L'enfer et le paradis de l'autre monde
Chapter 2
--Oui, nous partirons, quoique voyager sans secours soit une terrible chose en cette saison. Mais c'est notre unique ressource. Triste pays que celui-ci! Ah! je suis bien fâché d'y être venu. Il n'y a d'ouvrage pour personne, jeune ou vieux, et quoique nous ne soyons qu'une taxe imposée à la charité des gens, on dirait qu'ils ont peur de nous laisser partir. Je me demande ce qu'ils aiment le mieux de voir leurs rues vides ou de les voir remplies de quêteux et de vagabonds.
--Le fait est que c'est bien désolant, Edouard; mais peut-être les gens d'ici n'y peuvent-ils rien.
--Oui, Marguerite, reprit-il en jetant un regard désespéré sur ses enfants en guenilles; oui, mais pourquoi n'y peuvent-ils rien? Pourquoi? reprit-il en tenant les yeux attachés sur sa fille aînée. Quelle est la raison de toute cette misère? Si le Seigneur avait fait de ce pays un désert stérile, improductif; s'il ne l'avait pas comblé de ses bienfaits, alors nous n'aurions pas le droit de nous plaindre. Et ce n'est pas, vois-tu, Marguerite, qu'il n'y ait pas d'ouvrage dans le pays! On ne peut faire un pas dehors sans voir où les, étrangers nous ont enlevé le pain de la bouche. Ah! il y en a à faire de l'ouvrage dans le pays! Nous le pourrions faire aussi bien que les étrangers, et à meilleur marché, mais on nous plante là, pieds et poings liés pour ainsi dire, tandis que les étrangers enlèvent tout ce que nous pourrions gagner, et même notre argent pour enrichir leur patrie et embellir leurs habitations. Nous, nous mourons de faim ou mendions ce pain que nous voudrions pouvoir gagner! Est-ce de la justice? est-ce que ça ressemble à de la justice? s'écria le pauvre homme excité par la révoltante absurdité du tableau qu'il venait de tracer.
Tu as raison, Mordaunt! c'est là une étrange justice, ou la justice est aveugle! Il faut que ta modeste simplicité creuse plus profondément que la science de ceux qui déclament dans les parlements, sans quoi cette naïve plainte n'aura point d'écho. Tu as bien raison de t'étonner. Une candeur et une sagesse plus grandes que les tiennes peuvent être surprises de cette étrange politique qui nourrit, vêtit et enrichit l'étranger, alors que les enfants du Canada manquent de pain. Mais débarrassez-vous de l'Angleterre, de sa tyrannie; annexez-vous aux États-Unis, et l'abondance, la félicité deviendront votre partage comme le leur.
--Oh! papa, dit l'aînée des filles, pourquoi n'avez-vous pas fait de nous des servantes? Pourquoi ne nous mettrions-nous pas en service?
Un instant le père la considéra avec une morne tristesse, puis il s'écria:
--Non, mon enfant; non, vous n'avez pas été élevées pour ça. Pourquoi ferais-je de vous des servantes? Pourquoi, continua-t-il en arpentant rapidement la chambre, vous enverrais-je remplir un métier avilissant sous le toit d'un autre? Je ne suis pas un vieillard affaibli qui a besoin que ses enfants le nourrissent. J'aurais pu rompre ma famille, envoyer l'un d'un côté, l'autre de l'autre pour être esclaves chez les riches; j'aurais pu faire ça, sans venir sur la terre étrangère. Non, mon enfant, ça ne nous rapporterait rien, et il serait maintenant trop tard pour le faire. Ensemble nous quitterons cette contrée, je ne puis vous laisser derrière moi. Sans ça je partirais seul. Non, non, je ne puis et ne veux pas vous laisser seules. Nous partirons tous, Marguerite. Comme ça, je vous aurai toujours sous ma protection et nous mendierons ensemble, s'il le faut.
Madeleine, qui, depuis l'arrivée de son père, s'était assise en un coin et avait tenu ses regards baissés vers le sol, les releva vers lui au moment où il prononça ces mots.
Remarquant la vive anxiété qui se peignait dans les traits de sa fille, Mordaunt s'avança vers elle et dit, en lui posant affectueusement la main sur la tête:
--Madeleine, ma fille, il ne faut pas te laisser ainsi abattre. Guillaume viendra avec nous; Madeleine, je l'ai vu, ainsi que ton frère Mark, pauvre garçon! nous partirons ensemble. Allons, mon enfant, du courage, tu auras une nouvelle robe avant Noël.
--Non, non, mon père, s'écria-t-elle, les larmes aux yeux et en s'attachant passionnément à son bras. Nous ne pouvons partir! Ma pauvre mère ne pourrait jamais marcher dans la neige si épaisse; ça la tuerait, ça nous tuerait tous, je le sais. Il vaut mieux rester où nous sommes. Maman, chère maman! ajouta-t-elle en tombant aux pieds de sa mère, vous ne partirez point, n'est-ce pas? Je sais ce qui arriverait et j'aimerais mieux mourir que de vous laisser partir, oui, maman!
La mère regarda sa fille. Leurs yeux se rencontrèrent, et elles se comprirent. Le coeur de l'ardente jeune fille se glaça, sa langue resta attachée à son palais. Elle se releva silencieusement, retourna s'asseoir dans son coin, et s'enveloppa encore dans la mélancolie de ses pensées.
D'étranges pensées sont aussi en vous, Mordaunt, et votre oeil se trouble en s'arrêtant sur la belle jeune fille. Elle vous aime, Mordaunt; oui, elle vous aime. Mais l'amour n'est pas toujours sage, et l'humanité est très-faible. Elle est votre fille, Mordaunt, et sa misère l'a aveuglée: prenez garde, car vous l'aimez bien aussi, vous!
Le soir est venu. Le vent a cessé de gronder et de se briser contre la cabane, la lune filtre les rayons de sa lumière souffreteuse dans le pauvre logement, et, rassemblés autour des dernières braises mourantes du bois volé, les habitants parlent de leur prochain départ, demain.
--Mark viendra, n'est-ce pas, Edouard? dit madame Mordaunt. Je me demande où il a pu être toute la journée. L'as-tu vu depuis ce matin?
--Non, le pauvre enfant, non... Il a presque perdu la tête. C'est un bon ouvrier, pourtant; aussi ferme à l'ouvrage que pas un. Avant de venir ici, il était industrieux; mais n'avoir rien à faire! ça lui a dérangé l'esprit. Aussi n'est-il pas étonnant qu'il soit tombé en mauvaise compagnie! Ce n'est pas sa faute, non, quoiqu'il ne faudrait pas le lui dire. Mais ce n'est pas étonnant. Oui, il viendra, et il sera bien heureux de venir.
--Oh! maman, maman! s'écria la plus jeune fille, se levant alarmée par un bruit de l'extérieur.
--Écoute, Edouard, écoute! fit la mère effrayée; le tocsin! Mark, Mark, mon pauvre cher enfant, où est-il?
Mordaunt se leva et prêta l'oreille. Le lugubre tintement des cloches augmentait de plus en plus, et de nombreuses clameurs semblaient annoncer un incendie considérable.
--Vite! s'écria Mordaunt; Ellen, mon chapeau! N'ayez pas peur, enfants, j'espère que ça ne sera rien.
Il allait se précipiter vers la porte, quand elle fut tout à coup ouverte; un grand jeune homme maigre, à la mine hâve, égarée, entra et la referma violemment.
Il paraissait ivre.
--Hourra! en voici un autre! Ça va, ça va, ma mère! Nous vous tirerons de là, quand nous devrions brûler toute la ville! Vive le feu, ma mère!
--Mark, dit sévèrement Mordaunt en saisissant le jeune homme par le bras, je t'ai averti, tu ne coucheras plus ici, si tu as commis ce crime. Tu es mon fils, mais n'importe, je ne garderai pas chez moi un incendiaire. Ainsi, va où tu voudras, il n'y a plus place ici pour toi.
--Oh! Edouard, Edouard, pardonne-lui cette fois.
--Bah! qu'est-ce que ça fait? s'écria le jeune homme échappant, en chancelant, à, l'étreinte de son père. Il nous faut de l'ouvrage, n'est-ce pas? Ils sont riches--nous prenons garde à ça--ils reconstruiront, ça ne les appauvrira pas et ça nous donnera du pain. Justice! c'est tout ce que nous voulons! hurla-t-il en se jetant tout de son long devant le foyer éteint.
--Tais-toi, dit le père.
--Voyez, reprit Mark montrant du doigt sa mère et ses soeurs qui s'étaient groupées avec effroi au milieu de la chambre; voyez, elles n'ont ni feu ni à manger. Brûlez donc tout, c'est moi qui vous le dis; c'est ce que je ferais, moi!
--Je te dis que tu ne coucheras pas ici, dit Mordaunt. Si tu ne viens pas m'aider à remédier au mal que tu as fait, j'irai te dénoncer moi-même, quoique tu sois mon propre fils--oui, Mark!
Il se leva et courut à la porte.
--Bon Dieu! exclama-t-il, après l'avoir ouverte, en voyant les lueurs embrasées qui se réfléchissaient au ciel et rougissaient jusqu'au tapis de neige étendu sur les rues et les maisons; bon Dieu! quel spectacle! Marguerite, amène-le ici. Tu m'entends, je ne puis supporter ça, quoique je sois son père! Mon Dieu! mon Dieu! ajouta-t-il en étendant ses bras vers la populeuse cité et en se précipitant à travers la neige; voyez, mon Dieu, ce que font de nous ces ministres aveugles! nous venons leur demander du travail, et ils nous rendent criminels...
Montrez-vous maintenant, grands champions du peuple, et contemplez ce spectacle! vous qui vous posez comme les défenseurs des droits du peuple et le grisez de vos fables politiques contemplez-le! Il n'y a pas d'invention ici. Le tocsin a souvent retenti à vos oreilles, et les sinistres lueurs d'une conflagration ont souvent brillé sur vos maisons. Êtes-vous capable de calmer les souffrances de ce pauvre père? Pouvez-vous sécher les larmes qui jaillissent des yeux de cette mère outragée, et pouvez-vous mettre un terme aux tiraillements qui déchirent les entrailles de leurs enfants affamés? Ils sont venus pour travailler, pour être honnêtes au milieu de vous, pour vous être utiles, et voyez ce qu'ils sont!
Le jeune homme fit peu attention à l'excitation qu'il avait causée.
Au lieu de suivre son père, il s'étendit sur le plancher à demi défoncé et commença à discuter, par des lambeaux de phrases alcoolisées, la justice et la convenance de ce qu'il avait fait.
La mère revint s'asseoir en pleurant; elle ne dit rien, de peur d'irriter son fils; aussi le silence rentra-t-il dans le taudis, chacun de nos personnages s'enfonçant sous le suaire de ses afflictions.
Depuis longtemps ils étaient dans cette position, quand la silhouette d'un homme se dessina, en passant et repassant à diverses reprises, devant la fenêtre de la cabane.
Seule, Madeleine remarqua cette apparition.
A sa première vue, la jeune fille se leva. Elle était pâle comme un linceul. Ses yeux se portèrent tour à tour sur la fenêtre et sur sa mère et sur sa soeur, mais celles-ci n'avaient rien aperçu.
Un instant Madeleine resta debout, hagarde, incertaine. Ses paupières étaient mouillées de larmes; son sein battait à rompre sa poitrine.
Elle se tordit les mains avec une expression de douleur navrante.
Elle lutta violemment. Mille émotions la torturaient. Son amour pour ses parents, pour sa religion, et puis...
Qui pourrait expliquer les sensations qui soulèvent son coeur? qui pourrait dire d'où lui viennent ces affreuses incertitudes? Personne! A personne donc le pouvoir de la juger.
L'âme est une puissance étrange. Dieu seul peut lire et bien lire dans ses replis.
A vous, cela est défendu.
--Ellen! s'écria tout à coup madame Mordaunt sortant en sursaut d'une longue rêverie, où est Madeleine?
--Mais je ne sais pas, répliqua celle-ci d'un ton à demi éveillé; je ne l'ai point vue sortir...
--Seigneur mon Dieu! elle est sortie avec son chapeau[1]! Où peut-elle être? s'écria la pauvre mère, s'élançant vers la porte.
[Note 1: On sait qu'en Amérique le chapeau est la coiffure ordinaire des femmes, même dans les plus basses conditions.]
Tout était calme au dehors. La, lune brillait d'un éclat mat sur la blanche neige; le vent avait cessé de souffler, mais il faisait très-froid.
Madeleine ne paraissait point auprès de la maison.
Sa mère appela; mais Madeleine ne répondit pas.
Pauvre mère, elle lut dans cette pâleur livide et dans cette tranquillité glaciale répandues autour d'elle une autre page du livre de ses chagrins!
Rentrant dans la chambre, elle tâcha de réveiller son fils, qui gisait presque sans connaissance sur le plancher.
--Mark, Mark! ta soeur Madeleine est partie; Vite, Mark, mon brave garçon, cours après ta soeur. Oh! Madeleine, Madeleine, ma pauvre fille!
--Aller où? balbutia le dormeur se soulevant sur le coude et étendant sur sa mère un regard hébété.
--Oh! le ciel me vienne en aide, car je ne sais où... Mark, va la chercher, si tu l'aimes, va! Je t'en prie, ramène-la, Mark, ramène-la!
Le jeune homme passa la main sur son front appesanti par l'ivresse, regarda vaguement çà et là, mais ne parut pas comprendre.
--Madeleine partie! dit-il pourtant en se mettant debout. Où ça partie? Comment?--où est-elle allée?
--Mais elle vient de partir... Tu peux la sauver... tu peux la trouver; mais va, cours après elle. Ça me tuerait, vois-tu, Mark, s'il lui arrivait quelque chose!
--Ma mère, dit Mark, qui parut renaître quelque peu au sentiment... elle n'est jamais sortie ainsi; avez-vous jamais su quelque chose?... Le connaissez-vous, ma mère?... Mais c'est impossible!... Elle ne serait pas partie comme ça... Donnez-moi mon bâton. Je les trouverai; n'ayez pas peur... Allons, ça donnera encore lieu à d'autres crimes qu'à des incendie... Je les trouverai; n'ayez pas peur... pas peur... ma mère!
En prononçant ces mots, il s'élança furieusement sur la voie publique et suivit une petite trace qui semblait avoir été nouvellement faite sur la neige et allait du côté de la ville.
Le père revient du théâtre de l'incendie allumé par son fils.
Sa femme et sa fille Ellen pleurent à chaudes larmes; leurs sanglots font saigner son coeur.
--Marguerite, quel nouveau malheur? pourquoi pleures-tu?
--Oh! Edouard, cher Edouard! notre Madeleine, notre pauvre Madeleine est partie... je ne sais où. Et je n'ose te dire ce que je soupçonne...
Ce qu'elle voulait lui cacher, il le voit dans ses yeux rougis de larmes. Ce coup manquait à ses douleurs.
--Marguerite, nous la retrouverons, dit-il d'une voix sombre; calme tes craintes jusqu'à mon retour. Madeleine a toujours été fidèle à ses devoirs, et sans doute tous nos enfants ne deviendront pas mauvais sujets dans ce pays. Nous la retrouverons...
Le malheureux père n'en dit pas davantage. Il sort de nouveau pour chercher sa fille qui lui est si chère, et le voilà qui court comme un fou à travers la neige.
Sa tête est brûlante et son âme est en proie à mille tourments.
CHAPITRE III
LA MAISON ABANDONNÉE
La nuit s'est écoulée; la matinée grise et froide commence à se montrer, sa lueur terne arrive paresseusement dans la cabane.
Qu'y voyons-nous?
Une mère et ses enfants, étendus sur le même grabat, goûtent les bienfaits du sommeil, cet avant-coureur du ciel qui apporte le repos même à l'âme troublée.
Regardez-les.
Elle est couchée dans un coin, là où la neige s'est introduite et a mêlé à la paille ses glaciales constellations. Sur elle, pauvre femme, le froid de la nuit a jeté une mantille de frimas et souffle la bise pénétrante. Son nourrisson est cramponné à sa poitrine et l'haleine du pauvre petit se gèle en blanches concrétions le long de la chevelure de sa mère, qui pend par mèches éparses, épaisses, roidies sur son front.
Elle tressaille, soulève la tête, et ses yeux injectés de sang sont tournés vers la porte.
Elle écoute.
Mais tout est encore tranquille au dehors et, avec un profond soupir, elle se laisse retomber et presse l'enfant contre, son coeur.
Elle tressaille encore, soulève de nouveau sa tête et la laisse choir sur le grossier oreiller.
Son haleine est sifflante, ses yeux rouges et obscurcis; mais aussi, durant cette longue et fatigante nuit, le sommeil n'a pas un seul moment versé sur elle son baume réparateur.
Ellen est couchée à côté de sa mère.
Elle dort, mais d'un sommeil agité interrompu par la fièvre et le frisson; ses dents s'entre-choquent; elle étire ses membres engourdis et pousse des cris rauques, en demandant qu'on chasse la neige qui tombe sur son corps demi-nu; elle ne jouit d'aucun repos, car son misérable lit est trop froid, ses douleurs trop poignantes.
De l'autre côté est le petit voleur.
Souvent sa mère le couvre de baisers passionnés, car dans son sommeil il demande, en suppliant, du pain.
Infortunée, cette prière la remplit de terreurs; elle soupire profondément, et, tremblante, serre plus fort l'enfant contre son sein.
Venez donc, vous dont les membres s'étendent voluptueusement chaque soir sur l'édredon, dans l'oubli des fatigues et le charme des rêves agréables, venez donc voir cette scène! Ce n'est pas une fable: les faits sont devant vous.
La matinée était déjà bien avancée, et les yeux de Marguerite, qui avaient été si longtemps rivés sur la porte, s'étaient fermés de lassitude, alors que ses enfants, devenaient plus remuants, comme il arrivait ordinairement aux approches de ce réveil à leur détresse réelle dont les songes n'étaient que les ombres, quand la porte s'ouvrit doucement pour laisser entrer le mari et le père de toutes ces misères.
Son maintien était calme et la résignation semblait de nouveau gravée sur son visage.
Mais quand ses regards tombèrent sur les dormeurs, sa quiétude apparente l'abandonna; il recula en joignant les mains et leva les yeux au ciel.
Pauvre homme!
Ses yeux se reportèrent sur les dormeurs et les considérèrent pendant quelques secondes; puis il poussa un gros soupir, se retourna, sortit sans bruit de la chambre et fit signe d'entrer à un individu qui se tenait au dehors.
C'était un jeune homme qui, malgré le mauvais état de ses vêtements, le désordre de sa barbe et de ses cheveux, paraissait bien fait et même de bonne mine.
Sur son front large, découvert, on voyait briller la bienveillance et la générosité qui animaient son âme.
Il portait du bois dans ses bras.
L'ayant déposé aussi doucement que possible sur le sol, il alluma du feu.
--Merci, merci, Guillaume; tu es un digne garçon.
--Oh! Edouard, Edouard! s'écria Marguerite s'éveillant au son de cette voix. Où est-elle? L'a-t-on ramenée?
--Marguerite, mon enfant, répliqua le mari en affectant un sang-froid bien loin de son coeur, Madeleine s'est éloignée de nous pour quelque temps, Dieu sait dans quel but. Il nous la ramènera, mais à présent; nous devons laisser la pauvre fille entre ses mains. Ah! c'est un grand malheur, bien grand, Marguerite, ça fend le coeur; mais il faut se faire violence. Nous avons beaucoup à faire, un devoir sacré devant nous aujourd'hui, ma bonne femme.
L'infortunée le regarda avec égarement, et retomba sur la paillasse en poussant un faible cri.
--Marguerite, reprit-il en s'agenouillant à son chevet et en posant la main sur sa tête en feu, nous l'avons perdue pour peu de temps; mais, si chère qu'elle puisse nous être, elle est seule aux yeux du ciel. Il nous en reste quatre, Marguerite, que nous devons pourvoir de pain et tenir hors de la mauvaise voie. Ferons-nous notre devoir ou souffriront-ils tous pour une seule? Nous pouvons leur éviter un sort semblable, pire peut-être; mais, pour elle, la pauvre enfant, si sa droiture naturelle ne la protège pas, c'est fini, et nous ne pourrons que la réclamer. C'est un devoir sacré, ma pauvre femme. Nous lui donnerons nos prières, mais nous devons la laisser à présent, afin de chercher à subvenir aux besoins des autres. Guillaume et Mark ont juré de la chercher et de nous la ramener.--Allons, enfants, il fait bien froid; levez-vous. Guillaume a fait du feu; venez vous chauffer pour la dernière fois ici. Nous avons fort à faire: j'attends de vous tous obéissance et courage; la Providence fera le reste.
Madame Mordaunt leva les yeux sur son mari et lui pressa tendrement la main.
Puis elle se sortit de sa couche glacée, en montrant cette sérénité que donne la résignation.
Son mari lui sut gré de ce calme apparent, car il sentait la violence du combat intérieur qu'elle avait à soutenir, et qu'il lui faudrait encore remporter sur ses affections pour lui obéir et le suivre là où il jugerait convenable d'aller.
--Guillaume, dit-elle au jeune homme qui attisait le feu, vous êtes bien obligeant et nous vous sommes très-reconnaissants.
Elle le regarda et secoua mélancoliquement la tête.
Il lui rendit son regard dans un silence solennel Leurs âmes s'entendirent; mais ce qu'ils sentaient était trop élevé pour pouvoir être traduit par des paroles, et ils demeurèrent muets.
--Enfants, dit Mordaunt quand ils furent tous réunis autour du feu et que le dernier morceau de pain leur eut été distribué, nous quitterons ce lieu dans une heure. C'est la seule chance qui nous reste; et, bien que nous devions nous attendre à en voir de dures pendant le voyage, nous devons tout faire pour supporter notre sort du mieux que nous pourrons; avec l'aide de la Providence, nous nous tirerons de ce mauvais pas. Tu connais les Barton et les Williams, Marguerite, eh bien, ils s'en vont tous et nous attendent. De cette façon nous formerons une grosse troupe et nous nous tiendrons compagnie en chemin. Ils ont réussi à, construire un grand traîneau pour le voyage. Nous le tirerons à tour de rôle, puisque nous n'avons pas d'autres moyens de nous en aller. On mettra dessus les enfants et, ceux qui ne pourront pas marcher, tu comprends? C'est à décider en dernier lieu:--partir aujourd'hui ou rester à tout jamais où nous sommes.
--Le faut-il? le faut-il, Edouard? dit sa femme, lui posant sa main sur l'épaule et le regardant avec une indicible expression de douleur. Oh! c'est une terrible alternative! Pauvre Madeleine! ma pauvre fille!
--Nous ne la quittons pas, Marguerite, reprit Mordaunt, son frère et Guillaume resteront ici. Tu peux te fier à eux.
--Oh! oui, oui, oui, s'écria-t-elle. Vous resterez pour la retrouver, Guillaume.
--C'est avec bonheur que je serais parti avec vous, madame Mordaunt, dit le jeune homme; oui, avec bonheur; mais maintenant...
Il lui lança un regard brûlant de douleur, mais sans rien pouvoir ajouter.
--Vous êtes bon, bien bon, Guillaume, dit la pauvre femme. Vous la retrouverez, vous la ramènerez, n'est-ce pas? Elle était misérable ici, bien misérable, voyez-vous! Personne ne sait tout ce qu'elle a souffert. Nous ne devons pas la juger. Vous nous la ramènerez, Guillaume!
--Madame Mordaunt! s'écria passionnément le jeune homme; je la connais, madame Mordaunt, et je suis sûre qu'il y a quelque chose que nous ne savons pas. Ne pensez pas qu'elle ait tort, madame Mordaunt; non, ne le pensez pas. Quelqu'un peut avoir tort, mais ce n'est pas Madeleine. Attendez qu'elle revienne, et vous verrez, madame Mordaunt! Mark et moi avons entrepris de la retrouver, et nous la retrouverons.
La mère le remercia par un regard chargé de reconnaissance, et le père lui serra chaleureusement la main.
Guillaume était fort agité; il était facile de voir que, tandis que sa langue défendait si noblement l'infortunée jeune fille, dans son esprit s'élevaient d'horribles soupçons que ne pouvaient entièrement bannir sa bonne foi et sa bienveillance.
Il avait quitté son siège, et, les yeux baignés de larmes, parcourait la chambre.
A l'affliction qu'ils ressentaient, les autres pouvaient juger de la sienne.
Ils savaient qu'il aimait leur fille à l'adoration; aussi laissèrent-ils s'épancher sans interruption les flots de sa douleur.
D'ailleurs, ils n'avaient à lui offrir aucune consolation acceptable dans ces pénibles circonstances. Il y eut un long silence dans la cabane. Du fond du coeur, la mère et le père prièrent pour l'enfant perdue, pendant que son fiancé pleurait.
--Mordaunt, dit le jeune homme s'asseyant et prenant le petit Jean entre ses genoux, quand la première explosion de chagrin se fut calmée, Mordaunt, nous avons bien voyagé depuis que nous sommes partis de chez nous pour ce pays. Qui pensait à cela? Nous étions cent fois mieux là-bas! En tout cas, nous avions toujours quelque chose à faire. Mais ici, c'est tout à fait de même pour les filles; garçons ou hommes, il n'y a rien du tout à faire! Je n'ai jamais vu un pareil pays. Ça me serait bien égal d'être n'importe où, si nous pouvions faire une chose ou une autre. Ici, rien. Si vous n'êtes pas capables de travailler aux champs (et qu'est-ce que des ouvriers, hommes et femmes, élevés à la ville, connaissent des travaux des champs?), il faut crever de faim, sans remède!