L'ensorcelée

Part 6

Chapter 63,890 wordsPublic domain

Or, ce soir-là, le salut était d'autant plus beau à l'église de Blanchelande pour ces paysans prosternés, qu'un tel spectacle avait longtemps manqué à leur foi. A cette époque, sans aucun doute, il dut y avoir de véritables ivresses pour les âmes croyantes dans la contemplation ressuscitée de ces anciennes cérémonies revenant déployer leurs pompes vénérées dans ces temples fermés trop longtemps, quand ils n'avaient pas été profanés. De telles impressions dorment maintenant dans le cercueil de nos pères, mais on comprend bien qu'elles durent être puissantes et profondes. Jeanne le Hardouey éprouvait ces émotions comme les eût éprouvées une femme plus pieuse qu'elle, car il est des moments où la croyance s'élève dans les plus tièdes et les plus froids, comme un bouillonnement éblouissant, mais trop souvent pour retomber! Elle était à genoux, comme toute l'église, quand la procession s'avança flamboyante à travers les ténèbres de la nef. Les prêtres défilaient un par un, chantant les hymnes traditionnels, un cierge dans une main et dans l'autre leur livre de plain-chant; et le dais pourpre, avec ses panaches blancs renversés, rayonnait dans la perspective. Jeanne regardait passer tous ces prêtres le long de son banc et attendait, avec une impatience dont elle n'avait pas le secret, l'étranger qui l'avait tant frappée. Probablement, en sa qualité d'étranger, on avait voulu lui faire honneur, car il marchait le dernier de tous, un peu avant les diacres en dalmatique qui précédaient immédiatement l'officiant chargé du Saint-Sacrement et abrité sous le dais. Seul de tous ces prêtres splendides, il n'avait pas changé de costume, les vêpres finies. Il avait gardé son manteau et son austère capuchon noir, et il s'en venait, silencieux parmi ceux qui chantaient, avec cette majesté presque profane, tant elle était hautaine! qui se déployait dans son port impérieux. Il avait un livre dans sa main gauche, tombant négligemment vers la terre, le long des plis de son manteau, et de la droite il tenait un cierge, presque à bras tendu, comme s'il eût essayé d'écarter la lumière de son visage. Dieu du ciel! avait-il la conscience de son horreur? Seulement s'il l'avait, cette conscience, ce n'était pas pour lui, c'était pour les autres. Lui, sous ce masque de cicatrices, il gardait une âme dans laquelle, comme dans cette face labourée, on ne pouvait marquer une blessure de plus. Jeanne eut peur, elle l'a avoué depuis, en voyant la terrible tête encadrée dans ce capuchon noir, ou plutôt non, elle n'eut pas peur; elle eut un frisson, elle eut une espèce de vertige, un étonnement cruel qui lui fit mal comme la morsure de l'acier. Elle eut enfin une sensation sans nom, produite par ce visage qui était aussi une chose sans nom.

Du reste, ce qu'elle sentit plus que personne, dans cette église de Blanchelande, parce que son _âme n'était pas une âme comme les autres_, toute l'assistance l'éprouva à des degrés différents, et l'impression fut si profonde que, sans la présence du Saint-Sacrement qui jetait ses rayons comme un soleil sur ces fronts courbés et les accablait de sa gloire, elle fût allée jusqu'aux murmures. La procession mit longtemps à tourner ses splendeurs mobiles autour de l'église, laissant derrière elle un sillage d'ombre plus noire que celle qu'elle chassait devant ses flambeaux. Quand elle descendit dans la grande allée pour rentrer au chœur, Jeanne-Madelaine voulut se raidir et s'affermir contre la sensation que lui avait faite l'effroyable prêtre au capuchon, elle se détourna aux trois quarts pour le revoir passer... Il repassa avec le cortège, muet, impassible dans sa pose de marbre, et le second regard qu'elle lui jeta enfonça dans son âme l'impression d'épouvante qu'y avait laissée le premier. Malgré la solennité de la cérémonie, malgré les chants de fête et les gerbes de lumière qui jaillissaient du chœur, le recueillement ou l'émotion des pensées édifiantes ne put rentrer dans l'âme troublée de Jeanne le Hardouey. Au lieu de s'unir aux chants des fidèles ou de se réfugier dans une prière, elle cherchait par-dessus les épaules chaperonnées d'écarlate des confrères du Saint-Sacrement qui suivaient le dais et qui envahissaient le chœur, par-dessus les feux fumants de leurs cierges tors de cire jaune qui vibraient comme des feux de torches dans l'air ému par les voix, le prêtre inconnu, au capuchon noir, alors à genoux, près de l'officiant, sur les marches du maître-autel, toujours rigide comme la statue du Mépris de la vie taillée pour mettre sur un tombeau. Aux yeux d'une âme faite comme celle de Jeanne, ce prêtre inouï semblait se venger de l'horreur de ses blessures par une physionomie de fierté si sublime qu'on en restait anéanti comme s'il avait été beau! Jeanne ne savait pas ce qu'elle avait, mais elle succombait à une fascination pleine d'angoisse. Quand l'officiant monta les degrés et, prenant le Saint-Sacrement de ses mains gantées, se tourna vers l'assistance pour la bénir, à cette minute suprême, Jeanne oublia de baisser la tête. Elle rêvait! elle se demandait ce qu'il pouvait être arrivé à une créature humaine pour avoir sur sa face l'empreinte d'un pareil martyre, et ce qu'il avait dans son âme pour la porter avec un pareil orgueil. Elle resta si absorbée dans sa fixe rêverie, après la bénédiction, qu'elle ne s'aperçut pas que le salut était fini. Elle n'entendit pas les sabots de la foule qui s'écoulait, en diminuant, par les deux portes latérales, et ne vit point l'église vidée qui s'enfonçait peu à peu dans la fumée des cierges éteints et les cintres effacés des voûtes, comme dans une mer de silence et d'obscurité.

--Suis-je folle de rester là! dit-elle, tirée tout à coup de son rêve par le bruit de la chaîne de la lampe du chœur, que le sacristain venait de descendre pour y renouveler l'huile de la semaine. Et elle prit une petite clé, ouvrit un tiroir placé sous son prie-Dieu, et y déposa son paroissien. Elle pensait qu'elle s'était attardée en voyant l'église si sombre, et elle se levait, quand le bruit clair d'un sabot lui fit tourner la tête, et elle aperçut Nônon Cocouan, qui était sortie avant tout le monde, mais qui rentrait et venait à elle.

--Je sais qui c'est, ma chère dame, dit Nônon Cocouan, avec cet air ineffable et particulier aux commères. Et ceci n'est point une injure car les commères, après tout, sont des poétesses au petit pied qui aiment les récits, les secrets dévoilés, les exagérations mensongères, aliment éternel de toute poésie; ce sont les matrones de l'invention humaine qui pétrissent, à leur manière, les réalités de l'histoire.

--Oui, je sais qui c'est, ma chère madame le Hardouey, dit la volubile Nônon, en remontant avec Jeanne la nef déserte et en lui donnant de l'eau bénite au bénitier. J'l'ai demandé à Barbe Causseron, la servante à M. le curé. Barbe dit que c'est un moine de l'Abbaye qui a chouanné dans le temps, et que c'est les scélérats de Bleus qui lui ont mis la figure dans l'état horrible où il l'a! Jésus! mon doux Sauveur! c'n'est plus la face d'un homme, mais d'un martyr! Il y aura, demain lundi, huit jours qu'il arriva chez m'sieur le curé, à la tombée, m'a conté la Barbe Causseron, et, sur la sainte croix, il n'avait pas trop l'air de ce qu'il était, car il portait de grosses bottes et des éperons comme un gendarme, et, _joint à cela_, une espèce de casaque qui ne ressemble pas beaucoup à la lévite de messieurs les prêtres. Quand il entra avec cette figure _chigaillée_, la malheureuse Barbe qui n'est pas trop _cœurue_, faillit avoir le sang tourné. Fort heureusement que M. le curé, qui lisait son bréviaire le long de l'espalier à pêchers de son jardin, arriva et lui fit bien des politesses comme à un homme de grande famille qu'il est, et qui aurait été abbé de Blanchelande et évêque de Coutances, sans la révolution; enfin, un ami de monseigneur Talaru, l'ancien évêque émigré! _Tant il y a donc_ que depuis qu'il est au presbytère, m'sieur le curé ne mange plus dans sa cuisine, mais dans la p'tite salle à côté; et Barbe, qui les sert à table, a entendu toutes leurs conversations. Il paraît que le nouveau gouvernement a proposé à cet abbé... attendez! comment qu'il s'appelle? l'abbé de la Croix-Gingan, ou Engan, c'est un nom quasiment comme ça... d'être évêque; mais il ne veut rien être que sous le Roi (et ici Nônon baissa la voix, comme si elle eût craint de dire tout haut ce nom proscrit). Il a parlé de louer la petite maison du bonhomme Bouët, qui est tout contre le prieuré. Alors, ma chère madame le Hardouey, ce serait un desservant de plus que nous aurions à la paroisse; mais, que Dieu me pardonne si je l'offense! il me semble que je ne pourrais pas aller à confesse à lui, quéque méritant et exemplaire qu'il pût être. Je ne puis pas dire ce que ça me ferait de voir sa figure auprès de la mienne à travers le _viquet_ du confessional. M'est avis que j'aurais toujours peur, en recevant l'absolution, de penser plus au diable qu'au bon Dieu!

--Pour une fille pieuse comme vous, Nônon, fit gravement Jeanne le Hardouey, vous avez là une mauvaise idée. Vous savez bien que ce n'est pas à l'homme dans le prêtre qu'on se confesse, mais à Dieu.

--J'sais bien qu'ils le disent au catéchisme et dans la chaire, répondit Nônon, mais le bon Dieu ne demande pas plus que force, et j'sens qu'il me serait impossible de me confesser également à tous les prêtres. La confiance ne se commande pas.

Elles étaient arrivées, en parlant ainsi, à l'extrémité du cimetière qui entourait l'église, et qui se fermait de ce côté par un échalier. Il n'était pas nuit, mais le jour se retirait peu à peu du ciel.

--Il faut que je me dépêche, ma pauvre Nônon, fit Jeanne, car j'ai un bon bout de chemin d'ici chez nous. J'ai laissé aller nos gens après les vêpres, et me suis attardée à l'église. Les chemins sont mauvais, et on ne va guère vite avec des sabots. Bonsoir donc, Nônon; si vous venez au Clos cette semaine, vous savez bien, ma fille, qu'il y a toujours une petite collation pour vous.

--Vous êtes bien honnête, madame le Hardouey, dit Nônon Cocouan. Et sans doute pour payer une politesse par une autre:--Voulez-vous que j'aille _quant et vous_ jusqu'au vieux presbytère? ajouta-t-elle.

--Merci, ma fille, merci, répondit Jeanne. Je ne suis pas peureuse, et j'irai si vite que je rattraperai peut-être nos gens.

Et lestement, et avec l'aisance des femmes de la campagne, elle franchit l'échalier avec ses sabots et ses jupes, se souciant peu de montrer à Nônon Cocouan et la couleur de ses jarretières et les plus belles jambes qui eussent jamais passé bravement à travers une haie et sauté, pieds joints, un fossé.

Nônon n'insista pas. Elle avait une déférence respectueuse pour Jeanne le Hardouey, qu'elle avait connue _mademoiselle de Feuardent_, il y avait des années. Elle lui eût bien volontiers rendu service, mais Nônon avait toutes les superstitions du pays où elle était née. Le vieux presbytère ou, pour parler comme on parlait dans le patois de la contrée, le vieux _probitère_ était aussi redouté que la lande de Lessay elle-même. C'était la ruine abandonnée, il y avait longtemps déjà, de l'ancienne maison du curé, située dans un carrefour solitaire où six chemins aboutissaient et se coupaient à angle aigu. Un assez vaste corps de bâtiment qui subsistait encore appartenait alors à un cultivateur qui ne l'habitait pas, mais qui l'utilisait en y engrangeant ses orges et ses foins. On disait que c'était un lieu hanté par les mauvais esprits et qu'on y rencontrait parfois de gros chats, qui marchaient obstinément à côté de vous, dans la route, et qui tout à coup se mettaient à vous dire bonsoir avec des airs fort singuliers. La Cocouan ne tenait pas infiniment à aller jusque-là, aux approches de la nuit, pour s'en revenir seule et monter les _chasses_ qui y conduisaient. Elle se retourna pour regarder Jeanne qui s'éloignait en sautant les mares, d'une pierre sur l'autre, dans ces chemins défoncés. Et quand elle eut vu tourner sa pelisse bleue au bout d'une haie:

--Elle est moins peureuse que moi, fit-elle, comme se parlant à elle-même, et plus jeune: elle a eu plus d'éducation que nous toutes. C'est la fille de _Louisine-à-la-hache_, et c'est une Feuardent par son père. J'ai ouï dire à défunt le mien que c'étaient là des gens qui n'ont jamais rencontré, sous la calotte des cieux, rien qui pût les épouvanter.

Et, rassurée sur le sort de Jeanne, elle revint sur ses pas, fit une révérence, et se signa devant la croix de pierre grise qui s'élevait au centre du cimetière, en fit encore une avec un autre signe de croix, en passant entre l'if au feuillage glauque et le portail de l'église, en face duquel, selon l'ancienne coutume, cet arbre des morts était planté, et elle regagna promptement le groupe de maisons qu'on appelait le bourg et qu'elle habitait. Quand elle repassa dans ce cimetière ceint de murs qui s'écroulaient et qu'on oubliait de relever, où de hautes herbes, qu'aucune faux jamais ne coupait, se courbaient au souffle du soir comme une moisson mortuaire; lorsqu'elle entendit quelques corbeaux croasser dans les ouvertures grillées du clocher, par ce déclin d'un jour d'hiver, gris et bas, l'âme ouverte à tous les sentiments d'une nature religieuse, ignorante et timide, Nônon se félicita, en se serrant dans son mantelet de ratine blanche, de n'être pas à cette heure au vieux presbytère et dans la chemise de Jeanne le Hardouey.

Celle-ci cependant marchait, le cœur ferme comme le pas, accoutumée à tous les chemins des environs qu'elle avait maintes fois parcourus, soit à cheval, soit à pied, depuis qu'elle était mariée, et même bien avant qu'elle le fût, et d'ailleurs trop préoccupée, ce jour-là, pour s'inquiéter soit des mauvaises rencontres, soit des endroits de la route d'une suspecte réputation.

V

Pour bien comprendre cette préoccupation nouvelle, si soudaine et si diabolique, dont elle devait être plus tard la victime, il faut dire ce qu'était alors Jeanne-Madelaine Feuardent, femme par mariage de maître Thomas le Hardouey.

C'était une femme dans la fleur mûrie de la jeunesse, active, courageuse, et de ce sens droit, perçant et supérieur, qu'on rencontre dans une grande quantité de femmes de Normandie, la terre classique de cette forte race de ménagères qui entendent si bien le gouvernement du logis. Il fallait qu'elle inspirât beaucoup d'estime dans la contrée, car, quoique riche, et d'une richesse mal acquise par Thomas le Hardouey, qui passait pour un homme violent et rusé, on ne la haïssait pas.

On savait la distinguer de son mari, quand on en parlait. A elle, on ne lui reprochait rien, si ce n'est un peu de hauteur quand on pensait à son mariage, mais qu'on lui pardonnait quand on pensait à sa naissance. Les Feuardent avaient été une famille puissante.

Des fautes, des malheurs, des passions, cette triple cause de tous les renversements de ce monde, avaient, depuis plusieurs siècles, poussé, de génération en génération, les Feuardent à une ruine complète. Avant que 1789 éclatât, cette ruine était consommée.

Jeanne-Madelaine de Feuardent, le dernier rejeton du vieux chêne normand déraciné, orpheline à la merci du sort, fut recueillie par la famille des Aveline, qui avait de grandes obligations aux Feuardent, et qui l'éleva avec ses autres enfants comme un enfant de plus. Sans cela, elle aurait pu aller rejoindre dans leur misère ces marquis de Pottigny, «que j'ai vus aux portes, monsieur!» me disait maître Louis Tainnebouy avec une espèce d'horreur religieuse, mourant éclat de cette flamme divine du respect des races, éteinte maintenant dans tous les cœurs et qui brillait encore dans ce dernier peut-être des paysans d'autrefois!

Les Aveline (Aveline de la Saussaye, comme ils se faisaient appeler) étaient de ces bourgeois d'un honneur antique, qui, sous l'ancienne monarchie française, étaient les nobles du lendemain, car la noblesse finissait toujours par leur ouvrir son sein, en les investissant de certaines charges, grave initiation à la vie publique, qu'on ne définissait point comme aujourd'hui: le gouvernement de tous par tous,--ce qui est impossible et absurde,--mais le gouvernement de tous par quelques-uns, ce qui est possible, moral et intelligent. Jeanne-Madelaine de Feuardent prit sa part d'une éducation aussi cultivée qu'elle pouvait l'être à la campagne et à cette époque, mais qui l'était trop encore pour la vie qui devait lui échoir. Ce qui eût convenu à la fille des Feuardent ne devenait-il pas un danger pour une femme dont la destinée n'était pas au niveau du nom?... Quand elle atteignit l'âge nubile, la révolution était finie, et les enfants des Aveline, élevés avec elle, mariés et dispersés dans les environs, la laissèrent seule avec leurs vieux parents, qui, se voyant au bord de leurs tombes, songèrent aussi à l'établir. Maître le Hardouey se présenta, et, comme il n'avait pas encore taché sa réputation d'honnête homme en achetant du bien d'émigré, les Aveline appuyèrent sa recherche auprès de leur fille d'adoption. Cependant Jeanne-Madelaine n'aimait guère son prétendu. Le sang des Feuardent bouillonnait dans ce cœur vierge, à l'idée d'épouser un paysan, et un homme comme maître Thomas le Hardouey, beaucoup plus âgé qu'elle, et d'une rudesse de mœurs et de caractère qui choquait ses instincts délicats de jeune fille. Elle ne l'agréa donc point tout d'abord. Il fallut même le cruel empire des circonstances pour la décider, non pas à donner sa main, mais à se laisser prendre par cet homme pour qui elle n'éprouvait que de l'éloignement. La prévoyance, cette sévère conseillère, la prévoyance, ce sentiment si profondément normand, lui montra l'avenir dans toute sa sombre et inquiétante réalité. Les Aveline pouvaient mourir d'un instant à l'autre, et alors que deviendrait-elle? La Révolution avait détruit ces couvents, asiles naturels des filles nobles sans fortune, dont la fierté ne voulait pas souffrir la honte forcée d'une mésalliance.

Quelle ressource devait lui rester? Serait-elle obligée d'aller comme ouvrière _à la journée_, ou, ce qui serait pire encore, d'entrer quelque part en condition?... Une telle pensée navrait son courage. Elle se souvenait aussi de sa mère, qui était une plébéienne, et voilà comment, les dernières fiertés de son cœur vaincues, elle détourna la tête et se laissa épouser.

Car sa mère, cette _Louisine-à-la-hache_, comme l'avait appelée Nônon Cocouan, était la première mésalliance de ces Feuardent dont elle portait le nom et qui devaient à jamais s'éteindre en elle. Elle, Jeanne-Madelaine, serait la seconde, mais ce serait la dernière.

En effet, son père, le seigneur de Feuardent, avait couronné une vie d'excès et de folies par un mariage qui l'avait mis, comme on dit, au ban de toute la noblesse du pays.

Il avait épousé, dans l'âge où les passions des hommes qui furent longtemps passionnés contractent je ne sais quoi de plus impérieux et de plus désordonné que dans la superficielle jeunesse, la fille d'un simple garde-chasse d'un seigneur de ses amis, son voisin de terre, le seigneur de Sang-d'Aiglon, vicomte de Haut-Mesnil. Cet ami, ce Sang-d'Aiglon de Haut-Mesnil était un homme beaucoup plus taré et décrié que jamais ne l'avaient été les Feuardent. Il a laissé dans le pays des souvenirs tels que, si on les remue encore aujourd'hui dans l'esprit des générations qui entendirent parler de cet homme à leurs pères, il en sort ou le feu d'une imprécation ou la pâleur glacée de l'effroi.

Pendant vingt ans il avait été l'horreur et la désolation de la contrée. Dernier venu d'une race faite pour les grandes choses, mais qui, décrépite, et physiologiquement toujours puissante, finissait en lui par une immense perversité: il était duelliste, débauché, impie, contempteur de toutes les lois divines et humaines; il avait enfin tous les vices qui peuvent tenir en faisceau dans un lien de fer sans le fausser, car son âme en était un que la plus épouvantable corruption ne put amollir.

On disait que la fille de son garde, le vieux Dagoury, le fameux sonneur de trompe qui sonnait toujours dans une chasse et faussait les meilleurs instruments avec son souffle de fer rougi, si bien qu'on prétendait qu'il avait fait un pacte avec le diable pour pouvoir sonner de cette force-là! oui, on disait que la fille de Dagoury était la sienne, et la dissolution des mœurs du maître expliquait bien la honte du valet. Cette fille était la belle Louisine. Ce qui autorisait encore de pareils bruits, c'est que Louisine n'était point traitée au château de Haut-Mesnil comme la fille d'un serviteur. Elle y jouissait d'une position étrange, exceptionnelle, osée, depuis le jour surtout où elle avait conquis, par une intrépidité étonnante dans une si jeune enfant, ce nom singulier de _Louisine-à-la-hache_ qu'elle porta jusqu'à sa mort. Voici le fait en quelques mots:

Un jour, un dimanche, tous les gens du village étaient à la grand'messe, et depuis une semaine Ruffin Dagoury chassait le sanglier avec son maître dans les forêts des environs.

Il n'y avait que Louisine au château. C'était d'autant plus imprudent de _faire garder_ par une fille de quinze ans, qu'à cette époque le pays était infesté par une troupe de brigands fort redoutables. Mais c'est aussi un trait caractéristique de la Normandie, que la téméraire sécurité de ce pays qui _tient tant à son fait_, comme il dit dans son langage antique et populaire, et qui ne songe à le défendre que quand on a littéralement _la main dessus_.

Ainsi, dans mon enfance, j'ai vu des fermiers isolés, n'ayant des voisins qu'à une lieue de là, coucher tranquillement, la porte ouverte. On s'y croyait toujours au temps de Rollon. La Louisine, avec ses quinze ans, n'était qu'une amorce de plus, une odeur de chair fraîche pour les misérables vagabonds qui couraient, pillaient et parfois incendiaient le pays.

Mais de son pays plus que personne, elle n'y songeait guère, ce jour-là. Elle allait et venait dans la cuisine. Et comme elle taillait un de ces énormes morceaux de pain bis que l'on appelle un _mousquetaire_ et qu'elle l'appuyait contre son sein rond et calme, voilà qu'un mendiant poussa la porte et lui demanda la charité.

--Entrez, mon bonhomme, lui dit-elle, et asseyez-vous sur le banc. Je taille la soupe, elle sera bientôt trempée et je vous en donnerai plein votre écuelle.

Le pauvre s'assit en geignant, et Louisine continua de vaquer aux soins du ménage.

Mais, dans l'entre-deux de ces soins, comme elle était passée dans une pièce voisine, elle vit dans la _mirette_, devant laquelle elle ajusta son tour de gorge des dimanches, le mendiant qui rattachait sa fausse barbe grise; et ce fut alors que l'idée des vols et des assassinats, dont on parlait tant dans le pays, lui revint. «On n'est pas encore au sacrement de la messe, pensa-t-elle, et, sans doute, ce mendiant n'est pas seul.» Comme elle sentait qu'elle devenait pâle, elle alla au feu et s'y pencha, pour que la chaleur fît remonter le sang à ses joues. Bientôt elle enleva la marmite à bras tendu et la porta fumante dans la pièce où elle était allée déjà, et en referma la porte. Après qu'elle eut versé la soupe dans un plat de terre où elle avait coupé le pain par tranches, elle regarda encore une fois bien furtivement par la serrure, comme elle avait fait dans la mirette, et elle vit le mendiant qui ouvrait un grand couteau par-dessous la table auprès de laquelle il s'était assis. Alors, avec ce sang-froid de la tête que ne troublent pas les plus impétueuses palpitations de nos cœurs, elle coucha une hache sur le pli de son bras nu, et prenant avec les deux mains le vase de terre dans lequel la soupe bouillait:

--Bonhomme! cria-t-elle à travers la porte, voici votre soupe; mais j'ai les deux mains chargées, ouvrez-moi!