Part 14
Et, d'un coup de son pied de frêne, il frappa le crucifix avec furie, l'abattit et l'ayant poussé dans les cendres, il sortit en poussant des jurements affreux. La Mahé, comme elle disait, eut les bras et les jambes cassés par un tel spectacle. Elle crut que le Hardouey était la proie de quelque abominable démon. Elle se signa de terreur, mais sa peur devenant plus forte dans cette solitude, elle se hâta de s'en aller.
--Le lit n'est pas défait, dit-elle, et si je restais là toute seule plus longtemps, je crois, sur mon âme, que j'en mourrais de frayeur.
Et s'en retournant, elle rencontra la mère Ingou et sa fillette, qui toutes deux allaient laver leur pauvre linge au lavoir. Elles se souhaitèrent la bonne journée. Le lavoir n'était pas tout à fait sur la route qu'avait à suivre Simone Mahé pour regagner le bas du bourg, mais la flânerie, qui est aux vieilles femmes ce qu'est dans le nez du buffle l'anneau de fer par lequel on le mène, fit suivre à la Mahé le chemin du lavoir avec l'autre commère.
--Je sis de l'aisi, lui dit-elle; M. l'abbé de la Croix-Jugan est à Montsurvent depuis hier soir. Si vous v'lez que je vous aide, mère Ingou, je puis bien vous donner un coup de battoir.
Et elle l'accompagna moins pour l'aider quoiqu'elle ne manquât pas de l'obligeance qu'ont les pauvres gens entre eux, que pour lui raconter ce qui lui démangeait la langue, et ce qu'elle appelait la lubie de maître Thomas le Hardouey.
--En vous en venant, dit-elle, vous n'avez pas rencontré maître le Hardouey, mère Ingou?... Je l'ai trouvé, dès le réveil-minet, planté à la porte de M. l'abbé de la Croix-Jugan, plus pâle que le linge que vous avez sur le dos et les yeux tout troublés. Qu'est-ce qu'un homme sans religion, un acquéreur de biens de prêtre, un terroriste vient faire de si à bonne heure chez M. de la Croix-Jugan? que je me suis dit à mon à-part; mais, ma chère, les jambes me tremblent, rien que d'y penser? C'n'était rien que l'air qu'il avait. Il est entré avec moi dans la salle de M. l'abbé, et alors!!!...
Et elle raconta ce qu'elle avait vu, mais avec des circonstances nouvelles et plus horribles encore, écloses tout à coup sur cette langue de flânière, qui chante d'elle-même, comme les oiseaux, un langage dans lequel la responsabilité de ces pauvres diablesses (chrétiennement, il faut le croire du moins) n'est pour rien.
--Ah! dit la mère Ingou, j'crais ben qu'vous avez été épeurée! mais vous savez bien les diries, mère Mahé, sur la femme de maître le Hardouey et sur l'abbé de la Croix-Jugan. Et c'était sans doute cha qui tenait le Hardouey de si bon matin.
Alors elles ne s'arrêtèrent plus. Elles se débondèrent. Comme tout le monde à Blanchelande et à Lessay, elles recevaient l'influence des bruits qui couraient sur l'ancien moine et sur cette maîtresse le Hardouey qu'on avait vue si brillante de santé et d'entendement, et qui était tombée, sans qu'on sût même ce qu'elle avait, dans un état si digne de pitié. Elles interrogèrent l'enfant qui les suivait et qui portait le savon gris et les battoirs, sur le nombre de fois qu'elle avait vu Jeanne-Madelaine et l'abbé de la Croix-Jugan chez la Clotte, sur ce qu'ils faisaient quand ils y étaient; mais la petite ne savait rien. L'imagination des deux vieilles ne chômait pas pour cela, et elle remplissait tous les vides qu'il y avait dans les dépositions de la jeune enfant.
C'est en commérant ainsi qu'elles arrivèrent enfin au lavoir, situé de côté sur la route, au bout d'un petit pré qui s'en allait en pente, jusqu'à ce lavoir naturel que les hommes n'avaient pas creusé et qui n'était qu'une mare d'eau de pluie, assez profonde, sur cailloutis.
--Tiens, il y a du monde déjà, si mes vieux yeux ne me trompent pas, dit la mère Ingou en entrant dans le pré; la pierre est prise et nous allons être obligées d'espérer.
--C'n'est pas une lessivière, mère Ingou, dit Simone, car en venant, j'aurions entendu le bruit du battoir.
--Nenni-da! c'est le pâtre du vieux _probytère_ qui aiguise son coutet sur la pierre du lavoir, fit la petite Ingou, dont les yeux d'émérillon dénichaient les plus petits nids dans les arbres.
--I'ne s'en ira pas donc du pays? dit la mère Mahé à sa compagnonne.
Ni l'une ni l'autre n'aimait ces bergers suspects à toute la contrée, mais la Misère unit ses enfants et de ses bras décharnés les rapproche dans la vie, comme sa fille, la Mort, étreint les siens dans le tombeau. Les bergers errants causaient moins d'effroi à des porte-haillons comme ces deux femmes qu'à ces riches qui avaient des troupeaux de vaches dont ils pouvaient tourner le lait par leurs maléfices, et des champs dont ils versaient parfois le blé dans une nuit. Parce qu'un de ces pâtres sinistres était là, au moment où elles le croyaient peut-être bien loin, elles ne s'en effrayèrent pas davantage et elles descendirent la pente du pré jusqu'à lui.
D'ailleurs, quand elles arrivèrent contre le lavoir, il avait fini d'aiguiser son couteau sur la pierre où les lavandières battent et tordent leur linge, et il l'essuyait dans les herbes.
--Vous v'nez à bonne heure, la mère Ingou, dit alors le pâtre à la bonne femme, et si vous n'avez pas paoû de tremper vot' linge dans de l'iau de mort, v'là vot' pierre; lavez!
--Quéque vous voulez dire avec votre iau de mort, berger? dit la mère Ingou, laquelle ne manquait ni d'un certain bon sens, ni de courage. Est-ce que vous pensez nous épeurer?
--Que nenni! dit le pâtre, faites ce qui vous plaira, mais je vous dis, mè, que si vous trempez votre linge ichin, i' sentira longtemps la charogne, et même quand il sera sequié!
--V'là de vilains propos si matin, sous cette sainte lumière bénie du bon Dieu! dit la bonne femme avec une poésie naïve dont certainement elle ne se doutait pas. Laissez-nous en paix, pâtre! J'n'ai jamais vu l'iau si belle qu'à ce matin.
Et de fait, le lavoir, encaissé par un côté dans l'herbe, étincelait de beaux reflets d'agate, sous le ciel d'opale d'une aube d'été. Sa surface lisse et pure n'avait ni une ride, ni une tache, ni une vapeur. Quant à l'autre côté du lavoir, comme l'eau de pluie qui le formait n'était pas contenue par un bassin pavé à cet effet, elle allait se perdre dans une espèce de grand fossé couvert de joncs, de cresson et de nénuphars.
--Vère, reprit le berger pendant que la mère Ingou dénouait son paquet au bord du lavoir et que Simone Mahé et la petite, moins courageuses, commençaient de regarder avec inquiétude ce pâtre de malheur, planté là, debout, devant elles,--vère, l'iau est belle comme bien des choses au regard, mais au fond... mauvaise! Quand tout à l'heure j'affilais mon coutet sur c'te pierre, je m'disais: V'là de l'iau qui sent la mort et qui gâtera mon pain, et v'là pourqué vous m'avez veu l'essuyer si fort dans les herbes et le piquer dans la terre, car la terre est bienfaisante, quand vous avez dévalé le pré. Créyez-mè si vous v'lez, mère Ingou, fit-il en étendant son bâton vers le lavoir avec une assurance enflammée, mais je suis sûr comme de ma vie qu'il y a quéque chose de mort, bête ou personne, qui commence de rouir dans cette iau.
Et se courbant, appuyé sur sa gaule, vers la nappe limpide, il prit de cette eau diaphane dans sa main, et l'approchant du visage de la mère Ingou:
--Les vieilles gens sont têtues! fit-il avec ironie. Mais si vous n'êtes pas punais, jugez vous-même, vieille mule, si cette iau ne sent pas à mâ.
--Allons donc! dit la mère Ingou, c'est ta main qui sent à mâ, pâtre! ce n'est pas l'iau.
Et relevant ses cottes, elle s'agenouilla près de la pierre polie et elle fit rouler dans l'eau une partie du linge qu'elle avait apporté sur son dos; puis se retournant:
--Eh bien! dit-elle à Simone et à sa fillette, v'zêtes donc figées? A l'ouvrage, Petiote! Sur mon salut, mère Mahé, j'vous créyais pus d'cœur que cha.
Et elle se plongea les bras et les mains dans cette eau fraîche comme de la rosée et qui retomba, en mille rais d'argent, autour de son battoir.
Simone Mahé et la petite fille s'approchèrent et se décidèrent à suivre son exemple, mais elles ressemblaient à des chattes qui rencontrent une mare et qui ne savent comment s'y prendre pour ne pas mouiller leurs pattes en passant.
--Et où donc qu'il est, le pâtre? fit encore la mère Ingou en regardant derrière elle entre deux coups de battoir que l'écho matinal répéta.
Toutes trois regardèrent: il n'était plus là. Il avait disparu comme s'il s'était envolé.
--Il avait donc sous sa langue du _trèfle à quatre feuilles_, qui rend invisible, car il était là tout à l'heure et il n'y est plus, dit la Mahé, visitée ce matin-là par tous les genres de terreur. Elle ressemblait à une vieille pelotte couverte d'aiguilles, et dans laquelle on en pique toujours une de plus.
--Est-ce que vous créyez à toutes ces bêtises? répondit la mère Ingou, tordant son linge dans ses mains sèches. Du trèfle à quatre feuilles!... qui en a jamais vu, du trèfle à quatre feuilles! En v'là une idée! A-t-on assez joqueté dans Blanchelande, quand le bonhomme Bouët est allé un jour, avec un de ces bergers qui font les sorciers, chercher de ce soi-disant trèfle et de la verveine dans la chesnaie Centsous, après minuit, au clair de la lune, et en marchant à reculons?
--Les risées n'y font rien, dit la mère Mahé, que vère, j'y crais, au trèfle à quatre feuilles? Et pourqué pas? Défunt mon père, qui n'était pas déniché d'hier matin, m'a dit bien des fois qu'il y en avait...
Mais tout à coup elles furent interrompues par le rire guttural du berger. Il avait, sans qu'on le vît, tourné autour de la pièce d'eau, à moitié circulaire, et il montrait sa face blafarde par-dessus les roseaux, qui de ce côté étaient d'une certaine hauteur.
--Ohé! ohé! les buandières! leur cria-t-il, guettez ichin! et voyez si je n'avais pas raison de dire que l'iau était pourrie. Connaissez-vous cha?
Et par-dessus le lavoir, il leur tendit un objet blanc qui pendait à sa gaule ferrée.
--Sainte Vierge! s'écria la mère Ingou, c'est la coiffe de Jeanne le Hardouey!
--Ah! que le bon Dieu ait pitié de nous! ajouta Simone. Il n'y a jamais eu qu'une coiffe pareille dans Blanchelande, et la v'là! Queu malheur! mon Dieu! Oh! c'est bien certain que celle qui la portait s'est périe, et qu'elle doit être au fond du lavoir!
Et au risque d'y tomber elles-mêmes, elles se penchèrent sur sa surface et atteignirent la coiffe déchirée et mouillée qui pendillait à la gaule ferrée du berger. Elles l'examinèrent. C'était en effet la coiffe de Jeanne, son fond piqué et brodé, ses grands papillons et ses belles dentelles de Caen. Elles la touchaient, l'approchaient de leurs yeux, l'admiraient, puis se désolaient, et bientôt, mêlant la perte de la femme à la perte de la coiffe, elles se répandirent en toutes sortes de lamentations.
Quant au berger, il était entré dans l'eau jusqu'au genou, et il sondait le lavoir tout autour de lui, avec son bâton.
--Elle n'est pas de votre côté. Elle est là... cria-t-il aux trois femmes qui s'éploraient sur l'autre bord. Elle est là! je la tiens! je la sens sous ma gaule. Allons, mère Ingou, venez par ichin! vous êtes la plus cœurue et la plus forte. Si je pouvais fourrer ma gaule par-dessous elle, je la soulèverais des vases du fond et l'approcherais du bord qui n'est pas bien haut de ce côté. P't-être que je l'aurions à nous deux.
Et la mère Ingou laissa la coiffe aux mains de Simone et de Petiote et courut au berger. Ce que celui-ci avait prévu arriva. En s'efforçant beaucoup, il put soulever le corps de la noyée et le ranger contre le bord.
--Attendez! je la vois! dit la mère Ingou qui écarta les roseaux, et se couchant sur l'herbe et plongeant ses mains dans l'eau du fossé, elle saisit par les cheveux la pauvre Jeanne.
--Ah! comme elle pèse! fit-elle en appelant à son aide l'enfant et Simone; et, toutes les trois, elles parvinrent, avec l'aide du berger, à retirer le corps bleui de Jeanne-Madelaine et à le coucher dans l'herbe du pré.
--Eh bien! dit le berger presque menaçant, l'iau mentait-elle? A présent, êtes-vous sûre de ce que je disais, mère Ingou? Crairez-vous maintenant au _pouvait_ des pâtres? Elle itou, fit-il en montrant le cadavre de Jeanne, n'y voulut pas craire et elle a fini par l'éprouver, et son mari, qui était encore plus rêche et plus mauvais qu'elle, y crait, depuis hier au soir, pus qu'au bon Dieu!
--Quéque vous v'lez dire par là, pâtre? fit la bonne femme.
--Je dis ce que je dis, répondit le pâtre. Les Hardouey avaient chassé les bergers du Clos. Les bergers se sont vengés _enui_[11]. V'là la femme nayée et l'homme...
[Note 11: _Aujourd'hui_, normand. (_Note de l'Auteur._)]
--Et l'homme?... interrompit la Mahé qui venait de quitter, il n'y avait qu'un moment, maître Thomas le Hardouey.
--L'homme, continua le berger, court à cette heure dans la campagne, comme un quêva qui a le tintouin!
Et les deux commères frissonnèrent. L'accent du pâtre était plus terrible que le pouvoir dont il parlait et auquel elles commençaient de croire, frappées qu'elles étaient de l'horrible spectacle qu'elles avaient alors sous les yeux.
--Vère, s'écria-t-il, la v'là morte, couchée à mes pieds, orde de vase!--Et de son sabot impie il poussa ce beau corps naguère debout et si fier.--Un jour elle avait cru tourner le sort et m'apaiser en m'offrant du lard et du choine qu'elle m'eût donné comme à un mendiant, en cachette de son homme, mais je n'ai voulu rin! rin que le sort... Un sort à li jeter! et elle l'a eu! Ah! je savais ce qui la tenait, quand personne n'en avait doutance de Blanchelande à Lessay. Je savais qu'elle ferait une mauvaise fin... mais quand je repassais mon coutet ichin et que je le purifiais dans la terre, pour qu'il ne sentît pas la mort, j'ignorais que ce qui pourrissait l'iau ce fût elle. Sans cha je n'aurais pas essuyé mon _allumelle_; j'aurais toujours voulu trouver dessus le goût de la vengeance, plus fort que le goût de mon pain!
Et il prit avec des mains frissonnantes le couteau dont il parlait, dans son bissac, l'ouvrit et le plongea impétueusement dans l'eau du lavoir. Il l'en retira ruisselant, l'y replongea encore. Jamais assassin enivré ne regarda sur le fer de son poignard couler le sang de sa victime, comme il regarda l'eau qui roulait sur le manche et la lame de ce couteau ignoble et grossier. Puis égaré, forcené, et comme délirant à cette vue, il l'approcha de ses lèvres, et au risque de se les couper, il passa, sur toute la largeur de cette lame, une langue toute rutilante de la soif d'une vengeance infernale. Tout en la léchant, il l'accompagnait d'un grognement féroce. Avec sa tête carrée, ses poils hérissés et jaunes et le mufle qu'il allongeait en buvant avidement cette eau qui avait une si effroyable saveur pour lui, il ressemblait à quelque loup égaré qui, traversant un bourg la nuit, se fût arrêté, en haletant, à laper la mare de sang filtrant sous la porte mal jointe de l'étal immonde d'un boucher.
--C'est bon cha, dit-il. C'est bon! murmurait-il, et comme si ces quelques gouttes ramassées par sa langue avide eussent allumé en lui des soifs nouvelles plus difficiles à étancher, il prit, sans lâcher son couteau, de l'eau dans sa main, et il la but d'une longue haleine.
--Oh! voilà le meilleur _baire_ que j'aie beu de ma vie! cria-t-il d'une voix éclatante, et je le bais, ajouta-t-il avec une épouvantable ironie, à ta santé, Jeanne le Hardouey, la damnée du prêtre! Il a goût de ta chair maudite, et il serait encore meilleu si tu avais pourri pus longtemps dans cette iau où tu t'es nayée!
Et, affreuse libation! il en but frénétiquement à plusieurs reprises. Il se baissait sur le lavoir pour la puiser, et il se relevait et se baissait encore, et d'un mouvement si convulsif, qu'on eût dit qu'il avait les trémoussements de la danse de Saint-Guy. Cette eau l'enivrait. «_Supe, supe!_» se disait-il en buvant et en se parlant à lui-même dans son patois sauvage, «_supe!_» Sa face de céruse écrasée avait une expression diabolique, si bien que les vieilles crurent voir le diable qui, d'ordinaire, ne rôde que la nuit sur la terre, se manifester, pâle, sous cette lumière, en plein jour, et elles s'enfuirent, laissant là leur linge, jusqu'à Blanchelande, pour chercher du secours.
XIV
La nouvelle de la mort de Jeanne le Hardouey se répandit dans Blanchelande avec la rapidité naturelle aux événements tragiques qui viennent sur nous, comme par les airs, tant les retentissements en sont électriques et instantanés! Jeanne-Madelaine s'était-elle noyée volontairement? Était-elle victime d'un désespoir, d'un accident ou d'un crime? Questions qui se posèrent, voilées et funèbres, dans tous les esprits, problèmes qui se remuèrent avec une fiévreuse curiosité dans toutes les conversations, et qui, à bien des années de là, s'y agitaient encore avec une terreur indicible, soit à la veillée des fileuses, soit aux champs sur le sillon commencé, quand une circonstance remettait en mémoire l'histoire mystérieuse de la femme à maître Thomas le Hardouey.
Lorsque la mère Ingou et la mère Mahé prirent la fuite, épouvantées par l'action monstrueuse du berger, pour aller chercher au bourg du secours, hélas! bien inutile, la petite Ingou, qui partageait la terreur des vieilles femmes, s'était enfuie avec elles, mais dans une direction différente. Habituée au chemin qu'elle faisait tous les jours, elle courut à la chaumine de la Clotte.
Quelle nuit celle-ci avait passée! Quand elle avait voulu retenir Jeanne, elle avait bien senti l'amère parole que la malheureuse lui avait jetée, en s'arrachant de ses bras. «J'ai ce que je mérite, pensa-t-elle. Est-ce à moi de parler de vertu?» et tous les souvenirs de sa vie lui étaient tombés sur le cœur. Paralysée, enchaînée à son seuil depuis bien des années, que pouvait-elle faire: empêcher, prévenir? Elle n'avait de puissant que le cœur; et le cœur quand il est seul, si grand qu'il soit, est inutile. Ah! ce qu'elle éprouva fut bien douloureux! Des pressentiments sinistres s'étaient levés dans son âme. L'insomnie visitait souvent son dur grabat avec tous les spectres de sa jeunesse, mais de ses longues nuits passées sans sommeil, aucune n'avait eu le caractère de cette nuit désolée. Ce n'était plus elle dont il était question. C'était de la seule personne qu'elle respectât et aimât dans la contrée. C'était de la seule âme qui se fût intéressée à son sort et à sa solitude depuis que le mépris et l'horreur du monde avaient étendu leurs cruels déserts autour d'elle. Où Jeanne-Madelaine était-elle allée? Qu'avait-elle fait? Cette passion dont elle avait encore les cris dans les oreilles, et la Clotte connaissait l'empire terrible des passions! allait-elle perdre la pauvre Jeanne? A ces cris répondirent bientôt les gémissements des orfraies, qui se mirent, tourterelles effarées et hérissées de la tombe, à roucouler leurs amours funèbres dans les ifs qui bordaient alors la chaussée rompue de Broquebœuf. Comme toutes les imaginations solitaires et près de la nature, la Clotte était superstitieuse. Dans les plus grandes âmes, il y a comme un repli de faiblesse où dorment les superstitions.
Inquiète, fébrile, retournée vainement d'un flanc sur l'autre, elle se souleva et alluma son _grasset_. On croit, dans les longues insomnies brûler, consumer, à cette lampe qu'on allume, les longues heures, les pensées dévorantes, les souvenirs. On ne brûle rien. Pensées, souvenirs, longues heures, rien ne disparaît. Tout vous reste. Le grasset de la Clotte, avec sa lueur vacillante, fut aussi sombre pour ses yeux que l'était pour ses oreilles le cri rauque et lointain des orfraies expirant tristement dans la nuit. La lumière elle-même doubla les visions dont elle était obsédée. Cette image de Judith qui tue Holopherne et qu'elle avait entre les rideaux de son lit, cette image grossièrement enluminée semblait s'animer sous son regard fasciné. L'épais vermillon de cette image populaire ressemblait à du sang liquide, du vrai sang! La Clotte, qui n'était pas timide, frissonnait. Cette forte stoïcienne avait peur. Elle souffla le grasset. Mais les ténèbres ne noient pas nos rêves. La vision demeure au fond des yeux, au fond du cœur, dans son impitoyable lumière. Assise sur son lit, roulée dans sa méchante camisole, tunique de Nessus de la misère et de l'abandon qu'elle ne devait plus dépouiller, elle posa son front sur ses genoux entrelacés de ses mains nouées, et resta ainsi, absorbée, courbée, jusqu'au point du jour, quand la petite Ingou tourna le loquet et qu'elle ouvrit brusquement la porte, comme si elle avait été poursuivie:
--Quel bruit tu fais, dit-elle, Petiote! Et voyant le visage de l'enfant, elle sentit que l'anxiété de sa nuit se changeait en affreuse certitude.
--Ah! il y a du malheur dans Blanchelande! fit-elle.
--Il y a, dit la petite Ingou d'une voix saccadée par l'émotion et par la course, que maîtresse le Hardouey est morte, et que je v'nons de la trouver au fond du lavoir.
Un cri qui n'était pas sénile, un cri de lionne qui se réveillait, sortit de cette poitrine brisée et s'interrompit sur les lèvres de la Clotte. Son buste incliné sur ses genoux tomba, renversé en arrière, sur le lit, et la tête s'enroula dans les couvertures, comme si une hache invisible l'avait abattue d'un seul coup.
--Jésus-Marie! s'écria l'enfant avec une angoisse effarée qui fuyait la mort et qui semblait la retrouver.
Et elle s'approcha du lit d'où chaque jour elle aidait la paralytique à descendre: et elle la vit, l'œil fixe, les tempes blêmes, la ligne courbe de ses lèvres impassibles et hautaines tremblante, tremblante comme quand le sanglot qu'on dévore s'entasse dans nos cœurs et va en sortir.
--Tenez, tenez, mère Clotte, dit l'enfant, écoutez: voici l'agonie!
Et, en effet, le vent qui venait du côté de Blanchelande apportait les sons de la cloche qui sonnait le trépas de Jeanne-Madelaine avec ces intervalles sublimes toujours plus longs à mesure qu'on avance dans cette sonnerie lugubre qui semble distiller la mort dans les airs et la verser par goutte, à chaque coup de cloche, dans nos cœurs.
Rien à ce moment, dans les campagnes toujours si tranquilles d'ailleurs, n'empêchait d'entendre les sons poignants de lenteur et brisés de silence qui finissent par un tintement suprême et grêle comme le dernier soupir de la vie au bord de l'éternité. Le matin, gris avant d'être rose, commençait de s'emplir des premiers rayons d'or de la journée et retenait encore quelque chose du calme sonore et vibrant des nuits. Les sons de la cloche mélancolique, toujours plus rares, passaient par la porte laissée ouverte derrière la petite Ingou et venaient mourir sur ce grabat, où un cœur altier, qui avait résisté à tout, se brisait enfin dans les larmes, et allait comprendre ce qu'il n'avait jamais compris, le besoin brûlant et affamé d'une prière.
La Clotte se souleva à ces sons qui disaient que Jeanne ne se relèverait jamais plus.
--Je ne suis pas digne de prier pour elle, fit-elle alors, comme si elle était seule; la pleurer, oui! Et elle passa ses mains sur ses yeux où montaient des larmes, et elle regarda ses mains mouillées avec un orgueil douloureux, comme si c'était une conquête pour elle que des pleurs!--Qui m'aurait dit pourtant que je pleurerais encore?... Mais prier pour elle, je ne puis, j'ai été trop impie; Dieu rirait de m'entendre si je priais! Il sait trop qui j'ai été et qui je suis pour écouter cette voix souillée qui ne lui a jamais rien demandé pour Clotilde Mauduit, mais qui lui demanderait, si elle osait, sa miséricorde pour Jeanne-Madelaine de Feuardent!
Et comme la proie d'une idée subite:--Écoute, Petiote, lui dit-elle en prenant les mains de l'enfant dans les siennes, tu vaux mieux que moi. Tu n'es qu'une enfant; tu as l'âme innocente: à ton âge, on me disait que Dieu, venu sur la terre, aimait les enfants et les exauçait. Agenouille-toi là et prie pour elle!
Et avec ce geste souverain qu'elle avait toujours gardé au sein des misères de sa vie, elle fit tomber l'enfant à genoux au bord de son lit.