L'épaulette: Souvenirs d'un officier

Chapter 13

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--Sur l'honneur! s'écrie mon père. Ah! bah! Il s'est engagé à ça _sur l'honneur!_ Eh! bien, je vous déclare sur l'honneur, moi, que je m'oppose à ce que mon fils vous paye un sou de ce qu'il ne vous doit pas. Vous aurez quinze cents francs, plus les intérêts à six pour cent, et pas un fifrelin de plus. En outre, je vous déclare sur l'honneur, monsieur Lévy, je vous déclare que vous êtes une franche canaille. Vous inondez de vos prospectus les Écoles spéciales; vous préparez consciemment la ruine de nombreux officiers. Vous brisez leur avenir; après quoi, vous leur prenez l'honneur ou la vie. Dans la brigade que je commandais dernièrement, deux jeunes gens ont été obligés de donner leur démission; les plaintes que vous adressiez à leur colonel les ont contraints à quitter l'armée; l'un vient de se brûler la cervelle. Vous savez ça? Vous êtes non seulement un voleur, vous êtes un assassin. Faites présenter demain vos billets, et nous verrons.

--C'est tout vu, ricane l'usurier, blême de rage sous sa peau jaune; les effets seront payés, ou je poursuivrai à boulets rouges, conformément aux lois. De plus, dès que monsieur votre fils sera affecté à un régiment, je préviendrai le colonel de l'existence d'un engagement _sur l'honneur_ qui porte le nom de Jean Maubart.

Mon père ne répond pas. La tête baissée, il semble considérer attentivement le tapis dont il suit les dessins, du bout de sa canne. Le juif l'examine attentivement; et, enhardi par cette immobilité et ce silence, il pose ses deux courtes mains à plat sur le bureau, se penche un peu en avant et s'écrie:

--Ah! vous croyez m'intimider! Vous vous figurez que je vais me laisser effrayer par vos menaces. Vous vous trompez. Vous pensez, parce que vous portez une épaulette que vous pouvez venir impunément insulter d'honnêtes commerçants? Mais je vous ferai payer vos insultes, tout général que vous êtes. Les lois sont pour nous; les tribunaux sont pour vous. Quand on a signé, il faut payer! Et si vous ne payez pas, je vous montrerai de quel bois je me chauffe...

--Du bois de ma canne! s'écrie mon père.

Il s'est précipité sur l'usurier qui s'est aplati sur son bureau, et lui a asséné, entre les épaules, un formidable coup de jonc.

--Aïe! Aïe! Holà! A moi! glapit l'usurier, qui se met à geindre lamentablement.

--Avez-vous fini de hurler, animal? demande mon père, qui saisit l'homme par le bras, le relève, le cale dans son fauteuil. Attendez donc qu'on vous écorche, pour vous plaindre. Ah! vous croyez que vous insulterez impunément des officiers de l'armée française, un général, et que tout vous est permis, gredin!...

--Je vais déposer une plainte, gémit Lévy.

--Oui! dit mon père; mais pas pour rien. Je vais vous jeter par la fenêtre, d'abord, et je dirai pourquoi au procès; et l'on verra s'il y a des juges pour me condamner. Vous êtes un filou et un perturbateur; et nous, les militaires, nous sommes là pour rétablir l'ordre. Allez! Oust!

Il empoigne le juif par le collet, le soulève, l'entraîne vers la fenêtre. Il est hors de lui, assurément, va faire un malheur si je n'interviens pas.

--Grâce! gémit l'usurier. Ne me tuez pas!...

--Demandez pardon, alors! répond mon père. Et vite!

--Pardon, pardon; lâchez-moi, balbutie Lévy, blême de terreur, tandis que mon père continue à le secouer avec rage.

--A une condition, dit mon père, en repoussant sa victime vers le bureau. A la condition que vous allez faire ce que je vais vous dire. Vous vouliez avoir un billet de 5.000 francs, payable à trois mois? Vous l'aurez. Mon fils va vous le signer. Et comme vous lui avez avancé 1.500 francs, vous allez lui verser, séance tenante, 3.000 francs. Vous aurez 500 francs pour l'intérêt, soit 10 p. 100 l'an, soit 20 p. 100 pour six mois. C'est coquet. Acceptez ou je vous fous par la fenêtre, comme j'ai dit. Allons! Est-ce oui? Non?

Il fait un pas en avant. Un rictus épouvantable tord la face du juif qui, pourtant, ne prononce pas une parole. Il semble se décider tout d'un coup, et ouvre un tiroir. Pour y prendre une arme, peut-être?... Non, un papier, timbré pour 5.000 francs et au-dessous, qu'il place sur le bureau, en face de moi. Sur un signe de mon père, debout, les bras croisés, à côté de l'usurier, je remplis et signe le billet que je tends à Lévy. Il l'examine attentivement sans un mot, le place dans un second tiroir qu'il vient d'ouvrir, et dont il sort un portefeuille. De ce portefeuille, lentement, il extrait trois billets de mille francs qu'il étale, du pouce, sur la table. Mon père les saisit, les fourre dans sa poche; reprend sa canne, remet son chapeau sur sa tête, et me fait signe de le suivre. Le juif nous regarde sortir, appuyé au dossier de son fauteuil, les yeux brillants, muet.

En descendant l'escalier, mon père siffle un air de valse.

Nous marchons côte à côte, silencieusement, jusqu'au boulevard Saint-Germain; lui, impassible en apparence, moi, encore très remué.

--Si nous prenions un apéritif? me demande-t-il, comme nous passons devant la terrasse d'un café.

Nous nous asseyons. Il parle de choses indifférentes, très indifférentes. Il dit que le temps est beau pour la saison. Je prends le parti de l'interroger.

--Peux-tu me dire, père, comment il se fait...?

--Que je t'aie rencontré tout à l'heure? Voyons, me crois-tu assez godiche pour ne pas avoir deviné que tu avais des dettes? Tu ne m'avais jamais parlé de rien; c'était assez pour exciter ma méfiance; je n'ignore pas non plus que c'est au moment de la nomination que les créanciers des Saint-Cyriens exigent le payement de ce qui leur est dû. Quand j'ai su que tu sortais ce matin, je me suis donc douté de quelque chose; je t'ai fait suivre par mon ordonnance, qui est revenu me donner l'adresse de la maison où tu étais entré. J'ai su à quoi m'en tenir. Tu connais le reste... A propos, continue-t-il, en tirant de sa poche les billets de banque de l'usurier, il faut que nous partagions; voilà mille francs. Ça te suffira pendant quelque temps. J'en garde 2.000 pour moi. Je dois te dire que ça tombe à pic; je n'avais plus le sou. Par la même occasion, il faut que je t'apprenne pourquoi, jusqu'à présent, je ne t'ai pas encore rendu mes comptes de tutelle. J'ai mangé ton argent. Tout: billets, or, argent, et même le cuivre. Je ne sais pas où ça passe. Ça ne fait rien; je te rembourserai, à un sou près. Il te revenait 400.000 francs, environ. Est-ce que tu serais content de toucher ces jours-ci 100.000 francs là-dessus?

--Ma foi, dis-je, un peu rasséréné par cette offre inespérée qui corrige l'amertume de l'aveu qu'on vient de me faire, ma foi, certainement; mais si tu as...

--J'ai tout mangé, oui, mais j'ai gardé une poire pour la soif. Une bonne poire; M. Freeman. Tu l'as bien négligé, ce pauvre vieux qui t'aimait tant; tu l'as bien abandonné; vous êtes comme ça, vous, les jeunes gens. Et si je ne m'étais pas trouvé là, moi, pour lui écrire, pour aller le voir, pour t'excuser auprès de lui et mettre ta négligence sur le compte de tes études, il t'aurait sans doute oublié dans son testament...

--Est-ce que M. Freeman est mort? demandé-je d'une voix basse, étranglée par un gros regret.

--Oui, il y a quelques jours. Et son notaire vient de m'annoncer qu'il t'a laissé 100.000 francs. Tu comprends bien qu'au fond, ces 100.000 francs, c'est à moi que tu les dois. Si je n'avais pas été là, pour te rappeler sans cesse à la mémoire du vieux bonhomme, tu aurais pu te fouiller. Donc, mon garçon, c'est 100.000 francs que je compte à mon actif et que je déduis de ce que je te dois. Par conséquent, je me reconnais ton débiteur pour 300.000 francs, plus quelque petite chose que je viens de t'emprunter.

Je ne réponds pas. Ce que j'ai vu, ce que j'entends depuis ce matin, me bouleverse, me stupéfie. Je ne puis revenir de mon étonnement, étonnement mélangé de répulsion. Tout cet argent gaspillé, empoigné, happé, perdu; cette façon de disposer de choses qui ne vous appartiennent pas; l'usure, l'inconscience, la cupidité, le cynisme; l'ignominie de tous ces dessous de l'existence qui m'apparaissent tout à coup dans leur nudité... Et le mensonge peut-être. Car est-il vrai que mon père ait engagé le pauvre vieux Freeman à me laisser une part de sa fortune? Est-il vrai, même, qu'il lui ait rendu visite une seule fois?...

Mon père me frappe sur l'épaule.

--Eh! bien, à quoi penses-tu? Tu n'as guère une mine d'héritier. A ton âge, si l'on m'avait apporté une nouvelle comme celle que je viens de t'annoncer, j'aurais fait une autre figure. A propos, tu ne m'as pas dit ce que tu as fait avec les quinze cents francs du Lévy. Des femmes? Maintenant que tu as l'épaulette, j'espère bien..... En tous cas, tu sais, pas de collage. A ton deuxième galon, il te faut un mariage, et un fameux. J'en ai fait deux bons; par conséquent.....

--Père, dis-je rapidement, afin de placer la conversation sur un autre terrain, comment t'es-tu laissé entraîner à menacer cet homme d'une pareille façon, tout à l'heure? S'il avait refusé, pourtant? Il y a tant de gens qui préfèrent la perte de leur vie à celle de leur argent!

--Leur argent, oui, répond mon père en ricanant; mais pas celui des autres. Ce Lévy n'est qu'un homme de paille. L'argent qu'il prête ne lui appartient pas. Et tu connais son bailleur de fonds?

--Je devine, dis-je. C'est Raubvogel!

--Non, murmure mon père. C'est le général de Lahaye-Marmenteau.

XI

Je dois avouer que je ne suis ému d'aucune fierté lorsque, vers le soir, j'endosse pour la première fois mon uniforme. Je ne suis nullement boursouflé des dilatations de l'amour-propre; je ne sens pas monter en moi, à la vue des dorures qui chatoient sur le drap neuf de mes habits, les grisantes fumées de l'orgueil.

Il m'est impossible de me défaire d'idées sérieuses et désagréables. Je vois clairement que mon entrée dans la vie--ce que j'ai désiré et considéré jusqu'ici comme mon entrée dans la vie--n'est que mon admission dans une caste. La vie? Je n'ai qu'à imaginer une action au moins moralement indépendante des liens de l'association, pour me rendre compte de son impossibilité. Si la patrie est l'armée, et si l'armée est la caste des officiers, cette caste est une immense machine à fabriquer le patriotisme artificiel; et chacune des individualités qui la composent devient un rouage. Je ne serai donc, ainsi que tout ce qui porte l'épaulette, qu'un ressort, qu'un automate. Et s'il m'est jamais permis d'affirmer ma personnalité, ce ne sera que dans les poursuites extra-militaires, dans la chasse aux plaisirs et aux honneurs, à l'argent--et encore, conformément aux usage de l'armée.

Un automate. Mais pourrais-je être autre chose? Si je n'étais pas officier, que pourrais-je faire dans l'existence? Pas grand'chose, probablement; peut-être rien. Et si la classe des officiers français n'était point la seule expression régulière, sociale, des forces viriles du pays--si l'officier français n'était point le représentant exclusif de la France armée--quel droit aurais-je, plus qu'un autre, à une autorité quelconque sur mes concitoyens? Mes titres à l'épaulette: quelques années passées au collège et quelques mois dans une école spéciale. Et encore, moi, je suis fils de soldat; je sais, au sujet des affaires militaires, un peu plus qu'un grand nombre de mes camarades, fils de bourgeois, dont toutes les connaissances pratiques se bornent à la distinction des uniformes. Si je n'avais pas été destiné à devenir un officier, j'aurais pu être soldat depuis trois ans; j'aurais pu acquérir, par mon intelligence générale ou mes qualités spéciales, le droit rationnel de commander à mes compatriotes. Officier sorti de l'école, je vais être leur chef en vertu d'un monopole de caste. C'est en vertu de ce monopole que je vais servir mon pays comme fonctionnaire privilégié; comme fonctionnaire supérieur qui ne peut être cassé aux gages, car il y a une loi de 1831 qui nous confère, à nous officiers, la propriété de nos grades. C'est en vertu de ce monopole que je vais commander aux Baïonnettes Intelligentes. Ça ne me rend pas fier; non.

Mais voici des gens qui sont fiers pour moi: d'abord, Lycopode, cette excellente Lycopode, qui s'est constituée l'ombre discrète de mon père, qui le suit partout comme un chien fidèle, faisant pour ainsi dire partie du mobilier et sans autre profit, je le crains, que l'honneur de servir un tel maître; elle gratte doucement à la porte de ma chambre, l'entre-bâille; et, comme j'ai justement achevé ma toilette, elle se répand en exclamations. Ah! que je suis beau, que je suis beau, que je suis beau!..... Je me sens flatté, malgré tout, de l'admiration naïve, et verbeuse de cette pauvre créature, à laquelle une longue habitude inocula l'enthousiaste respect des ajustements militaires.

Puis, lorsque je pénètre dans le salon, c'est un monsieur que je trouve en conversation avec mon père, et qui se récrie sur ma bonne mine et ma martiale apparence. Ce monsieur, à la forte carrure, à l'épaisse moustache tombante, me rappelle Vercingétorix; et je vous laisse à penser si les compliments d'un Gaulois indubitable, guerrier illustre sans aucun doute, chatouillent délicieusement mon amour-propre. Mais le Gaulois auquel me présente mon père est un Gaulois pacifique; s'il n'y en eut pas autrefois, il en existe aujourd'hui; la moustache n'est là que pour la frime, souvenir presque ironique de temps qui ne sont plus. Ce monsieur s'appelle M. Glabisot; il est directeur au ministère des Finances. Il n'a jamais manié d'autre métal que celui qui affirme, sur sa tranche, que Dieu protège la France.

M. Glabisot, comme son physique évocateur d'époques héroïques lui en fait un devoir, et peut-être une nécessité, est patriote au plus haut point; et, non content d'occuper dans la hiérarchie officielle un poste élevé, il est artiste à ses heures; artiste-peintre. Il expose chaque année, au Salon, des natures mortes sans prétention, mais qui révèlent des aptitudes sérieuses. M. Glabisot pourtant, se déclare simple amateur; il ne lui viendrait pas à l'idée de vouloir rivaliser avec sa femme, Mme Antoinette Glabisot, l'illustre peintre de batailles qui commence à faire oublier Horace Vernet, et au pinceau de laquelle nous avons dû, l'été dernier, ce magnifique tableau _Le Maréchal de Mac-Mahon blessé à Sedan_, qui a fait courir tout Paris.

Je n'ai pas vu le tableau, mais je décris avec la plus grande exactitude l'émotion qu'il m'a causée. Mon père m'apprend que Mme Glabisot a l'intention de consacrer son grand talent, pour le Salon prochain, à une peinture qui représentera la défense de Nourhas. Elle a bien voulu lui demander de lui accorder quelques séances; et il ne sait quel parti prendre; sa modestie est mise vraiment à une bien rude épreuve.

--Général! s'écrie M. Glabisot, vous devez à vous-même, vous devez à la Patrie, de ne point refuser. Le devoir de l'Art, devoir sacré, est d'immortaliser des actes comme celui dont vous fûtes le héros. Et vous ne pouvez vous dérober au devoir, devoir sacré aussi, de léguer vos traits à la postérité. C'est dans la contemplation de vos mâles exploits, retracés par un pinceau fidèle, que les générations futures apprendront que, si nous fûmes vaincus, ce ne fut pas sans gloire; et qu'elles puiseront l'énergie nécessaire à la prochaine revanche!

--Votre éloquence est entraînante, répond mon père; et si vous parlez de la revanche, vous finirez par me convaincre.

--Je l'espère bien! s'écrie M. Glabisot, enchanté. Toute la grandeur de la France, voyez-vous, est là...

Et il touche le sabre qui me pend au côté, un beau sabre qui me fut apporté, hier, de la part de Mme Raubvogel. C'est justement chez le cousin Raubvogel que nous allons dîner ce soir, M. Glabisot, mon père et moi. Le coupé de M. Glabisot nous attend. Nous partons.

* * * * *

Je ne vois pas la nécessité de décrire minutieusement le dîner offert par le cousin Raubvogel en l'honneur de ma promotion; ni de rappeler les différents toasts portés à mon avenir et à la grandeur de la France; ni de répéter les propos tenus à table, lieux communs, médisances, étonnements, admirations et critiques de commande--tout le verbiage de gens décidés à jacasser pour ne rien dire.--Vous annoncer que le cousin Raubvogel a fait fortune, et qu'il vit aujourd'hui sur un grand pied, ne serait pas vous apprendre grand'chose; c'est un fait connu de tout le monde. M. Raubvogel est fort riche, mène de grosses affaires; il est au mieux avec les sommités du monde politique et financier; il commandite un journal, le _Lutèce_, qui défend les bons principes démocratiques, et ne les défend pas mal; enfin, comme on dit, c'est un gros bonnet. Comment il a fait fortune, on ne sait pas bien; mais a-t-on besoin de savoir? Il s'est livré à des opérations financières, ce qui est une façon de contribuer à la prospérité du pays; il s'est intéressé, en bon patriote, aux entreprises coloniales, Tunisie, Tonkin, etc.; il s'est occupé aussi de découvertes qui concernent la fabrication des munitions de guerre et s'est constitué l'ange gardien, la Providence, de l'inventeur Plantain. Voilà des titres à la gratitude publique. Dire que je ne soupçonne point, à l'existence du cousin, des dessous plus ou moins avouables, serait exagérer; j'en soupçonne, hélas! partout. Cependant, pour être juste, je dois déclarer que les gens que M. Raubvogel reçoit à sa table m'apparaissent comme une garantie vivante de son honorabilité. Par exemple (à part M. Glabisot, mon père et moi, que vous avez déjà l'honneur de connaître), je vais vous présenter les convives de ce soir:

Mme Glabisot, l'artiste célèbre, élancée, brune, altière; l'air d'une Diane chasseresse dans l'exercice de ses fonctions; la bouche sans cesse entr'ouverte pour des questions rarement posées; des yeux tabac, froids, mobiles, très en éveil. Affectant, pas trop bien, un ton dégagé, le sans-façon artistique, un sans-façon à façons; et l'on devine un éternel calcul, accumulant ses termes, sous le chignon trop peu compliqué.--M. Ganivais, le directeur du _Lutèce_, le journal que commandite Raubvogel; le décorum de la barbe sur le décorum du plastron, décoré, décoratif.--M. Pronc, le rédacteur en chef du même journal, siégeant au Sénat, ancien communard, communicatif, commun.--M. Dufour-Hagalon, président à la Cour, rougeaud, vieillot, maigriot, finaud, aux trois quarts fini, blanc des favoris, l'air d'un vieil ami des jeux et des ris.--Mme Dufour-Hagalon, femme du précédent, personne mûre, tellement mûre qu'elle en semble près d'éclater; d'une énormité débordante, avec un visage fripé, à bajoues, sans doute acajou, mais truqué, maquillé à vous faire brailler; bouche goulue aux dents fausses, incarcérant mal une langue triangulaire; cheveux faux d'un noir de jais; noir de jais des yeux frétillards; une façade peinte et des derrières.--M. Issacar, jeune israélite silencieux, au nez énigmatique, fouinard, renifleur d'intérêts, intéressant.--M. Triboulé, brasseur d'affaires, à ce que je crois comprendre: peau noire, oeil noir au regard noir, poil noir en barbiche et en moustache à crocs; l'aspect d'un capitaine de déshabillement.--Mme Triboulé, femme du précédent; rousse superbe, grassouillette et flexible, avec une gorge sûre d'elle-même, des dents magnifiques, du sang rapide sous la peau blanche; la gloire simple d'une affirmation charnue, pas atténuée, même, par la grâce plus consciente et plus maniérée d'Estelle.--Enfin, M. Camille Dreikralle, député, rapporteur du budget de la guerre; l'interprétation judaïque d'un traité des maladies de peau; chauve, paupières cramoisies, lèvres moisies; clous, boutons, furoncles; tout un bourgeonnement à fleur de cuir; des yeux de léporide, un nez qui tente un retour sur lui-même, une voix nasillarde et des doigts en saucisses. Ce parlementaire me paraît être ce soir le convive important.

Pourtant, il est possible que je me trompe. J'en suis réduit aux conjectures, et je ne possède pas le moindre document pour étayer mes suppositions. Les voies du monde me sont étrangères; et, à part mon père dont je suspecte un peu l'impartialité, je ne connais personne qui puisse me servir de guide dans le labyrinthe de la civilisation. Je serais heureux cependant, pour commencer, d'être éclairé sur le caractère et les moeurs, sur la valeur fiduciaire et réelle des personnages ici présents. Et dans le salon où nous passâmes après le dîner, assis un peu à l'écart, je compatis à mon propre isolement spirituel tandis que la voix bourdonnante d'un domestique, de temps en temps, annonce les noms de gens qui me sont pour la plupart inconnus, mais qui néanmoins viennent me féliciter en vieux amis. Un nom que je viens d'entendre, et qui tout à coup réveille en moi des souvenirs, excite ma curiosité.

--Monsieur Schurke.

Schurke! Gédéon Schurke! Est-ce possible? Est-ce lui? Est-ce le même? Est-ce l'unique, le seul Gédéon Schurke?... Oui, c'est bien lui, il n'y a pas à en douter; tel, ou peu s'en faut, qu'il m'apparut autrefois à Versailles, lorsqu'il offrit à mes juvéniles méditations ses opinions cyniques sur la société moderne. L'homme n'a point changé; c'est à peine s'il a vieilli; il vient à moi après un semblant d'hésitation, le sourire sur les lèvres; sourire sardonique, bien entendu, mais engageant tout de même--et qui m'engagerait, en fait, à poser à Gédéon Schurke des questions aussi nombreuses sinon aussi naïves que celles que je lui posai jadis, si Schurke n'allait de lui-même au-devant de mes demandes.--Comment? Pour le savoir, vous n'avez qu'à prêter l'oreille à notre conversation, tandis qu'un pianiste fameux commence à évoquer l'âme de Mozart en frappant de ses doigts agiles d'authentiques dépouilles d'éléphants. C'est Schurke qui parle d'abord, naturellement.

--Voilà déjà bien des années que je n'ai eu l'avantage de vous voir, monsieur Jean; et j'ai plaisir à constater que vous n'avez point perdu votre temps; permettez-moi de vous féliciter des résultats qu'ont obtenus vos efforts et votre application. Quant à moi, j'ai fait bien du chemin; peut-être en arrière, si nous allons au fond des choses; mais socialement, c'est-à-dire superficiellement, j'ai monté. J'étais une manière de valet; je suis à présent secrétaire particulier de M. Raubvogel; son bras droit, comme il dit: ce qui ne laisse pas d'être honorable, étant donné ce que doit faire la main gauche. Enfin, me voilà dans les huiles. Passez-moi cet argot militaire.

--De bon coeur. Auriez-vous des fréquentations dans les casernes?

--Pas directement. Mes tendances n'ont rien de belliqueux.

--Je sais. Vous m'avez exposé autrefois vos sentiments à ce sujet; et s'ils n'ont point changé...

--Ils sont inaltérables; de même que ma conception de la société et des gens vertueux qui la composent.

--Je me souviens de cette conception. Je m'en suis souvenu souvent, et j'ai le regret de dire que je l'ai généralement trouvée correcte.

--Votre mémoire est excellente, dit Schurke en souriant; vous n'avez sans doute pas oublié que ce ne fut pas gratuitement que je vous fis mes confidences... Voyons, rappelez-vous, je vous mis à contribution d'une pièce de cinq francs.

--En effet. Ce n'était pas cher. Mais à ce moment j'étais bien jeune...

--Et aujourd'hui, je commence à me faire vieux; aussi, j'augmente mes prix; pourtant ils restent abordables. Par exemple, si je vous proposais de vous faire profiter de mon expérience, de vous montrer sans voiles, au fur et à mesure de vos besoins, le monde dans lequel vous faites présentement vos débuts, ne consentiriez-vous pas à diminuer de 500 francs, à mon bénéfice, les 100.000 francs dont vous allez hériter ces jours-ci?

--Je serai enchanté de vous être utile. Pouvez-vous, pour commencer, me donner quelques indications sur les personnages ici présents?