Part 2
Puis, il se retourna. Il y avait là quelques parentes éloignées, deux sœurs de charité, un prêtre et trois vieilles femmes pauvrement vêtues que Monsieur Brossard ne connaissait point.
Il leur serra la main à tous, et, chaque fois, il répétait:
--Pauvre amie! Elle souffrait tant! Cela vaut mieux pour elle!
Il revint s’asseoir auprès du lit. Les minutes étaient lentes. De temps à autre on entendait la sonnette, le bruit d’une chaise remuée, un soupir. Une odeur fade l’incommodait. Il regardait la morte comme s’il ne l’eût jamais connue.
Enfin, n’entendant plus rien, il tourna la tête; tout le monde était parti; il ne restait que les religieuses doucement endormies dans leur fauteuil, leur immense chapelet à la main, prêtes déjà à veiller ainsi jusqu’au jour.
Alors, Monsieur Brossard se leva et quitta la chambre. Dans son bureau, il rencontra Bathilde.
--Monsieur devrait prendre quelque chose, murmura-t-elle, Monsieur me comprend?
--Oh, non! fit-il douloureusement, je n’ai pas faim.
Puis, d’une voix plus naturelle:
--Vous garderez le faisan pour demain; servez-moi seulement un peu de rôti, des asperges et du fromage.
Et, comme elle s’éloignait, il dit encore:
--Vous ouvrirez une bouteille de Beaune, cela me remettra!
II
Les morts n’encombrent pas longtemps les vivants; à peine ont-ils cessé de geindre, on les enterre et tout est dit!
Mme Brossard quitta ce monde, comme elle avait vécu, sans éclat. Quelques amis lui accordèrent une courte pensée; ses familiers se lamentèrent, et son mari, contraint de veiller son corps, évoqua, pour se distraire, leur existence commune. Assis à son chevet, il en repassa dans sa mémoire les plus notables circonstances, comme on parcourt une vieille lettre jaunie, avant de la jeter au feu qui la racornira.
Il avait épousé Thérèse Petit, fort bourgeoisement, et ne l’avait pas plus choisie qu’il ne choisissait à cette époque son linge et ses cravates. Sa mère faisait tout cela pour lui; elle le faisait avec piété, mais sans discernement. Thérèse avait le visage banal, l’esprit plat, le cœur inerte, mais elle savait coudre et cela fut jugé suffisant pour assurer le bonheur de Monsieur Brossard, du jeune Brossard, comme on disait alors.
Au reste, M. Petit, le père, était administrateur d’une Compagnie d’Assurances contre Incendie, «la Jeanne d’Arc», son gendre lui succéderait; pouvait-on demander davantage? Le jeune Brossard se laissa marier. Sa femme manquait de coquetterie: elle s’habillait mal, se lavait à peine. Pourtant, il vécut avec elle en bon époux, exécutant, sans trop de zèle, les gestes rituels de l’amour conjugal, ne la trompant que lorsque l’occasion s’en présentait et généralement de façon si vulgaire que, l’eût-elle su, elle n’aurait pu s’en offenser.
Que d’années inutiles! Ils sortaient ensemble, mangeaient ensemble, dormaient ensemble: ils s’ignoraient! S’aimaient-ils? Se haïssaient-ils? On n’aurait su le dire. Ils n’échangeaient que des propos matériels, ne s’entretenaient que de choses qui ne les touchaient point et mêlaient à tout cela des appellations tendres, dépourvues d’accent.
Plus tard, la santé de Thérèse déclina. Elle eut d’incompréhensibles mélancolies, des fatigues auxquelles son mari ne croyait pas, car elles l’importunaient et jusqu’à des évanouissements qui le mirent en colère. Il s’apaisa lorsqu’il sut son état sans remède: l’incertitude l’eût tourmenté.
--On oublie un malheur, disait-il, on n’oublie pas un danger!
Et, maintenant, il regardait le visage sévère et pincé de la morte, comme s’il ne l’eût jamais connue. La lumière tremblante des bougies faisait jouer des ombres sur sa figure, il lui sembla qu’elle parlait. Pour la première fois, l’idée lui vint à l’esprit que peut-être elle avait eu des pensées inexprimées; cela lui parut étrange et troublant. Il détourna les yeux, fixa son regard sur le chapelet d’ivoire qui enchaînait au crucifix les mains décharnées de Thérèse; il pensa à Dieu, il pensa à la mort, et puis, il s’endormit.
* * * * *
L’enterrement eut lieu à son heure. Monsieur Brossard le conduisit; il fut parfait. Déjà, aux funérailles de son père, de sa mère et des membres influents de son conseil d’administration, il s’était fait remarquer par sa tenue; jamais encore il n’avait atteint à cette profondeur, à cette mesure, à cette majesté dans la douleur.
--Quand on songe que c’est la première fois qu’il enterre sa femme, murmura le docteur Reymond, son médecin, on ne peut que se découvrir.
--C’est un homme admirable, répondit Lamorille.
C’était vrai. A l’église, tournant le dos au public, il avait, d’un simple mouvement des épaules, indiqué son accablement; puis, devant le catafalque, le goupillon à la main, il avait retenu un sanglot, un seul, mais saisissant. Plus tard, dans la rue, tandis que la foule le regardait et saluait, il essaya de se recueillir. Il ne quittait pas des yeux les couronnes de roses qui s’en allaient devant lui, cahotées, secouées, lamentables: il glissait, trébuchait; il était las. Derrière lui, les conversations, d’abord animées, étaient tombées; une morne fatigue gagnait les plus robustes.
--Je suis veuf! se répétait Monsieur Brossard.
Et ce mot sonnait en lui, ridicule. Veuf? pourquoi veuf? Il était libre, et voilà tout!
Au cimetière, le bruit du cercueil heurtant les parois de la tombe l’étonna. Était-ce vraiment sa femme que l’on descendait là? Il se pencha pour la voir, chancela. Des amis l’entraînèrent; il entendit quelqu’un murmurer:
--Le pauvre homme! C’est une loque!
Et cela le flatta.
Chez lui, Bathilde, rentrée la première, l’attendait; mais elle avait gardé sa capote de crêpe et ses gants de filoselle noire; il sentit qu’il ne pourrait rien lui demander, pourtant il avait soif; il eût voulu se reposer, mais il ne s’appartenait pas; le défilé des amis recommença, il dut subir à nouveau le supplice des phrases vides qu’il avait souvent répétées lui-même dans des circonstances analogues, et qu’il n’avait jamais pensées. Cependant, de temps à autre, il s’y laissait prendre, et il s’attendrissait.
Avec M. Lamorille, son ami, il put s’entretenir plus longuement. La journée finissait; ils étaient seuls.
--Vraiment, c’était très bien, dit Lamorille, les fleurs, la musique, le monde!... Il y avait beaucoup de monde!
Et il remit son lorgnon en place, ce qui était, chez lui, signe d’admiration.
--Oui, fit Monsieur Brossard, je crois qu’elle eût été contente!
Et tandis qu’il levait les yeux au ciel, M. Lamorille reprit:
--Mme Lamorille a envoyé quelques fleurs, je ne sais si vous les avez vues?
--Mais oui, je les ai vues! Superbes! Beaucoup trop belles! Oh! vous êtes bon, mon ami; Mme Lamorille aussi est bonne. Ma pauvre Thérèse vous aimait tant! Elle regrettait de ne pas vous voir davantage.
--Oui... et maintenant?
--Ah! Maintenant!
Les deux hommes se serrèrent les mains; ils avaient des larmes dans les yeux. Monsieur Brossard demanda d’une voix triste:
--Et au bureau, qu’y a-t-il de nouveau?
Il eût voulu savoir si l’on parlait de lui, et ce qu’on en disait. Lamorille manquait de finesse, il répondit:
--Pas grand’chose, un petit sinistre à Pantin, et notre secrétaire, le jeune Beaumartin, qui se décide à divorcer.
--Il divorce? Le pauvre garçon, s’il savait!
Lamorille soupira:
--Que voulez-vous? Il est des cas... il l’a surprise... enfin tout cela est bien compliqué!
Il s’était levé; Monsieur Brossard le conduisit jusqu’à la porte.
--Allons, au revoir, mon bon ami! mes hommages à Mme Lamorille, et merci, merci encore!
Un instant, ils hésitèrent, puis, sans savoir pourquoi, ils s’étreignirent. Ernest Lamorille en fut bouleversé; et tandis qu’il s’en allait, ému, peiné et plein de commisération, Monsieur Brossard rentra dans son bureau, sonna, et demanda le dîner.
Son repas ne fut pas agréable. Il se sentait brisé par le poids de cette longue journée. Il aurait eu besoin d’une détente, d’un changement, d’une figure nouvelle, d’une voix légère qui lui eût dit des choses jamais entendues. Au lieu de cela, il y avait Bathilde qui étouffait ses pas, levait les yeux au plafond, soupirait et reniflait. Elle l’irritait. Il se contint un moment, et puis il éclata:
--Assez, Bathilde, assez! Vous avez assez pleuré! Il est un temps pour tout, dit l’Ecclésiaste! Il est un temps pour gémir et un temps pour servir à table! Retirez-vous, je vous en prie, retirez-vous!
Et, lui-même, jetant sa serviette, alla s’enfermer dans le salon.
Bathilde joignit les mains.
--Pauvre Monsieur, dit-elle, comme il souffre! Il n’a pas fini sa crème, lui qui l’aime tant!
Dans son salon, Monsieur Brossard ne fut pas plus heureux. Pour la première fois, il eut le sentiment d’être seul, irrémédiablement seul, et sa maison lui sembla triste. Pourtant, il n’y avait rien de changé, ou presque rien: ce n’est point la malade enfermée dans sa chambre qui eût animé le silence. D’où venait donc cet ennui qui lui vidait le cœur? Il essaya de fumer; l’inaction l’énervait; il regardait son cigare, croisait les jambes, les décroisait; il ne savait comment se placer, à quoi rêver, ni même où jeter sa cendre. Il se leva, fit quelques pas, s’installa devant sa table. Là, il se sentit mieux et s’efforça de penser à la morte.
Bien souvent, du temps qu’elle était vivante, il avait connu auprès d’elle des soirs accablants. Il allait, venait, tournait, l’obsédait. Et elle, que cette vaine agitation fatiguait, lui disait, de sa voix la plus douce:
--Mon bon ami, vous finirez par me trouver insupportable. Vous restez là, toujours enfermé, vous vous rendrez malade. Alors, que deviendrais-je? Allez vous distraire, sortez, cela vous fera du bien.
Et comme il hésitait, tourmenté par l’envie qu’il avait d’obéir, elle ajoutait:
--Je vous en prie... Allez! Demain vous me conterez ce que vous aurez vu, ce sera comme si je l’avais vu moi-même.
Monsieur Brossard se laissait convaincre. Il partait! Étaient-ils dupes de leurs paroles? Connaissaient-ils le fond de leur pensée? Eût-il mieux valu que Monsieur Brossard s’écriât:
--Où trouverais-je un prétexte pour quitter cette chambre où j’étouffe, où j’enrage, où je ne contiens qu’à peine ma fureur et mon dégoût?
Et qu’elle lui répondît:
--Mais, va-t’en, va-t’en! Ne vois-tu pas que ta présence m’exaspère? Va-t’en, et que, du moins, je t’oublie jusqu’au matin!...
Qu’est-ce que la vérité? demanda l’inconnu... et Jésus ne répondit pas.
Ce soir-là, comme naguère, Monsieur Brossard se rongeait. Il évoquait le visage de Thérèse, le son de sa voix, la couleur de ses yeux. Il concentrait sa pensée sur son image retrouvée et, soudain, il lui sembla que la pauvre femme posait une main sur son épaule et parlait.
--Mon bon ami, ne vous laissez pas aller à votre douleur, ne restez pas là, à souffrir pour moi, vous en viendrez à détester ma mémoire. Allez! Secouez votre chagrin, ayez le courage de vous distraire, cela me fera plaisir!
Monsieur Brossard se leva, prit son chapeau et sortit.
Il n’avait point de projets, il s’en allait, au hasard, seul encore, mais moins triste. Le bruit de ses talons frappant l’asphalte l’accompagnait, l’air vif dissipait les vapeurs de son cœur affadi: il sortait d’un cauchemar.
Il descendit jusqu’aux boulevards, tourna, revint par l’avenue Gabriel. Ses pensées, ses sentiments, ses souvenirs étaient tombés, il ne lui restait qu’une tristesse amortie, une lassitude!
Il rentra d’un pas égal, fit sans y songer les gestes habituels et lorsqu’enfin il s’étendit dans son lit, bien au chaud, bien au large, déjà presque inconscient, il murmura:
--Quelle bonne fatigue!
Le lendemain, Monsieur Brossard s’éveilla tard. Ses sensations étaient confuses; puis, le voile se déchira, un flot de souvenirs l’envahit. D’un geste, il rejeta ses couvertures, sauta hors du lit, se libéra.
Les êtres les plus sincères placés brutalement en face de la douleur éprouvent parfois cet effroi qui les fait reculer. Il semble qu’intérieurement ils se disent: je souffrirai plus tard! Et ils s’étourdissent dans l’accomplissement de besognes indifférentes: ils oublient!
Monsieur Brossard fit sa toilette, déjeuna, parcourut les journaux, et ce ne fut qu’en ouvrant son courrier, en lisant les lettres de condoléances dans lesquelles ses amis le plaignaient, qu’il se sentit malheureux. Il les lut, les relut, s’apitoya puis, craignant de s’attrister, les jeta pêle-mêle dans un tiroir, où elles devinrent aussitôt des lettres banales, impersonnelles, pareilles à toutes les lettres auxquelles tôt ou tard il faudra répondre et dont la pensée nous importune.
Momentanément délivré de ce souci, Monsieur Brossard se dirigea vers la chambre de sa femme, ainsi qu’il le faisait chaque jour depuis tant d’années. Tout y était en ordre; rien ne rappelait le drame qui venait de s’y jouer; un rayon de soleil égayait la poudreuse en bois de rose et faisait scintiller les couleurs des tapis. Monsieur Brossard éprouva une émotion fugitive, presque un regret. Alors, détournant la tête, il passa dans le boudoir de Thérèse; c’était la pièce la plus charmante de la maison; pourtant il y venait rarement, soit qu’elle ne fût pas arrangée à son goût, soit qu’il déplorât qu’elle ne fût pas sienne, ou, peut-être, tout simplement parce que Mme Brossard exigeait que l’on n’y fumât point. Presque sans y songer et cependant par bravade, il alluma une cigarette, et il regarda autour de lui; des yeux il supprimait les meubles, changeait les tentures, choisissait l’emplacement de nouvelles bibliothèques. Un livre traînait sur une table, il le prit, le feuilleta: C’était l’_Imitation_, que Thérèse lisait sans cesse; la reliure était médiocre, l’édition vulgaire, il jeta dédaigneusement le volume sur un fauteuil, et murmura:
--C’est ici que je logerai mon Enfer!
Puis, d’un geste rapide, il rafla les photographies qui traînaient çà et là, et dont la vue, souvent, l’avait agacé. Il y en avait de tous genres. Vieux portraits de famille, visages d’amies oubliées, petits groupes effacés et jaunis; il en fit un tas, et les lança dans le tiroir d’une commode qu’il referma d’un coup de pied. Il dérangea encore quelques bibelots, groupa les plus laids sur le coin du piano, se dit:
--Je les donnerai à ses amies en souvenir d’elle.
Alors, n’ayant plus rien qui le retînt, il traversa la chambre de Thérèse, ferma la porte, revint à son bureau.
_Éléonore ou l’Heureuse Personne_, le dernier ouvrage qu’il eût rapporté de chez M. Botte, était là, bien en vue, à côté d’un paquet de faire-part que l’on n’avait pas utilisé. Il prit le tout, s’approcha de la cheminée, glissa les billets bordés de noir sous les bûches, et, tandis qu’une flamme claire montait dans l’âtre, il s’assit, enveloppa ses jambes dans les pans de sa robe de chambre, et, doucement, se mit à lire.
Midi sonnait; tout était calme dans la maison; aucun bruit étranger ne troublait le silence, pas une voix, pas un souffle! La vie, un instant déchirée, reprenait son cours, comme le fleuve après le roc; Thérèse Brossard était morte, à jamais.
III
Il est doux parfois de songer auprès de la femme que l’on aime ou qui, par quelque lien, vous tient en servitude, aux mille choses légères que l’on fera lorsqu’elle sera morte. Monsieur Brossard s’était souvent bercé de ces rêveries. Il n’imaginait pas alors que la perte de Thérèse pût l’affliger et, sur le bord de sa tombe, il avait secoué la poussière de ses sandales.
Pourtant, après trois mois de deuil, il y pensait encore, et les sentiments qu’il éprouvait l’emplissaient d’étonnement: il ne regrettait pas sa personne, il regrettait sa présence; il semblait que pour lui, le malheur ne fût point qu’elle eût cessé de vivre, mais qu’elle l’eût laissé seul.
Au reste, ses amis entretenaient son souvenir. Ils parlaient d’elle, lui prêtaient des qualités et, sans le vouloir, lui construisaient peu à peu une personnalité nouvelle qui, dans l’esprit de chacun, se substituait à l’ancienne. Monsieur Brossard se laissait entraîner; il joignait ses éloges à ceux des étrangers et, délivré des soucis que, malade, sa femme lui causait, il se sentait porté à l’indulgence.
De quoi, d’ailleurs, se fût-il plaint? S’il songeait à elle et que, soudain, il eût envie de n’y plus songer, il ne se gênait pas. Il ne redoutait même plus le regard qui le suivait, autrefois, lorsque, fatigué d’elle, il quittait trop rapidement sa chambre.
Les morts que l’on n’a pas aimés sont d’agréables compagnons, conciliants, débonnaires, ne se froissant jamais, et n’élevant pas la voix. Quelques fleurs, une mélancolie décente sont les seules politesses qu’ils exigent, ils nous donnent en échange la sensation profonde de notre plénitude et ils nous font apprécier la joie de vivre, la chaleur du soleil, le parfum des fleurs et la jeunesse éclatante des femmes.
Par les vertus dont nous les parons et qu’ils ne sont plus en mesure de démentir, nous nous rehaussons nous-même; nos petitesses disparaissent dans l’éblouissement de leur mémoire et, derrière le masque d’une douleur exemplaire, nous agissons à notre guise.
Ainsi faisait Monsieur Brossard; Thérèse était morte, il continuait à vivre.
Chez M. Botte, son relieur, qu’il visitait souvent, il se sentait particulièrement à l’aise; M. Botte ne lui parlait jamais de Thérèse! Il ne l’avait point connue! Il ne s’en souciait pas! Cette réserve plut d’abord à Monsieur Brossard, puis elle lui pesa. Il se prit à soupirer, et, parfois, tout en maniant une belle peau fauve, souple et dorée comme une chevelure de bacchante, il s’échappait jusqu’à dire:
--Ma pauvre femme eût bien aimé cela.
Et, si M. Botte levait le nez d’un air étonné, il ajoutait:
--C’était une artiste!
Mais, dans le même temps, son démon intérieur corrigeait sa pensée.
--Si tu avais eu la folie de consulter ta femme, soufflait-il, son souvenir serait mêlé à tous tes souvenirs et ton plaisir serait empoisonné.
Monsieur Brossard l’écoutait avec complaisance, puis, oubliant Thérèse, il composait d’adorables reliures qu’il marchandait avec moins d’âpreté que jadis. Une fois même, au moment de se retirer, il serra la main de l’artisan.
Celui-ci n’en fut point choqué: il voyait tant de monde! Il murmura seulement:
--Ce pauvre Monsieur Brossard! On ne sait s’il est triste ou s’il a peine à contenir sa joie.
Et M. Botte regarda, non sans amertume, le visage sévère de Mme Botte, son épouse, qui, pour l’instant, tricotait dans un coin, mais qui chaque jour lui reprochait d’être relieur dans un vilain quartier alors qu’avec un peu d’audace il eût pu s’établir boulanger, fleuriste ou libraire et gagner davantage.
Pourtant, elle était fière de lui. Elle était fière, mais elle se portait bien et M. Botte songea qu’elle ne mourrait jamais!
Ainsi, sur son passage, Monsieur Brossard faisait naître tantôt l’envie et tantôt la pitié. Il ne s’en doutait pas; il allait dans la vie, impassible et glorieux.
Le temps passait; des amis de Monsieur Brossard, soucieux de l’arracher à l’austérité de son deuil, le convièrent à des repas intimes; il accepta, puis, à son tour, il rouvrit sa maison.
Il parlait avec autorité. Sur toutes choses, il possédait des certitudes et il les exprimait. On le supposait triste et l’on n’osait le contredire; il en tirait avantage et seul le Docteur Reymond, convive assidu, échappait à son empire: il l’observait. C’était là son plaisir, car il buvait à peine et les pesantes dissertations de ses voisins ne le captivaient point. A mesure que le repas s’avançait, il voyait se troubler le regard de Monsieur Brossard et son visage se colorer. Un imperceptible sourire glissait alors sur ses lèvres fines. Le Docteur Reymond était une mauvaise âme! Une âme pleine d’ironie, de clairvoyance, impitoyable, mais c’était le plus vieil ami de Monsieur Brossard, il appréciait les belles éditions et Bathilde éprouvait pour lui une mystérieuse sympathie. On l’invitait!
Le souvenir de Thérèse, dans tout cela, passait un peu inaperçu.
Un soir, pourtant, qu’il était seul et désœuvré, Monsieur Brossard entra dans la chambre de la morte. Tout y était en ordre, les objets n’avaient point changé de place; sur la cheminée, le pot de Saxe ébréché était toujours ébréché; le portrait de Monsieur Brossard avait l’air d’une relique. Cela lui fut désagréable. Il songea que peut-être un jour, lui aussi serait mort et, pour chasser cette pensée absurde, il donna de la lumière.
Il demeura quelques instants immobile, puis, du bout du doigt, il souleva le couvercle de la poudreuse. Il n’y avait là que des bibelots de femme, inutiles. Il prit une lime, frotta légèrement ses ongles et, soudain, rejeta l’instrument. L’endroit décidément ne le retenait point.
Comme il se retirait, son regard tomba sur le secrétaire de Thérèse; il hésita, s’arrêta, l’ouvrit!
Sur la tablette rabattue, quelques papiers tombèrent; le meuble était bourré de cahiers, de calepins et de feuilles réunies par des faveurs, comme des manuscrits.
Monsieur Brossard en prit une, au hasard et reconnut l’écriture de la morte; alors, il tira des liasses, feuilleta les cahiers et sur toutes les pages il retrouva la même écriture fine et pointue.
--Pardieu! s’écria-t-il étonné. Elle écrivait!
Et pour la première fois, peut-être, de son existence, il fut tenté de sourire.
Il saisit un paquet de feuilles volantes, le déplia. Il y était question de Dieu, de l’âme et de la charité: «Seigneur, vous nous avez envoyé le devoir et je vous remercie, mais nous l’accomplissons sans connaître les conséquences de nos actes...»
Il tourna plusieurs pages: «Je me perds en vous Seigneur et je m’anéantis, ma prière est un don de ma personne...»
Il passait les longues dissertations sur la bonté, les ennuis domestiques et la grâce suffisante, les «Recueillements» et les «Méditations». Il passait, mais il retenait quelque chose du style, et, à mi-voix, il murmurait:
--Dieu, que vous inspirez donc des choses ennuyeuses à ceux qui ne savent pas écrire!
Il reposait à mesure les papiers dans le meuble, et il allait tout abandonner lorsqu’une grande feuille dépliée arrêta son regard: «Promesse!» Au-dessous de ce mot en lettres flamboyantes, Thérèse avait écrit:
«Dieu m’a donné la douleur, et la douleur m’a purifiée! Dieu me donnera la mort et la mort me délivrera! Je veux remercier Dieu de tous ses biens passés et futurs et je fais ici la promesse solennelle de porter à Lourdes le témoignage de ma reconnaissance...»
--Quelle sainte femme! soupira Monsieur Brossard.
Il poursuivit:
«Si la mort m’empêche d’accomplir ce serment, mon bien cher époux l’accomplira pour moi. Je le lui demande et je vous le promets, Seigneur! Il le fera en souvenir de nos premières années et aussi pour que je lui pardonne les mauvaises pensées que plus récemment sa présence faisait naître en moi et qui ternissaient ma sainteté!»
Monsieur Brossard éprouva un peu d’humeur:
--De quoi se mêle-t-elle? grommela-t-il.
Et, refermant le secrétaire, il ajouta:
--Je classerai tout cela plus tard.
En vérité, il ne s’en souciait guère; pas un instant, il ne pensa sérieusement à le faire. Mais, à dater de ce jour, il répondit à ceux qui lui parlaient de sa femme:
--C’était une sainte! J’ai trouvé dans ses papiers des pensées qu’elle notait au jour le jour; il y a là des choses admirables!
Il répétait plusieurs fois: admirables! Et il se rengorgeait!
--Comment! disaient les vieilles cousines de la morte, Thérèse écrivait?
--Des choses saintes, ma cousine! Des choses saintes!
--Cela ne m’étonne qu’à demi, disait l’une, cette pauvre Thérèse était toujours entre le ciel et la terre!
L’autre, moins bienveillante, précisait:
--Oui, elle était souvent dans la lune, je suis sûre que ses domestiques la volaient!
--Que voulez-vous? répliquait Monsieur Brossard, la pauvre femme vivait en Dieu.
Il en parlait à tout propos.
Un soir, à dîner, le Docteur Reymond que ce sujet n’amusait plus, demanda:
--Pourquoi ne les publiez-vous pas, ces chefs-d’œuvre?
Et Monsieur Brossard qui n’y avait jamais pensé, répondit: