L'ensorcelée

Part 5

Chapter 53,554 wordsPublic domain

Ce qui doit nous sauver peut nous perdre. Ce signe de croix fut son malheur.

Cinq Bleus, sortis à pas de loup de la forêt en face, s'étaient arrêtés sur le bord du chemin. Appuyés sur leurs fusils, éveillés, silencieux, l'œil plongeant dans toutes les directions de la route, ils guettaient çà et là, comme des chiens en train de battre le buisson et de faire lever le gibier. Leur gibier, à eux, c'était de l'homme! Ils chassaient au Chouan. Ils espéraient saisir, après leur récente défaite, quelques-uns de ces hardis partisans, éparpillés dans le pays. Depuis quelques minutes déjà ils se montraient par signes, les uns aux autres, la chaumière ouverte de la mère Hecquet, dont le soir rougissait l'argile, et cette pauvre femme qui savonnait à son seuil. Quand elle redressa son corps penché sur son ouvrage pour faire le signe de la Rédemption, à ce signe qu'on leur avait appris à maudire, ils ne doutèrent plus qu'elle ne fût une Chouanne, et ils s'avancèrent sur elle en poussant des cris.

--Hélas! c'est des chauffeurs, dit-elle. Jésus! ayez pitié de nous!

--Brigande, fit le chef de la troupe, nous t'avons vue marmotter ta prière; tu dois avoir des Chouans cachés dans ton chenil.

--Je n'ai que mon fils qui se meurt, dit-elle, et qui s'est blessé à la tête en revenant de la chasse. Et elle les suivit, pâle et tremblante, car ils s'étaient rués dans la maison comme eût fait une bande de sauvages.

Ils allèrent d'abord au lit, découvrirent avec leurs mains brutales le blessé dévoré de fièvre, et reculèrent presque en voyant cette tête enflée, hideuse, énorme, masquée de bandelettes et de sang séché.

--Cela! ton fils! dit celui qui avait parlé déjà. Pour ton fils, il a les mains bien blanches, ajouta-t-il, en relevant avec le fourreau de son sabre une des mains du Chouan qui pendait hors du lit. Par la garde de mon briquet, tu mens, vieille! C'est quelque blessé de la Fosse qui se sera traîné jusqu'ici, après la débâcle. Pourquoi ne l'as-tu pas laissé mourir? Tu mériterais que je te fisse fusiller à l'instant même, ou que mes camarades et moi rôtissions avec les planches de ton baquet les manches à balai qui te servent de jambes! Ramasser un pareil bétail! Heureusement pour ta peau que le brigand est diablement malade. Nos camarades l'ont arrangé de la belle manière, à ce qu'il paraît. Mille têtes de roi! quelle hure de sanglier égorgé! Cela ne vaut pas la balle qui dort dans les canons de nos fusils. Nous épargnerons notre poudre et le laisserons mourir tout seul. Nous avons bien nos sabres; mais il ne sera pas dit que nous serons venus ici pour abréger ses souffrances en l'achevant d'un seul coup. Non, de par l'enfer! Allons, la vieille bique! donne-nous à boire! As-tu du cidre? que nous puissions trinquer à la République, en regardant agoniser ce brigand-là!

La malheureuse Marie Hecquet sentait ses ongles noircir de terreur à de telles paroles; mais refoulant en elle ses émotions, elle alla tirer d'un petit fût, placé au pied de son lit, le cidre demandé par le Bleu. Elle le plaça dans un pot d'étain, avec des godets de Monroc, son humble vaisselle, sur une table que la hache avait à peine dégrossie. Les cinq réquisitionnaires de la République s'assirent sur le banc qui entoure toujours les plus pauvres tables normandes, et le pot, circulant, se remplit une dizaine de fois. Ils se souciaient fort peu de mettre à sec la provision de la vieille femme; et elle, trop contente de voir, à ce prix, leur attention détournée, allait et venait dans la chaumine, tantôt balayant l'aire, tantôt ranimant la cendre du foyer, pour faire, comme la Baucis du poëte, _tiédir l'onde_ nécessaire au pansement du soir, quand ses terribles hôtes seraient partis. Les discours des Bleus, qui s'exaltaient de plus en plus à force de parler et de boire, augmentaient encore les premières peurs de Marie Hecquet. Il se mêlait de temps à autre à ces discours les noms funestes de Rossignol et de Pierrot, de Pierrot surtout, ce Cacus dont les férocités avaient le grandiose de sa force, et qui s'amusait à rompre, comme il eût rompu une branche d'arbre, les reins de ses prisonniers sur son genou. De pareils discours étaient bien dignes, du reste, de soldats irrités comme eux par le fanatisme et la résistance des guerres civiles, dont le caractère est d'être impitoyable comme tout ce qui tient aux convictions. Dépravés par ces guerres implacables, ces cinq Bleus n'étaient point de ces nobles soldats de Hoche ou de Marceau que l'âme de leurs généraux semblait animer. Tout vin a sa lie, toute armée ses goujats. Ils étaient de ces goujats horribles qu'on retrouve dans les bas-fonds de toute guerre, de cette inévitable race de chacals qui viennent souiller le sang qu'ils lapent, après que les lions ont passé! En un mot, c'étaient des traînards appartenant à ces bandes de chauffeurs alors si redoutées dans l'Ouest, lesquelles, par l'outrance de leurs barbaries, avaient appelé, il faut bien en convenir, des représailles cruelles. Marie Hecquet avait entendu souvent parler de ces bandits à des voyageurs et à des fermiers. Elle se rappelait même une affreuse histoire que son fils, sabotier dans la forêt, et qui venait parfois la voir entre deux expéditions nocturnes, lui avait dernièrement racontée avec l'indignation d'une âme de Chouan révoltée. C'était l'histoire de ce seigneur de Pontécoulant (je crois) dont, au matin, au _soleil de l'aurore_, on avait trouvé la tête coupée et déposée--immonde et insultante raillerie!--dans un pot de chambre, sur une des fenêtres placées au levant de son château dévasté[3].

[Note 3: Historique.]

De tels récits, de tels souvenirs jetaient leur reflet sur ces Bleus sinistres et la faisaient frissonner, elle qui n'était ni faible ni folle, à chaque atroce plaisanterie de ces hommes, buvant avec une joie de cannibales, auprès du lit de torture du Chouan. «C'est peut-être les assassins de Pontécoulant,» pensait-elle. La nuit s'avançait. Fut-ce l'influence de ces ombres et de ces ténèbres, car la nuit couve les forfaits dans les cœurs scélérats, fut-ce plutôt l'échauffement de l'ivresse, ou encore l'odieux remords qui s'élève dans les âmes perverses, quand elles ont suspendu l'accomplissement d'un crime ou laissé là quelque épouvantable dessein, qui le sait?... mais à mesure que la nuit tomba plus noire sur la chaumière, les pensées de vengeance et de sang reprirent ces Bleus et montèrent dans leurs cœurs. Le Chouan, renversé sur son grabat, expirait sans pouvoir même crier de douleur. Les bandages qui liaient son visage fracassé appuyaient sur sa bouche un silence pesant comme un mur. Il ne gémissait pas, mais sa respiration entrecoupée, ce râle permanent et sourd, qu'on entendait dans ce coin de chaumière obscur, et sur lequel, incessant, éternel, funèbre, se détachaient les éclats de la voix et du rire des Bleus, tout cela leur fit sans doute l'effet du défi d'un ennemi par terre, d'une dernière morsure au talon, comme la douleur vaincue en imprime parfois, de sa bouche mourante, au pied brutal de la victoire.

--Ce Chouan m'ennuie à la fin avec son râle! dit le chef des Cinq, et la tentation me prend de l'envoyer à tous les diables, avant de partir!

Tope! fit un autre, peut-être le plus repoussant de la troupe: une tête écrasée et livide, aux tempes de vipère, sortant d'une énorme cravate lie-de-vin, métamorphosée pour le moment en valise, car elle contenait une chemise de rechange, volée la veille à un curé; cet homme, c'était l'horrible et le bouffon réunis. Tope, sergent! répéta-t-il d'une voix enrouée, c'est parler en homme, ça. Tuons ce Chouan après cette chopine, car nous ne pouvons boire ici jusqu'à demain matin. Mais comment le tuer? Tu le disais tout à l'heure, citoyen sergent, les flambards des Colonnes Infernales ne sont pas venus ici pour abréger les souffrances d'une chouanaille qui jouit en ce moment de tous les avant-goûts de l'enfer, s'il y en a un. Il faudrait lui inventer une agonie qui lui procurerait, avant la culbute définitive, l'enfer tout entier!

--Par le diable et ses cornes! tu as raison, Sifflet-de-voleur.--Le Bleu, en effet, avait le nez taillé en cette aimable forme et il en tirait son nom de guerre.--Il faut le tuer, comme dit le capitaine Morisset, _avec l'intelligence de la chose_. Je vous forme en conseil de guerre, citoyens, pour délibérer sur le genre de mort qu'il convient d'infliger à ce brigand-là!

Et ils remplirent leurs cinq godets de Monroc comme pour s'inspirer.

L'infortunée Marie Hecquet voulut intervenir au nom de tous les sentiments naturels soulevés dans son cœur. Elle implora, avec des paroles de feu et des larmes, ces cinq hommes sourds à toute pitié. C'était à croire ce qu'elle leur avait dit d'abord, qu'elle était la mère du blessé, tant elle fut pathétique dans ses discours, son action, sa manière de les supplier! Mais tout fut vain.

--Te tairas-tu, brigande! fit l'un d'eux en lui envoyant un coup de crosse de son fusil dans les reins.

--Empare-toi de cette vieille sorcière, Sans-Façon, reprit le sergent, et fais-lui un bâillon de la poignée de ton sabre pour qu'elle ne trouble pas les délibérations du conseil de guerre par ses cris!

Mais la femme du peuple, qui ne craint pas sa peine, et qui sait mettre, comme on dit, _la main à la pâte_, eut en Marie Hecquet un dernier mouvement d'énergie, trahi, hélas! par la vieillesse. Quand elle vit venir le Bleu à elle elle voulut prendre un tison allumé dans l'âtre, pour se défendre contre l'outrageante agression, mais avant qu'elle eût pu saisir l'arme qu'elle cherchait, il l'avait déjà terrassée, et il la contenait.

--Maintenant, citoyens, dit le sergent, délibérons.

Et ils délibérèrent. Dix genres de mort différente furent proposés; dix affreuses variétés du martyre!

La plume se refuse à tracer ce chaos de pensées de bourreaux en délire, ce casse-tête de propositions effroyables qui se mêlèrent en s'entre-choquant. Le chef de ces bandits eut le dégoût de la hideuse verve et de l'anarchie de son conseil, où comme, dans tout conseil, chaque avis voulait prévaloir.

--Nous sommes des imbéciles! cria-t-il en fermant la discussion par un coup de poing sur la table. Tout considéré, je n'ai jamais été d'avis de tuer ce Chouan qui, dans l'état où il est, serait trop heureux de mourir. Mais voici mes adieux à sa damnée carcasse. Regardez!

Il marcha au lit du Chouan, et saisissant avec ses ongles les ligatures de son visage, il les arracha d'une telle force qu'elles craquèrent, se rompirent, et durent ramener à leurs tronçons brisés des morceaux de chair vive, enlevés aux blessures qui commençaient à se fermer. On entendit tout cela plutôt qu'on ne le vit, car la nuit était tout à fait tombée, mais ce fut quelque chose de si affreux à entendre que Marie Hecquet s'évanouit.

Un rugissement rauque qui n'avait plus rien de l'homme sortit, non plus de la poitrine du blessé, mais comme de la profondeur de ses flancs. C'était la puissance de la vie forcée par la douleur dans son dernier repaire et qui poussait un dernier cri.

--Et maintenant, dit l'exécrable sergent des Colonnes Infernales, salons le Chouan avec du feu!

Et tous les cinq prirent de la braise rouge dans l'âtre embrasé, et ils en saupoudrèrent ce visage, qui n'était plus un visage. Le feu s'éteignit dans le sang, la braise rouge disparut dans ces plaies comme si on l'eût jetée dans un crible.

--Qu'il vive maintenant, s'il peut vivre, dit le sergent, et que la vieille fasse sa lessive, si elle veut. Laissons-les comme les voilà, à tous les diables! Voici la nuit; on n'y voit pas son poing devant soi dans cette cahute, depuis que nous avons pris le feu pour cuire la grillade de ce Chouan. Il faut partir. Haut les fusils, camarades, et en avant!...

Et ils s'en allèrent. Qu'arriva-t-il après leur départ? un tel détail n'importe guère à cette histoire. Qu'on sache seulement que le Chouan défiguré ne mourut pas. Le rayonnement des balles de l'espingole lui avait sauvé la vie. L'enflure du visage, qui cachait ses yeux quand les Bleus poudrèrent ses plaies avec du feu, le sauva de la cécité[4]. Après la guerre de la Chouannerie, et lorsqu'on rouvrit les églises, on le vit un jour se dresser dans une stalle, aux vêpres de Blanchelande, enveloppé dans un capuchon noir. C'était l'ancien moine de l'abbaye dévastée: le fameux abbé de la Croix-Jugan.

[Note 4: _Historique_. Les faits qu'on vient de retracer sont arrivés à un chef chouan, parent de celui qui écrit ces lignes; et, d'ailleurs, ce n'est pas le seul épisode des guerres de la Chouannerie qui rappelle, par son atrocité, les effroyables excès des Écorcheurs, la guerre des Paysans en 1525, etc., etc. Malgré les impostures des civilisations, il y a dans le cœur de l'homme une barbarie éternelle. Les derniers événements (décembre 1851) nous ont appris qu'en fait d'horreurs passées, l'homme est toujours prêt à recommencer demain. Moins que jamais, il ne serait permis de voiler ces peintures ou d'en affaiblir l'énergie. Elles appartiennent à l'histoire, et c'est un enseignement sacré.

(_Note de l'auteur._)]

IV

Or, ce jour-là précisément, à ces vêpres qui, plus tard, lui devinrent fatales, une femme, jeune encore, assistait dans un des premiers bancs de l'église qui touchaient au chœur. Comme elle habitait un peu loin de là, elle était arrivée tard à l'office. N'oublions pas de dire qu'on était en Avent, dans ces temps d'attente pour l'Église, macérée par la pénitence, et qui s'harmonisent si bien avec la tristesse de l'hiver. Il semble qu'ayant à son usage toutes les grandeurs de la poésie pour exprimer la grandeur de toutes les vérités, l'Église ait combiné, dans un esprit profond, l'effet de ses cérémonies avec l'effet de la nature et des saisons, inévitable aux imaginations humaines. A cette époque, elle éteint la pourpre dans le violet de ses ornements, emblème de la gravité de ses espérances. En raison de la saison et de l'heure avancée, l'église de Blanchelande commençait à se voiler de teintes grisâtres, foncées par ces vitraux coloriés dont le reflet est si mystérieux et si sombre quand le soleil ne les vivifie pas de ses rayons. Ces vitraux, mêlés à la vitre vulgaire noircie par le temps, étaient des débris sauvés de l'abbaye détruite. La femme dont j'ai parlé s'unissait à mi-voix à la psalmodie des prêtres. Son paroissien, de maroquin rouge, à tranche dorée, imprimé à Coutances avec approbation et privilége de Mgr..., le premier évêque de ce siége après la révolution, indiquait par son luxe (un peu barbare) qu'elle n'était pas tout à fait une paysanne, ou que du moins c'était une _richarde_, quoique son costume ressemblât beaucoup à celui de la plupart des femmes qui occupaient les autres bancs de la nef. Elle portait un mantelet ou pelisse, d'un tissu bleu-barbeau, à longs poils, dont la cape doublée de même couleur tombait sur ses épaules, et elle avait sur la tête la coiffure traditionnelle des filles de la conquête, la coiffure blanche, très-élevée et dessinant comme le cimier d'un casque, dont un gros chignon de cheveux châtains, hardiment retroussés, formait la crinière. Cette femme avait pour mari un des _gros_ propriétaires de Blanchelande et de Lessay, qui avait acquis des biens nationaux, homme d'activité et d'industrie, un de ces hommes qui poussent dans les ruines faites par les révolutions, comme les giroflées (mais un peu moins purs) dans les crevasses d'un mur croulé; un de ces compères qui pêchent du moins admirablement dans les eaux troubles, s'ils ne les troublent pas pour mieux y pêcher. Autrefois, quand elle était jeune fille, on appelait cette femme Jeanne-Madelaine de Feuardent, un nom noble et révéré dans la contrée; mais depuis son mariage, c'est-à-dire depuis dix ans, elle n'était plus que Jeanne le Hardouey, ou, pour parler comme dans le pays, la femme à maître Thomas le Hardouey. Tous les dimanches que le bon Dieu faisait, on la voyait assister aux offices de la journée, assise contre la porte de son banc ouvrant dans l'allée de la nef, la place d'honneur, parce qu'elle permet mieux de voir la procession quand elle passe. Elle n'était point une dévote, mais elle avait été religieusement élevée, et ses habitudes étaient religieuses. Elle connaissait donc toutes les figures, plus ou moins vénérables, du clergé paroissial et des églises voisines qui envoyaient parfois à Blanchelande, politesse d'église à église, un de leurs prêtres pour y dire la messe ou pour y prêcher.

C'est là ce qui expliquera son étonnement quand, ce jour-là, en levant les yeux de son paroissien de maroquin rouge, elle aperçut un prêtre de haute taille, et dont elle n'eût pas, certes, oublié la tournure, si elle l'avait vu déjà, la figure à moitié cachée par son capuchon rabattu, monter à l'une des stalles du chœur placées en face d'elle, et s'y tenir dans une attitude d'orgueil sombre que la religion dont il était le ministre n'avait pu plier. On célébrait le deuxième dimanche de l'Avent, et au moment où, s'avançant des portes de la sacristie, en traînant sur les dalles le manteau de son capuchon, il monta lentement dans sa stalle, une voix chantait ces mots de l'antienne du jour... _et statim veniet dominator_. Jeanne le Hardouey avait la traduction de ces paroles dans son paroissien, imprimé sur deux colonnes, et elle ne put s'empêcher d'en faire l'application à ce prêtre inconnu, à l'air si étrangement dominateur!

Elle se retourna et demanda à Nônon Cocouan, la couturière, qui était agenouillée sur le banc placé derrière le sien, si elle connaissait ce prêtre, qu'elle lui désigna et qui était resté debout, adossé à la stalle fermée; mais Nônon Cocouan, quoique fort au courant des choses et du personnel de l'église de Blanchelande, pour laquelle elle travaillait, eut beau regarder et s'informer en chuchotant à deux ou trois commères des bancs voisins, elle ne put ramasser que des négations ou des hochements de tête, et fut obligée d'avouer à Jeanne qu'elle ni personne dans l'église ne connaissait le prêtre en question.

Nônon était une de ces vieilles filles entre trente-cinq et quarante ans, plus près de quarante que de trente-cinq, qui ont été belles et un peu fières, qui ont inspiré l'amour sans le partager, ou qui, si elles l'ont éprouvé, l'ont caché soigneusement dans leur âme, car c'était pour quelqu'un de plus haut placé qu'elles, et qu'elles _ne pouvaient avoir_, comme dit l'expression populaire avec tant de mélancolie; enfin une de ces belles pommes de passe-pomme, qui ont, hélas! passé malgré le ferme et frais tissu de leur chair blanche et rose, mais qui, comme la nèfle, meurtrie par l'hiver, devait conserver une douce saveur jusque dans l'hiver de la vie!

Comme toutes ces dévotes à qui la joie et les tendresses maternelles ont manqué, et qui n'ont plus à se cacher de l'amour de Dieu comme elles se cachaient autrefois de l'amour d'un homme, Nônon Cocouan avait l'âme ardente et portait dans toutes les pratiques de sa vie la flamme longtemps contenue d'une jeunesse sans apaisement. Aussi les mauvais plaisants, les beaux parleurs impies de Blanchelande la nommaient-ils une _hanteuse de confessionnal_. Que pouvaient-ils comprendre à cette rose mystique sauvage, dont la brûlante profondeur devait leur rester à jamais cachée?

Cependant, je suis bien forcé de l'avouer, malgré ma sympathie très-vive pour les vieilles filles dévotes, espèce de femmes envers lesquelles on a toujours été d'une injustice aussi superficielle que révoltante, Nônon Cocouan avait les petitesses, les enfantillages et les défauts de son type. Elle aimait les prêtres, non-seulement dans leur ministère, mais dans leurs personnes. Elle aimait à s'occuper d'eux et de leurs affaires. Elle en était idolâtre. Idolâtrie très-pure, du reste, mais qui avait bien ses ridicules et ses légers inconvénients. Jeanne le Hardouey s'était bien adressée, en l'interrogeant pour savoir le nom du prêtre imposant qui l'avait tant frappée. Nul dans tout Blanchelande ne devait savoir ce qu'il était, si Nônon Cocouan ne le savait pas.

Jeanne le Hardouey prit enfin son parti de cette ignorance. Sa curiosité excitée n'était pas de la même nature que celle de Nônon. Ces deux femmes différaient par trop de côtés pour éprouver, sur ce point-là, rien de semblable. La curiosité de Jeanne tenait à des choses qui venaient autant de sa destinée que de son caractère. Et d'ailleurs, pour le moment, cet intérêt et cette curiosité n'avaient pas une intensité si grande qu'elle ne pût très-bien attendre l'occasion favorable pour la satisfaire. Elle se remit donc à suivre et à chanter les vêpres; mais, involontairement, ses yeux se portaient de temps en temps sur les lignes altières de ce capuchon noir, immobile et debout dans sa stalle fermée, autour duquel l'ombre des voûtes, croissant à chaque minute, tombait un peu plus.

Cependant, à cause peut-être de la réouverture récente des églises, il y avait un salut, ce dimanche-là, à l'église de Blanchelande, et comme d'usage, quand les vêpres furent dites, on se mit en devoir de couronner ce touchant office du soir, dont la psalmodie berce les âmes religieuses sur un flot d'émotions divines, par l'éclat d'une bénédiction. Les cierges, éteints après le _Magnificat_, se rallumèrent. L'hymne s'élança de toutes les poitrines, l'encens roula en fumée sous les voûtes du chœur et la procession s'avança bientôt dans la nef pour se replier autour de l'église et de sa forêt de colonnes, comme une vivante spirale d'or et de feu. Rien n'est beau comme cet instant solennel des cérémonies catholiques, alors que les prêtres, vêtus de leurs blancs surplis ou de chappes étincelantes, marchent lentement, précédant le dais et suivant la croix d'argent qu'éclairent les cierges par-dessous, et qui coupe de son éclat l'ombre des voûtes dans laquelle elle semble nager, comme la croix, il y a dix-huit siècles, sillonna les ténèbres qui couvraient le monde.