L'épaulette: Souvenirs d'un officier

Chapter 17

Chapter 173,888 wordsPublic domain

--Voici ce qu'il faut faire. Tu vas demander à permuter; je ferai accueillir ta demande immédiatement; tu permuteras avec un sous-lieutenant du régiment d'infanterie stationné à Angenis et qui sera enchanté de venir à Nantes. Je vais arranger ça. Tu ne t'embêteras pas à Angenis plus qu'à Nantes; tu as de l'argent, et quand on a de l'argent, les plus petites garnisons sont les meilleures. Aussitôt l'affaire arrangée, c'est-à-dire dans quelques jours, je vais m'occuper de ton colonel, ce M. Casaquin du Bois des Ormes qui abuse de ses particules douteuses, et sans la connivence duquel on ne l'aurait pas persécuté à la Basile. Je vais lui faire chercher des poux dans la tête. Deux mots à Camille Dreikralle, et cet honorable rapporteur du budget de la guerre va s'étonner et s'indigner de la monstrueuse irrégularité des comptes présentés par le régiment que commande M. Casaquin de Machin-Chouette; il va prévenir le ministre que sa conscience l'oblige à exposer ces irrégularités à la tribune de la Chambre. Le ministre, qui tient à s'épargner tous les désagréments, cherchera un terrain d'accommodement; il le trouvera, si j'ose dire, sur le dos du Casaquin. Ledit Casaquin sera dûment rétrogradé sur le tableau d'avancement, et recevra bientôt, au lieu des étoiles qu'il ambitionne, une fente à son oreille. Saisis-tu?

--Parfaitement; mais...

--Remarque que le colonel de ton nouveau régiment à Angenis, lequel régiment fait brigade avec celui de Nantes, n'ignorera rien des mésaventures de M. de Casaquin et n'aura pas de peine à en découvrir les vraies causes; donc, il s'apercevra qu'il est ridicule de jouer aux petits soldats avec le fils d'un général; et il te laissera faire tes quatre volontés. Saisis-tu?

--Parfaitement; mais...

--Quoi?

--Mais si les comptes de mon régiment actuel sont en règle? si ses livres sont en ordre?...

--En ordre! s'écrie mon père en éclatant de rire; en ordre! Mais veux-tu te taire! Sur cent régiments, il n'y en a pas cinq dont les écritures soient à peu près correctes; et quant aux autres... En ordre! Tu rigoles! En ordre? Vous pâlissez, colonel!...

De nombreux colonels pâlissent, et même de nombreux généraux, le lundi suivant, jour du vernissage. Ils pâlissent de jalousie, toujours inavouable; d'envie, qui peut avoir son beau côté. Le grand succès du Salon, cette année, sera certainement pour la grande toile de Mme Glabisot, _la Défense de Nourhas_. Les journaux, le monde officiel, le public choisi admis à la solennité ne tarissent pas d'éloges sur cette oeuvre magistrale. Le Président de la République est resté plus de dix minutes devant le tableau, entouré de sa maison civile et militaire; les puissances ont congratulé Mme Glabisot; son pinceau patriotique, dit un critique d'art, est dans toutes les bouches. Que rêver de plus? Voilà la récompense due au génie, au labeur patient et consciencieux, à l'amour enthousiaste de la patrie. Cette récompense, pourtant, n'est pas suffisante; la croix de la Légion d'honneur, la chose est déjà certaine, brillera avant peu sur la poitrine de Mme Glabisot. Et mon père, dont les hauts faits de 1870 sont quotidiennement narrés par la presse, montera d'un degré dans la hiérarchie du plus beau des ordres.

L'oeuvre de Mme Glabisot est conçue de façon à réchauffer les plus froids. C'est un embrasement. Des flammes, de la fumée, des éclairs, des étincelles, la pourpre du soleil levant, l'écarlate des uniformes, le vermillon du sang qui ruisselle, tout cela rougeoie, flamboie, hurle, grince, pétarde, éclate, vous enflamme les yeux, vous brûle les prunelles, vous cuit l'entendement et vous calcine. Le Président, que son austérité dessèche, a couru un grand danger en regardant la toile si longtemps; il aurait pu prendre feu. Quant à moi, en raison sans doute de mon esprit de contradiction, la vue du tableau ne m'a produit aucun échauffement; juste le contraire. Je puis donc vous le dépeindre brièvement, mais avec toute l'impartialité qu'on attend vainement des critiques d'art.

Des monceaux de cadavres allemands; des Prussiens se cachant, suivant leur coutume, derrière des murs et des arbres et tirant à coup sûr, bien à l'abri (ce qui semble en contradiction avec les tas de cadavres, mais ça ne fait rien). Une poignée de Français dans un débraillé galant, la vieille fureur gauloise dans les yeux, se défendent avec une détermination peu commune. Mme Glabisot n'a point oublié notre vieil ami, le soldat dont un éclat d'obus a brisé le fusil et qui regarde la scène, indifférent, les mains dans les poches; et elle a même peint--audacieuse innovation--un blessé qui se tient le ventre, dans un coin, en portant un scapulaire à ses lèvres. Elle a représenté mon père dans une attitude de capitan; le sabre à la main; la moustache en crocs; le jarret tendu, et la face éclairée du sourire du défi.

Le public, le gros public, a ratifié le jugement du Tout-Paris. _La Défense de Nourhas_ est proclamée chef-d'oeuvre, et Mme Glabisot une artiste de génie. On s'écrase devant la toile; on fait queue pour pouvoir l'admirer.

Quelle leçon, quelle haute et féconde leçon de patriotisme se dégage de cette toile! Voilà ce que des douzaines de lettres déclarent chaque matin à Mme Glabisot; et ce que des centaines d'épîtres, généralement féminines et agrémentées de l'expression plus ou moins voilée de sentiments brûlants, répètent tous les jours à mon père. Bien qu'il ait accueilli avec une modestie qui m'a étonné les témoignages d'admiration qu'on lui a décernés, il ne laisse pas de classer avec soin les missives qu'il reçoit. Une agence lui fournit des renseignements précis sur les aimables expéditrices; ce qui permettra au général Maubart, veuf et héros, de faire un choix s'il y a lieu. Je dois dire, avant de terminer ce paragraphe, qu'il s'est décidé, après mûres réflexions; il s'est décidé pour une vieille demoiselle, plusieurs fois millionnaire, qui habite la province. Il lui écrit tous les jours; elle lui répond deux fois par jour. Je doute fort qu'elle devienne jamais la _générale_ Maubart; mais je sais pertinemment qu'elle finance. Mon père, très à court depuis quelque temps, s'est mis soudainement à régler les factures de ses fournisseurs et les billets de ses créanciers. Du reste, il ne solde jamais ces comptes sans les avoir réduits considérablement. Il appelle ça «rectifier le tir».

* * * * *

Je crois que mon père n'exagérait pas en assurant que, lorsqu'on a de l'argent, les petites garnisons sont les meilleures; il aurait pu ajouter, sans exagérer davantage, que les meilleures garnisons provinciales ne valent pas cher. Je ne vois pas la nécessité de décrire par le menu mon existence à Angenis; mon nouveau régiment ne diffère pas sensiblement du premier; les soldats se ressemblent autant par le caractère, ou plutôt par le manque de caractère, que par l'uniforme. Beaucoup de Bretons, comme à Nantes; pauvres gens à cerveaux boueux, gangrenés de superstitions et qui payent l'impôt du sang avec la résignation triste des bêtes de somme; quelques Parisiens vantards, gueulards, insolents et superficiels. Quant à mes collègues, ce qui m'a le plus frappé à leur sujet, c'est le nombre considérable de fioles pharmaceutiques qui s'alignent sur la table du mess, à l'heure des repas; l'air d'Angenis doit être malsain, à la brune. Quant au colonel, il se montre, à mon égard, paternel à l'excès.

Le pauvre homme, pourtant, doit être un peu las de la paternité. Il a un fils qui l'a désespéré par ses frasques, et qui accomplit justement une année de service à son régiment; ce jeune vaurien ne fait aucun service actif; est pourvu d'un emploi de vélocipédiste; roule à travers la ville, un éternel papier administratif pris dans le revers de la manche de sa vareuse; s'affiche impudemment avec une sale grue; fait des dettes; se saoûle. Son père n'ose pas le punir, de peur d'un éclat scandaleux; entre le devoir militaire et les sentiments paternels le malheureux hésite à tel point qu'il en devient parfaitement ridicule, objet de risée, non seulement par son gredin de fils, mais pour les officiers et les hommes qu'il a sous ses ordres. Et les yeux du lieutenant-colonel roulent des reproches véhéments.

Si mon existence n'est point romanesque, je n'y peux rien, et je me dois à moi-même de la décrire telle qu'elle est. Il me serait agréable, si le souci de la vérité ne me dirigeait pas, d'accumuler les événements sensationnels, d'ordonner une suite d'incidents mélodramatiques, d'aligner des personnages à rôles captivants. Mais le vrai seul sera mon guide, dût-il me faire tomber dans la monotonie. D'ailleurs, vous devez bien le savoir, il n'y a rien de plus plat, de plus terne, qu'une vie d'officier. La plus grande partie ne vous en appartient pas; les occupations sont toujours les mêmes, prévues, réglées, machinales; les distractions, non plus, ne varient guère, en province; elles ne sont pas fort enviables; quant aux prix, c'est toujours à peu près ceux des environs du Champ de Mars. Je n'essaierai pas de vous faire croire que je m'amuse au Cercle; souvent, je changerais volontiers ma place contre celle du troubade de planton.

J'ai cherché à m'intéresser à la vie générale de mes concitoyens. J'ai discerné sur la figure des pauvres l'expression du désespoir admiratif et résigné; sur la figure des riches, celle de la résistance rageuse et désespérée. Je me rends compte que je suis encore loin de savoir comment mon pays respire. Je suis porté à croire qu'il respire difficilement, dans une atmosphère d'hôpital où glissent les robes de la nonne et du prêtre, la lévite du cafard à principes tricolores; les poumons rongés par la phtisie; le cerveau farci de superstitions ultramontaines et sociolâtres; le ventre plein d'alcool et de pommes de terre.

Le peuple français, cependant, ne se contente pas de respirer. Il fait autre chose, de temps en temps. Par exemple, il vote; soit pour les riches, soit pour leurs valets. Ainsi, on va voter, présentement, dans le Nord. Election sénatoriale. Et savez-vous quel est le candidat qui a le plus de chances? C'est M. Delanoix, mon parent. Il s'était d'abord présenté comme candidat ministériel, partisan de la colonisation à outrance, etc. Mais, à la fin de mars 1885, c'est-à-dire dès l'ouverture de la période électorale, est arrivée la nouvelle du désastre essuyé à Lang-Son par les troupes françaises. L'effet produit a été immense; l'opinion publique presque tout entière s'est tournée contre Jules Ferry, qu'elle rend responsable de la défaite. Delanoix a vite compris que sa première position était intenable. Prestement, il a changé son fusil d'épaule; il a déclaré que les événements lui ouvraient les yeux, qu'il condamnait formellement les expéditions coloniales et cessait d'avoir aucune confiance en Jules Ferry. Là-dessus, il a appelé à son aide son gendre et sa fille.

Raubvogel, paraît-il, a été magnifique. Comme agent électoral, comme orateur et comme polémiste, il a donné la mesure de ce qu'on peut attendre d'un vrai patriote. Si jamais un homme a démontré que la France ne doit pas éparpiller ses énergies et qu'elle doit concentrer toutes ses forces et toute son attention vers la trouée des Vosges, c'est lui. Il a été admirablement secondé par sa femme, qui n'a pas perdu une seule occasion de se faire voir aux bons endroits. Il est arrivé à convaincre les électeurs que voter pour son beau-père, c'était voter pour la France, menée à l'abîme par le Tonkinois. Et Delanoix vient d'être élu à une énorme majorité. Je ne peux pas dire que je suis fier d'avoir un père conscrit dans ma famille.

Si le désastre de Lang-Son a été utile à Delanoix, pourquoi ne me servirait-il pas aussi à moi? Pourquoi ne me donnerait-il pas le moyen de mettre un terme à la monotonie de mon existence? On va envoyer des renforts au Tonkin et je me décide à demander à en faire partie. Mon capitaine cherche à me faire changer d'avis; c'est un homme triste, sceptique, désabusé, qui fut marié par une agence et qui découvrit le lendemain que sa femme était loin d'être aussi riche qu'on le lui avait affirmé; ayant été «volé» par son mariage, il ne croit plus en rien. Mon lieutenant combat aussi ma résolution; c'est un garçon très riche, fils de général de division, officier amateur qui passe, tous les ans, cinq ou six mois en voyages de noces. Malgré tout, ma décision est bien prise. Cependant, plutôt pour la forme, j'écris à mon père afin de lui demander son opinion. Je reçois, en réponse, un télégramme qui m'appelle à Paris immédiatement.

* * * * *

Pendant mon voyage d'Angenis à Paris, j'ai eu le temps de me demander pourquoi mon père réclamait si impérieusement ma présence dans la capitale. A la hauteur de Nogent-le-Rotrou, j'ai trouvé. Mon père s'est arrangé de façon à me faire prendre comme officier d'ordonnance par l'un des deux ou trois généraux qu'on va envoyer en Indo-Chine: le général des Nouilles; et il tient à me présenter au plus tôt à cet excellent tacticien. Allons, ça ne va pas mal; me voilà sûr de mon avancement; et je me mets à rêver tout éveillé....

Mais, à Paris, c'est une autre histoire. Mon père, dès que je pénètre dans son cabinet,--car je suis arrivé vers deux heures de l'après-midi et j'ai couru de suite au ministère,--mon père, dis-je, me rit au nez, et me demande si je suis fou. Vouloir aller au Tonkin! Mais pourquoi pas au pôle Nord? Pourquoi pas dans la Lune? Qu'est-ce qu'il y a à gagner, au Tonkin? Des coups de fusil et des coups de soleil. Il faut vraiment que je sois bien embarrassé de ma peau. D'abord, il me défend d'y aller, au Tonkin! Il me le défend, et formellement...

Et il continue sur ce ton pendant un bon quart d'heure, très agile, frappant la table de coups de poing et le parquet de coups de talon. Mais, s'apercevant tout à coup que ses objurgations autoritaires ne semblent point produire grand effet sur moi, il s'arrête, s'assied, allume un cigare, en tire deux on trois grandes bouffées et reprend:

--Mon cher enfant, j'ai sans doute eu tort de te parler brutalement et de chercher à t'imposer ma volonté. Je vais te faire part des motifs qui me font agir, et tu jugeras. Tu es mon fils, mon fils unique; tu constitues toute ma famille, tu es le seul être pour lequel je ressente autre chose que du mépris ou de l'indifférence. Je ne suis pas sentimental et je ne veux pas te faire de longues phrases; mais tu me comprends. Après tout, la vie n'est ni assez intéressante ni assez gaie pour qu'on envisage avec insouciance la perte des gens et des choses qui nous y attachent. Tu dois donc t'imaginer facilement que je ne tiens pas à te voir t'engager dans une aventure qui ne peut que te faire courir les plus grands risques, sans aucun profit possible pour toi ni pour personne. Mon avis est que, au moins pour le moment, le Tonkin est une misérable affaire. Les choses y ont été menées d'une façon si déplorable et l'opinion publique en est tellement dégoûtée, qu'il serait impossible à un officier, fût-il à la fois un héros et un génie, de s'y créer l'ombre d'une réputation. Quant au côté pratique, néant; tout ce qui valait la peine d'être pris a été pillé depuis longtemps. Pour le reste.... Les Français, pères de famille, qui sont assez sots pour envoyer leurs fils à cet abattoir, à ce charnier pestilentiel, sont excusables jusqu'à un certain point: ils ne connaissent rien ou presque rien de ce qui s'y passe; mais nous, officiers, généraux, qui sommes au courant de tout, qui n'ignorons rien de l'effroyable désordre qui règne dans cette soi-disant colonie, nous serions impardonnables si nous imitions ces braves gens. Si tu savais toutes les infamies dont nous avons connaissance et que nous gardons secrètes! Les défaillances du commandement, l'insuffisance de l'intendance, les scandales des hôpitaux, l'ignorance et l'incurie de tous, la malhonnêteté et la couardise... La couardise, oui; le découragement, la démoralisation, se sont emparés des troupes qui n'ont, à juste titre, aucune confiance dans leurs chefs. A Lang-Son, des généraux ont donné le signal de la fuite, des compagnies entières ont crié Sauve-qui-peut! et jeté sacs et fusils pour courir plus vite; une batterie d'artillerie a été précipitée dans un arroyo; les conducteurs de voitures d'ambulance ont dételé afin de fuir sur les chevaux, abandonnant les blessés; et l'armée n'a été sauvée d'un désastre complet que grâce aux hommes du Bataillon d'Afrique qui ont couvert la retraite--ces mêmes pégriots qu'on conduit au corps menottes aux poignets, entre des baïonnettes... Maintenant, on envoie des soliveaux, comme cet idiot de général des Nouilles, avec ordre de ne rien faire contre les Chinois; quant à ces derniers, on les payera ce qu'ils demandent afin qu'ils nous laissent tranquilles, et on appellera cela pacification. Voyons, Jean, tu n'iras pas là, n'est-ce pas?

--Ma foi, dis-je après un moment d'hésitation, du moment que....

--Allons, allons, c'est entendu! s'écrie mon père d'une voix où perce l'émotion. Du reste, si tu tiens à voir du pays, tu pourras en voir avant peu; et peut-être avec moi. La France n'est pas lasse des expéditions coloniales; elle n'est lasse de rien; et il y a des brasseurs d'affaires qui en redemandent. Il se pourrait bien que, grâce à certaines influences, j'obtienne bientôt le commandement d'une de ces expéditions; je te prendrais avec moi. Ou bien, dans le cas où--ce qui est fort possible, et nous en reparlerons--dans le cas où une réaction patriotique et revancharde se produirait contre le mouvement d'expansion coloniale, je trouverais bien le moyen de te dénicher un bon poste. En attendant....

Un officier qui, de la part du ministre, vient chercher mon père, interrompt notre conversation. Mon père me demande de l'attendre et sort. Et je reste livré à mes réflexions; réflexions, commentaires sur ce que je viens d'entendre, comparaisons entre l'armée que m'a représentée mon père, l'armée que je connais, et l'armée que j'ai rêvée autrefois, très autrefois....

Mon père revient, l'air affairé; il presse le bouton d'un timbre: un capitaine paraît bientôt, la main au képi.

--Capitaine, veuillez m'envoyer de suite le lieutenant Boisselle.

--Mon général, il vient justement de partir pour la Place.

--Alors veuillez m'envoyer le lieutenant de Ressonne.

--Mon général, il était un peu souffrant et vient de sortir.

--Alors, quoi? Personne? Après tout... Merci, capitaine. J'ai mon affaire.

Le capitaine disparaît et mon père se tourne vers moi.

--J'ai besoin d'un officier correct et discret pour une mission très délicate. L'idée me vient de t'en charger. Ce n'est pas fort amusant, mais cela peut servir à te mettre bien en cour. Tu es justement en civil; ça va bien. Voici de quoi il s'agit: il y a un bonhomme à suicider. Ne saute donc pas comme ça! Je vais te dire le nom. C'est le général duc de Schaudegen. Un grand nom, oui; mais un sale monsieur; noblesse d'Empire; vices grecs. Il vient d'être pincé dans une affaire dégoûtante. Mais non, mais non, pas des petites filles; on comprendrait encore; des petits garçons. Enfin, il a été pincé, et sérieusement. Qui est-ce qui l'a fait prendre! Mystère en jupons, et la bague au doigt. Si on l'arrête, c'est la cour d'assises, la maison centrale, le déshonneur sur lui et sur l'armée. Empêcher ça est nécessaire. Il est actuellement dans le cabinet du ministre, qui vient de le convaincre de l'obligation où il est de se brûler la cervelle. La chose doit avoir lieu dans une petite maison où il s'amusait à sa façon, à Passy. Il faut que nous le fassions suivre afin qu'il n'échappe pas. Je te charge de la chose. Tu ne quitteras le général que lorsqu'il aura rendu l'âme.

--Mais, père...

--Je ne te dis pas qu'il a une âme; c'est une façon de parler. Allons, viens; tu m'attendras un instant devant le cabinet du ministre, et je te remettrai le duc en mains propres. Aussitôt l'affaire faite, tu reviendras m'avertir. Dépêche-toi: la veuve est en bas.

--Je t'assure, père, que j'aurais préféré...

--Ta, ta. Pour l'avancement, des affaires comme ça valent mieux que le Tonkin. J'oubliais; si, au dernier moment, il manquait de l'énergie nécessaire, comme les liqueurs ne doivent pas faire défaut dans la petite maison, verse-lui un bon verre de quelque chose.

--Et s'il ne veut rien prendre?

--Donne-lui tout de même à boire, dit mon père.

Après avoir attendu pendant quelques minutes dans le vestibule qui donne accès au cabinet ministériel, je vois apparaître mon père précédé d'un homme d'une cinquantaine d'années environ, de taille moyenne, mince, sec, mais les épaules voûtées et la tête basse comme s'il venait de recevoir un coup sur la nuque. C'est le général duc de Schaudegen. Mon père me présente à lui en quelques mots rapides; il redresse la tête un instant, sa tête au teint terreux, au grand nez tranchant, à la bouche longue et mince, aux traits impitoyables, aux yeux de poisson féroce; il salue silencieusement et nous descendons l'escalier. Un fiacre attend dans la cour; nous y montons, le général et moi; et mon père ordonne au cocher de nous conduire au coin de la rue de Boulainvillers et d'une autre rue. Nous partons.

Durant la première partie du trajet, le général reste silencieux, immobile, les yeux perdus dans le vague. Pense-t-il à quelque chose? Je l'ignore; mais moi, qui ne veux point troubler ses méditations possibles, je me mets à réfléchir. D'abord, quelle était la raison d'être de cet homme, jusqu'ici, sa raison d'être comme personnage important dans la société et dans l'armée? Par lui-même il n'en avait point. Ce qu'il était, il le devait entièrement à son nom et à sa richesse. Son nom, c'était celui du fils de vigneron qui, soldat heureux, avait trouvé dans sa giberne le bâton de maréchal; et le titre de duc qu'il portait était l'un des titres octroyés à l'aïeul par Napoléon. Et il avait semblé naturel et nécessaire, parce que cet homme s'appelait le duc de Schaudegen, qu'il occupât une situation élevée dans la hiérarchie militaire; qu'on lui confiât, en raison de la gloire et du renom du grand homme de guerre qu'avait été son ancêtre, une autorité énorme sur ses concitoyens; et qu'il fût défendu de mettre en question ses capacités spéciales et son intelligence générale. Il avait paru indispensable à la France, qui s'oppose à la manifestation de tous les talents ou les écrase avec fureur, de choisir pour l'un de ses chefs ce mannequin au ventre creux duquel grelottait un nom sonore, ce fantôme que masquait un spectre. Sa richesse, elle était faite de l'argent pris en Europe, au temps des grandes guerres; volé en Allemagne, surtout. Ah! le sang, les pleurs, la honte et la misère qu'elle représentait, cette fortune-là! Les infamies de toutes sortes qu'elle représente encore, qu'elle représentera demain! Les cupidités, les égoïsmes, les conspirations sordides, les vilenies, les crimes--pires peut-être que ceux dont a été coupable ce malheureux, que celui dont il fut victime... Allons, j'en parle déjà au passé...

Et maintenant, pourquoi cet homme va-t-il mourir? Parce qu'il a manqué à l'honneur; à l'honneur de l'armée. Cet honneur de l'armée, il l'a incarné jusqu'ici, pendant plus de trente ans; il l'a affiché, plastronnant, comme il exhibe encore à présent, à la boutonnière de sa redingote, la rosette de la Légion fameuse. Et tout le monde savait ce qui se cachait derrière ce déploiement d'honneur. Tout le monde. Et ce vice à culotte de peau, boursouflé d'ignorance et de sottise, ce vice à panache et à décorations, incarnait l'honneur de l'armée. Et il l'incarnait jusqu'à ce que l'ombre du policier, grassement payé pour faire son devoir, se fût projetée sur les grosses épaulettes, et eût fait apparaître en caractères éclatants un nom d'infamie qu'on affectait de ne pouvoir lire dans l'étincellement des dorures.

Une voiture de blanchisseur frôle le fiacre, est près de l'accrocher. Le général sort brusquement de sa rêverie, regarde autour de lui avec ahurissement; il grognonne, tousse, et prend le parti de m'adresser la parole.