L'ensorcelée

Part 18

Chapter 183,899 wordsPublic domain

Tous les bancs de l'église étaient occupés par les familles qui les louent à l'année. Revêtus de leurs plus beaux habits, les paysans se pressaient jusque dans les chapelles latérales, et on ne voyait de tous côtés que ceintures et gilets rouges aux boutons de cuivre, la parure séculaire de ces farauds bas Normands. Dans la grande allée de la nef, ce n'était qu'une mer un peu houleuse de ces coiffes qu'on appela plus tard du nom éblouissant de _comètes_, et qui donnaient aux jeunes filles du pays un air de mutinerie héroïque qu'aucune autre coiffure de femme n'a jamais donné comme celle-là! Toutes ces coiffes blanches si rapprochées les unes des autres, qu'un prédicateur de mauvaise humeur comparait assez exactement, un jour, à une troupe d'oies dans un marais, étaient agitées par le désir de voir enfin une fois sans son capuchon ce fameux abbé de la Goule-Fracassée, comme on disait dans le pays. Surnom populaire qu'à une autre époque sa race aurait gardé, s'il n'avait pas été le dernier de sa race! Le seul banc qui fût vide dans cette foule de bancs qui regorgeaient étaient le banc, fermé à la clef, de maîtresse le Hardouey. On n'y avait plus revu personne depuis la mort de la femme et l'inexplicable disparition du mari. Ce banc vide rappelait, ce dimanche-là mieux que jamais, toute l'histoire que j'ai racontée. Il faisait penser davantage à cette _morte_, à laquelle on pensait toujours et dont le souvenir amenait infailliblement dans l'esprit l'idée de l'abbé de la Croix-Jugan, de ce moine blanc de l'abbaye en ruines, qui allait chanter la grand'messe pour la première fois. On pensait que la tragédie de l'ensorcellement de Jeanne avait commencé à ce banc, à une procession comme celle-ci, et que le malheur était venu de ce premier regard, sorti de _ces trous par lesquels_, dit Bossuet, _Dieu verse la lumière dans la tête de l'homme_, et qui, sous le front balafré du prêtre et la pointe de son capuchon, semblaient deux soupiraux de l'enfer; _la bouche en feu du four du Diable_, disaient ces paysans qui savaient peindre avec un mot, comme Zurbaran avec un trait. Quand on se reportait aux bruits qui avaient couru sur l'abbé, et dont l'écho ne mourait pas, on était haletant de voir _quelle mine_ il aurait, en passant le long du banc de sa _victime_ (car on la croyait sa victime), le jour où il allait dire la messe, et consacrer le corps et le sang de Notre-Seigneur Jésus-Christ. C'était une épreuve! Il se jouait donc dans toutes ces têtes un drame dont le dernier acte était arrivé et qui touchait au dénoûment. Aussi me serait-il impossible de peindre l'espèce de frémissement de curiosité qui circula soudainement dans cette foule quand la rouge bannière de la paroisse, qui devait ouvrir la marche de la procession, commença à flotter à l'entrée du chœur, et que les premiers tintements de la sonnette annoncèrent, au portail, que la procession allait sortir. Qui ne sait, d'ailleurs, l'amour éternel de l'homme pour les spectacles et même pour les spectacles qu'il a déjà vus? Cette bannière, qui ne sort guère qu'aux grandes fêtes, et de laquelle tombent, comme de ses glands d'or et de soie vermeille, je ne sais quelle influence de joie et de triomphe sur les fidèles, la croix d'argent, avec son velarium brodé par des mains virginales, cette espèce d'obélisque de cire blanche qu'on appelle le cierge pascal et qui domine la croix de sa pointe allumée, les primevères qui jonchaient la nef, ces premières primevères de l'année que les prêtres étendent sur les autels lavés du samedi saint et dont les débris odorants de la veille se mêlaient à la forte et tonique senteur du buis coupé, tous ces détails avaient aussi leur émotion sainte. La procession étincelait d'ornements magnifiques donnés par la comtesse de Montsurvent et qu'on portait alors pour la première fois. Elle avait voulu que son grand abbé de la Croix-Jugan (c'est ainsi qu'elle avait coutume de l'appeler) ne dît sa première messe, depuis sa pénitence, que dans une pourpre et une splendeur dignes de lui! Comme il est d'usage, il venait le dernier dans cette foule solennelle, précédé du curé de Varenguebec et de l'abbé Caillemer, tous deux en dalmatique, car ils devaient l'assister comme diacre et sous-diacre à l'autel. La foule tendait le cou sur son passage, et plusieurs jeunes filles montèrent même sur les banquettes de leurs bancs lorsqu'il s'avança dans la nef. Le jour bleu qui entrait alors par le portail tout grand ouvert et qui répandait ses clartés jusqu'au fond du chœur dans son mystère de vitraux sombres, et tournait ses blancheurs vives autour des piliers, frappait bien en face ce visage extraordinaire qu'on voulait voir, tout en frémissant de le regarder, et qui produisait la magnétique horreur des abîmes. Seulement (sans y penser assurément) l'abbé de la Croix-Jugan devait impatienter cette curiosité, avide de le contempler enfin dans l'ensemble de son atterrante physionomie. Comme officiant, il portait l'étole, l'aube et la chape, mais il avait gardé son capuchon noir en agrafant sa chape par-dessus, en sorte que sa tête n'avait point quitté son encadrement habituel, fermé par la barre de velours noir de l'espèce de mentonnière qu'il portait toujours.

«Qui fut bien surpris et eut le nez cassé? me dit maître Tainnebouy qui prétendait tenir tous ces détails de Nônon elle-même, ce furent les filles de Blanchelande, monsieur! Quand il passa auprès du banc de la malheureuse dont il avait causé la perte, on ne s'aperçut pas tant seulement qu'il eût un cœur à l'air de son visage. On n'y vit rien, ni _stringo_ ni _stringuette_, et on se demanda tout bas s'il avait une licence du pape, le vieux diable, pour dire la messe en capuchon. Mais ne vous tourmentez, monsieur! la suite prouva bien qu'il n'en avait pas, et les filles et les gars de Blanchelande, et bien d'autres, en virent plus long à c'te messe-là qu'ils n'auraient voulu.»

Ainsi, pour un moment, la curiosité et l'attente universelle furent trompées. L'abbé de la Croix-Jugan n'avait rien de nouveau que sa chape fermée sur sa poitrine par une agrafe de pierres précieuses, d'un éclat prodigieux aux yeux de ces paysans éblouis.

«D'aucunes fois, depuis, j'ons bien regardé! ce tas de pierreries n'a _éclaffé_ com' cha sur la poitrine de nos prêtres,» disaient-ils à la comtesse de Montsurvent, qui expliquait le phénomène, un peu par l'imagination, un peu par le manteau du capuchon qui faisait repoussoir au blanc éclat des pierreries, mais qui ne pouvait s'empêcher de sourire de ces incroyables superstitions.

La procession fit le tour de l'église, le long des murs du cimetière, et rentra par le portail, qui resta ouvert. Il y avait tant de monde à Blanchelande ce jour-là, et le temps était si doux et presque si chaud, que beaucoup de personnes se groupèrent au portail et, de là, entendirent la messe. Il y en avait jusque sous l'if planté en face du portail.

Cependant, après le temps mis à chanter l'_Introït_, pendant lequel l'officiant va revêtir les ornements sacrés, les portes de la sacristie s'ouvrirent et l'abbé de la Croix-Jugan, précédé des enfants de chœur portant les flambeaux, des thuriféraires et des diacres, apparut sur le seuil, en chasuble, et marcha lentement vers l'autel. Le mouvement de curiosité qui avait eu lieu dans l'église quand la procession était passée, recommença, mais pour cette fois sans déception. Le capuchon avait disparu et la tête idéale de l'abbé put être vue sans aucun voile...

Jamais la fantaisie d'un statuaire, le rêve d'un grand artiste devenu fou, n'auraient combiné ce que le hasard d'une charge d'espingole et le déchirement des bandelettes de ses blessures par la main des Bleus avaient produit sur cette figure, autrefois si divinement belle, qu'on la comparait à celle du martial Archange des batailles. Les plus célèbres blessures dont parle l'histoire, qu'étaient-elles auprès des vestiges impliqués sur le visage de l'abbé de la Croix-Jugan, auprès de ces stigmates qui disaient si atrocement le mot sublime du duc de Guise à son fils?

«Il faut que les fils des grandes races sachent se bâtir des renommées sur les ruines de leur propre corps!»

Pour la première fois, on jugeait dans toute sa splendeur foudroyée le désastre de cette tête, ordinairement à moitié cachée, mais déjà, par ce qu'on en voyait, terrifiante! Les cheveux, coupés très-courts, de l'abbé, envahis par les premiers flocons d'une neige prématurée, miroitaient sur ses tempes et découvraient les plans de ses joues livides, labourées par le fer. C'était tout un massacre, me dit Tainnebouy avec une poésie sauvage, mais ce _massacre_ exprimait un si implacable défi au destin, que si les yeux s'en détournaient, c'était presque comme les yeux de Moïse se détournèrent du buisson ardent qui contenait Dieu! Il y avait, en effet, à force d'âme, comme un dieu en cet homme plus haut que la vie, et qui semblait avoir vaincu la mort en lui résistant. Quoiqu'il se disposât à offrir le Saint Sacrifice et qu'il s'avançât les yeux baissés, l'air recueilli et les mains jointes, ces mains qui avaient porté l'épée interdite aux prêtres, et dont le galbe nerveux et veiné révélait la puissance des éperviers dans leurs étreintes, il était toujours le chef fait pour commander et entraîner à sa suite. Avec sa grande taille, la blancheur flamboyante de sa chasuble lamée d'or, que le soleil, tombant par une des fenêtres du chœur, sembla tout à coup embraser, il ne paraissait plus un homme, mais la colonne des flammes qui marchait en avant d'Israël et qui le guidait au désert. La vieille comtesse de Montsurvent parlait encore de ce moment-là, du fond de ses cent ans, comme s'il eût été devant elle, quand Blanchelande agenouillé vit ce prêtre, colossal de physionomie, se placer au pied de l'autel et commencer cette messe fatale qu'il ne devait pas finir.

Nul, alors, ne pensa à ses crimes. Nul n'osa garder dans un repli de son âme subjuguée une mauvaise pensée contre lui. Il était digne des pouvoirs que lui avait remis l'Église, et le calme de sa grandeur, quand il monta les marches de l'autel, répondit de son innocence. Impression éphémère, mais pour le moment toute-puissante! On oublia Jeanne le Hardouey. On oublia tout ce qu'on croyait il n'y avait qu'un moment encore.

Entrevu à l'autel à travers la fumée d'azur des encensoirs, qui vomissaient des langues de feu de leurs urnes d'argent, balancées devant sa terrible face, sur laquelle le sentiment de la messe qu'il chantait commençait de jeter des éclairs inconnus, qui s'y fixaient comme des rayons d'auréole et faisaient pâlir l'éclat des flambeaux, il était le point culminant et concentrique où l'attention fervente et respectueuse de la foule venait aboutir. Le timbre profond de sa voix retentissait dans toutes les poitrines. La lenteur de son geste, sa lèvre inspirée, la manière dont il se retournait, les bras ouverts, vers les fidèles, pour leur envoyer la paix du Seigneur, toutes ces sublimes attitudes du prêtre qui prie et qui va consacrer, et dans lesquelles le sublime de sa personne, à lui, s'incarnait avec une si magnifique harmonie, prenaient ces paysans hostiles et fondaient leur hostilité au point qu'il n'y paraissait plus...

La messe s'avançait cependant, au milieu des _alleluia_ d'enthousiasme de ce grand jour... Il avait chanté la Préface. Les prêtres qui l'assistaient dirent plus tard que jamais ils n'avaient entendu sortir de tels accents d'une bouche de chair. Ce n'était pas le chant du cygne, de ce mol oiseau de la terre qui n'a point sa place dans le ciel chrétien, mais les derniers cris de l'aigle de l'Évangéliste, qui allait s'élever vers les Cimes Éternelles, puisqu'il allait mourir! Il consacra, dirent-ils encore, comme les Saints consacrent, et vraiment, s'il avait jamais été coupable, ils le crurent plus que pardonné. Ils crurent que le charbon d'Isaïe avait tout consumé du vieil homme dans sa purification dévorante, quand, à genoux près de lui, et tenant le bord de sa tunique de pontife, les diacres le virent élever l'hostie sans tache, de ses deux mains tendues vers Dieu. Toute la foule était prosternée dans une adoration muette. L'_O salutaris hostia!_ allait sortir, avec sa voix d'argent, de cet auguste et profond silence... Elle ne sortit pas... Un coup de fusil partit du portail ouvert et l'abbé de la Croix-Jugan tomba la tête sur l'autel.

Il était mort.

Des cris d'effroi traversèrent la foule, aigus, brefs, et tout s'arrêta, même la cloche qui sonnait le sacrement de la messe et qui se tut, comme si le froid d'une terreur immense était monté jusque dans le clocher et l'eût saisie!

Ah! qui pourrait raconter dignement cette scène unique dans les plus épouvantables spectacles? L'abbé de la Croix-Jugan, abattu sur l'autel, arraché par les diacres de l'entablement sacré qu'il souillait de son sang, et couché sur les dernières marches, dans ses vêtements sacerdotaux, au milieu des prêtres éperdus et des flambeaux renversés; la foule soulevée, toutes les têtes tournées, les uns voulant voir ce qui se passait à l'autel, les autres regardant d'où le coup de feu était parti; le double reflux de cette foule, qui oscillait du chœur au portail, tout cela formait un inexprimable désordre, comme si l'incendie eût éclaté dans l'église ou que la foudre eût fondu les plombs du clocher!

«L'abbé de la Croix-Jugan vient d'être assassiné!» Tel fut le mot qui vola de bouche en bouche. La comtesse de Montsurvent, qui avait le courage de ceux de sa maison, tenta de pénétrer jusqu'au chœur, mais ne put percer la foule amoncelée.

«Fermez les portes! arrêtez l'assassin!» criaient les voix. Mais on n'avait vu ni arme ni homme. Le coup de fusil avait été entendu. Il était parti du portail, tiré probablement par-dessus la tête des fidèles prosternés; et celui qui l'avait tiré avait pu s'enfuir, grâce au premier moment de surprise et de confusion. On le cherchait, on s'interrogeait.

Le chaos s'emparait de cette église, qui résonnait, il n'y avait que quelques minutes, des chants joyeux d'_alleluia_... Il y avait deux scènes distinctes dans ce chaos: la foule qui se gonflait au portail; et à la grille du sanctuaire, dans le chœur, les prêtres jetés hors de leurs stalles, et les chantres, pâles, épouvantés, entourant le corps inanimé, et les deux diacres, debout auprès, pâles comme des linceuls, en proie à l'indignation et à l'horreur! Un crime affreux aboutissait à un sacrilége! L'hostie, teinte de sang, était tombée à côté du calice. Le curé de Varenguebec la prit et la communia.

Alors ce curé de Varenguebec, qui était un homme puissant, un robuste prêtre, commanda le silence, d'une voix tonnante, et, chose étrange, due, sans nul doute, à l'impression d'un tel spectacle, il l'obtint. Puis il dépouilla sa dalmatique, et n'ayant plus que son aube, tachée du sang qui avait jailli de tous côtés sur l'autel, il monta en chaire et dit:

«Mes frères, l'église est profanée. L'abbé de la Croix-Jugan vient d'être assassiné en offrant le divin sacrifice. Nous allons emporter son corps au presbytère et nous en ferons l'inhumation à la paroisse de Neuf-Mesnil. L'église de Blanchelande va rester fermée jusqu'au moment où Notre Seigneur de Coutances viendra solennellement la rouvrir et la purifier. Lui seul, de sa droite épiscopale, et non pas nous, humble prêtre, peut laver ici la place d'un détestable sacrilége. Allez, mes frères, rentrez dans vos maisons, consternés et recueillis. Les jugements de Dieu sont terribles et ses voies cachées. Allez, la messe est dite: _Ite, missa est!_»

Et il descendit de chaire. Le silence le plus profond continua de régner dans l'assemblée qui s'écoula, mais avec lenteur. Les plus curieux restèrent à voir les prêtres éteindre les flambeaux et voiler le saint tabernacle. On éteignit jusqu'à la lampe du chœur, cette lampe qui brûlait nuit et jour, image de l'Adoration perpétuelle. Puis, les prêtres enlevèrent sur leurs bras entrelacés le corps de l'abbé de la Croix-Jugan, dans sa chasuble sanglante, en récitant à voix basse le _De profundis_. Resté le dernier sur le seuil de l'église déserte, le curé Caillemer en ferma les portes, comme sous les sept sceaux de la colère du Seigneur. Arrêtées un moment dans le cimetière, quelques personnes furent sommées d'en sortir et les grilles en furent fermées, comme les portes de l'église l'avaient été. Étrange et formidable jour de Pâques! le souvenir saisissant devait s'en transmettre à la génération suivante. On eût dit qu'on remontait au moyen âge et que la paroisse de Blanchelande avait été mise en interdit.

XVI

Ce ne fut que quarante jours après cet effroyable drame, dont le récit, même dans la bouche du paysan qui me le fit, me sembla aussi pathétique que celui du meurtre de ce Médicis frappé dans l'église de Florence, lors de la conjuration des Pazzi, laquelle a fourni aux historiens italiens l'occasion d'une si terrible page, que l'évêque de Coutances, accompagné d'un clergé nombreux, vint rouvrir et reconsacrer l'église de Blanchelande; cérémonie imposante, dont la solennité devait rendre plus profond encore dans tous les esprits le souvenir de cette fameuse messe de Pâques, interrompue par un meurtre.

Quant _au meurtrier_, tout le monde crut que c'était maître Thomas le Hardouey; mais de preuve certaine et matérielle que cela fût, on n'en eut jamais. Les bergers racontèrent ce qui s'était passé, la nuit, dans la lande; mais ils haïssaient le Hardouey, et peut-être se vengeaient-ils de lui jusque sur sa mémoire. Disaient-ils vrai? C'étaient des païens auxquels il ne fallait pas trop ajouter foi.

Le Hardouey, assurément, avait plus que personne un intérêt de vengeance à tuer l'abbé de la Croix-Jugan. Le lingot de plomb, qui avait traversé de part en part la tête de l'abbé et qui était allé frapper la base d'un grand chandelier d'argent placé à gauche du tabernacle, fut reconnu pour être un morceau de plomb arraché d'une des fenêtres du chœur avec la pointe d'un couteau; et cette circonstance parut confirmer le récit des pâtres.

Ainsi le Hardouey avait fait ce qu'il avait dit; car on reconnut encore que le plomb avait été mâché avec les dents, soit pour le forcer à entrer dans le canon du fusil, soit pour en rendre la blessure mortelle. Excepté cette notion incertaine, tous les renseignements manquèrent à la justice. Interrogées par elle, les personnes qui entendaient la messe au portail (et c'étaient des femmes pour la plupart) répondirent n'avoir entendu que l'arme à feu par-dessus leurs têtes, agenouillées qu'elles étaient et le front baissé au moment de l'Élévation.

Leur surprise, leur effroi avaient été si grands, que l'homme qui avait tiré le coup de fusil avait eu le temps de courir jusqu'à l'échalier du cimetière et de le franchir avant d'être reconnu. Seule, une vieille mendiante, qui ne pouvait s'agenouiller à cause de l'état de ses pauvres jambes, et qui était restée debout, les mains à son bâton et les reins contre le tronc noir de l'if, vit tout à coup au portail un large dos d'homme, et au-dessus de ce dos un bout de fusil couché en joue et qui brillait au soleil. Quand le coup fut parti, l'homme se retourna, mais il avait, dit-elle, un crêpe noir sur la figure, et il _s'ensauvait_ comme un _cat poursuivi par un quien_. Tout cela, ajouta-t-elle, eut lieu si vite, et elle avait été _si saisie_, qu'elle n'avait pas même pu crier.

Si c'était le Hardouey, du reste, on ne le découvrit ni à Blanchelande, ni à Lessay, ni dans aucune des paroisses voisines, et sa disparition, qui a toujours duré depuis ce temps, demeura aussi mystérieuse qu'elle l'avait été après la mort de sa femme. Seulement, _s'il était resté dans l'esprit du monde_, disait Tainnebouy, que l'abbé de la Croix-Jugan avait _maléficié_ Jeanne-Madelaine, il resta aussi acquis à l'opinion de toute la contrée que le Hardouey avait été l'assassin, par vengeance, de l'ancien moine.

Telle avait été l'histoire de maître Louis Tainnebouy sur cet abbé de la Croix-Jugan, dont le nom était resté dans le pays l'objet d'une tradition sinistre. Je l'ai dit déjà, mais il me paraît nécessaire d'insister: le fermier du Mont-de-Rauville omit dans son récit bien des traits que je dus plus tard à la comtesse Jacqueline de Montsurvent; seulement ces détails, qui tenaient tous à la manière de voir et de sentir de la comtesse et à sa hauteur de situation sociale, ne portaient nullement sur le fond et les circonstances dramatiques de l'histoire que mon Cotentinais m'avait racontée. A cet égard l'identité était complète; seule, la manière d'envisager ces circonstances était différente.

Et cependant, dans les idées de la centenaire féodale, de cette décrépite à qui la vieillesse avait arraché les dernières exaltations, s'il y en avait jamais eu dans ce caractère auquel les guerres civiles avaient donné le fil et le froid de l'acier, l'abbé de la Croix-Jugan était, autant que dans les appréciations de l'honnête fermier, un de ces personnages énigmatiques et redoutables qui, une fois vus, ne peuvent s'oublier.

Maître Tainnebouy en parlait beaucoup par ouï-dire, et pour l'avoir entr'aperçu une ou deux fois du bout de l'église de Blanchelande à l'autre bout, mais la vieille comtesse l'avait connu... Elle ne l'avait pas seulement vu à cette distance qui transforme les bâtons flottants; elle l'avait coudoyé dans cet implacable plain-pied de la vie qui renverse les piédestaux et rapetisse les plus grands hommes.

--Voyez-vous cette place?--me disait-elle le jour que je lui en parlai, et elle me désignait de son doigt, blanc comme la cire et chargé de bagues jusqu'à la première phalange, une espèce de chaire en ébène, de forme séculaire, placée en face de son dais;--c'était là qu'il s'asseyait quand il venait à Montsurvent. Personne ne s'y mettra plus désormais. Il a passé là bien des heures! Lorsqu'il arrivait dans la cour, moi qui suis toujours seule dans cette salle vide, avec les portraits des Montsurvent et des Toustain (c'était une Toustain que la vieille comtesse Jacqueline), je reconnaissais le bruit du sabot de son cheval, et je tressaillais dans mes vieux os sans moelle et dans mes dentelles rousses, comme une fiancée qui eût attendu son fiancé. N'étions-nous pas fiancés aux mêmes choses mortes?... Le vieux Soutyras, car tout est vieux autour de moi, l'annonçait, en soulevant devant lui, d'un bras tremblant de la terreur qu'il inspirait à tous, la portière que voilà là-bas, et alors il entrait, le front sous sa cape, et il s'en venait me baiser de ses lèvres mutilées cette main solitaire, à laquelle les baisers du respect ont manqué depuis que la vieillesse et la révolution sont tombées sur ma tête chenue. Puis il s'asseyait... et, après quelques mots, il s'abîmait dans son silence et moi dans le mien! Car, depuis que la Chouannerie était finie et qu'il n'y avait plus d'espoir de soulèvement dans cette misérable contrée où les paysans ne se battent que pour leur fumier, il n'avait plus rien à m'apprendre, et nous n'avions plus besoin de parler.

--Quoi! m'écriai-je, comtesse, croyant qu'au moins cette intimité grandiosement sévère entre cet homme si viril, vaincu, et cette femme dépossédée de tout, excepté de la vie, laissait échapper dans cette solitude de fiers cris de rage et de regret, vous ne parliez même pas! Et vous avez ainsi vécu pendant des années?

--Seulement deux ans, fit-elle, le temps qu'il demeura à Blanchelande, quand toute espérance fut perdue, jusqu'à sa mort... Qu'avions-nous à nous dire? Sans parler, nous nous entendions... Si! pourtant, il me parla encore une fois, fit-elle en se ravisant et en baissant un chef qui branlait, comme si elle eût cherché un objet perdu entre son busc et sa poitrine, par un dernier mouvement de femme qui cherche ses souvenirs là où elle mettait ses lettres d'amour dans sa jeunesse, ce fut quand ce malheureux et fatal duc d'Enghien...

Elle hésitait, et cette hésitation me parut si sublime que je lui épargnai la peine d'achever.

--Oui, lui dis-je, je comprends...