L'ensorcelée

Part 3

Chapter 33,857 wordsPublic domain

Je m'étais arrêté, le voyant s'arrêter. Mais quand je le vis vider l'étrier d'une jambe si leste, je crus que l'amour de la _Blanche_ lui tournait complétement la tête. En effet, quoique la nuit ne fût pas noire et que la lune noyât sa blafarde clarté dans le brouillard, il aurait fallu pourtant être plus nyctalope que tous les chats qui aient jamais miaulé à la porte d'une ferme à minuit, pour distinguer ce qui se trouvait sous le sabot d'un cheval, à une pareille heure. Mais comme il avait causé mon étonnement, il le dissipa aussi vite qu'il l'avait fait naître. Je le vis battre le briquet une seconde et tirer de la poche de son manteau à manches une petite lanterne d'écurie qu'il alluma. Aidé de la lueur de cette lanterne, il souleva, l'un après l'autre, les pieds de son cheval, et il s'écria que le pied de devant était déferré!

--Et peut-être depuis longtemps, ajouta-t-il, en répétant l'observation qu'il avait déjà faite; car sur ce sol poussiéreux, on perdrait les quatre fers de son cheval qu'on ne s'en apercevrait pas! Il est probable que c'est de ce pied-là que la bête se sera piquée. Seulement, fit-il inquiet, je ne vois rien.

Et il approchait sa lanterne, et il regardait la corne du cheval, comme un maréchal ferrant l'aurait fait:

--Je ne vois rien, ni sang, ni enflure, et cependant la pauvre bête pose à peine le pied à terre et paraît diantrément souffrir!

Il la prit au défaut du mors et la fit marcher en l'attirant à lui. Mais la jument, si fringante il n'y avait qu'un moment, boitait d'une façon lamentable, et vraiment il y avait raison de craindre qu'elle ne pût continuer son chemin.

--Nous voilà bien! dit-il encore, mais avec l'accent d'une contrariété que je comprenais, et que même je commençais à partager, nous voilà bien, à _mittan_ de la lande, avec un cheval qui boite, et sans âme qui vive, ni maison, ni rien, à deux lieues à la ronde, et un fier bout de route à faire encore! La première forge que nous trouverons est à un quart de lieue de la Haie-du-Puits. C'est amusant! Qu'allons-nous devenir? Le diable m'emporte si je le sais! Je n'ai pas d'envie de mettre la _Blanche_ sur la litière pour une quinzaine, car c'est le premier du mois prochain la Toussaint, à Bayeux, une fameuse foire qui dure trois jours, et qui n'a pas sa pareille d'ici la Chandeleur!

Et toujours armé de sa lanterne, il tira à lui la jument, objet de ses plaintes; mais la bête éclopée pouvait à peine se traîner.

--Ma fingue! monsieur, finit-il par me dire, comme un homme qui prend une résolution, m'est avis qu'à présent nos caravanes sont terminées et qu'il serait sage à vous de me quitter et de vous en aller tout seul, car le temps n'est pas beau et la nuit est froide, comme si l'air était plein d'aiguilles. Vous êtes p't-être pressé d'arriver... Chacun a ses affaires. Vous ne devez pas souffrir du retardement des miennes. Moi, j'ai mis dans ma tête d'aller à pied jusqu'à la Haie-du-Puits. J'arriverai, Dieu sait quand, c'est vrai... demain matin! Mais je suis accoutumé à la peine. J'en ai vu de _grises_ dans ma vie. J'ai passé souvent la nuit sous Garnetot ou sous Aureville, enfoncé dans la vase du marais jusqu'à la ceinture, pour avoir le plaisir de tuer les canards sauvages et les sarcelles. Ce n'est donc pas une ou deux lieues dans le _buhan_ qui me font bien peur... d'autant que Jeannine a doublé la houppelande de son homme comme une ménagère qui aime mieux lui mettre une tranche de jambon sur le gril et lui verser un bon pot de cidre que de lui faire de la tisane, quand il revient de toutes ses courses à la maison.

Mais je l'assurai que je ne le laisserais pas ainsi tout seul dans l'embarras, après avoir voyagé de si bonne amitié avec lui; que mes affaires, en fin de compte, n'étaient pas plus pressées que les siennes, peut-être moins... et qu'un peu de brouillard ne m'avait jamais non plus épouvanté.

--Tenez, lui dis-je, maître Louis Tainnebouy, arrêtons-nous un moment. Nous sifflerons nos chevaux et nous fumerons un peu pour conjurer les âcres vapeurs de la nuit. Peut-être qu'après un temps de repos, vous pourrez remonter sur votre bête, puisque vous ne voyez, dites-vous, ni plaie ni enflure à son pied.

--Je crains bien, dit-il d'un air songeur et en hochant la tête, que je ne puisse remonter c'te nuit sur la _Blanche_, si c'est ce que je _crais_ qui la tient.

--Et que croyez-vous donc, maître Louis? lui demandai-je en voyant, à la clarté de la lanterne, un nuage couvrir ses traits francs et hardis où la gaieté brillait d'ordinaire.

--Ma finguette! fit-il en se grattant l'oreille comme un homme qui éprouve une petite anxiété, j'ne suis pas très-enclin à vous le dire, monsieur, car vous allez p't-être vous moquer de moi. Mais si c'est la vérité, pourquoi la tairais-je? Une risée n'est qu'une risée, après tout! Notre curé répète sans cesse que ça fait toujours du bien de se confesser, et, pour mon propre compte, j'ai r'marqué que quand j'ai eu quéque poids sur l'esprit et que je l'ai dit à Jeannine, la tête sur la taie de l'oreiller, j'ai eu l'esprit plus soulagé le lendemain, D'ailleurs, vous êtes du pays et v'n'êtes pas sans avoir entendu parler de certaines choses avérées parmi nous autres herbagers et fermiers... comme, par exemple, des secrets qu'ont d'aucunes personnes et qu'on appelle des _sorts_ parmi nous.

--Certes, oui, j'en ai entendu parler, lui dis-je, et même beaucoup dans mon enfance. J'ai été bercé avec ces histoires... Mais je croyais que tous ces secrets-là étaient perdus.

--Perdus, monsieur! fit-il rassuré, en voyant que je ne contestais pas la possibilité du fait, mais son existence actuelle, non, monsieur, ces secrets-là n'ont jamais été perdus et probablement ils ne se perdront jamais, tant que j'aurons dans le pays, de ces garnements de bergers qui viennent on ne sait d'où et qui s'en vont un beau jour comme ils sont venus, et à qui il faut donner du pain à manger et des troupeaux, à conduire, si on ne veut pas voir toutes les bêtes de ses pâturages crever comme des rats bourrés d'arsenic.

Maître Tainnebouy ne m'apprenait là que ce que je savais. Il y a dans la presqu'île du Cotentin, depuis combien de temps? on l'ignore, de ces bergers errants qui se taisent sur leur origine et qui se louent pour un mois ou deux dans les fermes, tantôt plus, tantôt moins. Espèces de pâtres bohémiens, auxquels la voix du peuple des campagnes attribue des pouvoirs occultes et la connaissance des secrets et des sortiléges. D'où viennent-ils? Où vont-ils? ils passent. Sont-ils les descendants de ces populations de Bohême qui se sont dispersés sur l'Europe dans toutes les directions, au moyen âge? Rien ne l'annonce dans leur physionomie ni dans la conformation de leurs traits. C'est une population blonde, aux cheveux presque jaunes, aux yeux gris clair ou verts, de haute taille, et qui a gardé tous les caractères des hommes venus autrefois du Nord, sur leurs barques d'osier. Par une singulière anomalie, ces hommes qui, selon mes incertaines et tremblantes lumières, doivent être une branche de Normands modifiés avec des éléments inconnus, n'ont ni l'âpre goût au travail, ni la prévoyance profonde, ni le génie pratique de leur race. Ils sont fainéants, contemplatifs, mous à la besogne, comme s'ils étaient les fils d'un brûlant soleil qui leur coula la dissolvante paresse dans les membres avec la chaleur de ses rayons. Mais d'où qu'ils soient issus, du reste, ils ont en eux ce qui agit le plus puissamment sur l'imagination des populations ignorantes et sédentaires. Ils sont vagabonds et mystérieux. Bien des fois on a essayé de les bannir des paroisses. Ils s'en sont allés, puis sont revenus. Tantôt solitaires, tantôt en troupe de cinq à six, ils rôdent çà et là, en proie à une oisiveté qu'ils n'occupent jamais que d'une manière, c'est-à-dire en conduisant quelques troupeaux de moutons le long du revers des fossés, ou les bœufs de quelque herbager d'une foire à une autre. Si par hasard un fermier les expulse durement de son service, ou ne veut plus les employer, ils ne disent mot, courbent la tête et s'éloignent; mais un doigt levé, en se retournant, est leur seule et sombre menace; et presque toujours un malheur, soit une mortalité parmi les bestiaux, soit les fleurs de tout un plant de pommiers brûlées dans une nuit, soit la corruption de l'eau des fontaines, vient bientôt suivre la menace du terrible et silencieux doigt levé.

--Et vous pensez donc, dis-je à mon Cotentinais, qu'on aurait bien pu jeter un sort sur votre jument, maître Louis Tainnebouy?

--J'en ai l'idée, fit-il en réfléchissant et en donnant un revers de la main à son chapeau, qu'il poussa par là sur son oreille, j'en ai l'idée, monsieur. C'est la vérité, et voici pourquoi. Il y avait hier au marché de Créance, dans le cabaret où j'étais, justement un de ces misérables bergers, la teigne du pays, qui s'en vont en se louant à tous les maîtres. Il était accroupi dans les cendres de l'âtre et faisait chauffer un godet de cidre doux pendant que je finissais un marché avec un herbager de Carente (Carentan). Je venions de nous taper dans la main, quand mon acheteur me dit qu'il avait besoin de quelqu'un pour conduire ses bœufs à Coutances (il allait voir, lui, un de ses oncles malade à Muneville-le-Bengar), et c'est alors que le berger, qui s'acagnardait et buvait au bord de l'âtre, se proposa. «Qui es-tu, toi, pour que te je confie mes bêtes? fit l'herbager. Si maître Tainnebouy te connaît et répond pour toi, je ne demande pas mieux que de te prendre. Répondez-vous du gars, maître Louis?--Ma fé, dis-je à l'herbager, prenez-le si vous v'lez, mais j'm'en lave les mains comme Ponce-Pilate; j'me soucie pas d'encourir des reproches s'il arrivait quéque malencontre à vos bestiaux. Qui cautionne paye, dit le proverbe, et je ne cautionne point qui je ne connais pas.--Alors, va trouver un autre maître!» a dit le Carentinais, et ça a été tout. Eh bien! à présent, je me rappelle que le berger m'a jeté, de dessous le manteau de la cheminée, un diable de regard, noir comme le péché, et que je l'ai trouvé qui rôdait du côté de l'écurie quand j'ai été pour prendre la _Blanche_ et partir.

Rien au fond n'était plus admissible que ce récit de maître Tainnebouy. Pour expliquer l'accident arrivé à son cheval, il n'était pas besoin de creuser jusqu'à l'idée d'un maléfice. Le berger, poussé par le ressentiment, avait pu introduire quelque corps blessant dans le sabot du cheval pour se venger de son maître, comme ce cruel enfant corse (on dit Napoléon), qui enfonça avec son doigt une balle de carabine dans l'oreille du cheval favori de son père, parce que son père lui avait infligé une correction. Seulement, ce qui pour mon Cotentinais révélait l'influence du démon dans toute cette affaire, c'est que la _Blanche_ boitait sans blessure ou motif apparent de boiter. Il avait déposé sa lanterne à terre, sur un petit tertre qui se trouvait là, et il chargeait sa pipe en regardant sa jument qui, comme tous les animaux souffrants, abaissait d'instinct son intelligente tête vers la partie de son corps qui la faisait souffrir. J'étais descendu de mon cheval à mon tour, et je roulais entre mes doigts les feuilles du maryland que j'allais convertir en cigarettes. Le froid piquait, de plus en plus vif.

--C'est dommage, dis-je en jetant les yeux sur le sol dénudé de tout et où le vent d'ouest n'avait pas seulement roulé une branche d'arbre, que nous n'ayons pas quelque branche de bois mort comme on en trouve parfois d'éparses sur la terre. Nous pourrions allumer une flambée pendant que votre jument se repose et nous réchauffer le bout des doigts.

--Ah! ben oui! du bois mort, dans cette lande, fit-il, c'est comme du bois vert! On ne trouve pas plus l'un que l'autre; et nous n'avons qu'à souffler dans nos doigts pour les réchauffer. Quand les Chouans tenaient, par les nuits claires, leurs conseils de guerre là où nous sommes, ils étaient obligés d'apporter à dos d'homme le bois qu'ils avaient coupé, pour faire du feu, dans le taillis des Patriotes.

Ce mot de Chouans, jeté là en passant comme un souvenir de hasard, par cette énergique veste rousse qui avait peut-être, dans sa jeunesse, fait le coup de fusil par-dessus la haie avec eux, évoqua en ce moment, aux yeux de mon esprit, ces fantômes du temps passé devant lesquels toute réalité présente pâlit et s'efface. Je venais précisément d'une ville où la guerre des Chouans a laissé une empreinte profonde. Personne, quand j'y passai, n'y avait oublié encore le sublime épisode dont elle avait été le théâtre en 1799, cet audacieux enlèvement par douze gentilshommes, dans une ville pleine de troupes ennemies, du fameux Des Touches, l'intrépide agent des Princes, destiné à être fusillé le lendemain. Comme on ramasse quelques pincées de cendre héroïque, j'avais recueilli tous les détails de cette entreprise, sans égale parmi les plus merveilleuses crâneries humaines. Je les avais recueillis là où, pour moi, gît la véritable histoire, non celle des cartons et des chancelleries, mais l'histoire orale, le discours, la tradition vivante qui est entrée par les yeux et les oreilles d'une génération et qu'elle a laissée, chaude du sein qui la porta et des lèvres qui la racontèrent, dans le cœur et la mémoire de la génération qui l'a suivie. Encore sous l'empire des impressions que j'avais éprouvées, rien d'étonnant que ce nom de Chouans, prononcé dans les circonstances extérieures où j'étais placé, réveillât en moi de puissantes curiosités assoupies.

--Est-ce que vous auriez fait la guerre des Chouans? demandai-je à mon compagnon, espérant que j'allais avoir une page de plus à ajouter aux Chroniques de cette guerre nocturne de Catérans bas-normands, qui se rassemblaient aux cris des chouettes et faisaient un sifflet de guerre de la paume de leurs deux mains.

--Nenni pas, monsieur, me répondit-il après avoir allumé sa pipe et l'avoir coiffée d'une espèce de bonnet de cuivre, attaché à une chaînette du même métal qui tenait au tuyau. Nenni-dà! J'étais trop jeune alors; je n'étais qu'un marmot bon à fouetter. Mais mon père et mon grand-père, qui ont toujours été un peu de la _vache à Colas_, ont chouanné dans le temps comme leurs maîtres. J'ai même un de mes oncles qui a été blessé de deux chevrotines dans le pli du bras, au combat de la Fosse, auprès de Saint-Lô, sous M. de Frotté. C'était un joyeux vivant que mon oncle, qui jouait du violon comme un meunier et aimait à faire pirouetter les filles. J'ai ouï dire à mon oncle que sa blessure, le soir même du combat, ne l'empêcha pas de jouer de son violon à ses camarades, dans une grange, pas bien loin de l'endroit où le matin on s'était si fort _capuché_. On s'attendait à voir les Bleus dans la nuit, mais on sautait tout de même, comme s'il n'y avait eu dans le monde que des cotillons courts et de beaux mollets! Les fusils chargés ne dormaient que d'un œil dans un coin de la grange. Mon enragé et joyeux compère d'oncle tenait son violon de son bras blessé et saignant, et il jouait gaiement, comme le vieux ménétrier Pinabel, dans un de ses meilleurs soirs, malgré le diable d'air que lui jouait, à lui, sa blessure. Savez-vous ce qui arriva, monsieur? Son bras resta toute sa vie dans la position qu'il avait prise pour jouer cette nuit-là; il ne put l'allonger jamais. Il fut cloué par les chevrotines des Bleus dans cette attitude de ménétrier qu'il avait tant aimée pendant sa jeunesse, et jusqu'à sa mort, bien longtemps après, il n'a plus été connu à la ronde que sous le surnom de _Bras-de-violon_.

Enchanté d'une parenté aussi honorable et qui semblait me promettre les récits que je désirais, je poussai mon Cotentinais à me raconter ce qu'il savait de la guerre à laquelle ses pères avaient pris une part si active. Je l'interrogeai, je le pressai, j'essayai de lever une bonne contribution sur les souvenirs de son enfance, sur toutes les histoires qu'il avait dû entendre raconter, au coin du feu, pendant la veillée d'hiver, quand il se chauffait sur son escabeau, entre les jambes de son père. Mais, ô désappointement cruel, et triste preuve de l'impuissance de l'homme à résister au travail du temps dans nos cœurs! maître Louis Tainnebouy, fils de Chouan, neveu de cet héroïque _Bras-de-violon_, le blessé de la Fosse, qui aurait mérité d'ouvrir la tranchée à Lérida, avait à peu près oublié, s'il l'avait su jamais, tout ce qui, à mes yeux, _sacrait_ ses pères. Hormis ces faits généraux et notoires, qui m'étaient aussi familiers qu'à lui, il n'ajouta pas l'obole du plus petit renseignement à mes connaissances sur une époque aussi intéressante à sa manière que l'époque de 1745, en Écosse, après la grande infortune de Culloden. On sait que tout ne fut pas dit après Culloden, et qu'il resta encore dans les Highlands plusieurs partisans en kilt et en tartan, qui continuèrent, sans réussir, le coup de feu, comme les Chouans à la veste grise et au mouchoir noué sous le chapeau le continuèrent dans le Maine et la Normandie, après que la Vendée fut perdue. Ce que j'aurais voulu, c'est qu'au moins le souvenir de cette guerre eût laissé une étincelle des passions de ses pères dans l'âme du neveu de _Bras-de-violon_. Or, je dois le dire, j'eus beau souffler dans cette âme l'étincelle que je cherchais; je ne la trouvai pas. Le Temps, qui nous use peu à peu de sa main de velours, a une fille plus mauvaise que lui: c'est la Légèreté oublieuse. D'autres intérêts, d'un ordre moins élevé mais plus sûr, avaient saisi de bonne heure l'activité de maître Tainnebouy. La politique, pour ce cultivateur occupé de ses champs et de ses bestiaux, se trouvait trop hors de sa portée pour n'être pas un objet fort secondaire dans sa vie. A ses yeux de paysan, les Chouans n'étaient que des _réveille-matin_ un peu trop brusques, et il était plus frappé de quelques faits de maraudage, de quelques jambons qu'ils avaient dépendus de la cheminée d'une vieille femme, ou d'un tonneau qu'ils avaient mis à _dalle_ dans une cave, que de la cause pour laquelle ils savaient mourir. Dans le bon sens de maître Louis, la Chouannerie qui n'avait pas réussi était peut-être une folie de la jeunesse de ses pères. Conscrit de l'Empire, à qui il avait fallu dix mille francs pour se racheter de la coupe réglée des champs de bataille, un tel souvenir l'animait plus contre _Bonot_,--comme disaient les paysans, qui vous dépoétisaient si bien le nom qui a le plus retenti sur les clairons de la gloire,--que la mort du général de son oncle, ce Frotté, à l'écharpe blanche, tué par le fusil des gendarmes, avec un sauf-conduit sur le cœur!

Cependant, quand il eut fumé sa pipe et qu'il eut regardé encore une fois sous le pied déferré de sa jument, maître Tainnebouy parla de se mettre en route, que bien que mal, et de gagner comme nous pourrions la Haie-du-Puits. L'heure, au pied ailé, volait toujours à travers nos accidents et nos propos, et la nuit s'avançait silencieuse. La lune, alors dans son premier quartier, était couchée. Comme l'aurait dit Haly dans l'_Amour peintre_, il faisait noir autant que dans un four, et nulle étoile ne montrait le bout de son nez. Nous gardâmes la lanterne allumée, dont les rais tremblants produisaient l'effet d'une queue de comète dans la vapeur fendue du brouillard. Bientôt même elle s'éteignit, et nous fûmes obligés de marcher à pied, cahin caha, tirant péniblement nos chevaux par la bride et n'y voyant goutte. La situation, dans cette lande suspecte, ne laissait pas que d'être périlleuse; mais nous avions le calme de gens qui ont sous leur main des moyens de résistance et dans leur cœur la ferme volonté, si l'occasion l'exigeait, de s'en servir. Nous allions lentement, à cause du pied malade de la _Blanche_, et aussi à cause des grosses bottes que nous traînions. Si nous nous taisions un moment, ce qui me frappait le plus dans ces flots de brouillard et d'obscurité, c'était le mutisme morne des airs chargés. L'immensité des espaces que nous n'apercevions pas se révélait par la profondeur du silence. Ce silence, pesant au cœur et à la pensée, ne fut pas troublé une seule fois pendant le parcours de cette lande, qui ressemblait, disait maître Tainnebouy, _à la fin du monde_, si ce n'est, de temps à autre, par le bruit d'ailes de quelque héron dormant sur ses pattes, que notre approche faisait envoler.

Nous ne pouvions guère, dans une obscurité aussi complète, apprécier le chemin que nous faisions. Cependant des heures retentirent à un clocher qui, à en juger par la qualité du son, nous parut assez rapproché. C'était la première fois que nous entendions l'heure depuis que nous étions dans la lande; nous arrivions donc à sa limite.

L'horloge qui sonna avait un timbre grêle et clair qui marqua minuit. Nous le remarquâmes, car nous avions compté l'un et l'autre et nous ne pensions pas qu'il fût si tard. Mais le dernier coup de minuit n'avait pas encore fini d'osciller à nos oreilles, qu'à un point plus distant et plus enfoncé dans l'horizon, nous entendîmes résonner non plus une horloge de clocher, mais une grosse cloche, sombre, lente et pleine, et dont les vibrations puissantes nous arrêtèrent tous les deux pour les écouter.

--Entendez-vous, maître Tainnebouy? dis-je un peu ému, je l'avoue, de cette sinistre clameur d'airain dans la nuit; on sonne à cette heure: serait-ce le feu?

--Non, répondit-il, ce n'est pas le feu. Le tocsin sonne plus vite, et ceci est lent comme une agonie. Attendez! voilà cinq coups! en voilà six! en voilà sept! huit et neuf! C'est fini, on ne sonnera plus.

--Qu'est-ce que cela? fis-je. La cloche à cette heure! C'est bien étrange. Est-ce que les oreilles nous corneraient, par hasard?...

--Vère! étrange en effet, mais réel! répondit d'une voix que je n'aurais pas reconnue, si je n'avais pas été sûr que c'était lui, maître Louis Tainnebouy, qui marchait à côté de moi dans la nuit et le brouillard; voilà la seconde fois de ma vie que je l'entends, et la première m'a assez porté malheur pour que je ne puisse plus l'oublier. La nuit où je l'entendis, monsieur, il y a des années de ça, c'était de l'autre côté de Blanchelande, et minute pour minute, à cette heure-là, mon cher enfant, âgé de quatre ans et qui semblait fort comme père et mère, mourait de convulsions dans son berceau. Que m'arrivera-t-il de cette fois?

--Qu'est donc cette cloche de mauvais présage? dis-je à mon Cotentinais, dont l'impression me gagnait.

--Ah! fit-il, c'est la cloche de Blanchelande qui sonne la messe de l'abbé de la Croix-Jugan.

--La messe, maître Tainnebouy! m'écriai-je. Oubliez-vous que nous sommes en octobre, et non pas à Noël, en décembre, pour qu'on sonne la messe de minuit?

--Je le sais aussi bien que vous, monsieur, dit-il d'un ton grave; mais la messe de l'abbé de la Croix-Jugan n'est pas une messe de Noël, c'est une messe des Morts, sans répons et sans assistance, une terrible et horrible messe, si ce qu'on en rapporte est vrai.

--Et comment peut-on le savoir, repartis-je; si personne n'y assiste, maître Louis?