fils du général? Bonne chose, ça, fils de général; soldat, fils de soldat, excellent. On vous inculque de bonne heure les grands préceptes de droiture, de fidélité au devoir et au drapeau, d'obéissance nécessaire. Indispensable, tout ça. Voilà la conviction de ma vie entière; et je vais le prouver. L'honneur, le sentiment de l'honneur, c'est la base de tout. Vous avez un bel avenir ouvert devant vous, jeune homme! L'épaulette...

Horrible, ce pédéraste conventionnel et bien-pensant moralisant encore au bord du tombeau. En un pareil moment, dans cette tête qu'ont entièrement vidée les événements qui se sont précipités, c'est ce verbiage professionnel, creux, stupide, qui revient et qui revient seul. Le duc de Schaudegen s'arrête. Je me décide à lui poser une question qui, comme on dit, me brûle la langue.

--Mon général, je voudrais vous demander quelque chose, quelque chose qui m'intéresse beaucoup. J'espère que vous aurez la bonté d'excuser mon indiscrétion. Je voudrais savoir si, réellement, vous avez été heureux.

--Heureux! s'écrie le général en tressautant. Heureux! Qu'est-ce que vous voulez dire? Heureux? Est-ce que je sais, moi?...

Et il semble se mettre à chercher la solution d'un difficile problème, les mains sur les genoux, la bouche ouverte. La voiture s'arrête. Je descends et paye le cocher. Nous suivons, le général et moi, une petite rue; puis, une autre petite rue, bordée de murs de jardins. Dans un de ces murs, une porte basse. Le général l'ouvre et je la referme derrière moi. Nous longeons quelques plates-bandes, où des arbrisseaux poussent leurs premières feuilles; nous montons le perron d'une petite maison et nous pénétrons, au rez-de-chaussée, dans un salon meublé de bric et de broc. Le duc s'assied sur une chaise, près d'une table, prend sa tête dans sa main et reste silencieux quelques instants.

--Vous désirez savoir, dit-il soudainement, en me regardant bien en face, si j'ai été heureux. C'est une question que je ne m'étais pas posée, jusqu'ici. Mais je puis y répondre aujourd'hui. Non, je n'ai pas été heureux. J'ai été effroyablement malheureux; toujours, toujours. Pourquoi? Je ne sais pas...

Moi, je sais. C'est parce que le bonheur est à vendre; alors, personne ne peut l'acheter... Le duc reprend:

--Oui, j'ai été très malheureux. Aussi, je n'ai nul regret de la vie; je suis prêt à mourir.

Il se lève; semble hésiter. Moi aussi, j'hésite. J'hésite à parler. Je sais à quoi il pense. Il pense qu'il regrette la vie--peut-être une autre vie que celle qu'il a menée, une vie qu'il ne connaît pas; et peut-être celle qu'il a menée.--Il pense qu'il n'est pas prêt à mourir. Et pourquoi mourrait-il, d'abord? Pour un mot vide de sens, voilà tout. Pour l'honneur, cet honneur qui n'a eu pour lui, en fait, aucune signification jusqu'à présent; qui n'a été qu'un vain simulacre, qu'un maléfique épouvantail dont il jouait, et qui se dresse tout à coup, idole implacable et altérée de sang qui réclame la chair des victimes. Il ferait bien mieux de fuir que de se tuer, de se sauver quelque part d'où l'on ne pourrait pas l'extrader et où il connaîtrait peut-être le bonheur. L'homme ne m'est pas sympathique; mais il serait intéressant, après tout, qu'il vécût afin de déjouer les calculs qu'on a basés sur sa mort, les combinaisons qui vivent déjà de son cadavre. Et il est bien possible que si je disais deux mots... Je les dis.

--Mon général ne croyez-vous pas qu'une nouvelle existence...

--Pas une parole de plus! s'écrie le duc; je vous en prie. Ce que vous venez de dire me rappelle à moi-même, à mon devoir. Je dois me sacrifier à l'honneur de l'armée. Je ne reculerai pas.

Soit. Une phrase de Goethe sonne dans ma mémoire. «Dès que ces petits cerveaux ne trouvent pas d'issue, c'est la mort qu'ils conçoivent immédiatement.» Je n'insiste point.

Le général a ouvert un meuble, en a sorti un revolver qu'il charge et place sur la cheminée; puis des papiers, des livres, des albums, qu'il dépose sur la table.

--Lieutenant, je vous confie le soin de brûler toutes ces choses-là dans la cheminée; je n'ai pas le temps de les détruire moi-même. Pour moi, je vais dans une grande salle, au bout du corridor, qui était autrefois un atelier d'artiste; je m'y exerçais de temps à autre au pistolet. Je vais disposer une cible, etc., de façon à ce qu'on puisse croire à un accident de tir. Quand vous entendrez une détonation, vous pourrez venir. Si je respirais encore, je compte sur vous pour m'achever. Fermez bien les portes de la maison et du jardin en vous en allant. Voici les clefs. Adieu.

Le général est sorti que je suis encore là, immobile, glacé par un froid singulier; je cherche à échapper à l'émotion qui m'étreint, malgré moi; je jette une brassée de papiers dans la cheminée et je les allume; la flamme monte... J'écoute; j'écoute. Rien... Je saisis une grande poignée de papiers et, avant de les lancer dans le feu, j'y jette un coup d'oeil: des écrits, des dessins pornographiques. Je les livre à la flamme; et d'autres; et d'autres. Je saisis un album; mais il me tombe des mains...

Une détonation vient d'éclater; très sourde, faiblement répétée par les échos du corridor.

Je me dirige vers l'atelier dont a parlé le général; j'ouvre la porte; une petite odeur de poudre me monte à la gorge. Le général est étendu sur un sofa, un bras pendant dont la main a laissé échapper le revolver. Il y a un petit trou à la tempe droite, très noir et très profond, d'où coule un mince filet de sang. Je m'assure que le duc de Schaudegen est bien mort; puis, je contemple le cadavre quelques instants. Duc, général, riche, puissant... avoir vécu comme ça et mourir comme ça! Une farce qui se termine en tragédie! Et ne serait-ce pas, plutôt--tout considéré--une tragédie qui se termine en farce? Je n'en sais rien. C'est la France qui doit savoir ça...

Je quitte l'atelier et je reviens dans le petit salon. Un monceau de cendres dans l'âtre. L'obscurité commence à envahir la pièce; je n'ai guère le courage de brûler là les livres et les albums qui sont encore sur la table; je les détruirai aussi bien ailleurs. J'en fais un paquet que je place sous mon bras; je sors de la maison; je sors du jardin dont je ferme soigneusement la porte. Trois minutes après, je hèle un fiacre; et une demi-heure plus tard j'entre dans le cabinet de mon père, au ministère.

--Eh! bien, me demande-t-il, c'est fait?

--Oui.

--Ça s'est bien passé?

Je fais un geste vague. Mon père se lève.

--Je vais prévenir le ministre, et la veuve. A propos, qu'est-ce que tu as apporté là? Qu'est-ce que c'est que ce colis?

Je donne des explications.

--Comment! s'écrie mon père en coupant la ficelle qui lie le paquet et en ouvrant deux ou trois albums; comment! tu as brûlé des papiers pareils! Mais c'est de la folie!... Enfin, heureusement que tu as conservé ça. C'est d'un curieux!... Je vais en montrer quelques échantillons au ministre; ça l'amusera. Et puis, ça vaut un billet de mille comme un sou, rue Colbert.

* * * * *

Je suis de retour à Angenis depuis quelques mois; quelques mois qui m'ont paru bien longs. Sans les femmes, à Angenis, on ne saurait que devenir; et les femmes sont difficiles à découvrir à moins qu'on ne puisse employer, comme moi, beaucoup de temps, de ressources et un bon rabatteur. J'avoue simplement ce que je fais sans chercher à le justifier; mettre une chose en pratique n'est point la canoniser. Mon rabatteur s'appelle Lamesson. C'est un sous-officier réengagé qui, sans être précisément procureur général, rend plutôt des services que des arrêts. Il n'a jamais connu les arrêts qu'au féminin. Il a fait autrefois le gros dos, au soleil parisien, sous le nom de Coco des Ternes. Au régiment, ses aptitudes spéciales furent appréciées; elles lui valurent rapidement l'adjonction d'une paire de sardines (complétées aujourd'hui d'un ver solitaire); elles furent largement utilisées par le cadre supérieur. Je ne suis pas le premier à emboîter le pas à Lamesson ainsi que l'hyène, dit-on, suit le chacal.

Lamesson, malheureusement, va quitter le régiment. Ses quinze années de service touchent à leur fin et il est sur le point d'être libéré. Lamesson désire obtenir le plus rapidement possible un de ces emplois civils auxquels il a droit; il désire choisir l'emploi. Il pense qu'une recommandation du général Maubart lui serait fort utile; il vient me prier d'écrire, à ce sujet, à mon père. Lamesson ne veut pas être garde forestier (c'est trop retiré); ni facteur (c'est trop fatigant); ni gardien de poudrière (c'est trop dangereux); ni gardien de musée (c'est trop monotone); ni fonctionnaire colonial (le voyage par eau lui fait peur). Il voudrait être porteur de contraintes ou employé de l'Assistance publique (il y a de bons pourboires). J'écris la lettre; Lamesson, qui part pour Paris, l'emporte.

Je l'avoue, moi qui ne regrette ni grand'chose ni grand monde, je regrette de plus en plus le départ de Lamesson. Depuis qu'il a quitté Angenis, j'ai plusieurs fois tenté d'opérer moi-même, mais toujours sans succès; j'ai même essuyé quelques-unes de ces rebuffades qui ne sont pas seulement désagréables, mais qui peuvent devenir compromettantes. Alors?... Alors il faut attendre, je suppose, que les femmes se présentent toutes seules et qu'on les trouve près de soi, à son réveil, ainsi qu'au temps heureux du Paradis terrestre.

Et en fait, c'est justement à mon réveil, ou très peu après, un beau dimanche matin de fin d'automne, qu'une dame vient tirer ma sonnette. Une dame de noir vêtue, d'allure un peu mystérieuse, et voilée comme une héroïne de roman.

La voilette, d'ailleurs, est relevée tout de suite; et je ne puis me défendre d'une émotion violente en reconnaissant Adèle Curmont. Adèle! Il y a des mois et des mois que je n'ai pensé à elle! Oui--et lorsque la sonnette a tinté, à l'instant, j'ai su que c'était elle qui était là, à la porte; je sais maintenant que je l'ai su.--Et devant cette femme, immobile et muette, je ne peux comprendre quelle peur me saisit; pas un remords; non, plus que ça: la frayeur physique causée par une rapide vision intérieure de représailles possibles. Je me trouble, je balbutie, je prononce des mots sans suite. Je m'attendais si peu, si peu...

--Naturellement, dit Adèle en souriant; je suis une revenante, ou presque; mais comme je n'apparais pas la nuit, vous voudrez bien m'excuser de ne point avertir de ma visite. Vous ne m'offrez pas un siège?

Je m'excuse, j'approche une chaise du feu. Adèle s'assied, très calme, très maîtresse d'elle-même. Je me demande avec inquiétude ce que cache cette apparente tranquillité; une haine féroce, sans doute; d'autant plus implacable qu'elle refuse de s'exhaler dans la colère. Ah! je préférerais des plaintes, des récriminations, des insultes et des menaces. Je pense avec terreur qu'un scandale brise, quelquefois, l'avenir d'un officier, et qu'une main de femme peut arracher une épaulette... J'ai secoué l'émotion qui s'était emparée de moi tout d'abord, mais je me sens encore affreusement gêné, perplexe, anxieux. Je reste debout et j'examine Adèle tandis qu'elle joue avec son parapluie, silencieusement. Il reste peu de la jeune fille d'autrefois, dans cette femme; les traits n'ont point changé, certes, mais l'expression est tout autre. Le front haut, comme pincé aux tempes, s'affirme plus volontaire qu'auparavant; les cheveux sont d'une nuance plus provoquante, on dirait perfide et cruelle; la vérité de leur blond a pris les tons impitoyables du mensonge; la bouche est plus nerveuse, les lèvres plus minces avec des contractions artificielles, le menton plus accusé. Une jolie femme, sûrement; mais... Elle parle.

--Vous ne vous êtes pas beaucoup occupé de moi, n'est-ce pas? Non? Point du tout? C'est peu flatteur; mais cela va me permettre de vous exposer ma vie depuis... depuis que nous nous sommes vus pour la dernière fois. C'était à la fin d'août 1883, vous rappelez-vous? et nous voici à la fin d'octobre 1885; un peu plus de deux ans. La première année, j'ai beaucoup pleuré; la seconde année, j'ai essayé de rire; ç'a été encore plus triste. Mais il faut procéder par ordre. Au début... Oh! quand je me rappelle! Ces lettres, ces lettres suppliantes que je vous écrivais tous les jours, deux fois par jour, et qui toutes sont restées sans réponse, toutes!... J'allais à la poste restante six fois par semaine. «Rien pour vous, mademoiselle.» Les employés me riaient au nez. Vous...

--Elle s'arrête un instant et me toise, l'oeil brillant, la lèvre frémissante.

--Vous portiez l'épaulette, pendant ce temps-là.

Je ne réponds pas. Je regarde au loin--très loin; tout un passé, si court, et si vide d'honneur, tout plein de vilenies, déjà... Adèle reprend:

--Et puis, un jour, je me suis résolue à ne plus écrire. Savez-vous quel jour? Le jour où je me suis aperçue que j'étais enceinte. Une idée de folle. Je me disais: «Il doit savoir que je vais être mère; il le sait; il va revenir; il fera de moi sa femme; un officier est un homme d'honneur.» Je vous dis que j'étais folle... Et du temps a passé, des semaines longues faites de jours sans fin. Un soir de décembre--je me souviens; il faisait si froid, la neige--je me suis trouvée mal. On a envoyé chercher le docteur qui a révélé à mon père la vérité que j'avais cachée jusque-là. Papa a été atterré; il ne pouvait croire. Cela, de moi!... Il parlait de se venger, de tribunal: il voulait le nom du séducteur. Que sais-je?... En réalité, s'il avait été laissé à lui-même, il m'aurait pardonné, il m'aurait aidé à cacher ma faute. _Ma_ faute. Vous entendez? _Ma_...

Adèle s'arrête un moment, ricane; elle continue:

--Mais Albert est venu; il a été mis au courant des choses. Il a déclaré que je n'étais plus sa soeur, il a dit que j'étais une fille perdue, et que je devais quitter la maison paternelle, que j'avais souillée. Il a parlé de devoir sacré, de vertu outragée, de la chasteté des femmes qui fait la force des nations. Il a cité Renan. Il s'est cité lui-même. Il a rappelé mon père aux principes, aux grands principes. Il l'a adjuré d'agir avec une fermeté républicaine. Alors, papa a cédé. Pour lui épargner l'ennui d'une décision, qu'il allait prendre cependant, je me suis déclarée prête à partir... Écoutez; je vous haïssais bien, jusque-là; mais, à ce moment, ma haine de vous s'est subitement diminuée de toute la haine que j'ai vouée à Albert. Ah! celui-là!... Je me vengerai, je vous le jure, quoi qu'il arrive et quoi que cela doive me coûter!...

La voix d'Adèle trahit une telle sincérité d'exécration, un tel pouvoir de volonté, que j'ai peine à maîtriser mon étonnement. Et je me souviens, je ne sais pourquoi, du jour où elle m'a dit, lorsque nous étions encore enfants, que la musique ne l'émouvait pas.

--Donc, dit Adèle, papa m'a sacrifiée aux grands principes évoqués par Albert. Je suis partie. Où j'ai été, ce que j'ai fait, cela vous intéresserait très peu. Quand je vous dirai que pendant six mois j'ai vécu honnêtement, vous ne pourrez vous étonner que d'une chose, c'est que j'aie vécu. Dans les derniers jours de mai 1884, j'ai mis au monde une petite fille... Ne passez donc pas votre main sur votre front, mon cher; ça ne se fait plus, même au Gymnase... Une petite fille très gentille, qui a vécu cinq semaines. Étant donné ce que vaut la vie, c'est suffisant. Vous dites?... Pas un seul mot, je vous prie. C'était mon enfant à moi. Pas à vous. Elle ne se serait pas appelée Maubart, je vous en donne ma parole!

J'essaye de parler; mais Adèle m'impose silence, d'un geste.

--Laissez-moi finir. Depuis, je me suis déterminée à vivre, à vivre bien, c'est-à-dire sans aucun souci de l'honnêteté. Cependant, je n'ai pu parvenir à vivre que médiocrement. Une expérience de quinze mois m'a démontré que, pour réussir dans ce genre d'existence, ainsi que dans les autres, il faut un capital. Voilà pourquoi je suis venue vous voir. Je ne vous demande point de m'exprimer vos regrets et de réparer vos fautes; je vous demande de l'argent. Je vous réclame mon salaire, puisque vous m'avez traitée en fille. J'étais vierge. Une virginité a un prix. Payez-le.

Le récit d'Adèle, qu'elle n'aurait certainement pu faire plus court, a duré assez longtemps pour me permettre de reprendre complète possession de moi-même et d'envisager froidement la situation. Adèle veut de l'argent. Bien. Elle en aura. Cet argent qu'elle recevra me garantira contre de nouvelles tentatives de sa part. Mais, puisqu'elle a fait de la question une simple question d'affaires, qu'elle n'attende de moi que le langage et la façon d'agir d'un homme qui traite une affaire. Elle aurait aisément pu faire prendre aux choses une tournure différente, faire dévier l'aventure sur un terrain qui m'eût été moins favorable; elle n'a pas su; ou elle n'a pas voulu. Tant mieux pour moi. Adèle se méprend à mon silence, qui sans doute l'énerve. Elle se lève et vient vers moi, la tête haute, menaçante.

--Vous avez entendu? Vous m'avez eue. Il faut me payer.

--Soit, dis-je froidement. Je vais vous payer. Combien voulez-vous?

Ses lèvres tremblent. Ses mains tremblent. Des larmes, soudain, emplissent ses yeux. Elle regagne sa chaise, se renverse sur le dossier, et sanglote. Je la regarde, sans un mot. Au bout d'un instant, je répète:

--Combien voulez-vous?

Elle essuye ses yeux, me jette un regard si désespéré; et d'une voix très basse, de la même voix qu'elle avait quand elle était petite et qu'elle faisait la moue:

--Jean, je t'assure que je n'ai rien; sinon... Je crois... Peux-tu me prêter dix mille francs?

--Je vous _donnerai_ dix mille francs demain à midi, dis-je d'un ton d'autant plus sec que j'ai grand'peine à dissimuler mon trouble. Demain à midi. Je vous le promets.

Adèle se lève.

--Merci, dit-elle péniblement. Je savais bien... Je pensais...

Elle mordille son mouchoir, et reprend d'une autre voix où tremble quelque chose comme un espoir:

--J'aurais mieux fait de vous écrire. Cela nous aurait épargné... Pour ma punition, j'aurai toute une grande journée de dimanche à passer seule dans une ville que je ne connais pas. Ça n'a pas l'air de la gaîté même, Angenis.

Je fais semblant de ne point comprendre. Adèle me quitte.

D'une fenêtre, derrière un rideau, je la regarde traverser la rue, disparaître. Et la conviction germe en moi, grandit vite, que je me suis conduit comme un sot. D'abord, c'est clair, Adèle était prête à accepter n'importe quoi; à la fin, elle s'est trahie; elle s'offrait; je n'avais qu'un mot à dire... Pourquoi ne l'ai-je pas dit? Qu'avais-je à risquer? Après ce qu'elle a fait ces temps derniers, ce qu'elle a avoué, elle ne peut songer à un mariage avec moi. Ma maîtresse, pourquoi pas?... Et je pèse longuement, en mon esprit, les avantages et les désavantages d'une liaison avec Adèle; il y a du pour, mais il y a du contre; tout compte fait, ça se balance. J'aurais pu jouer la chose à pile ou face, pendant qu'Adèle parlait, sans avoir l'air de rien. Je crois qu'elle ressent encore quelque chose pour moi; de mon côté, je ne sais pas; mais ça aurait pu venir. En tous cas, ça aurait duré ce que ça aurait duré; et après... Par exemple, ça m'aurait peut-être coûté plus de dix mille francs. Une somme, dix mille francs... Si j'avais proposé six mille? Cinq mille? Ça aurait pu prendre si j'avais laissé percer un peu d'attendrissement, un petit bout de sentimentalité. Quelle sottise, de me raidir ainsi, de vouloir jouer l'homme de bronze--et tout ça, par dépit de ce que la femme n'ose point faire le premier pas, montrer le fond de son coeur, malgré l'envie qu'elle en a.--L'image d'Adèle pleurant là, tout à l'heure, se précise. J'ai un moment d'émotion profonde. Je me juge sévèrement, impitoyablement. Et je vois clairement ce que j'ai à faire, la seule chose que j'aie à faire. Cette chose-là--prendre Adèle pour femme--se synthétise, s'exprime en un mot: le Devoir. Mon devoir... Devoir. Pouah! Le mot, tout d'un coup, m'apparaît ridicule, dégoûtant, éculé, stupide; le déguisement vulgaire de sales n'importe quoi. Devoir... Pourquoi ai-je pensé à ce mot-là? A ce mot qui est une claie sur laquelle les grands sentiments naturels sont traînés, ligotés de chapelets, à la voirie de l'honnêteté?... Le mot a défiguré, fait disparaître, la chose qu'il représentait. C'est fini. Passée, l'émotion; mort, le grand désir qui m'avait saisi. Adèle ne sera pas ma femme, jamais... C'est égal, j'ai eu tort de ne point lui proposer de passer la journée avec moi, lorsqu'elle parlait de la tristesse d'Angenis, avant de sortir. C'est cela, cela surtout, qu'elle ne me pardonnera pas. Et alors... Je songe à des représailles. Elle laissait deviner une telle haine, lorsqu'elle parlait de son frère...

Jusqu'au soir, je me reproche mes maladresses...

Le lendemain, à midi, Adèle revient. Nous échangeons à peine quelques paroles. Je lui remets un chèque que j'ai été chercher à la banque. (Un chèque, ça laisse des traces; elle ne pourra nier avoir reçu une indemnité.) Adèle, avant de partir, me tend la main.

--Sans rancune, me dit-elle.

Sans rancune... Est-ce sûr?

Je ne sais pas pourquoi, je ne veux pas savoir pourquoi, le séjour d'Angenis me devient insupportable. La vie de garnison, avec son fastidieux tran-tran, ses intérêts mesquins, ses intrigues petites, me pèse de plus en plus. C'est un cimetière, cette ville de province. Oh! être quelque part où l'on vive, où l'on se sente vivre, où l'on ne soit pas seul avec ses pensées... J'écris à mon père pour le prier de trouver un général disposé à me prendre comme officier d'ordonnance. Il me répond qu'il a déjà cherché, sans succès, et qu'il n'a pas grand espoir pour le moment. Pourtant, le 10 janvier 1886, c'est-à-dire trois jours après la nomination du général Boulanger au ministère de la Guerre, mon père m'écrit qu'il a réussi à me faire demander par son ami intime, le général de Porchemart.

* * * * *

Son ami intime est équivoque; on ne sait pas si le général de Porchemart est l'ami intime du général Boulanger ou celui de mon père. En fait, il est l'ami intime de l'un et de l'autre; ou, du moins, prétend l'être. Une observation rapide, mais attentive, m'a convaincu qu'il les hait tous deux. Je suis absolument certain, d'autre part, que mon père déteste cordialement le général de Porchemart; et j'ai quelque raison de croire que ses sentiments sont partagés par le ministre de la Guerre. Trio de chers camarades, de vieux camarades. On s'aime, dans l'armée. Ah! qu'on s'aime! Ce n'est pas de l'amour, c'est de la rage. Et l'on peut facilement comprendre l'intensité des sentiments qui lient les uns aux autres les grands chefs militaires, lorsqu'on se rappelle que c'est à des sentiments, les plus hauts et les plus purs, et non à de vils intérêts, que le soldat sacrifie son existence. La profession des armes est un sacerdoce.