L'enfer et le paradis de l'autre monde

Chapter 3

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--C'est un mal, Guillaume, dit Mordaunt, oui, un mal radical? Il ne devrait pas y avoir autant de misère; pas autant de milliers de bras sans emploi; et cela ne devrait pas être, je le répète, dans un pays aussi beau que celui-ci et aussi maigrement peuplé. Il n'en serait pas ainsi s'il n'y avait pas quelque chose de foncièrement mauvais dans les institutions. Je ne puis rien dire contre le pays en lui-même. Le Tout-Puissant l'a fait aussi beau, aussi riche que possible. Personne ne le niera. Mais ce qui m'afflige le plus c'est de le voir comme ça, et je suis surpris que les gens ne le remarquent pas.

--D'ailleurs, ajouta Guillaume avec amertume, s'ils n'ont point dans ce pays d'ouvrage pour ceux qui y viennent, pourquoi engager ceux qui sont bien chez eux à partir pour venir ici, où il n'y a rien à faire? Cela est injuste, affreux... c'est moi qui vous le dis!

--Tu dis vrai, Guillaume, bien vrai, s'écria Mordaunt enflammé de l'honnête indignation qu'il ressentait à la pensée de ce qui lui était arrivé ainsi qu'à sa famille. Rien n'est plus mal que d'exciter les gens à quitter leur patrie en leur forgeant des histoires de prospérité mensongère! Puis, qu'avons-nous trouvé, après avoir tout quitté pour venir ici? Oui, qu'avons-nous trouvé? Est-ce là le foyer que l'on nous promettait en échange de celui que nous abandonnions? Est-ce là la récompense de nos misères pendant la traversée? Mais à quoi pensent-ils les gens d'ici? Pensent-ils que parce qu'un homme est pauvre, parce qu'il est honnête, parce qu'il travaille pour manger, il ne respecte pas sa famille? Pensent-ils que ce n'est rien d'avoir renoncé à sa petite maison, si humble qu'elle fût, qu'il avait mis des années à élever et qu'il en était venu à aimer? Pensent-ils que ça n'a rien été pour sa femme et ses enfants de quitter leurs amis et leurs compagnons, tous ceux qui leur étaient chers, pour venir au milieu d'étrangers qu'ils ne connaissaient pas et qui ne les connaissent pas? N'est-ce rien que tout ça? Et serions-nous jamais venus ici, sans les journaux et les imprimés qu'on fait pleuvoir sur nos villes pour nous allécher? Non, sans doute. Mais ces articles étaient-ils vrais? Si on nous avait dit qu'il n'y avait pas d'ouvrage ici, qu'il y avait des milliers de mains oisives, est-ce que nous serions venus? Aurions-nous déserté la patrie, nos amis, nos parents? Est-ce que nous aurions, pour émigrer, dépensé jusqu'au dernier schelling que nous avions épargné avec tant de peine? Je dis que ça n'est pas juste, que c'est cruellement inique, et personne ne peut dire autrement. Ah! il y a ici quelque chose qui ne va pas, Guillaume, je le dis et le répète.

Oui, Mordaunt, votre plainte est fondée, «il y a quelque chose qui ne va pas.» Oui, les Canadiens devraient certainement se rappeler, quand ils envoient leurs invitations aux crédules enfants de l'ancien monde, quand ils les engagent à déserter leur modeste chaumière pour venir s'établir sur une terre étrangère lointaine, ils devraient se rappeler que, si étroites que soient leurs habitations, elles leur sont chères; que leurs affections, leurs amitiés, leurs relations, leurs habitudes forment un réseau de jouissances bien dur à briser; que pour le rompre, ce réseau, il leur en coûte beaucoup aux pauvres gens, et que par conséquent leur récompense ne devrait pas être mesquine! Oui, ils devraient avoir quelque chose à leur offrir en retour. Et c'est là une pauvre consolation pour eux que de les accueillir à leur débarquement, avec une main décharnée, un oeil famélique et de les lancer dans des villes égoïstes, inhospitalières, sans asile, sans pain, pour grossir la marée de misère que le peu d'encouragement, donné aux manufactures et la honteuse politique de l'Angleterre poussent sans cesse autour de ses colonies de l'Amérique septentrionale.

L'hôte qui convie un étranger à sa table voit à ce qu'il y ait à manger chez lui et à ce que sa huche ne soit pas vide.

Vous êtes le grand hôte, ô Canadien! votre maison est très-vaste, et quand l'étranger, convié par vous, vient s'asseoir à votre table, quand il y vient, n'ayant pas de toit pour s'abriter, pas de pain à manger, et épuisé par le voyage, et le coeur gros de la patrie qu'il a laissée, il pense que vous lui, donnerez cette hospitalité que vous lui avez offerte, sans qu'il vous l'ait demandée, cette hospitalité à laquelle il a droit! Mais alors vos bras sont-ils ouverts, votre huche est-elle pleine, ou la famine siége-t-elle en votre demeure?

Les préparatifs de la famille pour son départ étaient peu nombreux: ils se firent en silence.

Il semblait si terrible aux Mordaunt d'arracher leurs pauvres petits à l'abri même d'une aussi chétive habitation, pour les entraîner par la neige à travers les fatigues d'un long voyage; et il leur semblait si affreux en même temps de laisser derrière eux leur chère et malheureuse fille, qu'ils n'osaient ni se confier leurs angoisses, ni même se regarder pendant ces tristes apprêts.

Quand ils furent sur le point de partir seulement, Mordaunt, séchant les larmes qui gonflaient ses paupières, et faisant appel à toute sa force morale, s'écria d'une voix altérée par l'émotion:

--Chers enfants, nous allons entreprendre un pénible voyage, mais chaque pas nous éloignera du lieu de nos infortunes et nous rapprochera d'une patrie où j'espère que tous, un jour, nous serons à l'abri du besoin. Cet espoir, enfants, doit nous encourager et nous aider à triompher gaiement des difficultés. Il y a pourtant une chose qui nous attristera. Nous ne sommes pas au complet. La Providence veut que nous laissions Madeleine derrière nous. Tous nous l'aimons, Madeleine; ah! oui, bien tendrement. Mettons-nous donc à genoux pour recommander la pauvre égarée à Celui qui peut la sauver, et demandons-lui de la ramener au logis, à ce logis que nous allons de nouveau chercher et où nous pourrons tous être heureux, comme c'est le voeu de notre Créateur.

Ils se prosternèrent autour de lui, élevant leurs mains jointes vers le ciel et priant le dispensateur de toutes choses de les protéger pendant la longue route qu'ils allaient commencer.

Dans cette ardente prière, Madeleine ne fut pas oubliée. Chacun des assistants supplia Dieu de l'avoir en sa sainte garde.

S'étant relevés, ils ramassèrent quelques minces paquets qui composaient tout leur avoir et quittèrent le galetas.

C'était réellement un triste asile, bien désolé, bien battu par la tourmente; cependant ils se retournèrent plus d'une fois pour lui adresser un dernier regard comme à un vieux ami.

Ils s'arrêtèrent même à quelques pas pour le contempler. Et alors leur sein était agité, leurs yeux pleins de pleurs.

Mordaunt considéra douloureusement la misérable cabane, puis ses enfants, désormais lancés dans un monde égoïste, n'ayant pas un toit pour s'abriter, et à peine couverts de haillons. A ce tableau, le courage parut abandonner le malheureux père de famille. Joignant les mains, avec une expression de douleur déchirante, il hésita.

--Viens, Edouard, viens; il le faut, dit sa femme en le tirant doucement par la manche de son habit; c'est notre devoir, et le ciel nous aidera.

--Merci, merci, Marguerite!

Ayant dit ces mots, il fit un effort pour chasser les sombres préoccupations qui assombrissaient son esprit et se mit en marche.

Sa femme et ses enfants le suivirent, et ainsi cette famille partit, à travers des neiges mortelles, à la recherche d'une ville plus industrieuse.

Pauvres gens, sans patrie, que dis-je? sans feu ni lieu maintenant, où allez-vous?

--Nous allons au pays qui nous donnera du pain; au pays qui donnera du travail à nos mains, pour que nous puissions nourrir nos enfants.

Venez, ô vous Canadiens, venez, vous hommes du peuple, vous patriotes et hommes d'État, et considérez cette scène! vous qui réclamez si haut les droits du peuple; vous qui prétendez être les gardiens de la prospérité commune; vous qui vous dites les défenseurs de l'humanité, les amis du bien public, contemplez le départ, l'exode de votre pays provoqué par le manque de pain!

Oui, vous voulez que le peuple soit dignement représenté dans vos assemblées parlementaires; vous voulez qu'il ne manque pas de politiciens pour le protéger contre la corruption et l'injustice; vous voulez qu'il obtienne de grandes réformes, qu'il soit libre; vous voulez lui faire un Elysée politique, afin que les habitants du vieux monde envient son indépendance; vous voulez cela, n'est-ce pas?

Mais au moment même où le son discord de vos voix arrive à ses oreilles, ce peuple s'enfuit désappointé, dégoûté de votre pays; à ce moment le cri d'une foule d'hommes sans emploi, sans autre ressource que de mourir de faim, traverse l'Océan pour aller prévenir l'émigrant et l'aventurier contre vos rives inhospitalières!

Et votre Canada, malgré l'immensité de ses richesses naturelles, est désert au dedans, déprécié au dehors.

Qu'importent, je vous le demande, vos réformes constitutionnelles, si les gens pour qui vous les fabriquez manquent de pain?

Rien de mieux, sans doute, de les rendre libres et de les protéger contre la corruption et l'injustice; mais si c'est pour qu'ils puissent errer en masse à la recherche d'une insuffisante pitance, oh! de quelle utilité leur sera votre liberté?

Que font à cette pauvre famille, à ces parents courbés par le malheur et à ces enfants épuisés par le manque de nourriture et obligés de se mettre en route, au coeur de l'hiver, pour aller demander à un autre pays le travail que le vôtre ne saurait leur procurer, que leur font vos fameuses mesures constitutionnelles! Et cette liberté, dont vous vous vantez, qu'est-ce donc pour eux, sinon, peut-être, la liberté de périr d'inanition?

Ce pays est-il infécond? ses ressources sont-elles donc épuisées? de vastes trésors ne sont-ils pas enfouis à vos pieds, qu'il ne se trouve pas une main pour arrêter cette pauvre famille et l'empêcher, ne fût-ce que par vanité! de porter à l'étranger la nouvelle de votre pauvreté gravée sur le visage de ses membres, et de faire que le Canada ne soit pas un sujet de mépris pour des voisins mieux éclairés?

Quoi! il ne se trouvera personne, même sur vos rivages, pour arrêter le cri de la misère qui s'en va traversant l'Atlantique et menace de dessécher les sources de votre prospérité future?

Ce serait une grande et belle oeuvre, pourtant: une oeuvre bien digne d'un patriote.

--Nous allons au pays qui nous donnera du pain; au pays qui donnera du travail à nos mains, pour que nous puissions nourrir nos enfants.

Remarquez où ils vont! Vos voisins peuvent les recevoir;--ils peuvent les nourrir, leur donner du travail, un foyer, et pourquoi?

La nature a-t-elle été plus bienfaisante pour les États-Unis? leur richesse comparative est-elle plus abondante? leurs habitants sont-ils plus habiles? ont-ils quelques grands réservoirs de bien-être que vous ne possédiez pas? ou leur politique est-elle différente?

C'est là, ô Canadiens, le mystère qu'il vous faut résoudre.

CHAPITRE IV

MADELEINE

Pauvre Madeleine, elle avait l'esprit bien en désordre, et le coeur bien gros, allez, quand, durant cette funeste nuit, elle quitta le misérable appentis qu'on appelait leur maison.

Le temps était calme, clair, le froid piquant.

La lune versait sur Toronto les rayons de sa molle lumière.

Au firmament brillaient les étoiles comme des milliers de perles à une coupole de saphir.

La neige criait âprement sous le pied.

C'était une poétique et sereine nuit, toute remplie de beautés solennelles.

Si belle que fût pourtant cette nuit, elle n'avait aucun charme pour Madeleine. Son front était baigné de sueur, ses yeux étaient brouillés et ses oreilles tintaient.

Machinalement, elle s'arrêta une fois encore sur le seuil de la porte, hésita, puis, prenant une sorte de décision, elle examina les environs, comme pour y chercher quelqu'un qu'elle s'attendait à voir.

Mais il n'y avait personne.

Madeleine parut désappointée; elle se retourna vers la porte, passa la main sur son visage brûlant, secoua la tête, tira de son corsage la lettre qu'elle y avait glissée, la parcourut d'un clin d'oeil, la replaça dans son sein, et relevant le bas de sa robe, s'élança en avant.

Mais à peine eut-elle fait quelques pas, que sa course fut arrêtée comme par une main invisible.

Madeleine revint devant la porte de la hutte, tomba à genoux dans la neige et murmura d'un ton saccadé, en se tordant les mains:

--O ma mère, ma pauvre mère, pardonnez-moi, pardonnez-moi! j'essaye de faire de mon mieux. Vous êtes si malheureuse et je puis vous être utile... Vous me pardonnerez tous, n'est-ce pas?

Son élan de douleur monta dans l'air pur; la lune sembla pâlir et les étoiles se voiler de pitié, car rarement leur veille silencieuse avait été troublée par un pareil accent d'angoisses, échappé à des lèvres aussi belles.

Se levant ensuite, insensée, demi-folle, la jeune fille reprit sa course.

Elle vola longtemps sur la blanche neige, passa le long des pauvres cabanes se dressant ça et là comme des spectres de mauvais augure, qui tous parlaient de détresse et de désolation.

Mais les propres pensées de Madeleine étaient trop vives pour qu'elle songeât à la misère d'autrui. Et elle fuyait, fuyait, les yeux baissés devant elle, craignant jusqu'à son ombre.

Arrivée à l'emplacement découvert, connu sous le nom de Cruikshank Lane, elle fit une pause, regarda comme si elle avait peur d'être suivie.

N'apercevant rien, elle se retourna, et frémit à la vue de la légère trace que ses pieds avaient laissée sur la neige.

Ses hésitations la reprirent.

Elle joignit convulsivement les mains, leva vers le ciel des yeux humides, et, pendant quelques moments, ne sut si elle devait ou non continuer.

Une exclamation jaillit de sa bouche; et la pauvre enfant affolée se remit à parcourir aussi rapidement qu'elle pouvait la plaine de neige.

Alors elle se dirigeait vers une petite cabane à demi ruinée, que l'on distinguait à quelque distance du chemin.

C'est ainsi que nous fascine un charme étrange quand nous sommes au bord du gouffre; c'est ainsi qu'aveugles nous nous précipitons à notre perte.

Qu'est-ce alors qui nous pousse? Quel est ce vertige qui nous saisit et nous entraîne?

Vous qui n'avez jamais senti l'influence de son infernal pouvoir, comment pourriez-vous dire ce que c'est? comment pourriez-vous donner un remède à l'infortuné séduit, enivré arraché à l'innocence et à la vertu par le poison subtil de son baleine?

L'édifice vers lequel Madeleine portait ses pas était une vieille masure en bois, toute décrépite, abandonnée depuis longtemps, et dont les grenouilles, les chauves-souris et les oiseaux nocturnes avaient fait leur palais.

Les fenêtres étaient défoncées, le plafond effondré, et une partie de la charpente avait été enlevée pour réchauffer les tristes foyers du voisinage.

La lune et les étoiles pénétraient librement dans le local, dont le sol était perdu sous une épaisse couche de neige et où il n'y avait aucun signe de vie à ce moment, car le froid avait tué les grenouilles et chassé les oiseaux de nuit.

Arrivée près du bâtiment, Madeleine jeta un coup d'oeil inquisiteur autour d'elle, et, satisfaite sans doute de son examen, elle entra, s'assit sur une poutre renversée, enfonça son visage dans ses mains et donna cours à ses cuisants chagrins.

Bientôt de chaudes larmes filtrèrent entre ses doigts et tombèrent glacées sur sa robe.

Au bout de quelques minutes, le son d'un pas frappa l'oreille de la jeune fille.

Elle se leva en sursaut, allongea timidement la tête par une ouverture, et, voyant qui approchait, se réfugia promptement dans le coin le plus obscur de l'édifice.

C'était un jeune homme, grand, mince, et, suivant toute apparence, bien proportionné, quoiqu'il fût enveloppé de fourrures et d'un lourd pardessus qui déguisaient presque complètement ses formes.

Il vint droit à l'entrée de la cahute, plongea ses regards à l'intérieur, et, ne découvrant personne à cette première inspection, laissa échapper un murmure de désappointement.

Il allait même se retirer, quand un second coup d'oeil lui montra la tremblante jeune fille qui se tenait appuyée contre un poteau.

--Eh! est-ce vous, Madeleine, ma belle? fit-il d'une voix doucereuse, efféminée, en s'avançant les bras étendus vers elle. Allons, allons, charmante, approchez: c'est moi! Pourquoi si sauvage?

--Non, non, monsieur; non, je vous en prie! s'écria la jeune fille le repoussant avec effroi.

Il recula de trois ou quatre pas, apparemment surpris par cette réception, et resta quelques secondes sans parier.

--Qu'est-ce donc, Madeleine? dit-il enfin. Et qu'êtes-vous venue chercher ici, si vous avez peur de moi?

--Oh! monsieur; reprit-elle en sanglotant et s'enfonçant plus avant dans l'ombre, je vous ai dit ce qui m'amènerait, lors même que vous devriez me tromper. Ma mère, ma pauvre mère et ma soeur... Voulez-vous les aider, dites, le voulez-vous? Vous me l'avez promis, monsieur.

--Les aider, sans doute; vous pouvez y compter, ma bonne fille, ne vous l'ai-je pas dit? Je leur donnerai tout ce dont elles auront besoin. Dites-moi ce que c'est, enfant, et elles l'obtiendront. Nous les rendrons heureuses, ma Madeleine, parce que nous voulons que vous soyez heureuse. Allons, venez mignonne, vous leur porterez vous-même quelque chose ce soir, ajouta-t-il en se rapprochant.

Mais elle s'éloigna encore tout intimidée et en disant d'une voix émue:

--Oh! vous ne me trompez pas; vous ne voulez pas me tromper, n'est-ce pas, monsieur Grantham? vous ne voudriez pas vous jouer d'une pauvre fille comme moi?

Son geste et le ton de sa voix eussent touché un démon. Mais les vices d'un libertin n'entendent ni ne voient.

Le démon peut être pris de pitié, mais les passions humaines exigent leur assouvissement!

--Vous tromper, mon ange! d'où vous vient cette idée? Non, Madeleine, par tout ce qui m'est cher, jamais si noire pensée n'est entrée dans mon esprit!

En prononçant ces mots d'un air de tendresse parfaitement simulé, il lui prit les mains, et, la regardant avec cette expression d'intérêt que seuls savent prendre les hypocrites, il ajouta:

--Venez, mon enfant; vous êtes toute glacée. Il ne fait pas bon pour votre santé de rester ici. Venez! voyez, est-ce possible de sortir comme ça, à demi vêtue, par un pareil froid! Ah! Madeleine, c'est là une imprudence que je ne devrais pas vous pardonner. Méchante enfant, elle grelotte. Mais prenez donc ce pardessus. Il vous réchauffera au moins un peu.

Ôtant un de ses vêtements, il le lui jetait en même temps sur les épaules.

Madeleine se laissa faire machinalement, car ce secours lui arrivait à propos.

D'ailleurs, il était accompagné de paroles si tendres qu'elles auraient séduit même une femme plus expérimentée.

Pauvre victime, ta jeunesse, ton innocence et ta crédulité sont autant d'armes contre toi pour ce comédien aussi adroit que débauché; ta conquête sera digne de toi, car tu n'as point d'armes à ton service.

--Je n'ai pas besoin de vous demander une réponse, Madeleine, continua-t-il de sa voix câline. Je prendrai soin de ceux qui vous sont chers, vous le savez bien. Ils seront mes amis... Demain... peut-être bien ce soir, à moins que... car j'ai quelques affaires à terminer. Ça ne prendra pas longtemps. Voyons: comment pourrai-je arranger cela? Il ne faut pas qu'on nous voie ensemble, mon amour: ce serait tout gâter. Croyez-vous que vous pourriez rester ici, avec ce manteau sur vous, pendant un quart d'heure? Durant cet intervalle, je pourrai régler cette affaire. Je vous enverrai chercher en traîneau et... nous nous retrouverons dans une autre partie de la ville. Est-ce convenu, ma bonne Madeleine?

Elle ne répliqua point, et son extrême agitation indiquait assez clairement que son intelligence était trop embrouillée par les mille pensées qui tourbillonnaient devant elle pour lui permettre de répondre à cette insidieuse question.

--Allons, Madeleine, mon amour, ma toute belle, allons, ne perdons pas de temps, dit-il, commençant à s'impatienter de ses larmes. C'est bien décidé, n'est-ce pas? je vous envoie chercher dans un quart d'heure? Vous avez confiance en moi, Madeleine? Et tenez, fit-il en tirant de son doigt un anneau étincelant et le lui mettant, malgré les efforts qu'elle faisait pour s'en défendre, tenez, voilà le gage de ma foi; cette bague vient de ma mère!

Et puis, Madeleine, ajouta-t-il d'un ton qui semblait altéré, si les diamants pouvaient ajouter à votre valeur, ce joujou vous donnerait cent livres sterling de plus que vous n'aviez auparavant. Mais rien, ô rien, je le jure à la face du ciel, ne peut et ne pourra vous rendre plus chère à moi que vous n'êtes maintenant!

Ce disant, il lui baisait les mains avec une ardeur qui ne pouvait manquer d'être pour la jeune fille un témoignage de sincérité.

--Au revoir donc, fit-il vivement, au revoir! et il ajustait avec une sollicitude maternelle son pardessus autour du cou de la pauvre Madeleine. Au revoir! rien qu'un quart d'heure, un tout petit quart d'heure... qui sera bien long pour moi.

--Non! non! oh! ne partez pas! essaya-t-elle.

--Mais il était déjà sur le seuil de la porte et répétait de sa voix onctueuse:

--Rien qu'un pauvre petit quart d'heure! Vous savez bien que vous n'avez rien à craindre. L'anneau d'une mère n'est-il pas sacré pour un fils... et pour une fille! Madeleine, souvenez-vous...

Il sauta dans la neige et disparut.

Longtemps Madeleine resta immobile où il l'avait laissée. Non, pas immobile: elle tremblait, son corps frissonnait plus sous l'étreinte d'une peur indécise que du froid.

Mais on sait ce que sont ces frayeurs qui prennent parfois, glacent le corps; épouvantent l'esprit et cependant ne se définissent pas.

Elle avait la figure pâle, les bras étendus devant elle, la malheureuse enfant.

On l'eût crue folle.

Eh! oui, elle était folle, folle de la détresse de ses parents, folle des appréhensions dont la récompensait son dessein de les, sauver!

Cependant la lune brillait toujours à la voûte céleste.

Les étoiles jetaient leurs étincelles sur notre terre, et tout faisait silence dans la cahute.

Madeleine tomba à genoux. Ses-lèvres étaient muettes, glacées. Mais de son coeur jaillissait une prière plus éloquente que toutes les paroles des langues connues.

Éclaire-la donc, cette pauvre innocente, ô lune argentée! tes pâles et douces beautés resplendissent de chasteté et de vertu.

Elles sont, pour une âme vierge, des messagères de paix et de bonheur dans le calme de la nuit. Éclaire-la donc! montre-lui le danger, et ramène-la à cette innocence sur laquelle tu aimes à luire.

Les yeux de Madeleine se fixèrent sur l'entrée de la maison abandonnée.

Son frisson cessa; la respiration devint peu à peu saccadée, courte et faible chez elle; puis elle tomba tout à coup la face dans la neige, les mains pressées contre ses tempes, et fondit en larmes.

--O ma mère! s'écriait-elle à travers les sanglots, je ne vous quitterai pas; non, je ne vous quitterai pas! Vous maudiriez votre Madeleine; mais non, vous ne la maudiriez pas, trop bonne mère! Vous ne feriez pas cela! Pourquoi vous ai-je quittée? Que penserez-vous de moi? Et Guillaume, cher, cher Guillaume, je l'aime bien pourtant! Ah! s'il savait comme je l'aime! Puisse-t-il aussi me pardonner! Guillaume, il est si bon pour moi, il m'aime tant, lui! Mon départ le rendra malheureux pour le reste de sa vie. Mais non, c'est assez... Je n'irai pas plus loin! Non! Je reviendrai, ma mère! Cher Guillaume, je reviendrai, je vais revenir...

La lune brillait toujours, calme et sereine, et les étoiles scintillaient toujours comme des perles à leur dais d'azur.

La voix de Madeleine était épuisée.

Elle se leva, fit un effort, se précipita hors de la ruine et se tourna vers le chemin qui conduisait à la demeure de ses parents.

Mais, à ce moment, son regard tomba sur l'anneau que le jeune homme lui avait passé au doigt, et elle tressaillit, s'arrêta.

La raison succombait encore devant sa bonne foi!