L'ensorcelée

Part 8

Chapter 83,418 wordsPublic domain

C'est une idée du temps présent, où le pouvoir domestique a été dégradé comme tous les autres pouvoirs, de croire qu'en se retirant de la vie commune, on sauvegarde un respect qui n'existe plus. Il ne faut pas s'abuser: quand on s'abrite avec tant de soin contre le contact de ses inférieurs, on ne préserve guère que ses propres délicatesses, et qui dit délicatesse, dit toujours un peu de faiblesse par quelque côté. Certainement si les mœurs étaient fortes comme elles l'étaient autrefois, l'homme ne croirait pas que s'isoler de ses serviteurs fût un moyen de se faire respecter ou redouter davantage. Le respect est bien plus personnel qu'on ne pense. Nous sommes tous plus ou moins soldats ou chefs dans la vie; eh bien! avons-nous jamais vu que les soldats en campagne fussent moins soumis à leurs chefs, parce qu'ils vivent plus étroitement avec eux? Jeanne le Hardouey et son mari avaient donc conservé l'antique coutume féodale de vivre au milieu de leurs serviteurs, coutume qui n'est plus gardée aujourd'hui (si elle l'est encore) que par quelques fermiers représentant les anciennes mœurs du pays. Jeanne-Madelaine de Feuardent, élevée à la campagne, la fille de Louisine-à-la-hache, n'avait aucune des fausses fiertés ou des pusillanimes répugnances qui caractérisent les femmes des villes. Pendant que la vieille Gotton préparait le souper, elle dressa elle-même le couvert. Elle dépliait une de ces belles nappes ouvrées, éblouissantes de blancheur et qui sentent le thym sur lequel on les a étendues, quand maître le Hardouey entra, suivi du curé de Blanchelande, qu'il avait rencontré, dit-il, au bas de l'avenue qui menait au Clos.

--Jeanne, fit-il, v'là monsieur le curé que j'ai rencontré dans ma tournée d'après les vêpres, et que j'ai engagé, comme c'est dimanche, à venir souper avec nous.

Jeanne accueillit le curé comme elle avait accoutumé de le faire. Elle le voyait souvent, et souvent elle lui avait donné de l'argent ou du blé pour les pauvres de la paroisse; car, religieuse d'éducation et royale de cœur, Jeanne était aumônière, comme disaient les mendiants du pays, qui ôtaient leur bonnet de laine grise, quand ils parlaient d'elle.

Cette libéralité, qui s'exerçait parfois à l'insu de maître le Hardouey, était une raison pour que le curé vînt fréquemment au Clos. Il n'y était guère attiré par le maître du logis, qui avait acheté des biens d'Église, et dont la réputation était, pour cette raison, loin d'être bonne.

Le Temps, qui jette sur toutes choses, grain à grain, une impalpable poussière, laquelle, sans l'histoire, finirait par couvrir les événements les plus hauts, le Temps a déjà répandu son sable niveleur sur bien des circonstances d'une époque si peu éloignée, et nous n'avons plus la note juste que donnaient les sentiments d'alors. Un acquéreur des biens d'Église inspirait à peu près l'horreur qu'inspire le voleur sacrilége, et il n'y a guère que la raison immortelle de l'homme d'État qui comprenne bien aujourd'hui ce qu'avait de grand et de sacré une opinion qui paraît excessive aux esprits lâches et perdus de la génération actuelle. Au sortir de ces guerres civiles, le curé de Blanchelande avait besoin de se rappeler son ministère de paix et de miséricorde, pour ne pas regarder Thomas le Hardouey comme un ennemi. Aussi n'était-ce qu'en considération de Jeanne qu'il acceptait les politesses du riche propriétaire, son paroissien. Ce dernier les faisait, du reste, un peu par déférence pour sa femme, et aussi par cet esprit de faste grossier et d'hospitalité bruyante, l'attribut de tous les parvenus. Le curé, d'un autre côté, avait en lui tout ce qui fait pardonner d'être prêtre aux esprits irréligieux, bornés et sensuels, comme était le Hardouey et comme il en est tant sorti du giron du dix-huitième siècle. L'abbé Caillemer était ce qu'on appelle un homme à pleine main, de joviale humeur, rond d'esprit comme de ventre, ayant de la foi et des mœurs, malgré son amour pour le cidre en bouteille, le _gloria_ et le pousse-café, trois petits écueils contre lesquels, hélas! vient échouer quelquefois la mâle sévérité d'un clergé né pauvre, et dont la jeunesse n'a pas connu les premières jouissances de la vie. L'abbé Caillemer ajoutait à toutes ces qualités vulgaires de n'avoir point, dans son être extérieur, ce caractère de dignité sacerdotale que la basse classe des esprits ne peut souffrir, parce qu'il lui impose, et qu'elle est obligée de le respecter.

--Quand j'ai rencontré monsieur le curé, fit le fermier en s'asseyant à sa table, étincelante de pots d'étain, et en s'adressant à sa femme, il n'était pas seul, il avait avec lui un confrère. Et si ce n'était pas un confrère, et que je ne craignisse pas de manquer de respect à monsieur le curé, je dirais qu'il a plutôt l'air d'un diable que d'un prêtre. Je l'ai invité aussi à notre repas, quoique, par ma foi, Jeannine, vous eussiez bien pu, toute hardie que vous êtes, en avoir peur.

Jeanne sourit, mais la pommette de sa joue brûlait.

--Je sais, dit-elle; je l'ai vu aux vêpres et au salut.

--C'est l'abbé de la Croix-Jugan, ma chère madame, fit le curé, en nouant sa serviette sous son menton pour ne pas gâter, en mangeant, sa belle soutane des dimanches, et vous avez tort de prendre pour de la fierté, je vous l'ai déjà dit, maître le Hardouey, le refus qu'il a fait de souper avec nous ce soir, car je sais, de source certaine, qu'il est invité, depuis huit jours, chez M^{me} la comtesse de Montsurvent.

--Humph! fit le Hardouey d'un ton défiant et incrédule, ne dites pas que celui-là n'est pas fier, monsieur le curé. Je ne suis pas déniché d'hier matin, et me connais encore à l'air des hommes... Mais Dieu de Dieu! où donc a-t-il pris ses effroyables blessures qui lui ont retourné le visage comme un soc de la charrue retourne un champ?

--Ah! sainte mère de Dieu! fit le curé, qui avalait _ore profundo_ une large cuillerée de soupe aux choux, c'est une assez tragique histoire!

Et, commère comme il était, il entama l'histoire de l'abbé de la Croix-Jugan.

--C'était, apprit-il à ses hôtes, le quatrième fils du marquis de la Croix-Jugan, l'un des plus anciens noms du Cotentin avec les Toustain, les Hautemer et les Hauteville. Selon la coutume de la noblesse de France, l'aîné de la Croix-Jugan avait succédé aux biens considérables de son père, et, plus tard, avait émigré. Le cadet, entré dans la Maison du Roi, était, au commencement de la Révolution, lieutenant aux gardes du Corps, et avait été, au 10 août, massacré en défendant la porte de Marie-Antoinette. Le troisième, sur le berceau duquel on avait mis le ruban de l'ordre de Malte, était allé, vers quinze ans, rejoindre son oncle le commandeur, et commencer ce qu'on appelait les caravanes. Enfin, le dernier de tous, celui dont il était question, obligé d'être prêtre pour obéir à la loi des familles nobles de ce temps, et destiné à devenir, bien jeune encore, évêque de Coutances et abbé de l'abbaye de Blanchelande, n'était encore que simple moine quand la Révolution éclata.

--Et une bonne abbaye que Blanchelande! fit maître le Hardouey, et qui valait gros à l'abbé! C'était là une maison de bénédiction pour ceux qui l'habitaient. On n'y riait pas que du bout des dents, comme saint Médard, et on n'y chantait pas que du plain-chant, comme dans votre église, monsieur le curé. On y passait le temps joyeusement à l'époque où le Talaru menait le diocèse comme un ivrogne mène sa jument, et jarnigoi! ce n'est pas menterie, monsieur le curé, car j'ai vu, moi, cet évêque d'ancien régime et tous les moines de l'abbaye!..

--Allons, allons, maître Thomas, dit le curé en interrompant amicalement les souvenirs peu respectueux de son paroissien, je ne veux pas savoir ce que vous prétendez avoir vu, et, d'ailleurs, vous êtes un petit brin mauvaise langue et peut-être mauvaise vue et mauvaise mémoire par-dessus le marché. Je sais qu'il y a eu bien des abus et bien du péché, même dans l'Église, et que notre seigneur de Talaru, qui avait été officier de cavalerie, n'avait pas assez oublié l'esprit de son premier état. Mais à tout péché miséricorde, d'autant qu'il est mort comme un saint dans les tristesses de l'émigration! Dieu lui a fait la grâce d'expier, par sa mort, le scandale qu'il avait causé pendant sa vie.

--Je ne dis pas que non... mais enfin... suffit! dit le Hardouey, qui voyait l'œil de Jeanne devenir d'un bleu plus sombre en le regardant. Toujours est-il que ce n'est pas en chantant matines ou vêpres qu'il s'est ainsi marqué le visage, votre abbé de la Croix-Jugan!

--Je crois bien! repartit le curé en joignant les mains sur son rabat avec componction. Ah! mes chers amis, que nous sommes de fragiles créatures! poursuivit-il avec la dolente onction qu'il avait quand il faisait son prône; mais aussi cette Révolution, fille de Satan, avait renversé toutes les têtes, et elle doit porter le poids de bien des iniquités. L'abbé de la Croix-Jugan qui s'appelait, à Blanchelande, le frère Ranulphe, aurait-il jamais quitté son monastère sans la persécution de l'Église? Au lieu d'émigrer, comme nous autres, qui disions la messe à Jersey ou à Guernesey, il oublia que l'Église avait horreur du sang, et il s'alla battre avec les seigneurs et les gentilshommes dans la Vendée et dans le Maine, et, plus tard, dans ce côté du bas pays.

--Oh! oh! il aurait donc chouanné, monsieur l'abbé? dit maître Thomas le Hardouey avec une expression d'ironie qui montrait combien il était dominé par les passions du temps, à moitié apaisées, mais toujours brûlantes; car c'était un compagnon assez madré pour ne point se risquer aux imprudences et pour tourner sept fois sa langue dans sa bouche avant de lâcher le moindre mot compromettant.

--Oui, il a chouanné, reprit gravement le curé de Caillemer, ce qui ne convenait guère à un homme de son état, à un lévite, à un prêtre. C'est la vérité. Mais, sainte Vierge! c'est la vérité aussi que le bon Dieu l'en a puni et lui a écrit, en lettres assez profondes, un terrible châtiment sur le visage.

Du reste, les circonstances ont tellement dépassé les limites de la prudence humaine, et la cause pour laquelle l'abbé de la Croix-Jugan se battait était si sacrée, puisque c'était celle de notre sainte religion, qu'on n'aurait encore rien à dire s'il n'avait que chouanné, mais...

--Eh! mais?... fit le Hardouey, l'œil pétillant d'une curiosité haineuse, en tenant son verre à la hauteur de sa bouche, mais ne buvant pas.

--Mais... reprit le curé en baissant la voix, comme s'il avait un douloureux aveu à faire.

Jeanne eut une espèce de frisson qui courut dans les racines de ses cheveux, relevés droit sous la dentelle de sa coiffe, et qui découvraient les sept pointes de son front impérieux.

--Il y a pis, continua le curé, que de répandre le sang des ennemis du Seigneur et de son Église, quoique ce ne soit pas à un prêtre à le faire et que les Saints Canons le défendent. Et, si je dis ceci, mes chers paroissiens, ce n'est pas que j'oublie le précepte de la charité, mais c'est bon, parfois, pour l'exemple, de proclamer la vérité. D'ailleurs, si l'abbé de la Croix-Jugan a été un grand coupable, il est maintenant un grand pénitent. Entraîné sans doute par les passions de cette vie de soldat qu'il a menée, il s'est, un instant, perdu dans les voies humaines. Après le combat de la Fosse, il crut la cause de son parti désespérée, et, oubliant tout à fait qu'il était un chrétien et un prêtre, il osa, de ses mains consacrées, accomplir sur sa personne l'exécrable crime du suicide, qui termina la vie de l'infâme Judas.

--Comment! c'est lui qui s'est ainsi labouré la face?... dit le Hardouey.

--C'est lui, répondit le curé, mais ce n'est pas lui tout seul.

Et il raconta la scène qui avait eu lieu chez Marie Hecquet, comment cette brave femme avait sauvé le suicidé et l'avait arraché à la mort. Jeanne écoutait ce récit avec une horreur passionnée, visible seulement à l'entr'ouvrement de sa belle bouche et à la contraction de ses sourcils. Elle ne jeta point de ces interjections par lesquelles les âmes faibles se soulagent. Elle demeura silencieuse, et la rêverie qui l'avait saisie à vêpres recommença.

VII

Le repas fut long, comme tout repas normand. Le curé Caillemer parla encore quelque temps de l'abbé de la Croix-Jugan. Il venait, disait-il, habiter Blanchelande, à côté des ruines de son abbaye, et racheter, par une vie exemplaire, le crime de son suicide et de sa vie de partisan. Il avait choisi Blanchelande par la raison qu'il faut que le mal soit expié là où il a causé le plus de scandale. A ces raisons chrétiennes, il s'en mêlait peut-être une autre moins élevée, que le bon curé ne savait pas. L'abbé, homme de parti d'une grande importance, chef de Chouans, devait, à cette époque, où la guerre venait de finir, mais où la pacification n'était pas encore à l'épreuve du premier espoir qui pouvait renaître, se trouver placé sous la surveillance d'une administration inquiète. A Blanchelande, à Lessay, pays perdu, il était moins exposé à cette vigilance, nécessairement tracassière, que tous les gouvernements menacés exercent, sans qu'on puisse justement la leur reprocher. Bientôt on laissa là l'ancien moine, dont le nom et les aventures avaient rendu tout à coup la conversation si sérieuse, Le curé et maître le Hardouey passèrent à d'autres sujets de causerie et s'égayèrent vers la fin du repas. Une bûche énorme brûlait dans la vaste cheminée, sous le manteau de laquelle la table était placée, et cette bûche, qui se dissolvait peu à peu en charbons flambants, entourait nos trois convives d'une chaude atmosphère et joignait son influence à cette excitation qui vient de tout repas fait en commun, surtout quand il est arrosé d'un cidre en bouteille ambré, pétillant et mousseux, que le curé appelait en riant «un aimable casse-tête du bon Dieu.»

--Pas vrai, monsieur le curé, qu'il n'est pas mauvais? disait maître Thomas avec le double sentiment de l'homme qui possède et de l'homme qui a créé; c'est un caramel pour la couleur et pour le goût. J'ai moi-même goûté à chaque pomme dont il a été fait.

--Sainte Vierge! répondait le curé, les mains jointes sur son rabat, sa pose favorite, et avec une humide jubilation sur les lèvres et dans le regard, ce devait être du pareil cidre que buvait le fameux prieur de Regneville avec M. de Matignon quand le tonnerre tomba sur le prieuré et leur mit le ciel du lit sur la tête, comme un dais dont ils eussent été les bâtons, sans qu'ils en sentissent la moindre chose et prissent seulement la peine de se déranger.

C'était une anecdote du pays. Le prieur de Regneville était un de ces prêtres grands viveurs, une de ces granges à dîme, comme on dit encore en Normandie, dont le physique colossal justifiait bien un pareil nom.

Il avait été fort célèbre dans le Cotentin, pays de grands mangeurs et de buveurs intrépides, et il était devenu, sur la fin de sa vie, d'un embonpoint si considérable, qu'il avait été obligé de faire une entaille circulaire à sa table pour y loger la rotonde capacité de son ventre. Le curé de Blanchelande l'avait connu, pendant l'émigration, à Jersey, où il étonnait et émerveillait les Anglais par les prodiges de son estomac, toujours prêt à tout, et le bon abbé Caillemer en avait conservé une telle mémoire, qu'il n'achevait jamais un repas plantureux et gai sans parler du prieur de Regneville. On pouvait même apprécier le degré d'excitation cérébrale du curé par le nombre d'anecdotes qu'il racontait sur le prieur.

Mais la gaieté des deux convives n'atteignait pas Jeanne. Elle vivait à part de ce qu'ils disaient. Elle en était restée à l'abbé de la Croix-Jugan. Ce prêtre-soldat, ce chef de Chouans, ce suicidé échappé de la mort volontaire et à la fureur des Bleus, la frappait maintenant par le côté moral de la physionomie, comme, à l'église, il l'avait frappée par le côté extérieur. C'était un genre de sentiment qu'elle éprouvait, analogue à sa première sensation. L'horreur y était toujours, mais, chez cette femme d'action et de race, qui ne s'était jamais consolée d'avoir humilié la sienne dans une mésalliance, l'admiration pour ce moine décloîtré par la guerre civile, qui ne s'était souvenu que d'une chose, au prix du salut de son âme, c'est qu'il était gentilhomme, oui, l'admiration l'emportait alors sur l'horreur et la changeait en une enthousiaste et noble pitié. Pendant que son mari et le curé buvaient, elle se tenait, grave et sans boire, soutenant son coude droit dans sa main gauche, et jouant pensivement avec sa _jeannette_, la croix surmontée d'un gros cœur d'or qu'elle portait attachée à son cou par un ruban de velours noir. Placée en face de l'âtre embrasé, entre les deux soupeurs, le feu du foyer incendiait sa joue pâle d'ordinaire, et aussi le feu de sa pensée! Son œil distrait ne quittait pas le canon d'un fusil de chasse qui luisait doucement au-dessus du manteau de la cheminée, là où, d'ordinaire, les paysans mettent leurs armes.

Le lendemain de ce souper, qui se prolongea un peu dans la nuit, Jeanne le Hardouey se leva de bonne heure et s'occupa des détails de sa maison avec une activité supérieure à celle qu'elle déployait d'ordinaire. Son ton de commandement fut plus bref, presque dur, et ses mouvements plus rapides. Chez les êtres très-actifs, la fébrilité de certaines pensées se révèle par une intensité de la vie habituelle, par une espèce de transport muet de la voix, du regard et du geste, qui sera peut-être du délire bien caractérisé le lendemain. La nuit, en passant sur la joue de Jeanne, n'y avait point éteint la flamme que les troubles de son âme avaient allumée presque sous ses yeux. On aurait pu même remarquer que plus la journée s'avança, plus se fonça cette trace enflammée. Après le repas de midi, et quand Thomas le Hardouey fut aux champs, Jeanne jeta sur ses épaules sa pelisse bleue et quitta le Clos. Cependant elle ne se cachait point de son mari. Elle ne profitait pas, comme bien des femmes, du moment où il avait le dos tourné pour faire une démarche sur laquelle il aurait pu lui adresser une question. Maître le Hardouey avait un grand respect pour sa femme. Jamais il ne lui demanda compte de ses actions. Dix ans de raison et de ménage consacraient, pour Jeanne, une indépendance que les femmes ne connaissent pas à un pareil degré dans les villes, où chaque pas qu'elles font est un danger et quelquefois une perfidie.

Elle s'en alla visiter une de ses anciennes connaissances, la Clotte, comme on disait dans le pays. C'est une abréviation populaire du nom de Clotilde. Connue surtout sous cette dénomination à Blanchelande, Clotilde Mauduit était une vieille fille paralytique, qui ne sortait plus de sa maison depuis plusieurs années, et dont la jeunesse avait, comme celle de plusieurs de ses contemporaines, belles et passionnées, jeté un scandaleux éclat. Orgueilleuse de sa beauté, elle avait été une fille sage jusqu'à vingt-sept ans. Sa froideur naturelle l'avait préservée. Mais, à vingt-sept ans, cet orgueil fou, courroucé d'attendre, la rage d'une curiosité qui perdit Ève, le regret, plus affreux qu'un remords, qui commençait pour elle, d'avoir perdu sa jeunesse, la firent succomber. Ses passions violentes, mais toutes de tête, ne descendirent jamais plus bas que ses yeux. Tout le pays l'avait courtisée sans succès, quand elle tomba volontairement sur la dernière flatterie d'un monceau d'hommages, entassés vainement à ses pieds superbes depuis dix ans. C'était le temps où Sang-d'Aiglon de Haut-Mesnil faisait de son château le repaire d'une noblesse qui se corrompait dans le sang des femmes, quand elle ne se ravivait pas dans le sang des ennemis. Clotilde Mauduit, après sa chute, fut une des reines villageoises des fêtes criminelles qu'on y célébrait. Seulement, ce n'était pas aux reins que cette bacchante portait sa peau de tigre, c'était autour du cœur. La nature avait jeté cette fille du peuple dans le moule vaste et glacé des grandes coquettes, non de celles-là qui prennent à la pipée des imaginations imbéciles avec les singeries de l'amour, mais de celles qui ont le calme meurtrier des sphinx et qui exaspèrent les coupables passions qu'elles font naître avec les cruautés du sang-froid. Au château du Haut-Mesnil, les débauchés qui l'y attirèrent avec tant d'autres belles filles des environs l'appelaient Hérodiade. C'est là qu'elle avait connu Louisine-à-la-hache, bien différente d'elle et de toutes les autres femmes qui s'enfonçaient sous les voûtes de ce dévorant château, sous la cambrure rougie de ce four dévorant de la débauche, d'où la beauté, la pudeur, la vertu, la jeunesse, ne ressortaient jamais qu'en cendres!