Part 15
--Oui, prie, dit-elle d'une voix entrecoupée par ses larmes, je pleurerai pendant que tu prieras!
--Mais surtout prie haut, continua-t-elle, s'exaltant dans sa peine, à mesure qu'elle parlait, que je puisse t'entendre! Oui, que je puisse t'entendre, si je ne puis m'unir à toi. Ah! parle-lui donc, fit-elle impétueusement, parle-lui à ce Dieu des enfants, des purs, des patients, des doux, enfin de tout ce que je ne suis plus!
--C'est aussi le Dieu des misérables, dit la petite fille, naïvement sublime et qui répétait simplement ce que son curé lui avait appris.
--Ah! c'est donc le mien! fit la Clotte qui sentit l'atteinte du coup de foudre que Dieu fait quelquefois partir des faibles lèvres d'un enfant. Attends! attends! je m'en vais prier avec toi, ma fille...
Et s'appuyant sur l'épaule de l'enfant agenouillée, elle se jeta en bas de son lit. Paralytique dont l'âme était tout entière et qui retrouvait des organes, elle tomba à genoux près de la petite fille, et elles prièrent toutes les deux.
A ce moment-là, revenaient au lavoir la mère Ingou et la mère Mahé, accompagnées de tous les curieux de Blanchelande. Parmi ces curieux il y avait Barbe Causseron et Nônon Cocouan; Nônon véritablement désolée. Elles trouvèrent le cadavre de Jeanne toujours couché dans les hautes herbes, mais le berger, que les deux vieilles avaient fui, avait disparu. Seulement, avant de disparaître, l'horrible pâtre avait accompli sur le cadavre un de ces actes qui, quand ils ne sont pas un devoir pieux, sont un sacrilége. Il avait coupé les cheveux de Jeanne, ces longs cheveux châtains «qui lui faisaient, disait Louis Tainnebouy, le plus _reluisant_ chignon qui ait jamais été retroussé sur la nuque d'une femme,» et pour les couper, il avait été obligé de se servir du seul instrument qu'il eût sous la main, de cette _allumelle_ qu'il avait, on l'a vu, trempée dans l'eau du lavoir. Aussi les cheveux de Jeanne-Madelaine avaient-ils été «sciés comme une gerbe avec une mauvaise faucille,» ajoutait l'herbager, et, par places, durement arrachés. Était-ce un trophée de vengeance que cette chevelure emportée par le pâtre errant pour la montrer à sa tribu nomade, comme les Peaux-Rouges et tous les sauvages, car, à une certaine profondeur, l'unité de la race humaine se reconnaît par l'identité des coutumes? Était-ce plutôt une convoitise d'âme sordide, qui saisissait l'occasion de vendre cher une belle chevelure à ces marchands de cheveux qui s'en vont, traversant les campagnes et moissonnant, pour quelques pièces d'argent, les chevelures des jeunes filles pauvres? ou plutôt, comme le croyait maître Tainnebouy, ces cheveux d'une femme _morte d'un sort_ devaient-ils servir à quelque sortilége et devenir dans les mains de ce berger quelque redoutable talisman? Ce fut Nônon Cocouan qui la première s'aperçut du larcin fait à la noble tête, appuyée sur le gazon.
--Ah! le pâtre s'est vengé jusqu'au bout! dit-elle. En effet, ces cheveux coupés paraissaient à ces paysans comme un meurtre de plus. Chacun d'eux commentait cette mort soudaine et s'apitoyait sur le sort d'une femme qui avait mérité l'affection de tous. Les gens du Clos, au premier bruit de la mort de leur maîtresse, étaient arrivés. Seul, le mari de Jeanne, maître le Hardouey, manquait encore. Reparti la veille, on le sait, au moment où il rentrait au Clos d'un galop si farouche, quand on lui avait dit sa femme absente, il n'avait point reparu... Son cheval seul était revenu, couvert de sueur, les crins hérissés, traînant sa bride dans laquelle il se prenait les pieds en courant. Or, comme maître le Hardouey n'était point aimé dans Blanchelande, on se demandait déjà à voix basse, et à mots couverts, si cette mort de Jeanne n'était pas un crime, et si le coupable n'était point ce mari qui ne se trouvait pas...
Depuis longtemps les bruits du pays avaient dû mettre martel en tête à le Hardouey. Cet homme, d'un tempérament sombre, était plus bilieux, plus morose, plus _grinchard_ que jamais, disaient les commères, et quoiqu'il pût cuver silencieusement une profonde jalousie, il pouvait également l'avoir laissé éclater, en frappant quelque terrible coup. Une telle opinion, du reste, en rencontrait une autre dans les esprits. Cet ancien moine, chef de partisans, ce pénitent hautain, auquel se rattachaient tant de sentiments et d'idées puissantes et vagues, ce Chouan qu'on accusait d'avoir troublé la vie de Jeanne et d'avoir, on ne sait comment, égaré sa raison, paraissait aussi capable de tout. S'il ne l'avait pas poussée avec la main du corps dans le lavoir où elle s'était noyée, il l'y avait précipitée avec la main de l'esprit en lui brisant le cœur de honte et de désespoir. De ces deux opinions, on n'aurait pas trop su laquelle devait l'emporter, mais toutes les deux mêlaient à l'expression des regrets donnés à la mort de Jeanne quelque chose de sinistrement soupçonneux et de menaçant, qui, échauffé comme il allait l'être, eût fait prévoir à un observateur la scène épouvantable qui devait avoir lieu le lendemain.
Cependant il fallait que le corps de Jeanne restât exposé dans la prairie, jusqu'au moment où le médecin et le juge de paix de Blanchelande viendraient faire, conformément à la loi, ce qu'elle appelle énergiquement la _levée du cadavre_. Ces hommes et ces femmes, qui étaient accourus rassasier leur curiosité d'un spectacle inattendu et tragique, appelés aux champs par les travaux de la journée, se retirèrent donc peu à peu, parlant entre eux d'un événement dont ils devaient rechercher longtemps les causes. De ce flot de curieux écoulé, il ne demeura auprès du cadavre que le grand valet du Clos, chargé de veiller sur le corps de la morte jusqu'à l'arrivée du médecin et du juge de paix, et Nônon Cocouan, qui, d'un mouvement spontané, s'était proposée pour cette pieuse garde. Toute cette histoire l'a dit assez: Nônon avait toujours été dévouée à Jeanne. Dans ces derniers temps, elle l'avait vaillamment défendue contre tous ceux qui l'accusaient d'avoir oublié la sagesse de sa vie «dans des hantises de perdition,» et on entendait par-là, à Blanchelande, ses visites à la Clotte et ses obscures relations avec l'abbé de la Croix-Jugan. Nônon, plus que personne, excepté la Clotte peut-être, était touchée de cette mort subite, et elle l'était deux fois, car les cœurs frappés se devinent. Tout en défendant Jeanne, et quoiqu'elle n'eût jamais reçu de confidence, Nônon avait reconnu l'amour qui souffre, parce qu'autrefois, dans sa jeunesse, elle aussi l'avait éprouvé. La pauvre fille s'était prise pour Jeanne-Madelaine d'un véritable fanatisme de pitié silencieuse. Un grand respect l'avait empêchée de lui en donner de ces muets et expressifs témoignages qui pressent le cœur mais sans le blesser. Or, aujourd'hui qu'elle le pouvait, elle le faisait avec une ardeur éplorée. Dévote comme elle l'était, elle croyait que Jeanne-Madelaine la voyait de là-haut auprès de sa dépouille sur la terre. Être vu de ceux qu'on a aimés dans le silence et à qui on n'a pas pu dire dans la vie comme on les aimait, ah! c'est là un de ces apaisements célestes qui vengent de toutes les impossibilités de l'existence, et que la Religion donne en prix à ceux qui ont la foi! Nônon Cocouan sentait cet arome de la bonté de Dieu se mêler aux larmes qu'elle répandait sur Jeanne, et les adoucir. La matinée s'avançait avec splendeur. C'était une des plus belles journées d'été qu'on eût vues depuis longtemps: l'air était pur; le lavoir diaphane; les herbes sentaient bon; la chaleur montait dans les plantes; les insectes, attirés par l'immobilité de Jeanne, bourdonnaient autour de ce corps étendu avec une grâce de fleur coupée, et Nônon, assise à côté et par moment agenouillée, tenant son chapelet dans ses mains jointes, priait Celle qui a pitié encore, lorsque Dieu ne se rappelle que sa justice; car le don que Dieu a fait à sa Mère, c'est d'avoir pitié plus longtemps que lui! De temps en temps, cette mystique de village élevait ses yeux, beaux encore et d'un bleu que le feu du cœur avait, en les incendiant autrefois, rendu plus macéré et plus chaste, vers cet autre bleu éternel, que rien ne ternit, ni siècles ni orages; vers ce ciel, d'un azur étincelant alors, à travers lequel elle voyait Jeanne se pencher vers elle et affectueusement lui sourire. Assis comme elle, par terre, à quelque distance, le grand valet du Clos se tenait dans cette stupeur accablée que cause aux natures vulgaires le voisinage de la mort. Pour le préserver d'un soleil qui devenait plus vif, Nônon avait recouvert le visage de Jeanne de ce tablier de cotonnade rouge que la Clotte avait déchiré en s'efforçant de la retenir. Seul lambeau de pourpre grossière que la destinée laissait, pour la couvrir, à cette fille noble qui avait emprisonné dans un corset de bure une âme patricienne longtemps contenue, longtemps surmontée, et qui tout à coup, éclatant à l'approche d'une âme de sa race, avait tué son bonheur et brisé sa vie!
Ce fut vers le soir qu'eut lieu la _levée du cadavre_. Après l'accomplissement de cet acte légal, le juge de paix ordonna au serviteur qui l'accompagnait et au grand valet du Clos de transporter Jeanne dans la maison la plus voisine de la prairie. L'enterrement de maîtresse le Hardouey était fixé pour le lendemain, à l'église paroissiale de Blanchelande. Dans l'incertitude où l'on était sur le genre de mort de Jeanne, la charité du bon curé Caillemer n'eut point à s'affliger d'avoir à appliquer cette sévère et profonde loi canonique, qui refuse la sépulture chrétienne à toute personne morte d'un suicide et sans repentance. Il estimait beaucoup Jeanne-Madelaine, qu'il appelait la nourrice de ses pauvres, et il aurait eu le cœur déchiré de ne pas bénir sa poussière. Dieu sauva donc à la tendresse du pasteur cette rude épreuve, et Jeanne, justiciable du mystère de sa mort à Dieu seul, put être déposée en terre sainte.
On l'y porta au milieu d'un concours immense de gens venus des paroisses voisines de Lithaire et de Neufmesnil. Les cloches de Blanchelande, qui, selon la vieille coutume normande, avaient sonné tout le jour et la veille, avaient appris à ces campagnes que «quelqu'un de riche» était mort. Les informations allant de bouche en bouche, on avait bientôt su que c'était maîtresse le Hardouey. En Normandie, dans ma jeunesse encore, de toutes les cérémonies qui attiraient les populations aux églises, la plus solennelle et qui remuait davantage l'imagination publique, c'étaient les funérailles. Les indifférents y accouraient autant que les intéressés; les impies, autant que les gens pieux. Ce n'était pas comme en Écosse, où les repas funéraires pouvaient déterminer un genre de concours sans élévation et sans pureté. En Normandie, il n'y avait de repas, après l'enterrement, que pour les prêtres. La foule, elle, s'en retournait, le ventre vide, comme elle était venue, mais elle était venue pour voir un de ces spectacles qui l'émouvaient et l'édifiaient toujours, et elle s'en retournait la tête pleine de bonnes pensées, quand ce n'était pas le cœur. Ce jour-là, l'enterrement de maîtresse le Hardouey n'attirait pas seulement parce qu'il était une cérémonie religieuse, ou parce que la _décédée_ était connue à dix lieues à la ronde pour la reine des ménagères, mais aussi parce que sa mort soudaine n'avait pas été naturelle, et qu'il planait comme le nuage d'un crime au-dessus. On vint donc aux obsèques de Jeanne encore plus pour parler de sa mort extraordinaire et inexpliquée que pour s'acquitter envers elle d'un dernier devoir. La _jaserie_, ce mouvement éternel de la langue humaine, ne s'arrête ni sur une tombe fermée ni en suivant un cercueil, et rien ne glace, pas même la religion et la mort, l'implacable curiosité qu'Ève a léguée à sa descendance. Pour la première fois peut-être, le recueillement manqua à ces paysans. Ce qui, surtout, les rendit distraits, parce que cela leur paraissait étrange et terrible, à eux, qui avaient au fond de leurs cœurs le respect de la famille, comme le christianisme l'a fait, c'était de ne pas voir de parents accompagner et suivre cette bière. La famille de Jeanne de Feuardent, dont elle avait blessé l'orgueil nobiliaire en épousant Thomas le Hardouey, n'était point venue à ses funérailles, et, d'un autre côté, les parents de le Hardouey, envieux de la fortune qu'il avait amassée, et blessés aussi par son mariage, qui les avait éloignés d'eux, n'avaient point paru dans le cortége, malgré l'invitation qu'on avait eu soin de leur adresser. Il y avait donc un assez grand espace entre la bière, portée, selon l'usage du pays, par les domestiques du Clos, sur des serviettes ouvrées, dont ils tenaient les extrémités deux par deux, et les pauvres de la paroisse, qui, pour _six blancs_ et un pain de quatre livres, assistaient à la cérémonie, une torche de résine à la main. De mémoire d'homme, à Blanchelande, on n'avait vu d'enterrement où cet espace, réservé au deuil, fût resté vide. On en faisait tout haut la remarque. Maître le Hardouey n'était pas rentré au Clos. Tous les yeux étaient fixés sur la place qu'il aurait dû occuper... Hélas! il y avait un autre homme encore que les regards de l'assistance cherchèrent plus d'une fois en vain: c'était l'abbé de la Croix-Jugan. Parti pour Montsurvent, la veille, ainsi que l'avait dit la mère Mahé à le Hardouey, il n'était point revenu de chez la comtesse Jacqueline. Pendant toute la funèbre cérémonie, sa stalle de chêne resta fermée dans le chœur, et le redoutable capuchon qu'on y voyait tous les dimanches ne s'y montra pas.
Fut-ce cette préoccupation de la foule, répartie entre ces deux absents, qui empêcha qu'on ne prît garde à une personne dont la présence, si elle avait été remarquée, eût semblé aussi extraordinaire que l'absence simultanée des deux autres?... En effet, impiété ou souffrance physique, la Clotte n'allait point à l'église. Il y avait plus de quinze ans qu'on ne l'y avait vue. Il est juste de dire aussi qu'on ne l'avait point vue ailleurs. Elle n'allait que jusqu'à son seuil. D'un esprit trop ferme pour insulter les choses saintes, la Clotte semblait les dédaigner, en ne les invoquant jamais dans sa vie. L'Hérodiade de Haut-Mesnil, qui avait eu avec les hommes toutes les férocités d'une beauté, puissante comme un fléau, devenue l'ascète de la solitude et la Marie Égyptienne de l'orgueil blessé, n'avait pas soupçonné la force qu'elle aurait trouvée au pied d'une croix. Lorsque, dans sa tournée de Pâques, le curé Caillemer entrait et s'asseyait chez elle, pour lui parler des consolations qu'elle puiserait dans l'accomplissement de ses devoirs de chrétienne, elle souriait avec une hauteur amère. Rachel, égoïste et stérile, qui ne voulait pas être consolée parce que sa jeunesse et sa beauté n'étaient plus! Elle souriait aussi de l'humble prêtre, enfant de la paroisse, qu'elle avait vu grandir derrière la charrue, sur le sillon voisin, et qui ne portait pas sur son front la marque de noblesse qui l'eût consacré, aux yeux d'une femme comme elle, plus que l'huile sainte du sacerdoce. Cette hauteur, ce sourire, cette fierté désespérée, mais sans une seule plainte, cette attitude éternelle, car il la retrouvait toujours la même à chaque année, cette manière de vider son calice d'absinthe et de le tenir comme elle avait tenu le verre de l'orgie, au château de Haut-Mesnil, tout cela imposait au curé, et arrêtait sur sa lèvre timide la parole qui peut convertir. Il le disait lui-même. Cette femme, chargée d'iniquité, au fond de sa masure délabrée et sous les vêtements d'une pauvreté rigide, le troublait plus que la comtesse de Montsurvent, dans son château et sous le dais féodal qu'elle avait eu le courage de rétablir dans la salle de chêne sculpté de ses ancêtres, comme si la trombe de la révolution n'avait pas emporté tous les droits et les signes qui représentaient ces droits! Pour toutes ces raisons, le bon curé s'était bien souvent demandé ce que deviendrait la vieille Clotte... et si, après toute une vie de scandale et d'incrédulité orgueilleuse, il n'était pas grand temps, pour elle, de donner l'exemple du repentir!
Et qui sait? L'heure peut-être était venue. La mort de Jeanne, dernière goutte d'amertume, avait déjà fait déborder ce cœur qui, pendant des années, avait porté sa misère sans se pencher et sans trembler! Ce qu'elle n'aurait point fait pour elle, cette femme, qui n'avait jamais demandé quartier à Dieu, l'avait fait pour Jeanne. Elle avait prié. Elle avait retrouvé l'humilité de la prière et des larmes! Sous le coup de la mort de Jeanne, elle s'était juré à elle-même que, malgré sa paralysie, elle irait jusqu'à l'église de Blanchelande; qu'elle accompagnerait jusqu'à sa tombe celle qu'elle appelait _son enfant_, et que, si elle ne pouvait pas marcher, elle s'y traînerait sur le cœur! Eh bien! ce qu'elle s'était juré elle l'accomplit! Le matin du jour des funérailles, elle se leva dès l'aurore, s'habilla avec tout ce qu'elle avait de plus noir dans ses vêtements, et les deux mains sur le bâton sans lequel elle ne pouvait faire un seul pas, elle commença le pénible trajet qui, pour elle, était un voyage. Il y avait environ une lieue de sa chaumière au clocher de Blanchelande; mais une lieue pour elle, c'était loin! Elle ne marchait pas; elle rampait plutôt sur la partie morte de son être, que son buste puissant et une volonté enthousiaste traînaient d'un effort continu. Les poètes ont parlé quelquefois de l'union de la mort et de la vie. Elle était l'image de cette union, mais la vie était si intense dans sa poitrine appuyée sur ses mains nerveuses, soutenues à leur tour par son bâton noueux... qu'on aurait cru, à certains moments, que cette vie descendait et la reprenait tout entière. Elle allait bien lentement, mais enfin elle allait! Son front s'empourprait de fatigue. Son austère visage prenait des teintes de feu comme un vase de bronze rongé par une flamme intérieure dont les flancs opaques, devenus transparents, se colorent.
Quelquefois, trahie par sa force, vaincue, mais non désespérée, elle s'arrêtait, haletante, sur une butte ou un tas de cailloux dans le chemin, puis se relevait et poursuivait sa route pour se rasseoir encore après quelques pas. Les heures s'écoulaient. La cloche de Blanchelande sonna la messe funèbre. La malheureuse l'entendit presque avec égarement! Elle mesurait, et de quel regard! à travers les airs, l'espace qui la séparait de l'église, ce qui lui restait à dévorer par la pensée et à traverser avec ses pieds lents et maudits! «Oh! j'arriverai!» elle se l'était dit plus d'une fois avec espérance. Maintenant elle se disait: «Arriverai-je à temps?» Nul voyageur à cheval, nul fermier avec sa charrette, qui, peut-être, eussent été touchés de l'énergie trompée de cette sublime infirme qui défaillait et allait toujours, et qui l'auraient prise avec eux, ne passèrent sur cette route solitaire. Ah! sa poitrine se soulevait d'anxiété et de folle colère! Son cœur trépignait sur ses pieds morts! Bientôt elle ne put même plus s'arrêter pour reprendre haleine, et comme elle était brisée dans son corps et qu'elle tombait affaissée, ne voulant pas être retardée par sa chute, l'héroïque volontaire se mit à marcher sur les mains, à travers les pierres, tenant dans ses dents le bâton dont elle ne pouvait se séparer et qu'elle mordait avec une exaspération convulsive... Dieu, sans doute, eut pitié de tant de courage et permit qu'elle arrivât à l'église de Blanchelande avant que la messe ne fût dite.
Quand, à moitié morte, elle franchit la grille du cimetière, le prêtre qui officiait chantait la préface. L'église était trop pleine pour qu'elle pût y pénétrer. Aussi resta-t-elle au seuil d'une des petites portes latérales qui s'ouvrait dans une chapelle de la Vierge, et là, accroupie sur le talon de ses sabots, derrière quelques femmes plantées debout et qui regardaient dans cette chapelle, elle mêla sa prière et sa désolation intérieure à la magnifique psalmodie que l'Église chante sur ses morts, et au croassement des corbeaux dont les noires volées tournaient alors autour du clocher retentissant. Comme elle agissait au nom d'un devoir et que, d'ailleurs, elle était toujours la fière Clotte, elle ne parla point à ces femmes qui, le dos tourné, chuchotaient entre elles et s'entretenaient de la morte, de maître Thomas le Hardouey et de l'abbé de la Croix-Jugan. Et voilà pourquoi aussi, quand elle se leva, d'accroupie qu'elle était, avant que la messe fût finie, elle put échapper au regard de ces femmes qui ne l'avaient pas remarquée.
Cependant, la messe étant dite, les porteurs reprirent la bière sur les tréteaux où elle avait été déposée, les prêtres se mirent à monter la nef en chantant les derniers psaumes, et débouchèrent par le portail, suivis de la foule, dans le cimetière, où la fosse creusée attendait le cercueil. Instant pathétique et redoutable! le cœur de l'homme le plus fort n'y résiste pas, lorsque, rangés en cercle, leurs cierges éteints, au bord de la tombe entr'ouverte, les prêtres versent l'eau bénite, dans un _requiescat_ suprême, sur la bière dépouillée de sa draperie noire, et sur laquelle la terre, poussée par les bêches, croule avec un bruit lamentable et sourd. On était parvenu à ce moment terrible, et jusque-là rien n'avait troublé l'imposante et navrante cérémonie. Seulement quand le clergé, ayant béni le cercueil, se fut retiré, après un _Amen_ suivi d'un morne et vaste silence, laissant la foule groupée autour de la fosse qu'on remplissait, et jetant à son tour l'eau sainte, comme il l'avait fait avant elle, une femme, qui était agenouillée sur la terre relevée de la fosse, et à laquelle personne n'avait fait attention, se leva péniblement, et, se plaçant derrière l'homme qui aspergeait alors la tombe, s'avança pour prendre le goupillon qu'il tenait; mais, au moment de le lui remettre, l'homme regarda la main tendue vers lui et l'être à qui appartenait cette main.
--Oh! dit-il en tressaillant, la Clotte!
Et comme si cette main tendue eût été pestiférée, il recula avec horreur.
--Que viens-tu faire ici, vieille Tousée? poursuivit-il, et pour quel nouveau malheur es-tu donc sortie de ton trou?
Le nom de la Clotte, sa présence inattendue, l'accent et le geste de cet homme firent passer dans la foule cette vibration attentive qui précède, comme un avertissement de ce qui va suivre, les grandes scènes et les grands malheurs.
La Clotte avait pâli à ce nom de Tousée qui lui rappelait brutalement un outrage qu'elle n'avait jamais pu oublier. Mais comme si elle n'eût pas entendu, ou comme si la douleur de la mort de Jeanne l'eût désarmée de toute colère:
--Donne! que je la bénisse, fit-elle lentement, et n'insulte pas la vieillesse en présence de la mort, ajouta-t-elle avec une ferme douceur et une imposante mélancolie.
Mais l'homme à qui elle parlait était d'une nature rude et grossière, et les habitudes de son métier augmentaient encore sa férocité habituelle. C'était un boucher de Blanchelande, élevé dans l'exécration de la Clotte. Il s'appelait Augé. Son père, boucher comme lui, était un des quatre qui l'avaient liée au poteau du marché et qui avaient fait tomber sous d'ignobles ciseaux, en 1793, une chevelure dont elle avait été bien fière. Cet homme était mort de mort violente peu de temps après son injure, et sa mort, imputée vaguement à la Clotte par des parents superstitieux, passionnés, et en qui les haines de parti s'ajoutaient encore à l'autre haine, devait rendre le fils implacable.
--Non, dit-il, tu ferais tourner l'eau bénite, vieille sorcière! tu ne mets jamais le pied à l'église, et te v'là! Es-tu effrontée! Et est-ce pour maléficier aussi son cadavre que tu t'en viens, toi qui ne peux plus traîner tes os, à l'enterrement d'une femme que tu as ensorcelée, et qui n'est morte peut-être que parce qu'elle avait la faiblesse de te hanter?