Part 7
Le brigand, son couteau à la main, vint lui ouvrir pour se jeter sur elle; mais, cruelle jusque dans sa vaillance, elle lui jeta dans les yeux cette soupe bouillante qui l'aveugla et le fit hurler de douleur. Puis, saisissant la hache au pli de son bras, elle l'en frappa dans le front, adroite comme le boucher qui frappe le bœuf entre les cornes et l'abat, le front fendu, d'un seul coup. Elle laissa la hache dans la blessure, et sauta par-dessus le corps du bandit, tombé dans une mare de sang, comme elle eût sauté une touffe d'églantiers au bout d'un buisson. Elle respirait toutes les qualités de son pays dans son action.
Prévoyante autant qu'inspirée, elle ferma la porte au verrou, poussa contre cette porte la grosse table de la cuisine, et, décrochant le fusil de son père au manteau de la cheminée, elle monta _en haut_, sans plus s'inquiéter de ce corps vautré dans son sang et qui râlait son agonie. Une fois montée, elle arma son fusil, ouvrit la fenêtre et attendit.
Deux brigands parurent. Ils allèrent d'abord à cette porte qu'ils trouvèrent fermée, à leur grand étonnement; puis, levant les yeux, ils l'aperçurent.
--Ouvre-nous la porte, fillette! lui crièrent-ils.
Mais la fillette les coucha en joue et les menaça de faire feu s'ils ne se retiraient pas. Eux se moquèrent de cette jeunesse, et comme ils essayaient de forcer la porte, l'un d'eux tomba frappé dans le cœur. L'autre crut venger son complice en envoyant une balle à cette jeune fille, qui rechargeait le fusil de son père. La balle emporta la coiffe de linon de Louisine, qui resta décoiffée, et que les gens du château, en revenant de la messe, trouvèrent à la fenêtre, son fusil armé, les joues aussi ardentes que le ruban de fil rouge qui retenait à sa tête son abondant chignon, blond comme une gerbe d'épis mûrs.
Le brigand s'était sauvé, et, s'il y en avait d'autres dans le voisinage, la fin de la messe s'avançant, ils n'avaient pas osé venir.
C'était depuis cette aventure mémorable que la Louisine avait été traitée au château comme une enfant gâtée, ou comme une sultane favorite. Cette mâle intrépidité dans une fillette, cette enfant à qui il ne fallait peut-être, pour être une héroïne, que l'occasion historique, cette Jeanne Hachette obscure, qui n'avait pas tous les yeux d'une ville sur elle pour lui décharger dans le cœur les chocs électriques du courage, fut l'objet de l'enthousiasme des amis du vicomte de Haut-Mesnil, de ces nobles qui, à travers leurs vices, n'avaient qu'une vertu restée fidèle, la vertu du sang, la bravoure. Remi de Sang-d'Aiglon crut sans doute reconnaître une inspiration de sa race dans le courage de cette enfant, et sentit sa paternité longtemps muette se réveiller par les tressaillements de l'orgueil.
Il fit asseoir Louisine à sa table, et lui donna, malgré sa jeunesse, la haute main et la surveillance du château. Souvent il l'emmena dans ses parties de chasse. Il aimait à la voir abattre un sanglier aussi bien que lui, et monter avec l'adresse hardie d'une Cotentinaise les chevaux les plus jeunes et les plus fringants. A coup sûr, si Louisine avait eu l'âme faible, c'eût été pour elle une mauvaise école que le château de Haut-Mesnil, que ces festins qu'elle présidait au retour des chasses, et dont les convives y amenaient des femmes sans vertu, et se gênaient d'autant moins qu'elle n'était pas une _demoiselle_, une fille de leur rang, et que tout le leur rappelait, même le costume de Louisine-à-la-hache; car elle avait gardé son bavolet et cette fière coiffe de la conquête, abandonnée aux paysannes en Normandie, mais qui n'en est pas moins digne de la tête d'une fille de roi. Heureusement Louisine, qui n'avait plus de mère, était de cette famille d'êtres forts qui s'élèvent seuls, et dont Dieu a sculpté la lèvre de manière à trouver de quoi boire aux mamelles de bronze de la Nécessité.
Elle sut imposer un respect qu'ils ne connaissaient plus aux hommes sans frein dont elle était entourée. Elle inspira même à quelques-uns d'entre eux de ces passions d'âmes inassouvies qui se soulèvent avec les rages du vieux Tibère à Caprée, contre leur propre assouvissement.
On le conçoit. La jeune fille en elle voilait l'amazone de ses timidités rougissantes.
C'était un piquant mélange que cette combinaison d'intrépidité et de suave faiblesse dans cette jeune et innocente meurtrière de deux hommes, que ces quelques gouttes d'un sang fièrement versé, retrouvées sur ses bras, plus frais que la fleur des pêchers! C'était un goût nouveau qu'aurait ce breuvage dans leur verre, à ces blasés de gentilshommes, à ces satrapes usés de jouissances; et plus d'une fois ils voulurent l'y faire couler! Mais Louisine-à-la-hache, on l'a vu, savait se défendre, et elle se défendit si bien que Loup de Feuardent, qui n'avait plus guère qu'un débris de fortune et à qui nulle femme de hobereau bas-normand n'aurait voulu donner sa fille, ayant conçu pour elle une passion irrésistible, mit cette tache dans son blason et l'épousa.
Telle avait été la mère de Jeanne, cette célèbre Louisine-à-la-hache, à qui Jeanne ressemblait, disaient ceux qui l'avaient connue. Louisine était morte bien peu de temps après la naissance de sa fille. Le pied d'un cheval furieux brisa ce cœur qui battait dans une poitrine digne d'allaiter des héros, et broya ce beau sein dont jamais nulle passion mauvaise n'avait altéré le lait pur. Louisine avait transmis à sa fille la force d'âme qui respirait en elle comme un souffle de divinité; mais, pour le malheur de Jeanne-Madelaine, il s'y mêlait le sang des Feuardent, d'une race vieillie, ardente autrefois comme son nom, et ce sang devait produire en elle quelque inextinguible incendie, pour peu qu'il fût agité par cette vieille sorcière de Destinée qui remue si souvent nos passions dans nos veines endormies, avec un tison enflammé! Hélas! quand Jeanne avait épousé Thomas le Hardouey, elle avait senti un soulèvement de ce sang qui arrosait dans son cœur les rêves que toute jeune fille y porte, et qui rendait les siens plus brûlants et plus impérieux.
Mais elle mit par-dessus cet orage la volonté courageuse qu'elle tenait de sa mère, et l'idée que ce sang, après tout, confondu avec celui d'une fille du peuple, n'avait pas tant le droit de gronder! Plus tard, la vie active, cette laborieuse et saine existence des cultivateurs, qu'elle avait épousée avec son mari, le ménage, l'intérêt domestique, l'éloignement de la classe à laquelle elle appartenait par son père, pesèrent et agirent sur elle avec tant d'empire, qu'elle ne semblait plus que ce qu'elle devait être, c'est-à-dire une femme qui avait pris son parti avec le sort et qui portait au doigt son _alliance_ de mariage, comme le premier anneau de cette chaîne, formée de devoirs, que, parmi nous autres chrétiens, on appelle la résignation.
Elle avait été belle comme le jour à dix-huit ans, moins belle cependant que sa mère; mais cette beauté, qui passe plus vite dans les femmes de la campagne que dans les femmes du monde, parce qu'elles ne font rien pour la retenir, elle ne l'avait plus.
Je veux parler de cette chair lumineuse de roses fondues et devenues fruit sur des joues virginales, de cette perle de fraîcheur des filles normandes, près de laquelle la plus rare nacre des huîtres de leurs rochers semble manquer de transparence et d'humidité. A cette époque, les soins de la vie active, les soucis de la vie domptée, avaient dû éteindre au visage de Jeanne cette nuance des larmes de l'Aurore sous une teinte plus humaine, plus digne de la terre dont nous sommes sortis et où bientôt nous devons rentrer: la teinte mélancolique de l'orange, pâle et meurtrie. Grands et réguliers, les traits de _Maîtresse_ le Hardouey avaient conservé la noblesse qu'elle avait perdue, elle, par son mariage. Seulement ils étaient un peu hâlés par le grand air, et parsemés de ces grains d'orge savoureux et âpres, qui vont bien du reste au visage d'une paysanne. La centenaire comtesse Jacqueline de Montsurvent, qui l'avait connue, et dont le nom reviendra plus d'une fois dans ces Chroniques de l'Ouest, m'a raconté que c'était surtout aux yeux de Jeanne-Madelaine qu'on reconnaissait la Feuardent. Partout ailleurs, on pouvait confondre la femme de Thomas le Hardouey avec les paysannes des environs, avec toutes ces magnifiques mères de conscrits, qui avaient donné ses plus beaux régiments à l'Empire; mais aux yeux, non! il n'était plus permis de s'y tromper. Jeanne avait les regards de faucon de sa race paternelle, ces larges prunelles d'un opulent bleu d'indigo foncé comme les quintefeuilles veloutées de la pensée, et qui étaient aussi caractéristiques des Feuardent que les émaux de leur blason. Il n'y a que des femmes ou des artistes pour tenir compte de ces détails. Naturellement, ils avaient échappé à maître Louis Tainnebouy, comme bien d'autres choses d'ailleurs, quand il m'avait raconté l'histoire que j'ai complétée depuis qu'il m'en eut touché la première note, dans cette lande de Lessay où nous nous étions rencontrés. Lui, mon rustique herbager, jugeait un peu les femmes comme il jugeait les génisses de ses troupeaux, comme les pasteurs romains durent juger les Sabines qu'ils enlevèrent dans leurs bras nerveux; il ne voyait guère en elle que les signes de la force et les aptitudes de la santé. Avec sa taille moyenne, mais bien prise, sa hanche et son sein proéminents, comme toutes ses compatriotes dont la destination est de devenir mères, si Jeanne n'était plus alors une femme belle, pour maître Tainnebouy, elle était encore une belle femme. Aussi, quand il m'en parla, et quoiqu'elle fût morte depuis des années, son enthousiasme de bouvier bas-normand s'exalta et atteignit des vibrations superbes, je dois en convenir. «Ah! monsieur, me disait-il en frappant de son pied de frêne les cailloux du chemin, c'était une fière et verte commère! Il fallait la voir revenant du marché de Créance, sur son cheval bai, un cheval entier, violent comme la poudre, toute seule, ma foi! comme un homme; son fouet de cuir noir orné de houppes de soie rouge à la main, avec son justaucorps de drap bleu et sa jupe de cheval ouverte sur le côté et fixée par une ligne de boutons d'argent! Elle brûlait le pavé et faisait feu des quatre pieds, monsieur! Et il n'y avait pas dans tout le Cotentin une femme de si grande mine et qu'on pût citer en comparaison!»
VI
Jeanne le Hardouey, après avoir quitté Nônon Cocouan, se dirigea vers le Clos par le chemin qu'elle suivait souvent. Ai-je besoin de dire maintenant que c'était une de ces femmes dont les impressions se succédaient avec la régularité que leur naturel imprime aux êtres forts? Et cependant le prêtre qu'elle venait de voir, ce tragique Balafré en capuchon, et ce que lui en avait raconté cette _flânière_ de Nônon Cocouan, s'enfonçait en elle avec puissance et l'empêchait de marcher aussi vite qu'elle l'aurait fait dans tout autre moment. Les chemins étaient déserts. Les gens des vêpres s'en étaient allés dans des directions différentes. Malgré ce qu'elle avait dit à Nônon, qu'elle irait vite une fois qu'elle serait seule, elle ne se hâtait pas, car nulle peur ne la dominait. Il ne faisait pas froid, du reste. Le temps était doux, quoique agité. C'était une de ces molles journées du commencement de l'hiver, où le vent souffle du sud, et où les nuées, grises comme le fer et basses à toucher presque avec la main, semblent peser sur nos têtes. Jeanne ne vit rien qui justifiât les appréhensions de la Cocouan.
Elle passa de jour encore au vieux Presbytère. Tout y était solitaire et silencieux. Seulement, sous une des grandes ouvertures de la cour, cintrée comme l'arche d'un pont et fermée autrefois par des portes colossales, maintenant arrachées de leurs énormes gonds, restés rouillés dans les murs, elle aperçut un de ces bergers rôdeurs, la terreur du pays, occupé à faire brouter à quelques maigres chèvres l'herbe rare qui poussait dans les cours vides de cette espèce de manoir.
Elle le reconnut. C'était un berger qui s'était, il y avait peu de temps, présenté chez maître Thomas le Hardouey pour de l'ouvrage, et que maître Thomas avait rudement repoussé, ne voulant pas, disait-il, employer des gens sans aveu. Le Hardouey partageait contre ces gens-là les préjugés de maître Tainnebouy, qui sont, du reste, les préjugés universels de la contrée. Mais, comme il était riche et puissant, il ne cachait pas ses antipathies, et il semblait provoquer les bergers à une lutte ouverte contre lui pour les accabler.
On lui avait plus d'une fois entendu dire, soit au moulin, chez Lendormi, soit à la forge, chez Dussaucey, le maréchal ferrant, qu'à la première mortalité de ses bêtes, au moindre malheur qui arriverait et qu'on pourrait imputer aux bergers, il en nettoierait le pays pour tout jamais. Certainement de telles paroles, que beaucoup de gens trouvaient imprudentes, n'étaient pas ignorées des hommes contre lesquelles elles avaient été proférées, et cela pouvait donner à Jeanne, isolée dans des chemins écartés, l'idée que l'homme chassé par son mari et qu'elle y rencontrait par hasard était fort capable de lui _faire un mauvais parti_; mais si cette idée lui vint à la tête, elle n'en montra rien, et elle fut la première, selon la coutume des campagnes quand on se rencontre, à adresser la parole au berger.
Il était assis sur une de ces grosses pierres comme on en trouve à côté de toutes les portes en Normandie. Il était enveloppé dans sa limousine aux grandes raies rousses et blanches, espèce de manteau qui ressemble à un cotillon de femme qu'on s'agraferait autour du cou. Son immobilité était telle que ses yeux mêmes ne remuaient pas et qu'on l'aurait volontiers pris pour une momie druidique, déterrée de quelque caverne gauloise.
Il était nécessaire que Jeanne, pour gagner dans la direction où elle marchait, passât devant lui, et il dut la voir venir à plus de vingt pas de distance; mais ses yeux verdâtres, qui, comme les yeux de certains poissons, semblaient avoir été faits pour traverser des milieux plus denses que l'élément qui nous entoure, ne témoignaient point par leur expression qu'ils l'eussent seulement aperçue.
--Dis donc, le pâtre! lui cria-t-elle, y a-t-il longtemps que les gens qui sortaient des vêpres sont passés, et crois-tu qu'en traversant la Prairie aux Ajoncs qui coupe le chemin d'ici au Clos, je pourrais encore les rattraper?
Mais il ne répondit pas. Il ne fit pas un geste. Ses yeux restèrent dans la direction qu'ils avaient quand elle s'était trouvée devant lui, et elle se crut obligée de répéter plus haut la question qu'elle lui avait faite, pensant qu'il ne l'avait pas entendue.
--Es-tu sourd, pâtureau? lui dit-elle, impatientée comme une femme qui a l'habitude d'être obéie et pour qui toute parole aux inférieurs était commandement.
--Sourd pour vous, vère! dit enfin le berger, toujours immobile; sourd comme un _mouron_, sourd comme un caillou, sourd comme votre mari et vous avez été sourds pour moi, maîtresse le Hardouey! Pourquoi m'demandez-vous quéque chose? Ne m'avez-vous pas tout refusé l'aut'e jour? Je n'ai rien à vous dire, pas plus que vous n'avez eu rien à me donner. T'nez, ajouta-t-il, en prenant un long fétu à la paille de ses sabots et le brisant, la paille est rompue! Craiyez-vous que les deux bouts que v'là et que je jette, le vent qui souffle puisse les réunir et les renouer?
Il y avait un tremblement de colère dans la voix gutturale de ce pâtre, qui accomplissait, sans le savoir, à des siècles de distance, le vieux rite de guerre des anciens Normands.
--Allons! allons, pas de rancune, berger! répondit Jeanne, en voyant qu'elle était seule avec cet homme irrité qui tenait à la main un bâton de houx, coupé fraîchement dans les haies. Dis-moi ce que je te demande, et quand tu passeras par le Clos et que mon mari sera absent, je te mettrai du pain blanc et un bon morceau de lard dans ton bissac.
--Gardez votre pain et votre lard pour vos chiens! reprit-il. Ce n'est pas avec de la viande ou du pain qu'on apaise la colère d'un homme. Non, non! l'homme qui dépendrait de son ventre au point de manger l'oubli des injures avec le pain qu'on lui jetterait, n'aurait qu'un gésier à la place de cœur. J'compterons pus tard, maîtresse le Hardouey!
--Prends garde aux menaces, pâtureau! fit-elle, plus menaçante que lui et entraînée par son caractère décidé.
--Ah! je sais bien, dit le berger, avec un regard profond et une bouche amère, que vous êtes haute comme le temps, maîtresse le Hardouey! Mais vous n'êtes pas ici sous les poutres de votre cuisine. Vous êtes au vieux Presbytère, dans un mauvais carrefour où âme qui vive ne passera plus maintenant que demain matin. Qu'est-ce donc qui m'empêcherait, si je voulais? ajouta-t-il lentement en grinçant un sourire féroce qui fit briller son œil vitreux, et montrant son bâton de houx... Mais je ne veux pas! Non, je ne veux pas! fit-il avec explosion. Les coups attirent les coups. Lâchez c'te pierre que vous avez prise et soyez tranquille. Je ne vous toucherai pas! Ils diraient que je vous ai assassinée, si je portais seulement la main à votre chignon, et je roulerais bientôt au fond de la prison de Coutances. Il y a de meilleures vengeances et plus sûres. La corne met du temps à venir au tauret et ses coups n'en sont que plus mortels. Allez! marchez! insista-t-il d'une voix sinistre. Vous vous souviendrez longtemps des vêpres d'où vous sortez, maîtresse le Hardouey!
Et il se leva de sa pierre conique, se prit à siffler un air bizarre qui attira un chien aux longs poils blancs, droits et pointus comme des arêtes, et de cette espèce particulière, dite _de berger_, le plus intelligent des chiens, mais aussi le plus mélancolique, et il alla rassembler ses chèvres éparses dans la cour.
Jeanne, trop fière pour ajouter un mot à ceux qu'elle avait déjà prononcés, passa et prit la Prairie aux Ajoncs, moins inquiète de la déclaration de guerre du berger que frappée de ses dernières paroles. Qu'entendait-il, en effet, par ces vêpres dont il lui disait de se souvenir? Quel rapport pouvait-il y avoir entre une cérémonie religieuse et un de ces pâtres qui n'avaient peut-être pas reçu le baptême, païens ambulants qu'on ne voyait jamais aux églises et qu'on avait plus d'une fois rencontrés menant paître leurs brebis sur l'herbe sacrée des cimetières, au grand scandale des gens religieux? Ces vêpres, il est vrai, étaient déjà marquées pour elle d'un point de rappel singulier; la vue de ce prêtre inconnu qui lui avait mis au cœur des sensations si peu familières à sa nature tranquille et forte! Le mot du berger, coïncidant avec la rencontre de ce martyr des Bleus, comme lui avait conté Nônon, les Bleus contre lesquels se serait battu Loup de Feuardent, s'il avait vécu lors des guerres de l'Ouest, ce mot, venant après l'impression qu'elle avait reçue pendant les vêpres, la redoublait et la faisait fermenter en elle. C'est quelquefois une si faible chose que le mystère d'organisation de la tête humaine, qu'une circonstance (la plus misérable des circonstances, une coïncidence, un hasard) la trouble d'abord et finit par l'asservir. Jeanne rentra au Clos toute pensive, ne pouvant s'empêcher d'associer dans ses émotions intérieures l'idée du sombre prêtre et les menaces du berger.
Mais son activité et ses occupations ordinaires la tirèrent _de devant elle_, comme on dit, et lui furent de salutaires distractions. Elle se débarrassa de sa pelisse bleue et de ses sabots aux _plettes_ noires, et elle se mit à tourner dans sa maison, le front aussi serein que si rien d'insolite n'avait traversé son esprit.
Elle donna ses ordres accoutumés pour le souper des gens, leur parla à tous comme elle en avait l'habitude et fixa à chacun sa quote-part de travail pour la journée du lendemain. Domestiques et journaliers, les gens du Clos étaient nombreux et formaient une large attablée dans la cuisine de maître Thomas le Hardouey. Pendant que Jeanne surveillait toutes choses avec cet œil vigilant qui est l'attribut de la royauté domestique comme de l'autre royauté, elle entendit qu'on s'entretenait, autour de la table, du prêtre au noir capuchon, qui avait presque épouvanté à la procession tous les paroissiens de Blanchelande. C'était là l'événement du jour.
--Je ne sais pas son nom de chrétien, disait le grand valet, beau parleur aux cheveux frisés, qui mangeait une énorme galette de sarrazin beurrée de graisse d'oie, mais Dieu me punisse si on lui ferait tort en l'appelant l'abbé de la _goule fracassée_!
--J'ai bien vu des coups de fusil dans ma vie, reprenait à son tour le batteur en grange, qui avait servi sous le général Pichegru, mais je ne peux croire que ce soient là de véritables marques de coups de fusil, tirés par les hommes. Si le diable en a une fabrique dans l'arsenal de son enfer, ils doivent marquer comme cela ceux qu'ils atteignent et qu'ils ne couchent pas à tout jamais sur le carreau. Au demeurant, il a plus l'air d'un soldat que d'un prêtre, ce capuchon-là! Je l'ai vu samedi, vers quatre heures de relevée, qui galopait dans le chemin qui est sous la Chesnaie-Centsous, un chemin de perdition où verse plus d'une paire de charrettes par hiver; il montait une pouliche qui semblait avoir le feu sous le ventre. Par le _flêt_ du démon! je vous _affie_ et certifie qu'il n'y avait pas dans toute l'armée de Hollande, de l'époque où j'y étais, bien des douzaines de capitaines de dragons aussi crânement vissés que lui sur leur selle.--Ceci se rapportait assez exactement à ce qu'avait dit Nônon Cocouan à Jeanne de l'arrivée du prêtre étranger chez M. le curé de Blanchelande. Mais, hors ce détail, les domestiques du Clos en savaient beaucoup moins long que Nônon sur le compte de cet abbé, dont la présence inattendue et la grandiose laideur avaient remué pourtant cette population, si peu extérieure, occupée de travail et de gain, fidèle à l'esprit de ses pères, dont l'ancien cri de guerre était: _gainage!_ lourde à soulever par conséquent, et qui n'a pas, comme les populations du Midi, de pente naturelle vers l'émotion et l'intérêt dramatique.
Or, il était dit que, ce soir-là, Jeanne ne pourrait se séparer de la pensée de l'être funeste qu'elle avait vu sous ces vêtements de prêtre, si peu faits pour lui. Elle la repoussait comme une obsession fatidique, et tout, autour d'elle, la lui rejetait. Il y a parfois dans la vie de ces entrelacements de circonstances qui semblent donner le droit de croire au destin! Les domestiques sortis ou couchés, après leur repas du soir, Jeanne-Madelaine ordonna le souper de son mari et le sien.
Habituellement, maître Thomas le Hardouey, quand il n'était pas aux foires et aux marchés des cantons voisins, ne rentrait guère au Clos que vers sept heures, pour souper tête à tête avec sa femme ou un ami en tiers, quelque fermier des environs, invité à venir jaser, à la veillée. La maison du Clos qu'ils habitaient était un ancien manoir un peu délabré vers les ailes, séparé de la ferme, placé au fond d'une seconde cour, et quoique ce manoir fût divisé en plusieurs appartements, qu'il y eût une salle à manger et un _salon de compagnie_ où Jeanne avait rangé, avec un orgueil douloureux, toute la richesse mobilière qu'elle avait de son père, c'est-à-dire quelques vieux portraits de famille des Feuardent, cependant elle et son mari mangeaient sur une table à part, dans leur cuisine, ne croyant pas déroger à leur dignité de maîtres ni compromettre leur autorité, en restant sous les yeux de leurs gens.