L'ensorcelée

Part 17

Chapter 173,183 wordsPublic domain

Et peut-être avait-elle raison. En effet, la Clotte avait profondément aimé Jeanne-Madelaine, mais son affection avait eu son danger pour la malheureuse femme. Elle avait exalté des facultés et des regrets inutiles par le respect passionné qu'elle avait pour l'ancien nom de Feuardent. Il n'est pas douteux, pour ceux qui savent la tyrannie des habitudes de notre âme, que cette exaltation, entretenue par les conversations de la Clotte, n'ait prédisposé Jeanne-Madelaine au triste amour qui finit sa vie. Quant à l'abbé lui-même, à cette âme fermée comme une forteresse sans meurtrières et qui ne donnait à personne le droit de voir dans ses pensées et ses sentiments, est-il téméraire de croire qu'il avait eu pour Jeanne de Feuardent ce sentiment que les âmes dominatrices éprouvent pour les âmes dévouées qui les servent? Il est vrai qu'à l'époque de la mort de Jeanne, le dévouement de cette noble femme était devenu inutile par le fait d'une pacification que tous les efforts et les vastes intrigues de l'ancien moine ne purent empêcher. Mais quoi qu'il en fût, du reste, la vie de l'abbé n'en subit aucune modification extérieure, et l'on ne put tirer d'induction nouvelle d'habitudes qui ne changèrent pas. L'abbé de la Croix-Jugan resta ce qu'on l'avait toujours connu, et ni plus ni moins. Cloîtré dans sa maison de granit bleuâtre, où il ne recevait personne, il n'en sortait que pour aller à Montsurvent, dont les tourelles, disaient les Bleus du pays, renfermaient encore plus d'un nid de chouettes royalistes; mais jamais il n'y passait de semaine entière, car une des prescriptions de la pénitence qui lui avait été infligée était d'assister à tous les offices du dimanche dans l'église paroissiale de Blanchelande et non ailleurs. Que de fois, quand on le croyait retenu à Montsurvent par une de ces circonstances inconnues qu'on prenait toujours pour des complots, on le vit apparaître au chœur, sa place ordinaire, enveloppé dans sa fière capuce: et les éperons qui relevaient les bords de son aube et de son manteau disaient assez qu'il venait de quitter la selle. Les paysans se montraient les uns aux autres ces éperons si peu faits pour chausser les talons d'un prêtre, et que celui-ci faisait vibrer d'un pas si hardi et si ferme! Hors ces absences de quelques jours, l'abbé Jéhoël, ce sombre oisif auquel l'imagination du peuple ne comprenait rien, tuait le temps de ses jours vides à se promener, des heures durant, les bras croisés et la tête basse, d'un bout de la salle à l'autre bout. On l'y apercevait à travers les vitres de ses fenêtres; et il lassa plus d'une fois la patience de ceux qui, de loin, regardaient cet éternel et noir promeneur.

Souvent aussi il montait à cheval, au déclin du jour, et il s'enfonçait intrépidement dans cette lande de Lessay, qui faisait tout trembler à dix lieues alentour. Comme on procédait par étonnement et par questions à propos d'un pareil homme, on se demandait ce qu'il allait chercher, dans ce désert, à des heures si tardives, et d'où il ne revenait que dans la nuit avancée, et si avancée, qu'on ne l'en voyait pas revenir. Seulement on se disait dans le bourg, d'une porte à l'autre, le matin: «Avez-vous entendu c'te nuit la pouliche de l'abbé de la Croix-Jugan?» Les bonnes têtes du pays, qui croyaient que jamais l'ancien moine de Blanchelande ne parviendrait à se dépouiller de sa vieille peau de partisan, avaient plusieurs fois essayé de le suivre et de l'épier de loin dans ses promenades vespérales et nocturnes, afin de s'assurer si, dans ce steppe immense et désert il ne se tenait pas, comme autrefois il s'en était tenu, des conseils de guerre au clair de lune ou dans les ombres. Mais la pouliche noire de l'abbé de la Croix-Jugan allait comme si elle eût eu la foudre dans les veines et désorientait bientôt le regard, en se perdant dans ces espaces. Et par ce côté, comme par tous les autres, l'ancien moine de Blanchelande restait la formidable énigme dont maître Louis Tainnebouy, bien des années après sa mort, aussi mystérieuse que sa vie, n'avait pas encore trouvé le mot.

Or, une de ces nuits, m'affirma maître Tainnebouy, sur le dire des pâtres qui l'avaient raconté, quelque temps après le dénoûment de cette histoire, une de ces nuits pendant lesquelles l'abbé de la Croix-Jugan errait dans la lande, selon ses coutumes, plusieurs de la tribu de ces bergers sans feu ni lieu, qu'on prenait pour des coureurs de sabbat, se trouvaient assis en rond sur des pierres carrées qu'ils avaient roulées avec leurs sabots jusqu'au pied d'un petit tertre qu'on appelait la _Butte aux sorciers_. Quand ils n'avaient pas de troupeaux à conduire et par conséquent d'étables à partager avec les moutons qu'ils rentraient le soir, les bergers couchaient dans la lande, à la belle étoile. S'il faisait froid ou humide, ils y formaient une espèce de tente basse et grossière avec leurs limousines et la toile de leurs longs bissacs étendus sur leurs bâtons ferrés, plantés dans le sol. Cette nuit-là, ils avaient allumé du feu avec des plaques de marc de cidre, ramassées aux portes des pressoirs, et de la tourbe volée dans les fermes, et ils se chauffaient à ce feu sans flamme qui ne donne qu'une braise rouge et fumeuse, mais persistante. La lune, dans son premier quartier, s'était couchée de bonne heure.

--La blafarde n'est plus là! dit l'un d'eux. L'abbé doit être dans la lande. C'est lui qui l'aura épeurée.

--Vère! dit un autre, qui colla son oreille contre la terre, j'ouïs du côté du sû[12] les pas de son quevâ, mais il est loin!

[Note 12: Sû pour _sud_. (_Note de l'Auteur._)]

Et il écouta encore.

--Tiens! dit-il, il y a un autre pas pus près, et un pas d'homme; quelqu'un de hardi pour rôder dans la lande à pareille heure, après nous et cet enragé d'abbé de la Croix-Jugan!

Et, comme il cessait de parler, les deux chiens qui dormaient au bord de la braise, le nez allongé sur leurs pattes, se mirent à grogner.

--Paix, Gueule-Noire! dit le pâtre qui avait parlé le premier, et qui n'était autre que le Pâtre du vieux Presbytère. I gn'y a pas de moutons à voler, mes bêtes; dormez.

Il faisait noir comme dans la gueule de ce chien qu'il venait de nommer Gueule-Noire, et qui portait ce signe caractéristique de la férocité de sa race. Les bergers virent une ombre vague qui se dessinait assez près d'eux dans le clair-obscur d'un ciel brun. Seulement, comme la pureté de l'air dans la nuit double la valeur du son et en rend distinctes les moindres nuances:

--Il est donc toujours de ce monde, cet abbé de la Croix-Jugan? dit une voix derrière les bergers, et vous, qui savez tout, pâtureaux du diable, diriez-vous à qui vous payerait bien cette bonne nouvelle, s'il doit prochainement en sortir?

--Ah! vous v'là donc revenu! maître le Hardouey, fit le pâtre, sans même se retourner du côté de la voix, et les mains toujours étendues sur la braise, v'là treize mois que le Clos chôme de vous! Que vous êtes donc _tardif_, maître! et comme les os de votre femme sont devenus mous en vous _espérant_!

Était-ce vraiment le Hardouey qui était là dans l'ombre? On aurait pu en douter, car il était violent et il ne répondait pas.

--Ah! j'nous sommes donc ramollis itou? reprit le pâtre, continuant son abominable ironie, et reprenant le cœur de cet homme silencieux, comme Ugolin le crâne de son ennemi, pour y renfoncer une dent insatiable.

Si c'était le Hardouey, cet homme, carabiné de corps et d'âme, disait Tainnebouy, pour renvoyer l'injure et la payer comptant, sur place, à celui qui la lui jetait, il était donc bien changé pour ne pas bouillir de colère en entendant les provocantes et dérisoires paroles de ce misérable berger!

--Tais-toi, damné, finit-il par dire d'un ton brisé... mais avec une amère mélancolie, les morts sont les morts... et les vivants, on croit qu'ils vivent, et les vers y sont, quoiqu'ils parlent et remuent encore. J'ne suis pas venu pour parler avec toi de _celle_ qui est morte...

--Porqué donc que vous êtes revenu? dit le berger, incisif et calme comme la puissance, toujours assis sur sa pierre et les mains étendues sur son brasier.

--Je suis venu, répondit alors Thomas le Hardouey, d'une voix où la résolution comprimait de rauques tremblements, pour vendre mon âme à Satan, ton maître, pâtre! J'ai cru longtemps qu'il n'y avait pas d'âme, qu'il n'y avait pas de Satan non plus. Mais ce que les prêtres n'avaient jamais su faire, tu l'as fait, toi! Je crois au démon, et je crois à vos sortiléges, canailles de l'enfer! On a tort de vous mépriser, de vous regarder comme de la vermine... de hausser les épaules quand on vous appelle des sorciers. Vous m'avez bien forcé à croire les bruits qui disaient ce que vous étiez... Vous avez du _pouvoir_. Je l'ai éprouvé... Eh bien! Je viens livrer ma vie et mon âme, pour toute l'éternité, au Maudit, votre maître, si vous voulez jeter un de vos sorts à cet être exécré d'abbé de la Croix-Jugan!

Les trois bergers se mirent à ricaner avec mépris, en se regardant de leurs yeux luisants aux reflets incertains du brasier.

--Si vous n'avez que cha à nous dire, maître le Hardouey, reprit le berger du vieux Presbytère, vous pouvez vous en retourner au pays d'où vous venez et ne jamais remettre le pied dans la lande, car les sorts ne peuvent rien sur l'abbé de la Croix-Jugan.

--Vous n'avez donc pas de pouvoir, dit le Hardouey, vous n'êtes donc plus que des valets d'étable, de sales râcleurs de _ordet_ à cochon?

--Du pouvai! j' n'en avons pas contre li, dit le pâtre, il a sur li un signe pus fort que nous!

--Quel signe? repartit l'ancien propriétaire du Clos. Est-ce son bréviaire ou sa tonsure de prêtre?...

Mais les bergers restèrent dans le silence, indifférents à ce que disait le Hardouey de la perte de leur pouvoir, et à ses insultantes déductions.

--Sans cœurs! fit-il.

Mais ils laissèrent tomber l'injure, opiniâtrément silencieux et immobiles comme les pierres sur lesquelles ils étaient assis.

--Ah! du moins, continua le Hardouey, après une pause, si vous ne pouvez faire de lui ce que vous avez fait de moi et... d'elle, n' pouvez-vous me montrer son destin dans votre miroir et m'dire s'il doit charger la terre du poids de son corps encore bien longtemps?

Le silence et l'immobilité des bergers avaient quelque chose de plus irritant, de plus insolent, de plus implacable que les plus outrageantes paroles. C'était comme l'indifférence de ce sourd destin qui vous écrase, sans entendre tomber vos débris!

--Brutes! reprit Thomas le Hardouey, vous ne répondez donc pas? Et sa voix monta jusqu'aux éclats de la colère!--Eh bien! je me passerai de vous; et l'expression dont il se servit, il l'accompagna d'un blasphème.--Gardez vos miroirs et vos sorcelleries. Je saurai à moi tout seul quel jour il doit mourir, cet abbé de la Croix-Jugan!

--Demandez-li, maître Thomas, fit le berger d'un ton de sarcasme. Le v'là qui vient! entend'ous hennir sa pouliche?

Et, en effet, le cavalier et le cheval, lancés à triple galop, passèrent dans l'obscurité comme un tourbillon, et frisèrent de si près les pâtres et le Hardouey, qu'ils sentirent la ventilation de ce rapide passage, et qu'elle courut sur la braise en petite flamme qui s'éteignit aussitôt.

--Tâchez donc de le rattraper, maître Thomas! cria le berger qui prenait un plaisir cruel à souffler la colère de le Hardouey.

Celui-ci frappa de son bâton une pierre du chemin, qui jeta du feu et se brisa sous la force du coup.

--Vère! reprit le pâtre, frappez les pierres. Les chiens les mordent, et votre furie n'a pas p'us de sens que la colère des chiens. Crayez-vous qu'un homme comme cet abbé, pus soldat que prêtre, _s'abat_ sous un pied de frêne comme un _faraud_ des foires de Varanguebec ou de Créance? _I g' n'y_ a qu'une balle qui puisse tuer un la Croix-Jugan, maître Thomas! et des balles, les Bleus n'en fondent p'us!

--_C'est-il_ là le _pronostic_ sur l'abbé, pâtre? fit le Hardouey en crispant sa rude main sur l'épaule du berger et en le secouant comme une branche. Ses yeux, dilatés par un désir exalté jusqu'à la folie, brillaient dans l'ombre comme deux charbons.

--Vère! dit le pâtre, auquel tant de violence arrachait l'oracle, il a entre les deux sourcils l'M qui dit qu'on mourra d'une mort terrible. Il mourra comme il a vécu. Les balles ont déjà fait un lit sur sa face à la dernière qui s'y couchera, pour le coucher sous elle à jamais. Ch'est le _bruman_[13] des balles! mais la mariée peut tarder à venir, à c'te heure, où les Chouans et les Bleus ne s'envoient p'us de plomb, comme au temps passé, dans l'air des nuits!

[Note 13: _Bruman_, fiancé, l'homme de la _bru_.

(_Note de l'Auteur._)]

--Ah! j'en trouverai, moi! s'écria maître le Hardouey, avec la joie d'un homme en qui se coulait, à la fin, l'idée d'une vengeance certaine, qu'aucun événement ne dérangerait, puisque c'était une destinée; j'en trouverai, pâtre, quand je devrais l'arracher avec mes ongles des vitres de l'église de Blanchelande et le mâcher pour le mouler en balle, comme un mastic, avec mes dents. En attendant, v'là pour ta peine, puisqu'enfin tu as _causé_, bouche têtue!

Et il jeta, au milieu du cercle des bergers, quelque chose qui retentit comme de l'argent en tombant dans le feu qui s'éparpilla... Puis il s'éloigna, grand train, dans la lande, s'y fondant presque, tant il fit peu de bruit, en s'y perdant! Il en connaissait les espaces et les sentiers pleins de trahisons. Que de préoccupations et d'images cruelles l'y avaient suivi déjà! Cette nuit-là, la lande à l'effrayante physionomie, lui avait dit son dernier mot avec le dernier mot du pâtre. Il la traversait le cœur si plein qu'il ne dut pas entendre la vieille mélopée patoise des bergers qui se mirent à la chanter hypocritement, en comptant peut-être les pièces qu'ils avaient retirées du feu:

Tire lire lire, ma cauche (ma chausse) étrille! Tire lire lire, raccommode l'an (la)! Tire lire lire, je n'ai pas d'aiguille! Tire lire lire, achète-z-en! Tire lire lire, je n'ai pas d'argent! etc., etc.

Quand ils racontèrent cette histoire à maître Tainnebouy, ils dirent qu'ils avaient laissé l'argent dans la braise, les coutumes de leur tribu ne leur permettant pas de prendre d'argent pour aucune _pronostication_. Comme on ne l'y retrouva point, et que pourtant on retrouvait ordinairement très-bien, au matin, les ronds de cendre qui marquaient, dans la lande, les places où les bergers avaient allumé leur tourbe pendant la nuit, on dit que ce feu des sorciers, très-parent du feu de l'enfer, l'avait fait fondre, à moins pourtant que quelque passant discret ne l'eût ramassé, sans se vanter de son aubaine. Car la Normandie n'en est plus tout à fait au temps de son glorieux Duc, où l'on pouvait suspendre à la branche d'un chêne, quand on passait par une forêt, un bracelet d'or ou un collier d'argent, gênant pour la route, et, un an après, les y retrouver!

Ceci se passait vers la fin du carême de 18... Les bergers, de leur naturel peu communicatifs avec les populations défiantes qui les employaient, par habitude ou par terreur, ne dirent point alors qu'ils avaient vu le Hardouey dans la lande (ce qu'ils dirent plus tard), et nulle part, ni à Blanchelande ni à Lessay, on ne se douta que le mari de Jeanne eût reparu, même pour une heure, dans le pays.

Cependant le jour de Pâques arriva, et cette année il dut être plus solennel à Blanchelande que dans toutes les paroisses voisines. Voici pourquoi. Le temps de la pénitence que ses supérieurs ecclésiastiques avaient infligée à l'abbé de la Croix-Jugan était écoulé. Trois ans de la vie extérieurement régulière qu'il avait menée à Blanchelande avaient paru une expiation suffisante de sa vie de partisan et de son suicide. Dans l'esprit de ceux qui avaient le droit de le juger, les bruits qui avaient couru sur l'ancien moine et sur Jeanne ne méritaient aucune croyance. Or, quand il n'y a point de motif réel de scandale, l'Église est trop forte et trop maternelle dans sa justice pour tenir compte d'une opinion qui ne serait plus que du respect humain à la manière du monde, si on l'écoutait. Elle prononce alors avec sa majesté ordinaire: «Malheur à celui qui se scandalise!» et résiste à la furie des langues et à leur confusion. Telle avait été sa conduite avec l'abbé de la Croix-Jugan. Elle ne l'avait pas tiré de Blanchelande pour l'envoyer sur un autre point du diocèse où il n'eût scandalisé personne, disaient les gens à sagesse mondaine, qui ne comprennent rien aux profondes pratiques de l'Église. Calme, imperturbable, informée, elle avait, au bout de ces trois ans, remis à l'abbé ses pleins pouvoirs de prêtre, et c'était lui qui devait chanter la grand'messe à Pâques dans l'église de Blanchelande, après une si longue interruption dans l'exercice de son ministère sacré.

Quand on sut cette nouvelle dans le pays, on se promit bien d'assister à cette messe célébrée par le moine chouan, dont les blessures et la vie, mal éclairée des reflets d'incendie d'une guerre éteinte, avaient passionné la contrée d'une curiosité mêlée d'effroi. L'évêque de Coutances serait venu lui-même célébrer sa messe épiscopale à Blanchelande, qu'il n'eût point excité de curiosité comparable à celle que l'abbé de la Croix-Jugan inspirait. Taillé lui-même pour être évêque; de nom, de caractère et de capacité, disait-on, à s'élever aux premiers rangs dans l'Église, il ne resterait pas, sans doute, à Blanchelande. L'imagination populaire couvrait déjà du manteau de pourpre du cardinalat cette arrogante épaule qui brisait enfin la cagoule noire de la pénitence, comme le mouvement puissant d'un lion crève les toiles insultantes de fragilité dans lesquelles on le croyait pris. La comtesse de Montsurvent, qui ne quittait jamais son château et qui n'entendait de prières que dans sa chapelle, vint à cette messe où toute la noblesse des environs se donna rendez-vous pour honorer, dans la personne de l'abbé, le gentilhomme et le chef de guerre.

Le jour de Pâques tombait fort tard cette année-là. On était en avril, le 16 d'avril, car cette date est restée célèbre. C'était une belle journée de printemps, me dit la vieille comtesse centenaire, quand je lui en parlai et qu'elle me mit les lambeaux de ses souvenirs par-dessus l'histoire de mon brave herbager Tainnebouy. L'église de Blanchelande avait peine à contenir la foule qui se pressait sous ses arceaux. Il fait toujours beau temps le jour de Pâques, affirment, avec une superstition chrétienne qui ne manque pas de grâce, les paysans du Cotentin. Ils associent dans leur esprit la résurrection du Christ avec la résurrection de la nature, et acceptent comme un immuable fait, qui a sa loi dans leur croyance, la simultanéité que l'Église a établie entre les fêtes de son rituel et le mouvement des saisons. Les neiges de Noël, la bise plaintive du vendredi saint, le soleil de Pâques sont des expressions proverbiales dans le Cotentin. Le soleil brillait donc, ce jour-là, et éclairait l'église de ses premiers joyeux rayons, qui ne sont pas les mêmes que ceux des autres jours de l'année. O charme emporté des premiers jours, qui n'est si doux que parce qu'il est si vite dissipé et que la mémoire en est plus lointaine!