L'épaulette: Souvenirs d'un officier
Chapter 16
Tout cela, très vite, est tombé. Les besognes embellies un moment par l'imagination sont rapidement devenues machinales, routinières. Les paysages, les spectacles variés offerts par la nature, ont cessé de présenter aucun intérêt. L'illusion s'en est allée, la réalité demeure. Ou bien, qui sait si ce n'est point la réalité qui s'en va et l'illusion qui demeure? L'illusion compacte, sournoise, qui a pris corps et s'affirme en certitude triomphante, qui s'incarne en les mille aspects de la banalité, en les cent mille figures de la laideur? Qui siffle, geint, ricane et pleurniche partout, froid et gluant mensonge attiédi et solidifié par les temps, les temps d'ignorance, les temps de sottise, les temps de lâcheté... N'est-ce pas une réalité, cette France qu'on rêve, d'où seraient bannies la superstition et toutes les misères qu'elle entraîne, où personne ne connaîtrait la faim, et où chacun connaîtrait la joie, qui serait comme un grand jardin, et qui serait la Belle France? Et n'est-ce pas une illusion, une imposture, un cauchemar, que la France qui existe? La France des grandes villes, avec sa population affamée, soularde et fanfaronne, avec ses décors de fausse richesse et de gloire en toc encadrant la lamentable agonie des volontés populaires, la défaillance calamiteuse de l'art. La France des campagnes, avec la tristesse de ses bourgs et la désolation de ses villages; ses terres en friche ou cultivées à l'aide de procédés piteux, anachroniques; ses maisons rechignées, avares et cancanières; ses monuments publics, étriqués et vieillots, bafoués de l'insolente pierre neuve des couvents qui s'élèvent partout; ses chaumières puantes où des mégères malpropres cuisent des soupes malsaines, où bêtes et gens vivent dans une indescriptible promiscuité; où les enfants, ligotés dans leur berceau comme des suppliciés sur la claie, braillent désespérément des journées entières, couverts de sueur et de bave, noirs de mouches; cette France des campagnes dont la terre volontairement appauvrie ne nourrit plus le paysan que grâce aux impôts épouvantables dont on écrase l'ouvrier et l'artisan; qui se dépeuple tous les jours davantage; dont la jeunesse, mâle et femelle, s'enfuit vers les grandes villes; dont les routes sont parcourues par des trimardeurs, qui menacent, la faim au ventre; dont les misérables possédants, vaguement conscients de l'iniquité de leur possession précaire, vivent dans la perpétuelle terreur de l'usurier, de l'incendiaire, du partageux; dont les hommes, affolés par l'inquiétude, rêvent d'un despotisme protecteur, armé jusqu'aux dents, et acclament fiévreusement les soldats auxquels ils vendent l'eau, à l'étape; dont les femmes, exaspérées par l'isolement et la monotonie de l'existence grise, hennissent hystériquement au passage des troupes et se livrent aux galonnés, perverties et gauches, avec des raffinements vicieux qui surprennent et des baisers qui font le bruit des sabots qu'on retire de la boue à grand'peine...
C'est cette France-là qui parle de son relèvement... Hé! Quelle autre France en parlerait?...
Les journaux en étaient pleins, ces jours-ci, du relèvement. Un événement s'est produit... Oui, la presse en bave encore d'orgueil et en larmoie d'admiration. C'est absolument comme si les armées françaises avaient repris Metz et Strasbourg, franchi le Rhin, envahi l'Allemagne et fait leur entrée à Berlin, traversé les Alpes, capturé Rome et rétabli le pouvoir temporel du pape. Et ce sont seulement les grandes manoeuvres d'automne qui viennent de se terminer. Sur un thème banal, réglé d'avance de point en point et ne laissant aucune place à l'initiative, des masses d'hommes avancent l'une contre l'autre, évoluant d'une façon grotesque, et finissent par se trouver en présence. On canonne des pommiers inoffensifs; on fusille des nuages menaçants; des colonnes d'infanterie, mitraillées en flanc à cinq cents mètres par une douzaine de batteries, montent sans préparation aucune à l'assaut de positions défendues par des forces trois fois supérieures; et la cavalerie ennemie charge avec entrain les taupinières que l'infanterie a laissées derrière elle; défilant, naturellement, devant les bouches de ses propres canons qui tirent à toute volée. Cette petite guerre, qui n'est qu'une ridicule et inutile image de la guerre vraie, lui ressemble par quelques côtés: un certain nombre de soldats y meurt de fatigue, d'insolations ou d'accidents; les généraux se félicitent réciproquement; et les contribuables ont à payer les frais, c'est-à-dire plusieurs millions. Par certains autres côtés, elle diffère de la guerre véritable: le vainqueur est toujours français, et l'on ne capitule jamais.
Ce magnifique spectacle, comme disent les journaux, ayant été offert à la badaudrie nationale qui tient à s'assurer, chaque année, que nous avons reconquis notre situation en Europe, les régiments procèdent à la libération annuelle; c'est-à-dire qu'ils se désorganisent complètement; c'est-à-dire que tous les ans, après la théâtrale parade des grandes manoeuvres, l'armée française se trouve dans un état de désarroi complet qui persiste pendant plusieurs mois. Quant à nous, officiers, nous reprenons le monotone tran tran de notre existence, un instant interrompu par des exercices qui nous ont fait passer d'une théorie inutile à une pratique vaine.
Mourir pour la patrie est le sort le plus beau, le plus digne d'envie. Mais vivre pour la patrie est aussi une belle chose; et même une chose normale. Aussi notre existence semble-t-elle naturelle à tout le monde; à moi d'abord, à part de rares exceptions; à mes collègues, en corps et individuellement; aux soldats en général, à la population civile en général; au cafetier chez lequel nous aimons à nous réunir et qui, si j'en crois une communication à moi faite par Gédéon Schurke, est un espion; à ma propriétaire, excellente personne à sentiments chauvins et qui, afin d'épargner à son fils les horreurs de la conscription, empoisonne lentement son mari; et à une cabotine de beuglant, déjetée, patriote et sentimentale, dont j'essuie les plâtres.
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Il y a pourtant dans mon régiment un homme qui ne trouve pas naturelle l'existence que nous menons. C'est le lieutenant Deméré. Je raconte ces faits et je cite son nom parce que, bien que son influence directe sur ma vie dût être nulle, mes courtes relations avec lui devaient servir de prétexte à l'une de ces persécutions basses par lesquelles s'affirme cette coagulation d'intérêts pitoyablement égoïstes et de traditions ratatinées que des idiots cherchent à exalter sous le nom d'esprit de corps. Le lieutenant Deméré n'est plus tout jeune; plutôt trente-six ans que trente-cinq; plutôt grand que petit; plutôt gras que maigre; plutôt blond que brun; avec des yeux couleur d'acier, des dents blanches que montre rarement le rire, mais qu'expose souvent le rictus du mépris; une voix forte, claire et précise; des gestes rares et décisifs. Vous voyez le type. Sérieux, l'air perpétuellement ennuyé et même dégoûté, taciturne, il vit très à part et semble prendre une joie sauvage à éviter la fréquentation de ses collègues. On le voit fort peu au cercle, rarement aux réceptions et aux bienvenues, jamais à l'église. On dit qu'il est protestant, et le bruit court qu'il a des vices. On l'aime peu; et si l'on tolère sans des moqueries trop vives l'isolement auquel il tient, c'est qu'il a dans son passé plusieurs duels qui furent sanglants. Au cours de quelques conversations que j'ai eues avec lui, j'ai pu m'apercevoir que son instruction est de beaucoup supérieure à celle des porteurs d'épaulette; il sait des langues vivantes, que l'immense majorité des officiers français ignore éperdument; et il connaît beaucoup d'autres choses fort nécessaires aux militaires et dont les mêmes officiers, généralement, ne soupçonnent même pas l'existence. Comme je le questionnais sur les raisons de son lent avancement, il m'a fait des réponses vagues. Je me demande si ces raisons ne sont point la rudesse bourrue qu'il apporte dans le service et sa brutalité à l'égard des hommes qu'il commande. Hier, pendant l'exercice, j'ai été vraiment choqué d'entendre les observations grossières qu'il adressait aux recrues sous ses ordres. Comme nous suivions le même chemin en sortant de la caserne, j'ai pris la liberté de lui faire part de mes impressions.
--Vous avez raison, m'a-t-il répondu vivement. Je ne devrais pas me laisser emporter à de pareilles vivacités de langage. Je ne devrais pas, pour moi. Quant aux hommes dont vous parlez, ils méritent ça; ils méritent n'importe quoi; ils méritent tout. Comment voulez-vous qu'on respecte des êtres qui ne se respectent pas eux-mêmes? On insultait autrefois les cochons vendus; que dire des cochons qui se donnent? Cochon pour cochon, je préfère celui qu'on amène de force au marché, avec la marque rouge de la misère sur les fesses, à celui qui vient se présenter de lui-même à l'abattoir, la queue en avant. Le seul résultat de la création des armées nationales a été l'avilissement du prix de la chair à canon; et aussi de sa valeur morale. Qu'est-ce que c'est que ces troupeaux culottés de rouge auxquels c'est notre métier d'apprendre à marquer le pas? Pouvez-vous me dire ce que c'est? A part un certain nombre de caractères que nous ne voyons point ou que nous voyons peu, parce qu'ils ne se soumettent pas à la loi, parce qu'ils désertent ou parce qu'ils sont envoyés à Biribi, y a-t-il là autre chose qu'une masse inconsciente et servile? Et quand ces malheureux quittent la caserne, à part encore de rares exceptions, leur échine est façonnée à l'ignominie de tous les esclavages, y compris l'esclavage du garde-chiourme. Ils deviennent des Ilotes avachis ou gueulards, ils deviennent des gendarmes, des policiers, des mouchards. A la caserne, on fait d'eux des machines, des abrutis, des larbins, tout excepté des soldats. Devant une telle situation, ils se taisent, comme dit l'autre, sans murmurer. Ils admettent qu'on leur prenne cinq ans de leur existence afin de leur inculquer, exclusivement, le respect et l'admiration de l'obéissance passive. Et remarquez qu'on fait tout pour les inciter à rejeter un pareil système, pour les pousser à la rébellion. Vous me reprochez mon langage injurieux à leur égard; hélas! il n'a jamais provoqué aucune réplique; et l'insulte me monte aux lèvres devant tant de patience bête, de soumission animale. Je voudrais, par mes outrages, communiquer ma haine et ma colère à ces momies, comme on souffle la vie avec l'haleine dans la gorge des asphyxiés!...
Saisi d'un grand étonnement, je me suis tourné vers mon camarade; sa figure, qui ne traduit d'ordinaire que la lassitude et l'ennui, semblait être éclairée d'un feu intense, d'une expression de fureur hautaine. Sans prendre garde à la surprise que me causaient ses paroles, d'une voix tranchante où des enthousiasmes grondaient, il continua:
--Oui, on fait tout--oh! par sottise et sans le vouloir--pour les jeter à la révolte, ces soldats-citoyens qui ne sont ni des citoyens ni des soldats, mais des automates. Ah! s'ils voulaient se donner la peine de réfléchir! Le code qu'on leur lit tous les samedis..... Vous connaissez le hideux refrain. Mort! Mort! Et mort, pourquoi? Qu'est-ce qui entraîne la peine de mort? Tous les actes qui pourraient donner au soldat la valeur morale, la force individuelle, qui le constitueraient en fait; tous les actes qui pourraient contribuer à faire de la France autre chose que la malheureuse nation qu'elle est. On punit de mort les hommes qui refusent l'obéissance à un supérieur, qui insultent un supérieur! Même si le supérieur est un imbécile avéré, même si c'est un traître indiscutable. Est-ce que les soldats, s'ils avaient deux sous d'intelligence, ne demanderaient pas à les choisir, leurs chefs? On choisit son cordonnier, son tripier, son marchand de vins, et l'on n'a pas le droit de choisir son officier; on vote pour l'homme qui vous représente au Parlement, et l'on ne peut pas élire l'homme qui doit vous conduire au feu. Ah! misère!... Dites-moi donc un peu, s'il vous plaît, si ce n'est pas parce qu'on a continué, par exemple, à obéir à Mac-Mahon, le dégoûtant vaincu, et parce qu'on n'a pas insulté Galliffet, le hideux assassin, qu'on est arrivé à doter la France d'une armée comme celle qu'elle a, armée de parade, inférieure même à celle qu'elle avait en 1870, une armée qui n'est pas l'armée nationale, mais l'armée du Voeu national. Oui, c'est parce que le soldat ne veut pas comprendre qu'il doit, sous l'uniforme, rester un homme, qu'il y a à la tête des régiments français des colonels comme le nôtre, M. Casaquin du Bois des Ormes; un militaire qui n'a jamais vu une bataille, qui s'est embusqué en 1870 derrière un pot à tisane, une non-valeur qui ne doit ses cinq galons qu'à ses relations aristocratiques et à l'activité de sa femme, toujours prête à s'agenouiller devant un crucifix ou devant un curé..... Ah! nom de Dieu! c'est notre faute à nous, tout ça!.....
--A nous, officiers?
--Non. A nous, protestants. Protestants, vous entendez? Nous aurions dû protester. C'est le cancer catholique romain qui ronge la France; nous le savons; nous aurions dû le dire, le crier sur les toits: nous aurions dû pratiquer l'indispensable opération. Nous aurions dû engager la guerre contre le monstre du catholicisme, le monstre dont la hideuse et noire silhouette se profile sur tous les monuments de sottise, de mensonge et d'infamie que nous appelons nos institutions; la guerre; la guerre réelle et sans merci; pas une guerre de mots. Nous avons manqué de décision, de courage; nous sommes tombés au plus abject de tous les vices: à la tolérance. Peut-être, un jour, saurons-nous encore être intolérants, et vaincre... Je vais vous dire quelle est ma conviction, ma conviction tout entière: pour que la France vive, il faut que Rome meure. A la lettre. Il faut que le Vatican soit rasé, que le prêtre infâme qui s'appelle le pape soit jeté à la mer, que toutes les églises à confessionnaux soient brûlées et que les tonsurés puissent être abattus, sans forme de procès, comme des bêtes venimeuses. Je crois qu'il faut cela, ni plus ni moins, pour que la France vive; et je crois que, si cela ne se fait point, la France mourra.
--Vraiment...! m'écriai-je.
--Elle crèvera! Elle est en train de crever. Elle agonise. Mais regardez donc!..... Et savez-vous de quoi elle meurt? De sa défaite. De sa honteuse défaite, sans analogue dans l'histoire; de sa défaite qui, par suite de l'égorgement de la Commune, devint le triomphe de Rome. Du jour où elle a permis qu'on bavardât et qu'on épiloguât sur sa débâcle, qu'on lui racontât des histoires sur son histoire, elle s'est affirmée prête à toutes les duperies dont personne n'est dupe, affamée de toutes les impostures; et les impostures ont plu, mouillées d'eau bénite, saupoudrées de poudre de perlinpinpin. La Revanche! Quelle blague! Une blague à faire péter la bedaine du général Saussier! Nous sommes en 84. Voilà quatorze ans qu'on la prêche, qu'on la gueule et qu'on l'annonce, la Revanche; vous pouvez attendre encore quatorze ans, et vous n'aurez pas vu le bout de son nez. Laissez venir la fin du siècle; ce sera la même chose. Une blague, je vous dis, une sale blague! Voulez-vous que je vous dise la vérité? Personne, en France, ne pense à la revanche. Et voulez-vous savoir pourquoi? Parce que, personne, en France, ne pense à la France. Je ne suis pas un chauvin, certes. Mais je crois que recouvrer l'intégrité de la patrie, et la mettre hors d'atteinte, voilà ce qui devrait être la principale, l'unique préoccupation de tous les Français. Avoir la Patrie, constituer la Patrie, la Patrie vraie,--la Patrie pour tous et pour toutes.--Et qui donc comprend cela? Qui donc voudrait penser à cela? Pourquoi la France est-elle si insouciante, si honteusement veule? Pourquoi? D'abord, parce que les riches ont peur de la guerre. La guerre, aujourd'hui, rapporte quelque chose aux nations. Du conflit de 1870, les Allemands ont retiré des avantages énormes; d'une guerre heureuse, les Français tireraient aussi un profit et ne le tireraient pas seulement de l'étranger; bien des privilèges de toutes sortes, monopoles de propriété, etc., s'écrouleraient. Et si la guerre tourne mal pour la France, ce serait la Révolution avec sa grande gueule large ouverte. Voilà pourquoi tout ce qui est riche, tout ce qui est investi d'une autorité quelconque, est couard, enfonce la France de plus en plus dans cette fondrière de la lâcheté où les jésuites viennent vider leurs bénitiers. Ensuite, parce que les pauvres ont peur de la guerre, qui les ferait sortir de l'engourdissement dans lequel ils somnolent, injectés du venin de la sacristie, du virus de la presse et des poisons de l'alcool; ils ont peur de la guerre parce qu'elle leur donnerait la liberté et qu'elle les débarrasserait, ils le sentent, des chefs qui les abrutissent et les grugent, et qu'ils respectent. On respecte dur et ferme, en France. On a trop de respect pour avoir du caractère. On est vaincu--vaincu--vaincu. Les riches savent ce que c'est que la patrie: c'est ce qu'ils possèdent. Les pauvres savent aussi ce que c'est que la patrie: c'est le drapeau. Nous en avons un, au régiment, qui porte en lettres d'or les noms d'Arcole et de Puebla. Ce drapeau, c'est la patrie. Que représentait-il à Arcole? Le pillage. Que représentait-il à Puebla? Le vol. Et puis, d'abord, ce n'est pas vrai, tout ça! Le drapeau qui a flotté à Arcole a été pris en 1812 et pend aux voûtes de Notre-Dame de Kazan, une cathédrale russe; le drapeau qui a flotté à Puebla a été pris en 1870 et est accroché au mur du Zeughaus, à Berlin. Fraude! Blague! C'est du mensonge qui est cloué à cette hampe, et qui palpite dans cette soie! La Patrie, ce n'est pas le drapeau: c'est ça!
Et le lieutenant Deméré, d'un vigoureux coup de talon, a frappé la terre. J'ai gardé le silence, ne sachant que dire, n'osant approuver, très embarrassé. Au bout d'un moment, pourtant, j'ai demandé à mon collègue pourquoi, professant de telles idées, il était resté dans l'armée. Il a haussé les épaules.
--Par habitude, par impossibilité de gagner ma vie autrement, sans doute; je n'ose pas me l'avouer. J'aurais mieux fait d'avoir le courage de lâcher l'épaulette. Ce que je pense aujourd'hui, je crois que vous le penserez plus tard; je vous ai observé et je crois ne pas me tromper; pourtant, comme vous êtes fils de général..... Enfin..... Quant à moi, j'ai souffert d'injustices et de passe-droits de toute nature. Engagé volontaire en 1870, j'ai fait toute la campagne et je suis resté dans l'armée. Pourquoi, encore? Eh! bien, s'il faut le dire, j'espérais une revanche qui aurait amené une révolution. Vous avez vu. La revanche a été faite par la muse à Déroulède, et la révolution par les curés. Des gens qui n'ont jamais vu le feu, qui sont des ânes et des descendants de traîtres, sont à mon âge commandants, au moins capitaines; moi, je suis lieutenant, et sans chances d'avancement rapide. La raison? J'ai vu le feu, je ne suis pas un âne, je ne descends pas d'un traître; surtout, je suis protestant. Dans l'armée française, on n'arrive à rien sans billets de confession. J'ai avalé tout ça. Pourtant, ce qui vient de m'arriver est un peu trop dur..... Je devais me marier avec la plus honnête et la meilleure des femmes; une femme qui avait eu le malheur d'épouser un coquin, d'ailleurs très galonné, mais qu'un divorce, prononcé à son profit à elle, en avait séparé. J'avais adressé à qui de droit la demande en autorisation de mariage. Le général commandant la division a jugé à propos d'annoter cette demande. «Le divorce, a-t-il écrit, a pu entrer dans nos lois; il n'est point entré dans nos moeurs; il est réprouvé par l'Église et j'estime qu'en conséquence l'autorisation de mariage ne doit pas être accordé.» Et j'ai reçu avis, ce matin, que le ministre avait partagé l'opinion du général, et refusé l'autorisation. Voilà pourquoi j'étais de mauvaise humeur tout à l'heure; voilà pourquoi j'ai maltraité mes hommes. S'ils faisaient preuve d'un peu de dignité, nous ne serions menés, ni eux ni nous, par des jésuites à panaches et des sacristains à épaulettes. Pauvres diables! J'ai peut-être eu tort de les injurier, après tout; ils n'en valent guère la peine. Et puis, je ne les embêterai plus longtemps.
--Qu'allez-vous faire? ai-je demandé.
--Je vais partir, quitter la France. J'en ai assez. Trop. Avec mon grade, je ne puis me marier; si je renonce à mon grade, j'abandonne mon seul gagne-pain et je ne puis non plus me marier honorablement. Il faut donc que je disparaisse afin de rendre toute liberté à la personne dont j'aurais voulu faire ma femme. Je veux aller à Cuba; il y a là un peuple qui commence à se soulever contre le despotisme catholique de l'Espagne; je pourrai peut-être lui être utile.
--Alors, vous allez donner votre démission?
--Ma démission? Non. Je vais partir, voilà tout.
J'aurais voulu dire quelque chose, quelque chose que je sentais que je n'oserais pas dire, quoique plus d'une des phrases du lieutenant Deméré eût traduit des sentiments et des impressions que j'avais jusque-là vainement cherché à formuler. Je prononçai quelques paroles et, soudainement, je me tus. Deméré s'arrêta.
--Si vous le voulez bien, dit-il, nous allons nous quitter ici; il n'est peut-être pas bon pour vous qu'on vous voie avec moi; on me regarde déjà comme un pestiféré, et bientôt... Il y a de bonnes langues dans la garnison...
* * * * *
De bonnes langues, en effet. Ma conversation avec Deméré a été discutée, critiquée, passée au crible de tous les commérages; personne, naturellement, n'avait pu entendre un mot de ce qui s'était dit; mais on savait que nous avions parlé ensemble pendant une demi-heure. Et lorsque le départ du lieutenant fut constaté--un départ qu'on traita de fuite et de désertion--le bruit commença à courir que j'avais été, en quelque sorte, son complice; d'autres rumeurs désagréables se répandirent en même temps. Je cherchai à découvrir les auteurs de ces calomnies imbéciles; on se déroba. Je priai le colonel de s'interposer; il balbutia des choses vagues; sa femme, qui le remplaça au salon dont il s'esquiva aussitôt que possible, me demanda à quelle église j'avais fait mes Pâques. Je compris qu'il y avait une lutte à engager; mais je ne voulus rien entreprendre avant d'avoir consulté mon père. Je lui demandai de me faire obtenir immédiatement un congé de quinze jours.
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--Mon garçon, me dit mon père quand je lui ai fait l'exposé de ma situation à Nantes, il n'y a pas de lutte à engager; ce serait la lutte du pot de terre contre le pot de fer. Laisse-moi chercher un tour dans mon sac.
Il se lève et se met à marcher de long en large dans le vaste cabinet qu'il occupe aux bureaux du ministère de la guerre. Au bout d'un instant, il s'arrête et vient frapper la table d'un grand coup de poing.