L'épaulette: Souvenirs d'un officier

Chapter 15

Chapter 153,682 wordsPublic domain

Et comment ces faits s'accomplirent, je me sens pris de l'idée de le savoir. Grâce à ma connaissance de l'allemand, il m'est facile d'étudier, plus sérieusement qu'on ne le fait d'ordinaire, l'histoire vraie de 1870. Et je ne tarde pas à me convaincre que la première partie des défaites éprouvées par la France est due exclusivement à l'incapacité et à la félonie des chefs militaires; et que la seconde partie de ces désastres est due, aussi, à la lâcheté nationale. La France a été conduite au feu par des ignorants; elle a été trahie; mais surtout, elle n'a pas voulu se défendre. Devant les faits, la légende doit disparaître. La France qui, après Wörth, place une seconde épée de commandement dans les mains d'un Mac-Mahon; qui, après que Bazaine a trahi Frossart à Forbach, le garde à la tête de l'armée de Metz; qui met au pouvoir, après Sedan, les fantoches des Principes républicains; qui se plaint sans cesse d'être «écrasée sous le nombre» lorsque 500.000 hommes, à Paris, ne peuvent triompher des 200.000 Allemands qui investissent la capitale, et lorsque 100.000 hommes, le 19 janvier 71, sont battus en dépit de l'appui des canons des forts par les 25.000 soldats du 5e Corps d'armée prussien--cette France-là mérite son sort.--Je pense, de plus, qu'elle l'a désiré; qu'elle a désiré la paix à n'importe quel prix.

Je me souviens d'avoir vu, autrefois, une chromolithographie qui représentait les soudards germaniques obligeant la France à signer la paix. La femme échevelée qui figure la France est entourée de Prussiens ivres, brandissant des coutelas et des torches, qui lui tiennent le poignet et la forcent à signer un papier. Ah! ce n'est pas ça! La paix honteuse, celle qui fut ratifiée à Francfort le 10 mai 1871, fut conclue volontairement, en toute connaissance d'infamie.

En fermant les livres qui m'ont appris ce qu'il faut croire, qui m'ont démontré l'inanité du mensonge tricolore, j'ai une crise de dégoût et d'indignation, moi qui vais entrer dans cette armée qui succède à celle de l'Année Terrible--oh! l'horreur de cette expression--et qui en diffère si peu... Et puis, ça passe... On s'habitue à tout. On oublie tout... Le seul témoignage qui nous reste de la Commune, c'est la basilique du Sacré-Coeur, cette église du Voeu National, Vérité catholique enfin sortie de ses puits pour démontrer l'absurdité de ces grossières erreurs humaines qu'on appelle des appétits. Et combien de gens pensent à la création de l'Empire Allemand lorsqu'ils vont à Versailles afin, comme disait Louis Borne, «de voir couler en jets d'eau et en cascades les larmes de leurs ancêtres»?

L'effort, l'énergie, à quoi bon?... Je tente de réagir, pourtant. Me rappelant que je vais bientôt avoir à prendre ma place dans un régiment, j'essaye de travailler un peu; je me sens trop classé, spécialisé dans mon arme; trop fantassin. Mais tout effort me dégoûte vite. A quoi bon? N'est-ce pas la règle que l'infanterie ignore tout de l'artillerie, et _vice-versa?_ Les galons viendront tout seuls. Il n'y a qu'à laisser pleurer le mérinos.

Sur ces entrefaites, je reçois avis que je suis affecté au régiment d'infanterie qui tient garnison à Nantes. Ce régiment vient de perdre, coup sur coup, un sous-lieutenant et un lieutenant. Le sous-lieutenant a été tué involontairement, à une revue, par le général Dufrocard; le brave général, examinant le revolver de l'officier, a pressé la détente par mégarde; le revolver, étant chargé, a envoyé deux balles dans la tête du malheureux jeune homme, qui s'est affaissé sur lui-même. On a beau être sous-lieutenant, on n'est pas de bois.

Quant au lieutenant, il n'a pas été tué; il a tué, ce qui a motivé sa radiation des cadres; il a tué sa femme, une femme riche qui ne lui donnait pas tout l'argent qu'il demandait, bien qu'il ne l'eût épousée, au su de tous, que pour sa fortune. Comme elle n'était pas morte sur le coup, il a demandé, en bon catholique, qu'on lui administrât les sacrements. Ce n'est pas tout, de tuer sa femme. Il y a la manière.

XII

Je me souviens parfaitement que mes premières sensations, à Nantes, furent dominées de haut par l'ennui et le désappointement. Je sais aussi que les premières impressions que me donna la vie militaire peuvent trouver leur somme en ces deux termes: monotonie et vulgarité, qui eux-mêmes, se résoudraient facilement en celui-ci: néant. Par son côté strictement soldatesque, l'existence de l'officier ne présente qu'un intérêt très relatif au moins en temps de paix; elle se rapproche, non pas même de celle du professeur, mais de celle du pion; la caserne étant surtout, de même que l'école, une fabrique de servilité.

Il ne m'a pas déplu, certes, au début, d'être pris, au sérieux par mes subordonnés et même par mes chefs; de pouvoir m'affirmer comme homme. Mais je n'ai pas tardé à constater le peu de valeur de notre raison d'être à tous, supérieurs et inférieurs; et à reconnaître que je n'étais qu'un automate dont la fonction consistait, une fois remonté, à remonter d'autres automates. Obéir et commander, ces deux infinitifs autour desquels les épaulettiers accomplissent leur promenade en queue de cervelas, ne me semblaient ni d'une infinie grandeur ni d'une infinie beauté. Quant à de l'amour et à de l'admiration pour ma profession, quant à l'enthousiasme, au feu sacré, au culte des traditions et autres breloques morales, tout cela n'existait en moi que pour mémoire. Il est excessivement rare qu'il en soit autrement. Se couvrir de gloire, accomplir des actions d'éclat, gagner la réputation d'un grand stratège ou d'un Poliorcète, ce sont des rêves qu'on fait quelquefois; mais de moins en moins; et ça passe vite. Généralement, après quelque temps, on en vient à se considérer comme fonctionnaire. Fonctionnaire inamovible, privilégié; et d'essence supérieure. Cette supériorité dont on se flatte n'est pas tout illusoire: la fonction militaire est sans doute la seule que l'homme ne puisse pas déshonorer tout à fait; il n'est pas toujours possible de fuir on de capituler.

Comme le rôle de fonctionnaire ne me plaît que modérément, je me reproche parfois d'avoir fait fausse route. Je crois que beaucoup de mes collègues, au début, pensent de la même façon, s'il leur arrive de penser. Mais on s'habitue; le métier conquiert l'être. On reste dans l'armée comme les nations modernes restent aux pieds de leurs armées; par une résignation un peu ahurie, assez couarde, mal déguisée en volonté.

Je cherche à me rappeler à peu près mes débuts dans l'armée. Toutes sortes de tableaux défilent devant mes yeux; des sensations revivent, atténuées, aiguës, rapides; des souvenirs voltigent, passent, s'affirment, s'écroulent. Je saisis des bouts d'images; il y a des lueurs, des échos; des odeurs se précisent, se transforment, s'unifient --relent d'un passé qui n'a point cessé d'être le présent.--Des souvenirs, donc...

Ce que je voudrais surtout retracer ici, c'est la vie de l'officier, non pas au quartier, mais en dehors du quartier; c'est-à-dire, si vous voulez, dans ses rapports avec cette partie de la population qui n'est pas strictement militaire.

De la caserne, par conséquent, je ne dirai pas grand-chose. Ce qu'on en ignore, du reste, c'est juste ce qu'on n'en veut point savoir. Moi, de plus, je ne suis soldat que par définition générale; officier, pas troupier. J'ignore donc la caserne; je n'en connais guère que l'aspect extérieur. Je la soupçonne horrible; je la suppose infecte. Je sais que lorsque nous visitons les chambrées, nous autres chefs, à certains jours fixés d'avance, nous ne pouvons nous donner qu'une idée très réduite de leur abjection réelle. La caserne, étant donnés ses indéniables résultats: abrutissement, avilissement, épidémies et taux exagéré de mortalité, pourrait apparaître à un cerveau mal fait comme le conservatoire de la vermine morale, comme l'antre du typhus. Mais, en créant l'esprit de servilité, elle tue l'esprit militaire réel. L'impression qu'elle produit sur les hommes qu'on y jette chaque année est plutôt sinistre. L'abattement, le découragement qui s'emparent des conscrits dès leur arrivée au corps ne peuvent être niés. Pour un rien, pour la cause la plus futile, sans cause précise, ils se tuent ou désertent; il y a, en moyenne, vingt mille désertions par an; le nombre des insoumis est considérable. Mais ne sont-ce pas là des maux nécessaires?

Discipline, astiquage, parades. Voilà des modes, peut-être pas les plus hauts, de l'activité humaine. Méchanceté du cadre supérieur pour le cadre inférieur; méchanceté du cadre inférieur pour la troupe: méchanceté du vieux soldat pour le jeune soldat. Comme le jeune soldat devient à son tour le vieux soldat, il y a compensation. Labeur dérisoire, mais acharné. Le travail de l'armée est irréel, vain; mais il est accompli avec un incontestable sérieux. Certaines besognes imposées aux soldats, obligatoires bien que peu réglementaires, sont cependant effectives: il faut avoir le courage de l'avouer. Ils opèrent le déménagement des officiers, de leurs familles, de leurs amis, et des congrégations non autorisées; ils servent de rabatteurs dans les grandes chasses et de domestiques un peu partout; on les met au service des patrons, dont ils fusillent les ouvriers mécontents et dont ils font l'ouvrage, sans salaire. On en fait des larbins, des cochers, des marmitons, des blanchisseuses, des bonnes à tout faire et des nourrices sèches. Quand ils ont des talents particuliers, on en tire parti sans hésitation: j'avais dans ma compagnie, il n'y a pas longtemps, un tailleur pour dames auquel ne laissait nul répit la partie féminine de la garnison. Et un homme que j'avais pour ordonnance n'a pas mis les pieds trois fois au quartier pendant les dix-huit mois qu'il est resté à mon service. C'est de cette façon que les officiers préparent les soldats à la défense de la patrie. Cela ne vaut-il pas mieux que de ne point les préparer du tout?

On a dit que le service militaire obligatoire développe l'esprit, élargit l'intelligence, force l'homme à sortir de son trou, à voir du pays, à étendre son horizon mental. Les faits prouvent le contraire. Qu'il aille à droite ou à gauche, le soldat est enfermé dans une camisole de force qui l'empêche de se mouvoir librement. Les mêmes vices, les mêmes tentations, le guettent partout; il est la proie des mêmes trafics. Le Militarisme, expression faussée de la nécessité de défense nationale, pervertit l'entendement, tue l'initiative, l'esprit d'aventure, le besoin d'action, fait d'un homme une bête fonctionnante ou une sale loque. Il ne faut pas de caractères, dans l'armée. Il faut l'obéissance passive. Ou bien--Biribi. Ou bien--la Mécanique.

Les réservistes et les territoriaux viennent accomplir leurs périodes d'instruction; quelquefois joyeux de reparaître sous les drapeaux. Pendant vingt-huit jours, pendant treize jours, ils sont employés à des corvées dégoûtantes mais peut-être nécessaires; cassent des cailloux; nettoient des vieux effets; graissent des cuirs; font quelques manoeuvres; n'apprennent point le maniement des armes nouvellement mises en service. Et leurs officiers, anciens volontaires d'un an ou gloires d'Écoles, généralement riches, les traitent suffisamment mal; nous n'avons presque pas besoin de nous en mêler. On les insulte, on les punit, on les exploite, on les vole; mais, sûrement, sans aucune mauvaise intention. L'armée n'est-elle pas une grande famille?

Si. L'armée est une grande famille. Une famille comme l'autre. Où les déshérités, les faibles, sont méprisés, tenus à l'écart, injuriés, maltraités; avec des tyrans et des esclaves; des exploiteurs et des dupes; des parents pauvres et des souffre-douleurs. La Grande famille--la famille en grand.

Et les officiers? Ils ennuient les hommes. Surtout, ils s'ennuient. Ils vont du champ de manoeuvres à la caserne; de la caserne, au mess; du mess, au café; pérorent, hâblent; parlent de bonnes fortunes peu réelles et peu fréquentes; en rêvent; se montent des scies, se jalousent, s'espionnent, se rendent des services, de mauvais services. Leurs conversations roulent sur l'exercice, les réglements, les potins du régiment, les cancans de la ville, les qualités des grands chefs, les bévues des capitaines, les faiblesses des commandants, la jalousie fatiguée et sournoise du lieutenant-colonel, la fragile et tremblante ambition du colonel. Et les femmes, les femmes, les femmes... Peu de brutes alcooliques; des êtres vaniteux et inconscients, plutôt. La majorité affiche des prétentions aristocratiques. D'aucuns, à bon droit: petits-fils d'émigrés, rejetons de chouans, avec de l'eau bénite dans les veines, de la moelle de traître et du mercure dans les os. D'autres, sans aucun droit aux particules dont ils s'affublent, aux dénominations sonores dont ils agrémentent la vulgarité de leurs noms patronymiques, aux blasons qu'ils exhibent orgueilleusement, après boire. Cette noblesse de fantaisie emplit de ses ridicules mensonges l'Annuaire de l'Armée. Elle affecte un immense mépris pour les civils et les républicains--les voyous. L'arrogance, d'ailleurs, est de règle devant le commun des mortels; exactement comme la platitude en présence des supérieurs.

La préoccupation intime, facilement avouée, c'est la fortune, l'argent. La solde est maigre; et, bien qu'avec la somme que nous recevons mensuellement, un ouvrier trouverait moyen de nourrir sa famille, nous ne pouvons vivre. Il y a tant de dépenses nécessaires, inutiles et obligatoires! Heureux ceux qui ont de la fortune; à plaindre ceux qui n'en ont pas. A quels procédés recourent ces derniers pour se procurer des fonds, l'Honneur de l'Armée seul le sait. Et cet argent? Tout aux tavernes et aux filles--comme au bon vieux temps--La noce basse. Le jeu. Quant à l'intellectualité, à part de très rares exceptions, néant. Nulle notion, nul soupçon du beau ou du vrai. Nul effort pour comprendre ce que c'est que la Patrie, ce qu'elle peut être; ce que c'est qu'un soldat, en réalité; ce que doit être un officier; ce que c'est que la Nation armée. Ce sont là des choses qu'il n'est même pas question de savoir. Un vague sentiment d'un vague devoir professionnel, très élastique. Et un culte, d'une sincérité maladive, pour des traditions crevées, des rengaines pourries.

Des types? Pas de types. Les semblants de caractères se distinguent par leur degré plus ou moins marqué d'enfantillage. Leurs seuls signes particuliers sont des marottes, des dadas. Un être puéril, généralement, l'officier; en dépit de sa rudesse fréquente, de son autoritarisme, même de sa cruauté; peut-être à cause de tout ça! Un pauvre être.

En voici un, par exemple. Grand, mince; toujours tiré à quatre épingles, au corset indubitable et au titre nobiliaire douteux. Contre ce titre, il voudrait échanger des titres de rentes. Sa seule préoccupation est celle d'un riche mariage. Il permute sans cesse, traînant d'un bout de la France à l'autre son épaulette, en quête de jeunes filles avec dot, avouant la chose comme normale... D'autres, qui ne l'avouent pas mais qui y pensent toujours sans en parler jamais. Celui-ci, à la tenue volontairement négligée, qui affecte des allures de voyou, siffle, chaloupe. Celui-là, posant au valet de coeur, coiffé en casseur d'assiettes, d'un képi très haut par derrière. Celui-là encore, ridiculement maniéré, aux gestes trop gracieux, qui salue les troupiers en minaudant. Un autre, qui n'aime pas ces manières-là, rêche, crispé, et qui déclare que le salut militaire a été institué afin de laisser à l'homme toute la hauteur de sa taille. Un autre, plus rogue et plus grincheux encore, que font grogner sans trêve les lenteurs de l'avancement; qui se plaint surtout de ce que les officiers des corps de troupes qui vivent avec le soldat sont sacrifiés aux officiers d'état-major, sortant de l'Ecole de guerre, et dont les brevets ne constituent, du point de vue strictement militaire, que des certificats d'ignorance.

Les officiers de grades supérieurs, surtout bureaucrates, écrasés sous une énorme paperasserie. Leur selle d'ordonnance est devenue un rond-de-cuir. Le colonel, grognonnant, mâchonnant, bedonnant, inquiet, congestionné de la peur qu'on ne lui fende l'oreille avant que les étoiles qu'il convoite ne tombent sur sa manche. Le lieutenant-colonel, desséché et poussiéreux, avec des manières de bedeau, et l'air d'avoir été oublié très longtemps dans le placard d'une sacristie. Un major, qui a l'aspect d'un souteneur, et qui fut zouave pontifical. Un autre, qui a des allures de remorqueur; souffle, ahanne, halète, semble toujours tirer derrière lui quelqu'un ou quelque chose. Des capitaines, préoccupés surtout de l'ordinaire, et dont deux au moins sortent de l'ordinaire. Le premier a été promu récemment et vient d'être proposé pour la croix. Comme lieutenant, il avait été rapatrié, voilà six mois, sous prétexte de dérangement cérébral, pour avoir fait torturer et mourir sous le bâton quelques douzaines de nègres dans un Soudan quelconque. «Il avait cédé, dit un journaliste qui le défendit alors pour une somme modérée, à la tentation de ne point déranger les habitudes des noirs qui, depuis des milliers d'années, sont accoutumés à n'obéir qu'à la bastonnade et à la décapitation.» Je dois dire que la dévotion de cet assassin est exemplaire. Quant au second capitaine, c'est réellement un phénomène. Habituellement, n'est-ce pas? les capitaines ne savent plus l'École du Soldat; ils l'ont oubliée. Eh! bien, lui, il la sait. Il est célèbre pour ça, à juste titre, dans tout le Corps d'armée. Quand il fait manoeuvrer sa compagnie sur le cours Saint-Vincent, devant la maison qu'il habite, sa femme, cachée derrière un rideau et qui sait aussi l'École du Soldat, observe les mouvements des hommes; à la pause, elle signale à son mari, qui monte la consulter, ceux qui manoeuvrèrent mal.

Femmes d'officiers: le gros sac, la certaine fortune ou la dot réglementaire. Le gros sac, que les mamans engagent fiévreusement leurs fils à décrocher, et pour le décrochage duquel, d'ailleurs, elles les destinent à l'épaulette dès leur plus jeune âge; la certaine fortune, dont on se contente lorsqu'on sait encore allier, sous les brandebourgs du dolman, quelque sentimentalité à la soif de l'or que rend impérieuse l'oisive existence militaire; la dot réglementaire, dernier refuge des pécheurs en perdition qui réclament un ange gardien. Au début, l'allure de ses dames varie, suivant les _moyens_, de celle du caporal-instructeur à celle du demi-castor; plus tard, de celle de la petite bourgeoise aigrie à celle de la dame patronnesse, grasse de bonnes oeuvres. Monde bien-pensant, bétail réactionnaire, ivre d'égoïsme, de convoitises, d'autoritarisme, de vanité, dont les moeurs appellent fréquemment l'attention des tribunaux, et dont l'Église approuve les opinions. L'Église a fait les mariages, du reste, ou la plus grande partie d'entre eux; exactement comme elle a fait les femmes d'officiers, ou la plus grande partie d'entre elles; et comme elle fait aujourd'hui les officiers ou la plus grande partie d'entre eux. Le cléricalisme a jeté sur l'armée son ombre dévorante, qui s'abaisse de plus en plus. Et les belles madames, «l'élite féminine de l'armée», donnent le ton à la _société_ de la ville de garnison, dont elles cultivent les haines anti-démocratiques, les rêves de restauration monarchique. Elles n'aspirent, pour la plupart, qu'au jour où les griffes du prêtre étrangleront enfin la liberté, où coulera à gros bouillons le sang des pauvres qui les font vivre: ces femelles de meurtriers, je vous le dis, valent moins, encore que leurs mâles. Elles salonnent à la cathédrale, aux grand'messes; paradent aux jardins publics, où joue la musique militaire; posent, chez elles, aux maîtresses absolues de tout et de tous, fortifiées de galons d'or et de panaches, au milieu de l'admiration en jupons ou en fracs de la tourbe mercantile et fonctionnarde.

Elle ne nous quitte pas, elle s'accroche à nous, cette tourbe; cette tourbe qui, si elle s'adonne à l'industrie ou au commerce, vit beaucoup moins de ses propres efforts que des subventions et des primes accordées par le gouvernement, aux dépens des malheureux; qui, si elle s'engraisse dans les sinécures rétribuées par l'État, vit sur les monstrueuses privations des pauvres et sur l'argent apporté, avec des virginités suspectes, par de misérables jeunes filles qui se font épouser pour leur dot.

Cette tourbe, ai-je dit, ne nous lâche point. Les femmes nous laissent peu de répit, mais les hommes nous persécutent; principalement sous prétexte qu'en cas de guerre ils seraient nos collègues, ayant des grades dans la réserve ou la territoriale. Des ingénieurs, un maître de forges, des avocats, un trésorier-payeur, un conseiller de préfecture, de gros négociants, tous officiers supérieurs de territoriale, nous abreuvent en ville et nous hébergent en leurs châteaux. D'autres personnages, moins importants, mais qui se galonnent pour les bals officiels, fréquentent assidûment le café que nous honorons de notre clientèle. Rien, dans ces hommes-là; pensées rancies, habitudes sèches, égoïsme aveugle et forcené; nulle compréhension des besoins de leurs concitoyens déshérités, d'un patriotisme réel. Ils sont friands de conversations sur la tactique et la stratégie, qu'ils ne comprennent point; d'anecdotes sanglantes ou gaillardes, qu'ils savourent; ils ne se souviennent certainement pas, un seul instant, que leur pays est un pays vaincu; ils aiment les choses militaires à cause de leur côté théâtral et aussi, j'en suis sûr, à cause de leur côté cruel. Un quincaillier, simple sous-lieutenant, assez humble devant un architecte, lieutenant. Et ce quincaillier, pourtant, n'est point un homme ordinaire; il a inventé un engin terrible, qu'il appelle «la Massacreuse», et qui doit--à son avis, sinon à celui de la Direction de l'Artillerie--faucher les hommes par milliers, en un clin d'oeil. Ce bourgeois paisible, suant à inventer des engins de tuerie, m'a d'abord étonné; mais j'ai compris que le commerce, qui est le vol, doit conduire à l'idée du meurtre. Un dentiste, capitaine, et qui prend, vis-à-vis des jeunes officiers de l'active, des airs protecteurs très amusants; un mois avant l'époque des manoeuvres, désole régulièrement sa femme et ses enfants en déclarant qu'il va user du droit qu'il a de demander à suivre le régiment; quinze jours avant, se fait appeler capitaine par sa servante, et brise ses chaussures; ne part jamais. Sa femme ne l'imite pas.

Nous, nous y allons aux manoeuvres; marches, service en campagne, etc. J'ai été enfermé si longtemps dans les écoles, dans les grandes villes, que, lorsque je me suis trouvé en pleins champs, j'ai perçu comme une sensation de délivrance; ç'a été pareil à l'impression que produit la bouffée d'air frais qui vous arrive, en même temps que la lumière, au sortir d'un long tunnel. Tout m'a semblé nouveau, frais, sain, vivant d'une vie incomparable; j'ai été pris par la beauté des paysages, l'étendue du ciel, l'odeur de la terre et des plantes; j'ai senti d'une façon très confuse, mais avec une force intense, que le sol de la Patrie, c'était la Patrie, toute la Patrie. Oui, j'ai senti cela sans le comprendre; cela que je devais raisonner et comprendre plus tard. J'ai senti que l'armée, l'Armée nationale d'aujourd'hui, avait une mission; et que cette mission consistait à faire jaillir de la terre, où l'a enterrée le mensonge des voleurs, la grande idée de la Patrie réelle. J'ai eu un moment de profond enthousiasme pour la profession des armes.