L'enfer et le paradis de l'autre monde

Chapter 4

Chapter 43,566 wordsPublic domain

--Que faire de cela? dit-elle. C'est la bague de sa mère, pourquoi me l'a-t-il laissée? Je ne puis l'emporter. Mon Dieu! Puis il dit qu'elle est précieuse. Comment, où la lui renverrai-je? Je ne puis la prendre. Ce serait un vol. Seigneur, ayez pitié de moi! Il faut donc le revoir, l'attendre! O ma mère, ma mère, j'ai peur; quelque chose me crie que je fais mal, que je devrais revenir près de vous... Pourquoi m'a-t-il laissé cette bague? pourquoi l'ai-je acceptée?

A cet instant ses yeux, errant de côté et d'autre, aperçurent un homme qui traversait les champs et marchait vers la masure.

--Allons, il le faut, dit-elle en essuyant ses yeux et réparant d'un coup de main le désordre de sa chevelure. Il le faut; peut-être est-ce pour notre bonheur. Je le verrai, puis je reviendrai chez nous. Ma mère, Guillaume, je vous raconterai tout. Peut-être me pardonnerez-vous!

Comme l'individu s'approchait, elle découvrit que ce n'était pas Grantham.

Ses alarmes renaquirent en remarquant que c'était un homme de couleur, misérablement vêtu et qui ne paraissait pas le moins du monde être la personne qu'elle s'attendait à ce que Grantham lui envoyât.

Mais, déjà, l'inconnu était trop près d'elle pour qu'elle pût songer à l'éviter.

--Jeune dame, elle être venue? dit-il en s'approchant.

Instinctivement toutefois, Madeleine s'était placée dans un coin obscurci par l'ombre de la masure.

--Gentilhomme demander jeune dame, poursuivit le nègre. Elle être ici; moi voir elle; pourquoi elle pas répondre?

Sa voix, quoique rude, semblait bonne et sympathique.

Madeleine reprit courage.

--Avez-vous été envoyé par M. Grantham? dit-elle en sortant timidement de sa retraite.

--Gentilhomme m'avoir dit de venir chercher jeune dame et moi être venu. Lui avoir grande envie de voir jeune dame; dire à moi; «Va vite, ramène elle.» Moi courir, courir! traîneau attendre sur route, tout près d'ici.

--Oui, oui, je vous suivrai, répondit Madeleine de plus en plus rassurée par les manières de l'étranger.

--Moi bien content pour gentilhomme.

--Est-ce bien loin?

--Pas loin en tout!

--Connaissez-vous le monsieur qui vous a envoyé? demanda-t-elle.

--Moi jamais avoir vu lui auparavant, dit le nègre.

--Quoique rendue craintive par cette réponse, Madeleine suivit son guide.

En chemin, elle essaya d'obtenir, s'il était possible, des renseignements sur son jeune admirateur; car, dans quelques entrevues clandestines qu'elle avait eues avec lui, elle n'avait guère appris à son endroit, mais bientôt elle reconnut que le noir le connaissait encore moins qu'elle.

Elle monta dans un traîneau.

Le nègre jeta sur elle des peaux de buffle et partit à toutes rênes vers Queen street.

De là il tourna dans Bathurst et entra dans King.

Comme ils arrivaient à l'extrémité est de cette rue, Madeleine aperçut Grantham qui se tenait debout sur le trottoir et les attendait probablement.

Il paraissait fort agité, faisait au conducteur des signes de se presser; et, au moment où ils passèrent près de lui, il jeta dans le véhicule un sac de nuit, et monta en criant:

--Vite! vite! plus vite!

--Non! non! non! je vous en prie! exclama la jeune fille épouvantée. Arrêtez! arr...

La main de Grantham lui ferma la bouche.

--Silence, ma chère bonne! silence! vous ne savez ce que vous faites, dit-il avec une émotion fébrile et en regardant derrière lui. Pousse tes chevaux! ajouta-t-il, s'adressant au cocher.

--Non! non, je ne veux pas; laissez-moi descendre, balbutiait Madeleine au comble de l'effroi.

--N'ayez pas peur, enfant; tout est au mieux. C'est moi qui vous le dis.--Vite, charretier! [2] plus vite! c'est une affaire de vie ou de mort!... Taisez-vous! pour l'amour du ciel, taisez-vous, Madeleine!

[Note 2: Les cochers de voitures publiques sont ainsi appelés par les Canadiens-Français,]

--Non, je n'irai pas plus loin! s'écria-t-elle résolument. Charretier, arrêtez, je le veux, je vous en prie! Au secours! au secours!

--Moi arrêter, dit le cocher.

--Marche; veux-tu marcher! hurla Grantham.

--Non, moi arrêter, reprit l'autre, mettant aussitôt ses paroles à exécution. Moi, pas emmener jeune dame sans elle vouloir; jamais!

Le ravisseur bondit de rage.

Mais le nègre sauta à bas de son siège, sans lâcher les rênes du cheval, et s'approcha pour aider la jeune fille.

A ce moment, Grantham, ayant jeté un coup d'oeil rapide sur la route, souffla quelque chose à l'oreille de Madeleine, et aussitôt elle retomba comme foudroyée dans le traîneau.

En se retournant, elle avait aperçu une voiture qui courait sur eux avec une vélocité terrible.

Profitant du trouble que cette remarque venait de causer à Madeleine, Grantham saisit le nègre au collet, d'un coup de poing l'envoya rouler dans la neige, et, reprenant les guides, lança les chevaux à un tel train qu'on eût dit qu'il y allait de son existence.

--Secours, secours, massa! cria le noir se relevant comme l'autre traîneau arrivait. Secours! lui enlever pauvre fille! Secours! vite, vite, massa!

--Eh! répondit une voix rude, étais-tu dans ce traîneau? Est-ce un jeune homme, hein?

--Et pauvre fille; lui enlever elle, enlever, et elle pas vouloir...

--Allons, monte et dépêche-toi, dit l'autre. Nous les rattraperons. Il y a une fille avec lui, n'est-ce pas?

--Oui, enlever la pauvre créature, et elle pas vouloir, pas en tout, dit le nègre se jetant dans le traîneau.

--Eh! il a bien autre chose! siffla le nouveau venu. Et il cingla son cheval, qui partit avec la rapidité de l'éclair à la poursuite du fugitif, qui devait avoir bien de la peine à y échapper, s'il y parvenait, malgré le désespoir qui semblait l'éperonner.

CHAPITRE V

LA SCÈNE CHANGE.--UN AUTRE FOYER.

Le soir du jour qui succéda aux événements que nous venons de narrer, et conséquemment le soir du jour où Mordaunt partait de son misérable foyer, deux hommes passaient dans Queen street.

Ils paraissaient très-excités et poursuivaient un traîneau qui avait une grande avance sur eux et fuyait du côté d'Yonge street.

Des haillons couvraient leurs membres. Ils personnifiaient, la misère.

Quoique tous deux fussent fort exaspérés, l'un d'eux semblait l'être plus encore que son compagnon. Il l'entraînait avec des exclamations et des gestes furieux qui attirèrent sur eux l'attention des passants.

--Allons, allons! disait-il, allonge le pas. Je jurerais que c'est lui. Il ne nous échappera pas, je te le promets. Ah! j'ai envie de le rencontrer. Pardieu, nous aurons une fameuse comédie! Tu m'entends?

--Pas de folie, Mark! cria l'autre accélérant sa marche autant que possible; pas de folie! Il n'a personne avec lui. Il se peut que ce ne soit pas lui. Sois prudent. C'est elle et pas lui qu'il nous faut, tu sais?

--Avance, te dis-je. Je suis certain que c'est lui. Vois. Il vient de tourner dans Yonge street. Vite, ou ce diable nous échappera.

Ils arrivaient au coin de la rue, mais le traîneau était déjà à, une distance considérable, et, à l'instant où les deux hommes débouchèrent, il enfila une rue à droite. Ils redoublèrent d'agilité et atteignirent cette nouvelle rue, au moment où il entrait dans une autre. La course se prolongea ainsi jusqu'à ce que les poursuivants le perdissent tout à fait de vue.

--L'enfer le confonde! s'écria Mark. Il ne s'arrêtera pas! il ne s'arrêtera pas! Ah! nous verrons! Arrêtez! arrêtez!

En même temps, il tirait un pistolet de sa poche.

--Arrêtez! arrêtez! ou je vous loge une balle dans la tête.

--Es-tu fou, Mark? dit son compagnon essayant de lui retenir le bras.

--Arrête! vociférait Mark, arrête, misérable!

Le traîneau venait d'apparaître au coin d'une place.

--Arrête! répéta le fils de Mordaunt.

Et, au même moment, la répercussion d'une arme à feu troubla le silence de la ville.

Mais le traîneau avait de nouveau disparu.

--Bon Dieu! tu n'iras pas plus loin, Mark! intima l'autre, le saisissant au collet et le forçant de rester en place.

--Ohé! ohé! qu'y a-t-il? fit un homme sortant brusquement du corridor d'une maison voisine.

--Oui, qu'y a-t-il? répéta un autre homme. Que signifie ce désordre? Qu'y a-t-il?

En faisant cette apostrophe, il tirait de sa poche un carnet.

--Un meurtre, si vous voulez! exclama Mark. Oui, un meurtre, et je vous conseille de prendre garde à vous si vous tenez à vos jours.

La fenêtre de la maison devant laquelle se passait cette scène venait de s'ouvrir, et un homme à la figure réjouie, à la tête demi-chauve, aux favoris grisonnants, se montrait dans la baie en disant d'un ton un peu alarmé:

--Seigneur! n'ai-je pas entendu un coup de pistolet? Que se passe-t-il? Faut-il du secours?

--Oh! c'est bien, Borrowdale; c'est bien, n'ayez pas peur, dit le premier individu. Ce n'est rien. Une simple tentative pour ruiner la confiance-publique sur le chemin de la reine. Un acte de _rowdisme_[3], rien de plus.

[Note 3: Tapage avec violence. Je ne connais pas de correspondant à ce mot en français.]

--C'est vous, Fleesham? demanda-t-on de la fenêtre, et vous aussi, Squobb? Mais j'ai entendu un coup de pistolet.

--Vous n'avez rien à voir là-dedans, s'écria Mark brandissant son pistolet. Allons, Guillaume, viens! Nous l'avons perdu! Mais le diable ne le sauverait pas. Viens! Laisse-les.

Et la-dessus il entraîna l'autre après lui et ils remontèrent la rue.

--Hé! jeune homme, cria-t-on encore de la fenêtre, je veux vous dire un mot, rien qu'un mot. Ici, Squobb; arrêtez-les. Apprenez-leur que je veux seulement leur dire un mot, un seul mot.

La tête se retira de la fenêtre, et peu après son propriétaire se présenta sur le seuil de la porte.

--Que sont-ils devenus? Jour de Dieu! c'est bien drôle, dit-il en offrant sa large corpulence dont les chairs tremblotaient d'émotion.

--Eh bien, Fleesham, vous êtes arrivé à propos, j'espère? demanda-t-il.

--A propos, oui, monsieur! Parlez maintenant de la sécurité publique! Nos rues sont joliment sûres! La sécurité est perdue, perdue, monsieur, réitéra Fleesham, contemplant avec une risible contrition le globe argenté de la lune; perdue sans retour! C'en est fait de notre pays.

--Eh! Squobb, dit celui qui s'appelait Borrowdale, voyant que l'autre écrivait quelque chose sur son carnet, un article pour demain, n'est-ce pas? Ah! oui, vous avez raison!

--Les hommes publics, dit Squobb s'arrachant soudain à son occupation et levant son livre de notes d'un air magistral comme un homme assuré d'avoir rempli un devoir important,--les hommes publics doivent toujours prendre connaissance de ces sortes de choses. Une chose de cette sorte, dans laquelle la liberté du sujet est menacée par la violence et le vagabondage, en pleine rue, réclame l'attention de tous ceux qui ont à coeur le bien public. Quand on trouve sur nos places les aspirants légitimes à nos prisons, et qu'on les voit à minuit intimider les gens paisibles de notre société, alors il est temps pour ceux qui s'occupent des graves intérêts du peuple de demander le pourquoi et le comment?

--Très-bien, mais entrez donc, dit Borrowdale; entrez, car il fait diantrement froid, ne trouvez-vous pas? Ne restez pas au grand air. Un rhume est bien vite attrapé, et vous savez, les rhumes ne plaisantent pas dans notre pays. D'ailleurs, ils sont partis, les pauvres diables. M'est avis qu'il y a quelque raison au fond de tout ça, quelque raison que ni vous ni moi ne connaissons, vous savez? Entrez, entrez!

Il les introduisait en même temps dans le salon.

Deux dames, sa femme et sa fille sans doute, travaillaient autour d'une table.

--Mesdames, dit-il, M. Fleesham et M. Squobb. Laure, ma chère, veux-tu donner ta place à M. Fleesham. Je pense qu'il a une prédilection pour ce coin.

M. Fleesham protesta que réellement il n'avait jamais eu cette prédilection.

Mais Laure, jeune ange sublunaire d'environ dix-huit printemps, et propriétaire d'un visage assez agréable, avec une paire de petits yeux fort malins, qui semblaient pleins de sollicitude et d'amour pour le genre humain, Laure répondit:

--Oh! monsieur Fleesham, papa le sait bien.

Puis, avec un geste de reconnaissance tout mutin, elle quitta son siège et courut s'asseoir à côté de sa mère, qui rajusta une boucle rebelle sur le front de la charmante fille, et sourit complaisamment aux visiteurs d'un air qui voulait dire: «Est-ce que vous avez jamais vu une aussi délicieuse créature que ma Laure?»

Un simple clin d'oeil glissé dans ce petit salon de famille, propret, gentil, confortable, eût suffi pour convaincre qui que ce fût que, si jamais le bonheur avait élu domicile sur notre terre, c'était bien là au sein de la famille de Borrowdale.

La maîtresse du logis avait, comme son mari, juste l'embonpoint de la quiétude et de la félicité intérieure; elle était évidemment douée de toutes les qualités, et de l'amabilité, et du bon sens qui peuvent créer sous la calotte des cieux ce paradis domestique auquel tous nous aspirons, et dont nous lisons avec amour les nouvelles, mais que si rarement nous trouvons ici-bas.

Quant à Borrowdale lui-même, en le voyant se balancer mollement dans sa berceuse (_rocking chair_), cette _grande_ institution yankee, la jambe paresseusement appuyée sur un des bras du siège, les lunettes sur le nez, le visage épanoui, resplendissant à la lueur de cette autre grande institution _anglaise_,--le feu de charbon de terre pétillant dans une grille,--personne n'eût douté une seconde qu'il ne fût le plus heureux et le plus bienveillant des mortels; personne non plus n'eût douté qu'il ne jouît voluptueusement des charmes de son foyer.

Pour Laure, ah! pour elle--l'ange aux yeux vifs, aux joues rosées, au sourire perlé, à la taille élégante, elle était...

Mais pourquoi ne laisserions-nous pas à vous, lecteur, le plaisir de deviner ce qu'elle était. Votre imagination vaut bien la nôtre, et votre imagination tracera son portrait mieux, assurément, que nous ne le pourrions faire.

Les deux visiteurs d'alors étaient, ma foi, d'une nature un peu bien différente.

M. Fleesham, négociant en gros et importateur de la bonne cité de Toronto, long, sec, raide, semblait s'être nourri de marchandises sèches (_dry goods_), avec quelques plats ou deux de ferronneries pour dessert.

Il parlait avec une grande confiance en lui-même, et sa voix avait l'aigreur d'un acide. Elle répondait dignement au reste de sa personne.

M. Fleesham était, d'ailleurs, homme d'affaires.

Il avait gagné beaucoup d'argent dans le pays et se croyait habile, _a smart man_, comme il disait.

Il avait aussi envoyé beaucoup d'argent hors du pays, et le pays reconnaissant le jugeait de même un homme habile.

Le pays était l'obligé de M. Fleesham; et le pays de dire: «Bravo, monsieur Fleesham! vous nous avez tondu gentiment; nous n'avons plus guère de laine sur le dos, mais continuez, cher monsieur Fleesham, _go ahead_; vous êtes, ma foi, un gaillard adroit, fort adroit, car ce que vous ne logez pas dans votre poche, vous le logez dans la poche des Américains, ou de quelques autres confrères établis à des milliers de lieues de nous! _Go ahead_, monsieur Fleesham! Au fait, cet argent ne nous gênera plus, et c'est le principal! Que vous êtes donc fin, monsieur Fleesham!»

De cette façon, tout le monde était content.

M. Squobb posait pour les os, les nerfs et la peau.

Il possédait de petits yeux, des cheveux noirs, des joues creuses, une charpente religieusement accentuée, une bouche qu'eût enviée Gargantua et un nez majestueux, un maître nez qui parlait pour tout son individu, quand les autres organes se taisaient.

M. Squobb était journaliste, champion du peuple, homme de lettres ou plutôt homme de mots; par conséquent, M. Squobb se tenait à des distances incommensurables du _vulgaire troupeau, egregium pecus_, suivant sa locution favorite.

La critique n'atteignait pas à la semelle de ses bottes... quand il en avait! Fleesham était son patron, son souteneur; aussi Squobb était-il l'ami juré de Fleesham.

Devant cet ami quand même, Squobb faisait la courbette, et devant cet admirateur, Fleesham faisait le grand seigneur.

Ainsi va le monde!

Squobb, néanmoins, se prétendait l'avocat du peuple, le défenseur de la liberté, l'apôtre des réformes. Il était surtout le tuteur de la veuve et de l'orphelin, Squobb; et quand Fleesham lui disait: «Squobb, mon cher, venez ici; écrivez-moi ceci ou cela; parlez de bonheur à la multitude, mais attention, Squobb, que mes poches soient pleines! Rappelez-vous notre chemin de fer, Squobb; n'oubliez pas nos _débentures_, Squobb!»

Aussitôt notre homme taillait sa plume, le bonheur et la prospérité circulaient à flots dans les colonnes de son journal; tout abonné était ravi de vivre dans un si délicieux pays, et le coffre-fort de Fleesham ne boudait pas, je vous le promets.

En vérité, M. Fleesham était un habile homme et son ami Squobb un admirable philosophe.

Encore une fois, ainsi va le monde.

--Ah bien! Borrowdale, dit Fleesham, après s'être commodément assis devant le feu; comme ça, je suis à mon aise! Mais que pensez-vous de ce jeune vaurien, Morland? Vous savez, ce Morland que j'avais recueilli par charité!

--Quoi donc? fit Borrowdale.

--Eh! il a détalé, cette nuit, après m'avoir volé tout ce qu'il a pu trouver, ni plus ni moins? Qu'en dites-vous?

--Est-ce possible? s'écria Borrowdale, lançant à sa femme un regard de stupéfaction qu'elle lui rendit avec usure.

--Ce n'est malheureusement que trop vrai. Qui l'aurait cru pourtant? En qui placer sa confiance après ça, je vous le demande? La confiance! ajouta Fleesham jetant avec indignation sa jambe gauche sur la droite, la confiance! mensonge, monsieur; mensonge!

--Mais vous dites ça pour de bon! Le pauvre garçon aura été égaré. Il y a tant de perversion dans la jeunesse d'aujourd'hui.

--Et vous allez le plaindre! Ma foi, je ne m'y attendais pas! Plaindre un coquin de la sorte, vous, monsieur Borrowdale! Ah! si je puis mettre la main dessus, je lui apprendrai à tromper ainsi la confiance d'un ami et d'un bienfaiteur. C'est moi qui vous le dis. Scélérat, va! Mais il n'y avait pas dix minutes qu'il s'était enfui quand j'ai mis la police à ses trousses, et...

--Oh! il n'est pas en prison, monsieur Fleesham, s'écria involontairement Laure.

Une rougeur subite se peignit sur les joues de la jeune fille et ses yeux se mouillèrent de larmes.

Cependant elle maîtrisa tout de suite son émotion, baissa la tête et feignit de travailler activement à sa broderie.

--Non, non, pas encore, dit Fleesham. On a dû le manquer, car je n'en ai pas entendu parler depuis. Pourtant j'aime à croire qu'il est pris à cette heure, et je l'espère bien. Pour la prison, son affaire est sûre, je m'en charge.

Laure tout agitée, mais voulant dissimuler son trouble, se leva et quitta brusquement l'appartement.

Sa mère parut inquiète de ce mouvement, et, après avoir échangé un regard avec son mari, elle-même se retira.

--Qu'est-ce à dire, Fleesham? demanda Squobb dès qu'ils furent seuls; la police a eu connaissance du vol dix minutes après sa perpétration, et votre homme n'est pas encore _dedans_? Un moment. Si vous me le permettez, j'en toucherai deux mots dans le journal. C'est une affaire qui intéresse tout homme public. Nous ne pouvons la laisser passer comme cela. La police fait mal son devoir. Il faut une réforme, et, pardieu! nous l'aurons.

--Quand tel est le cas, reprit son patron, quelle sécurité avons-nous pour notre vie, nos biens, nous citoyens de cette ville?

--Ce jeune homme voulait sans doute de l'emploi et n'en pouvait trouver, dit soucieusement Borrowdale.

--Comment ça? riposta Fleesham.

--Oh! rien, rien, dit Borrowdale. Seulement il me semble que, si la police est nécessaire et que s'il est nécessaire qu'elle fasse bien son devoir, il vaudrait peut-être mieux que ses services fussent moins nécessaires, et qu'il serait préférable de dépenser notre argent et nos moyens à trouver de l'occupation à tous ces pauvres gens qui n'ont rien à faire, et par conséquent pas de pain ici. Je suis sûr que si la plupart avaient de l'ouvrage, il se commettrait moins de crimes; qu'en dites-vous, hein?

--Ha! ha! ha! vous êtes bon là, monsieur Borrowdale! s'écria Squobb. Vieilles gens, vieilles... Excusez-moi, mais c'est vieux comme Hérode ce que vous dites là. Ne savez-vous pas, monsieur Borrowdale, que quand les institutions d'un pays sont pourries il ne peut prospérer?

--Et ne savez-vous pas, reprit celui-ci avec un franc sourire plein de bonhomie, que quand la pourriture et la ruine sont à la base de l'existence commerciale d'un pays il ne peut vivre?

--Ah! vous êtes bon là, vous êtes bon là, vous êtes bon là! ricana encore Squobb clignant de l'oeil à son protecteur. Permettez-moi de vous corriger une fois pour toutes. Le fait est (et en ma qualité d'homme public j'ai eu occasion de m'en assurer) qu'il n'y a pas le moins du monde lieu de vous alarmer, comme vous le faites au sujet des affaires commerciales. Nous ressentons les effets de la dernière crise, il est vrai, mais les spéculations politiques, les corruptions de toute sorte ont bien plus contribué à notre détresse actuelle... Nous souffrons d'une sorte de... de...

--Manque de confiance, suggéra Fleesham.

--Manque de confiance, c'est cela, poursuivit Squobb, et, par conséquent, de la dépression qui l'accompagne toujours. Mais autrement je puis vous assurer, Borrowdale (et vous savez que c'est dans notre ligne, à nous hommes publics, de comprendre ces choses), que la misère et le dénûment ne sont pas aussi effrayants que vous vous l'imaginez.

--Quoi! s'écria Borrowdale tombant stupéfait dans sa berceuse, il n'y a pas de misère, pas de dénûment? C'est vous qui dites cela; et vous voyez l'infortune pleurer soir et matin sous vos yeux, et vous entendez à toute heure le besoin frapper à votre porte! Savez-vous qu'un dixième au moins de notre population, que deux cent cinquante mille âmes sont sans emploi? Est-ce que ce n'est pas assez pour répandre la ruine et la misère dans notre pays? Comment vivent ces gens-là? Il faut qu'ils mendient, empruntent ou volent; car s'ils vivent aux crochets de leurs amis, n'est-ce pas une raffinerie de la mendicité? Il faut que le pays les garde à ne rien faire, rien faire, entendez-vous ça, monsieur! Et puis avez-vous jamais songé aux milliers de malheureux qui abandonnent leur pays?