L'ensorcelée

Part 13

Chapter 133,950 wordsPublic domain

Au dernier _la_ de ce couplet, le Hardouey atteignait un de ces replis de terrain que j'avais, si on se le rappelle, remarqués dans ma traversée avec Louis Tainnebouy, et il avisa, très-bien cachés par ce mouvement du sol, comme une barque est cachée par une houle, trois mauvaises mines d'hommes couchés ventre à terre, comme des reptiles. Malgré la chanson de pauvre que chantait l'un d'eux et le costume qu'ils portaient, et qui est le costume séculaire des mendiants dans le pays, ce n'étaient pas des mendiants, mais des bergers. Ils avaient la vareuse de toile écrue de la couleur du chanvre, les sabots sans bride garnis de foin, le grand chapeau jauni par les pluies, le bissac et les longs bâtons fourchus et ferrés. Des liens d'une paille dorée et luisante, solidement tressée, avec lesquels ils attachaient le porc indocile par le pied ou le bœuf têtu par les cornes, pour les conduire, se tordaient autour de leur avant-bras, comme de grossiers bracelets, et ils avaient aussi de ces liens qu'ils tressaient eux-mêmes en bandoulière par-dessus leurs bissacs, et autour de leurs reins, par-dessus leur ceinture. A l'immobilité de leur attitude, à leurs cheveux blonds comme l'écorce de l'osier, à la somnolence de leurs regards vagues et lourds, il était aisé de reconnaître les pâtres errants, les lazzarones des landes normandes, les hommes du rien-faire éternel.

Quand ils entendirent derrière eux, et près d'eux, les pas du cheval de le Hardouey, qui, sans les voir, arrivait au trot sur leur groupe, le plus rapproché se leva à demi en s'aidant de son bâton, qu'il dressa, et, par ce geste, effraya la jument, qui fit un écart.

--Orvers[8]! lui cria Thomas le Hardouey, en reconnaissant la tribu errante qu'il avait bannie du Clos, est-ce pour faire broncher la monture des honnêtes gens que vous vous couchez comme des chiens ivres sur leur passage? Engeance maudite! le pays ne sera donc jamais purgé de vous?...

[Note 8: Pour Orvets, patois normand.

(_Note de l'Auteur._)]

Mais celui qui s'était soulevé en s'appuyant sur son bâton, piqué en terre, retomba et s'accroupit sur les talons ferrés de ses sabots, en jetant sur le Hardouey un regard ouvert et fixe comme le regard d'un crapaud. C'était le pâtre rencontré par Jeanne sous la porte du vieux presbytère. Il portait une appellation mystérieuse comme lui et toute sa race. On l'appelait: «le Pâtre». Personne, dans la contrée, ne lui connaissait d'autre nom, et peut-être n'en avait-il pas.

--Por qué que j'ne coucherions pas ichin? répondit-il. La terre appartient à tout le monde! ajouta-t-il avec une espèce de fierté barbare, comme s'il eût, du fond de sa poussière, proclamé d'avance l'axiome menaçant du Communisme moderne. Accroupi, comme il l'était, sur le talon de ses sabots, le bâton fiché dans la terre comme une lance, la lance du partage, au pied de laquelle on doit faire, un jour, l'expropriation du genre humain, cet homme aurait frappé, sans doute, l'œil d'un observateur ou d'un artiste. Ses deux compagnons, étalés sur le ventre, comme des animaux vautrés dans leur bauge ou les bêtes rampantes d'un blason, ne bougeaient pas plus que des sphinx au désert et guignaient le fermier à cheval, de leurs quatre yeux effacés sous leurs sourcils blanchâtres. Maître le Hardouey ne voyait dans tout cela, lui, que la réunion de trois pâtres indolents, insolents, sournois, une vraie lèpre humaine qu'il méprisait fort du haut de son cheval et de sa propre vigueur; car il n'avait pas froid aux yeux, maître le Hardouey, et il savait enlever un boisseau de froment sur les reins d'un cheval, aussi lestement qu'il en eût descendu sa femme dans ses cottes bouffantes! Et c'est pourquoi ces trois fainéants, au teint d'albinos, qui, de leurs longs corps de mollusques, barraient le sentier à cet endroit de la lande, ne l'effrayaient guère... et pourtant... oui, pourtant... Était-ce l'heure? Était-ce la réputation du lieu où il se trouvait? Étaient-ce les superstitions qui enveloppaient ces pâtres contemplatifs, dont l'origine était aussi inconnue que celle du vent ou que la demeure des vieilles lunes?... mais il était certain que le Hardouey ne se sentait pas, sur sa selle à pommeau cuivré, aussi à l'aise que sous la grande cheminée du Clos, et devant un pot de son fameux cidre en bouteille. Et vraiment, pour lui comme pour un autre, ce groupe blafard, à ras de terre, éclairé obliquement par un couchant d'un rouge glauque, avait, dans sa tranquillité saisissante et ses reflets de brique pilée, quelque chose de fascinateur.

--Allons! dit-il, ne voulant que les effrayer et réagissant contre l'impression glaçante qu'ils lui causaient, allons, debout, Quatre-sous! En route, race de vipères engourdies! Débarrassez-moi le passage, ou...

Il n'acheva pas. Mais il fit claquer la longe de cuir qu'il avait à la poignée de son pied de frêne, et, de l'extrémité, il toucha même l'épaule du berger placé devant lui.

--Pas de jouerie de mains! fit le pâtre, dans les yeux de qui passa une lueur de phosphore, il y a du quemin à côté, maître le Hardouey. Ne burguez pas votre quevâ sû nous ou i'vous arrivera du malheu!

Et comme le Hardouey poussait sa jument, il allongea son bâton ferré aux naseaux de la bête, qui recula en reniflant.

Le Hardouey blêmit de colère, et il releva son pied de frêne en jurant le saint Nom.

--J'n'avons pè poux de vos colères de Talbot, maître le Hardouey, dit le berger avec le calme d'une joie concentrée et féroce, car j'vous rendrons aussi aplati et le cœur aussi _bresillé_ que votre femme, qui était bien haute itou, lorsque j'voudrons.

--Ma femme? dit le Hardouey troublé et qui abaissa son bâton.

--Vère! votre femme, votre moitié d'arrogance et de tout, et dont la fierté est maintenant aussi _éblaquée_ que cha! répondit-il en frappant de sa gaule ferrée une motte de terre qu'il pulvérisa. D'mandez-lui si elle connaît le berger du _vieux probytère_, vous ouïrez ce qu'elle vous répondra!

--Chien de mendiant, cria maître Thomas le Hardouey, quelle accointance peut-il y avoir, entre ma femme et un pouilleux gardeur de cochons ladres comme toi?...

Mais le berger ouvrit son bissac par-devant et y prit, après avoir cherché, un objet qui brilla dans sa main terreuse.

--Connaissez-vous pas cha? fit-il.

Le soir avait encore assez de clarté pour que le Hardouey discernât très-bien une épinglette d'or émaillé qu'il avait rapportée de la Guibray à sa femme et que Jeanne avait l'habitude de porter, par derrière à la calotte de sa coiffe.

--Où as-tu volé ça? dit-il en descendant de sa jument d'allure, avec le mouvement d'un homme pris aux cheveux par une pensée qui va le traîner à l'enfer.

--Volé! répondit le berger, qui se mit à ricaner. Vous savez si je l'ai volée, vous! vous autres, les fils! ajouta-t-il en se retournant vers ses compagnons, qui se prirent à ricaner aussi du même rire guttural. Maîtresse le Hardouey me l'a bien donnée elle-même, au bout de la lande, contre la Butte-aux-Taupes, et m'a assez _tourmenté-tourmenteras-tu_ pour la prendre. Ah! la fierté était partie. Elle _gimait_ alors comme une pauvresse qui a faim et qui s'éplore à l'ue d'une farme. Vère, elle avait faim itou, mais de quel choine? d'un choine[9] bénit que tout le _pouvait_ des bergers n'eût su lui donner.

[Note 9: _Choine_, _pain_, normand. (_Note de l'Auteur._)]

Et il recommença son ricanement.

Thomas le Hardouey n'avait que trop compris. La sueur froide de l'outrage qu'il fallait cacher coulait sur son visage bourrelé. Les propos qui lui étaient revenus sur sa femme, vagues, il est vrai, sans consistance, sans netteté, comme tous les propos qui reviennent, étaient donc bien positifs et bien hardis, puisque ces misérables bergers les répétaient. Le choine bénit, c'était l'odieux prêtre! Et qui l'eût cru jamais? Jeanne-Madelaine, cette femme d'un si grand sens autrefois, avait des rapports avec ces bergers! Elle avait eu recours à leur assistance! Humiliation des humiliations! Le couteau qui l'atteignait au cœur entrait jusqu'au manche, et il ne pouvait le retirer!

--Tu mens! fils de gouge! dit le Hardouey, serrant la poignée en cuir de son pied de frêne dans sa main crispée; il faut que tu me prouves tout à l'heure ce que tu me dis.

--Vère! répondit l'imperturbable pâtre, avec un feu étrange qui commença de s'allumer dans ses yeux verdâtres, comme on voit pointer un feu, le soir, derrière une vitre encrassée. Mais qué que vous me payerez, maître le Hardouey, si je vous montre que ce que je dis, c'est la pure et vraie vérité?

--Ce que tu voudras! dit le paysan dévoré du désir qui perd ceux qui l'éprouvent, le désir de voir son destin.

--Eh bien! fit le berger, approchez, maître, et guettez ichin!

Et il tira encore du bissac d'où il avait tiré l'épinglette un petit miroir, grand comme la _mirette_ d'un barbier de village, entouré d'un plomb noirci et traversé d'une fente qui le coupait de gauche à droite. L'étamage en était livide et jetait un éclat cadavéreux. Il est vrai aussi que les empâtements rouges du couchant devenu venteux s'éteignaient et que la lande commençait d'être obscure.

--Qu'est-ce donc que tu tiens? dit le Hardouey; on n'y voit plus.

--Buttez-vous là et guettez tout de même, fit le pâtre, ne vous lassez...

Et les autres bergers, attirés par le charme, s'accroupirent auprès de leur compagnon, et tous les trois, avec maître Thomas, qui tenait passée à son bras la bride de sa jument, laquelle reculait et s'effarait, ils eurent bientôt rapproché leurs têtes au-dessus du miroir, plongé dans l'ombre de leurs grands chapeaux.

--Guettez toujours, disait le pâtre.

Et il se mit à prononcer tout bas des mots étranges, inconnus à maître Thomas le Hardouey, qui tremblait à claquer des dents, d'impatience, de curiosité, et malgré ses muscles et son dédain grossier de toute croyance, d'une espèce de peur surnaturelle.

--Véy'ous quéque chose à cette heure? dit le berger.

--Vère! répondit le Hardouey, immobile d'attention, appréhendé, je commence...

--Dites ce que vous véyez, reprit le pâtre.

--Ah! je vois... je vois comme une salle, dit le gros propriétaire du Clos, une salle que je ne connais pas... Tiens, il y fait le jour rouge qu'il faisait tout à l'heure dans la lande et qui n'y est plus.

--Guettez toujours, reprenait monotonement le pâtre.

--Ah! maintenant, dit le Hardouey après un silence, je vois du monde dans la salle. Ils sont deux et accotés à la cheminée. Mais ils ont le dos tourné, et le jour rouge qui éclairait la salle vient de mourir.

--Allez! guettez, ne vous lassez, répétait toujours le berger qui tenait le miroir.

--V'là que je revois! dit le fermier... Il brille une flamme. On dirait qu'ils ont allumé quelque chose... Ah! c'est du feu dans la cheminée... Mais la voix de Thomas le Hardouey s'étrangla et son corps eut des tremblements convulsifs.

--Il faut dire ce que vous véyez, dit l'implacable pâtre, autrement le sort va s'évanir.

--_C'est eux_, fit le Hardouey d'une voix faible comme celle d'un homme qui va passer. Que font-ils là-bas à ce feu qui flambe? Ah! ils ont remué... La broche est mise et tourne...

--Et qué qu'y a à c'te broche qui tourne?... demanda le pâtre, avec sa voix glacée, une voix de pierre, la voix du destin! Ne vous lassez, que je vous dis... Guettez toujours, nous v'là à la fin.

--Je ne sais pas, dit le Hardouey qui pantelait, je ne sais pas... on dirait un cœur... Et Dieu me damne! je crois qu'il vient de tressauter sur la broche, quand ma femme l'a piqué de la pointe de son couteau.

--Vère, c'est un cœur qu'ils cuisent, fit le pâtre, et ch'est le vôtre, maître Thomas le Hardouey!

La vision était si horrible que le Hardouey se sentit frappé d'un coup de massue à la tête, et il tomba à terre comme un bœuf assommé. En tombant, il s'empêtra dans les rênes de son cheval, qu'il retint ainsi du poids de son corps, lequel était fort et puissant. Pas de doute que, sans cet obstacle, le cheval épouvanté ne se fût sauvé en faisant feu des quatre pieds, comme disait mon ami Tainnebouy; car depuis longtemps l'ombrageux animal ressentait toutes les allures de la peur et se baignait dans son écume.

Lorsque maître le Hardouey revint à lui, il était tard et la nuit profonde. Les bergers sorciers avaient disparu... Maître le Hardouey vit un petit feu contre la terre. Était-ce un morceau d'amadou laissé derrière eux par les bergers, après en avoir allumé leurs brûle-gueules de cuivre? Il n'eut pas le courage d'aller éteindre, de son soulier ferré, ce petit feu. Il voulut remonter à cheval, mais il chercha longtemps l'étrier. Il tremblait, le cheval aussi. Enfin, à force de tâtonnements dans ces ténèbres, l'homme enfourcha le cheval. C'était le tremblement sur le tremblement! Le cheval, qui sentait l'écurie, emporta le cavalier comme une tempête emporte un fétu, et le Hardouey faillit casser sa bride quand il l'arrêta devant la porte de la maison, moitié forge, moitié cabaret, qui se trouvait sur le chemin, au sortir de la lande, et qu'on appelait la forge à Dussaucey dans le pays.

Le vieux forgeron travaillait encore, quoiqu'il fût près de dix heures du soir, car il avait une pacotille de fers à livrer à un maréchal de Coutances pour le lendemain.

Il a lui-même raconté qu'il ne reconnut pas la voix de le Hardouey, quand celui-ci l'appela de la porte et qu'il lui demanda un verre d'eau-de-vie. Le vieux forgeron prit la bouteille sur la planche enfumée, versa la rasade qu'on lui demandait et l'apporta à maître Thomas, qui la but avidement sans descendre de l'étrier. Le Cyclope villageois avait posé sur la pierre de sa porte un bout de chandelle grésillante et fumeuse, et c'est à cette lumière tremblotante qu'il s'aperçut que la jument de le Hardouey découlait comme un linge qu'on a trempé dans la rivière.

--A quoi donc avez-vous fourbu votre meilleure jument comme la v'là?... fit-il au propriétaire du Clos, qui ne répondit pas et qui, muet comme une statue noire, tendit, d'un air funèbre, son verre vidé pour qu'on le lui remplît encore. «C'était une pratique que maître le Hardouey, avait raconté le vieux forgeron lui-même à Louis Tainnebouy dans sa jeunesse, et il était bien un brin quinteux à la façon des grandes gens, quoiqu'il ne fût qu'un enrichi. Je lui versai une seconde _taupette_, puis une troisième... mais il les sifflait si vite qu'à la quatrième je le regardai fixement et que je lui dis: Vous soufflez, vous et la jument, comme le grand soufflet de ma forge, et vous buvez de l'eau-de-vie comme un fer rouge boirait de l'eau de puits. Est-ce qu'il vous est arrivé quelque chose à _tra_ la lande, ce soir? Mais brin de réponse. Et il sifflait toujours les taupettes tant et si bien qu'il arriva vite, de ce train-là, au fond du _bro_[10]. Quand il y fut, v'là qu'est tout, fis-je en _ricachant_, car je n'avais pas trop l'envie de rire. Son air me glaçait comme verglas. Cha fait tant, not'maître, lui dis-je. Mais il ne mit pas tant seulement la main à l'escarcelle, et il disparut comme l'éclair et comme si l'eau-de-vie qu'il avait lampée eût passé dans le ventre de son quevâ. Après tout, je n'étais pas inquiet de la dépense. J'étions gens de revue, comme on dit. Mais quand je rentrai dans la forge, j'dis à Pierre Cloud, mon apprenti, qui était à l'enclume: Dis donc, garçon! bien sûr qu'il y a queuque malheur qui couve à Blanchelande. Tu verras, fils! V'là le Hardouey qui rentre au Clos, aussi effaré qu'un Caïn. On jurerait qu'il porte un meurtre à califourchon sur la jointure de ses sourcils.»

[Note 10: _Bro_ pour _broc_, prononciation normande.

(_Note de l'Auteur._)]

XIII

Maître Thomas le Hardouey, en rentrant au Clos, n'y trouva à la place de sa femme qu'une grande inquiétude, car Jeanne-Madelaine n'était pas ordinairement si tardive. Elle manquait depuis l'_Angelus_ qui sonne à sept heures du soir. Comme on pensait qu'elle s'était égarée, on avait envoyé plusieurs valets de ferme la chercher avec des lanternes dans différentes directions... Quand maître Thomas arriva dans la cour du Clos, tout le monde remarqua qu'il ne descendit pas de cheval pour demander sa femme, et que, brusquant toutes les lamentations qu'il entendait faire à ses gens, il sortit, ventre à terre, de la cour, sur la même jument qui l'avait amené, en proie à une de ces colères sombres qui mordent leurs lèvres en silence, mais qui ne disent pas leur secret.

La maison où il _la_ croyait et où il parvint d'un temps de galop, plus noire que les ténèbres qui l'entouraient, avait ses volets de chêne strictement fermés, et sa porte aux vantaux épais ne laissait passer aucun liséré de lumière qui accusât la vie de la veillée à l'intérieur. Le Hardouey l'ébranla bientôt, mais en vain, des meilleurs coups de pied de frêne qu'il eût jamais donnés de sa _poigne_ de Cotentinais. Il frappa ensuite aux volets comme il avait frappé à la porte. Il appela, blasphéma, maugréa, refrappa encore; mais coups et bruits heurtaient la maison et le silence, sans les entamer l'une et l'autre. La maison résistait. Le silence reprenait plus profond, après le bruit. L'eau-de-vie et la rage bouillonnaient sous le cuir chevelu de maître Thomas. Il s'épuisait en efforts terribles. Il essaya même de mettre le feu à cette porte, ferme et dure comme une porte de citadelle, avec son briquet et de l'amadou, mais l'amadou s'éteignit. Alors une furie, comme les plus violents n'en ont guère qu'une dans leur vie, le jeta hors de lui. Cette broche qui tournait, ce cœur qui cuisait, ne quittaient pas sa pensée; il les voyait toujours. Oui, il sentait réellement la pointe du couteau de Jeanne dans son cœur vivant, comme cela avait eu lieu dans le miroir, et il tressautait sous les coups dardés du couteau, comme ce cœur rouge tressautait au feu sur son pal! Son cheval, qu'il n'avait pas attaché, retourna tout seul au Clos.

L'eau-de-vie qu'il avait bue, peut-être, et aussi la rage impuissante, car rien ne fatigue le cerveau comme l'impossibilité de s'assouvir, le firent au bout d'une heure tomber dans un sommeil profond, une espèce de sommeil apoplectique, sur la pierre même où il s'était assis avec l'obstination d'un boule-dogue, et il dormit là, d'une seule traite, de ce sommeil sans rêve qui anéantit l'être entier. Mais vers quatre heures, cet homme de la campagne, toujours matinal, se réveilla sous le froid aigu du matin. La rosée avait pénétré ses vêtements. Il était cloué par des douleurs vives aux articulations. Quand il reprit sa connaissance, il ouvrit un œil hébété, dans lequel revenaient les flots d'une noire colère, sur cette maison où il croyait sa femme infidèle et le Chouan maudit. Chose singulière! depuis qu'il se croyait trahi par Jeanne, l'idée du Chouan étouffait en lui l'idée du prêtre, et c'était le Bleu, plus encore que le mari, qui aspirait à la vengeance. La maison du bonhomme Bouët, fieffée par l'abbé de la Croix-Jugan, apparaissait aux premiers rayons de l'aurore, comme un coffret de pierres d'un granit bleuâtre, aux lignes nettes et fortes, sans vigne alentour. Elle semblait sommeiller sous ses volets fermés, comme une dormeuse sous ses paupières. Maître Thomas recommença de frapper à coups redoublés. Il fit plusieurs fois le tour de cette maison carrée, comme une bête fauve arrêtée par un mur, qui cherche à se couler par quelque fente. Cette maison semblait un tombeau qui n'avait plus rien de commun avec la vie. C'était une ironie pétrifiée. Ah! bien souvent les choses, avec leur calme éternel et stupide, nous insultent, nous, créatures de fange enflammée qui nous dissolvons vainement auprès, dans la fureur de nos désirs, et nous concevons alors l'histoire de ce fou sacrilége, qui, dans un accès de ressentiment impie, tirait des coups de pistolet contre le ciel!

Vers cinq heures cependant, Thomas le Hardouey aperçut la femme de ménage de l'abbé de la Croix-Jugan, la vieille Simone Mahé, du bas du bourg de Blanchelande, qui se dirigeait vers la maison dont il gardait et frappait la porte. «Ah! dit-il, cette damnée porte va enfin s'ouvrir!» L'étonnement de Simone Mahé ne fut pas médiocre en voyant maître Thomas à cette place.

--Tiens, fit-elle, est-ce que vous voulez quelque chose à M. l'abbé de la Croix-Jugan, maître Thomas le Hardouey? Il sera bien fâché de ne pas y être, mais il est parti d'hier soir pour Montsurvent.

--A quelle heure est-il parti? dit Le Hardouey qui se rappelait l'heure où il était dans la lande et où il regardait dans le fatal miroir des bergers.

--Ma fé, il était nuit close, répondit la Mahé, et il n'avait pas l'idée de bouger de chez lui de tout le soir. Je l'y avais laissé, disant son bréviaire, au coin du feu; mais c'est un homme si agité, et dont la tête donne tant d'occupation à son corps, qu'il m'a souvent dit; «Je ne sortirai pas ce soir, Simone,» que je l'ai trouvé parti, le lendemain, dès patron-jaquet, et la clef de la maison sous la pierre où il est convenu que j'la mettrons, pour la trouver, quand l'un des deux rentre. Seulement c'te nuit, il n'est pas parti, comme une fumée, sans qu'on le voie et sans qu'on sache où il est allé, car j'l'ai rencontré vers dix heures sur son cheval noir qui passait dans le bas du bourg. J'reconnaîtrais le pas de son cheval et sa manière de renifler quand je n'y verrais goutte comme les taupes et quand je serais aveugle comme le fils Crépin, de sorte que je me dis en moi-même: «Ça doit être M. l'abbé de la Croix-Jugan qui passe là.» Lui qui y voit dans la nuit comme un cat, car il a été Chouan, vous savez! m'a dit avec cette voix du commandement qui vous coupe le sifflet, quand il parle: «C'est toi, la Simone! M^{me} la comtesse de Montsurvent, qui est malade, vient de m'envoyer chercher et je pars! Tu trouveras la clef à la place ordinaire.» T'nez, mon cher monsieur Le Hardouey, v'nez quant et moi, et regardez là... sous c'te pierre. Vous n'êtes pas un voleur, vous, et j'peux bien vous le dire... C'est là qu'il met toujours sa clef. Et vous l'voyez, la v'là qui s'y trouve.--Et en effet, elle prit une clef sous une pierre qu'elle souleva dans le petit mur de la cour, et l'ayant tournée dans la serrure, ils entrèrent tous deux, lui comme elle. Elle, pour faire son ménage accoutumé; lui, ne sachant trop à quel instinct de défiance il obéissait, mais voulant voir.

C'était la construction élémentaire de toute maison en Normandie, que la maison du bonhomme Bouët, fieffée par l'abbé de la Croix-Jugan. Il y avait au rez-de-chaussée tout simplement un petit corridor, avec deux pièces, l'une à droite, l'autre à gauche, faisant cuisine et salle, et, au premier étage, deux chambres à coucher. Simone Mahé et le Hardouey entrèrent dans la salle d'en bas, et quand elle eut poussé les volets de la fenêtre, le Hardouey, qui regardait autour de lui avec une investigation ardente, reconnut cette salle du miroir qui ne s'effaçait pas de sa mémoire et qu'il revoyait toujours en fermant les yeux.

--Vous êtes pâle comme la mort, dit Simone. Est-ce que vous auriez du mal chez vous, maître le Hardouey, que vous venez si matin pour parler à M. l'abbé de la Croix-Jugan? Qué qu'il y a? Auriez-vous des malades au Clos? Vous savez bien, ajouta-t-elle avec l'air mystérieux qu'on prend en parlant de choses redoutables, que M. l'abbé de la Croix-Jugan ne confesse pas. Il est _suspens_.

Mais le Hardouey n'écoutait guère le bavardage de la Mahé. Il s'était approché de la cheminée, et du bout de son pied de frêne il remuait fortement les cendres de l'âtre avec un air si préoccupé et si farouche que la Mahé commença d'avoir peur.

--Oui, dit-il, se croyant seul et parlant haut, comme dans les préoccupations terribles, v'là le feu dans lequel ils ont fait cuire mon cœur, et c'est sous ce crucifix qu'ils l'ont mangé!