L'enfer (2 of 2) La Divine Comédie - Traduit par Rivarol

Chapter 6

Chapter 64,007 wordsPublic domain

--Malheureux, lui dit-il, dont le supplice est de tenailler et de déchirer ton corps sans relâche, apprends-nous s'il est ici quelque âme d'Italie, et puissent, dans ce travail, tes mains désespérées ne pas tomber de lassitude!

--Nous en fûmes tous deux, répondit-il en pleurant, nous que tu vois sous cette lèpre horrible. Mais toi, qui es-tu pour nous interroger ainsi?

--Je passe, reprit mon guide, et je descends de cercle en cercle pour montrer les Enfers à cet homme vivant.

À ce mot, les deux lépreux et tous ceux qui l'entendirent, troublés de surprise, s'écartèrent l'un de l'autre et se tournèrent vers moi pour me considérer.

--C'est à toi maintenant de les entretenir, me dit le sage.

Et moi, prenant la parole:

--S'il est vrai, leur criai-je, que votre mémoire n'ait point échappé au souvenir des hommes, ne refusez pas de nous dire qui vous êtes, et que la honte du supplice n'enchaîne pas vos langues.

--Je fus d'Arezzo, répondit le premier, et c'est Albert de Sienne qui causa ma mort [5]. Je feignis un jour de lui dire que je pourrais m'élever et voler dans les airs: ce jeune insensé désira mon secret; et parce que je ne pus le changer en Dédale, il m'accusa devant celui qui se croyait son père, et je fus conduit au bûcher. Mais ce qui fut le sujet de ma mort ne l'est pas ici de mes peines: c'est pour l'alchimie que l'infaillible juge m'a jeté dans la dixième vallée.

--Fut-il jamais, dis-je à mon guide, nation plus frivole que la Siennoise? Certes, pas même la Française [6].

À quoi le second lépreux ajouta:

--Exceptez-en le Stricca, si modéré dans ses dépenses [7]; et Nicolo, inventeur de la riche mode, qui le premier parfuma ses repas des épices de l'Orient [8]; et toute cette jeunesse folle avec qui d'Abaillat et d'Ascian perdirent l'un sa raison et l'autre sa fortune [9]. Mais pour que tu saches quel est celui qui ajoute ainsi à tes paroles, regarde-moi et tâche de m'envisager; tu me reconnaîtras pour l'ombre de Capochio, qui falsifiait les métaux, et tu te souviendras sans doute que de mon naturel: j'étais assez bon singe [10].

NOTES

SUR LE VINGT-NEUVIÈME CHANT

[1] Le texte dit que cette neuvième vallée a vingt-deux milles de circuit, ou environ sept lieues: la suivante n'a plus que onze milles; on peut juger, comme elles vont toujours en décroissant par moitié, de la vaste ampleur des premières. Observons pourtant que la terre ayant trois mille lieues de diamètre, il s'en faut que Dante ait donné à son Enfer l'étendue qu'il pouvait lui donner: mais de son temps la vraie mesure de la terre n'était pas connue. Les commentateurs se sont amusés à calculer scrupuleusement la grandeur de chaque cercle.

[2] Nous répéterons encore ici que Dante fit sa descente aux Enfers vers la fin du mois de mars 1300, le soir du vendredi-saint, la lune étant en son plein à l'orient. Au chant XX, il s'était déjà passé une nuit entière, comme nous l'avons vu: maintenant que la lune est sous leurs pieds, il faut que le soleil soit sur leurs têtes, puisque ces deux astres sont en opposition: il est donc midi pour eux, jour du samedi-saint. Ils ont donc employé une nuit et la moitié du jour: ils n'ont par conséquent plus qu'environ treize à quatorze heures à passer encore dans l'Enfer; c'est-à-dire, depuis midi jusqu'au delà de minuit, puisqu'on sait que Jésus-Christ ressuscita la nuit du samedi au dimanche, de fort grand matin; et Dante affecte d'y rester aussi longtemps que Jésus-Christ. Je crois qu'on y peut évaluer leur séjour à trente-six heures tout au plus.

[3] Geri du Bel, parent de Dante du côté des femmes. Un des Sachetti le tua, et sa mort ne fut vengée que trente ans après, par un de ses neveux, qui assassina un Sachetti. Le poëte insiste sur la nécessité de cette vengeance; ce qui est tout à fait dans les moeurs italiennes, et, j'ose dire, conforme à la justice. Dans une république agitée de guerres civiles, où les lois ne sont plus écoutées, ou le souverain déguisé n'a plus de droits, chacun rentre dans les siens: il faut alors qu'un meurtre soit puni par un meurtre, et ainsi de suite, jusqu'à ce que l'ordre naisse enfin de l'excès du désordre.

[4] On peut lire, au livre VII des _Métamorphoses_, la description de cette peste, qui dépeupla l'île d'Égine: Jupiter changea en hommes toutes les fourmis de l'île, pour la repeupler.

[5] Ce charlatan se nommait Grifolin. Il voulut vendre le secret de voler à Albert, bâtard de l'évêque de Sienne. Le jeune homme donna, en effet, beaucoup d'argent à Grifolin, qui se moqua de lui: mais l'évêque, instruit de la supercherie, fit condamner au feu, comme sorcier, celui qui venait de prouver qu'il ne l'était pas, puisqu'il n'avait pu s'envoler. Cet évêque se croyait père d'Albert, pour avoir aimé sa mère; mais il paraît que les infidélités de cette femme avaient rendu la paternité du prélat fort incertaine.

[6] Le poëte frappe d'un seul coup sur les Français et les Siennois. En effet, si le témoignage des historiens et des poëtes étrangers ou nationaux suffit, après sept à huit cents ans, pour établir le caractère d'une nation, il est incontestable qu'on ne peut sans injustice refuser la frivolité aux Français.

[7] Tout ceci est ironique. Plusieurs jeunes gens de Sienne, tous fort riches, vendirent un jour chacun leur patrimoine, et firent une bourse commune, d'où ils tirèrent sans mesure et sans défiance jusqu'à ce qu'il n'y restât plus rien. Ils tombèrent alors dans la plus affreuse misère. Outre les plaisirs ordinaires, ils aimaient beaucoup à monter des chevaux ferrés d'argent, espèce de luxe fort à la mode en ce temps-là. Le Stricca s'était rendu un des plus recommandables par ses prodigalités.

[8] Nicolo passa pour un Lucullus pour avoir employé le premier les épices dans les ragoûts. Il composa un livre où il développa ses principes, et on appela sa cuisine la _riche mode_; d'où on peut conclure qu'avant lui on mangeait la viande sans épices, et que le _boeuf à la mode_, aujourd'hui si bourgeois, fut jadis un fort grand luxe.

[9] L'Abaillat et Caccia d'Ascian, deux autres prodigues.

[10] Capochio avait étudié avec Dante. Il commença par des recherches sur la pierre philosophale, et finit par être faux monnayeur.

Quoique Dante ait bien établi la hiérarchie des vices, on doit s'apercevoir qu'il n'a pu graduer leurs punitions dans un ordre aussi évident: car ce sont les lois et la morale qui ont décidé de la gravité des crimes, et c'est l'imagination qui apprécie la rigueur des supplices; aussi quelques personnes seront peut-être plus frappées des premiers tourments que des derniers, contre l'intention du poëte. Il faut donc, pour adopter ses divisions, se prêter à toutes les illusions qu'il nous offre; et puisqu'il rembrunit de plus en plus ses couleurs, se pénétrer aussi de plus en plus de la terreur dont il environne chaque supplice.

Toute illusion disparaîtrait en effet, et il n'y aurait plus de poésie si on jugeait cet ouvrage de sang-froid. L'éternité étant également attachée à tous les tourments, qu'importe à notre raison que ce soit par la glace ou par le feu qu'on souffre? D'ailleurs, pourquoi classer les réprouvés? Un homme n'est point coupable d'un crime à l'exclusion de tous les autres; un avare a pu être encore gangrené de beaucoup d'autres vices: il faudra donc qu'il se montre dans plusieurs cercles de l'Enfer, toujours le même, et toujours différemment tourmenté? Enfin, ces divisions perpétuelles amenaient nécessairement des formes monotones: _Qui êtes-vous? Comment avez-vous pu vivant descendre ici-bas_? etc. Sans compter qu'en plaçant à l'entrée de l'Enfer les crimes des passions, et en ne réservant que des scélératesses pour la fin, le poëte s'est trouvé d'une grande ressource.

Voilà ce que la raison dirait du plan de ce poëme; parce qu'il ne peut y avoir en effet de sujet heureux qu'une action simple entourée de ses épisodes. Mais combien de défauts sont rachetés par quelques beautés vraiment poétiques! Et que ne doit-on pas à cet homme original, assez grand pour s'élever dans l'interrègne des beaux-arts, et s'y former à lui seul un empire séparé des anciens et des modernes?

CHANT XXX

ARGUMENT

Suite de la dixième vallée. Le poëte poursuit trois sortes de faussaires: ceux qui ont falsifié leur propre personne, les faux monnayeurs et les faux témoins.

Lorsque Junon, furieuse contre Sémélé, poursuivait sur tout le sang thébain le cours de ses vengeances, Attamas, frappé de vertige, voyant accourir sa femme, qui portait ses deux fils, s'écria: «Tendons les rêts, voici la lionne et ses lionceaux;» et lui-même allongeant ses bras, et saisissant le plus jeune, l'agite en cercle, et de sa main désespérée le froisse contre les rochers: soudain, la mère et son autre fils s'élancent dans les flots [1]. Et quand la fortune eut renversé les hautes destinées d'Ilion, et frappé sur ses ruines le dernier de ses rois, Hécube supporta ses rudes pertes, et sa misère, et sa captivité, et le spectacle de sa fille égorgée: mais, trouvant un jour son Polydore sans vie, étendu sur un rivage, l'infortunée aboya de douleur, et sa raison ne connut plus de frein [2].

Mais les Furies, qui mirent en deuil la ville de Priam et les remparts de Thèbes, n'étaient pas comparables aux deux ombres pâles et nues qui passèrent tout à coup devant moi, écumant comme le sanglier échappé de sa bauge, et courant sur tout ce qu'elles rencontraient.

Je vis la première ombre qui avait assailli et renversé Capochio, le mordre aux noeuds du cou, et le traîner ainsi contre le fond raboteux de la vallée.

L'homme d'Arezzo, qui restait là tout consterné, me dit:

--C'est Jean Schichi le Florentin, que tu as vu dans cette âme furibonde [3].

--Puisses-tu, lui répondis-je, échapper aux dents cruelles de sa compagne, si tu m'apprends son nom et sa patrie!

--C'est, reprit-il, l'ombre de l'antique Myrrha, que l'amour rendit faussaire, lorsque, sous une forme empruntée, elle entra dans le lit de son père, et lui fit partager ses feux illégitimes [4]. Mais le Florentin, pour l'appât d'une belle jument, contrefit le visage du riche Donati, et dicta les volontés dernières d'un homme déjà mort.

Quand ces deux forcenés, qui promenaient leurs fureurs en tourbillonnant dans toute la vallée, se furent dérobés à ma vue, je voulus remarquer la file des autres réprouvés, et j'en vis un qui, malgré ses deux jambes, que l'ampleur de son ventre ne cachait pas encore, s'était arrondi en forme de luth, tant l'hydropisie dont il était gonflé avait rompu toute proportion entre son buste et sa tête! Il paraissait tenir, comme un étique brûlé de soif et de fièvre, sa bouche entr'ouverte et ses lèvres renversées.

--Ô vous, s'écriait-il, qui, par une faveur que je ne puis comprendre, parcourez sans souffrir la région des douleurs, arrêtez et considérez la profonde misère de maître Adam [5]! Je vivais autrefois dans les douceurs de l'abondance; et maintenant, hélas! c'est une goutte d'eau qui ferait mon bonheur. Les clairs ruisseaux qui tombent des collines du Casentin, pour se mêler aux flots de l'Arno; la molle verdure et la fraîche obscurité de leurs rivages, viennent sans cesse se peindre à mon esprit; et ce n'est pas en vain! Ces riantes images sont toujours là, pour attiser le feu qui me consume; et c'est ainsi que la sévère justice qui me châtie soulève contre moi les souvenirs des lieux où j'ai fait mon malheur. J'y vois cette Romène où je falsifiais les florins, et où mon corps fut réduit en cendres. Ah! si du moins je voyais ici l'ombre maudite d'Alexandre, de Guide ou de leur frère, je n'en donnerais pas la vue pour toutes les eaux de Branda [6]! Il est vrai qu'un des trois a déjà pris place avec nous, si ces esprits errants ne m'ont point abusé: mais que m'importe si je suis immobile! que ne puis-je, me soulevant un peu, avancer d'une ligne en un siècle! j'irais et je les chercherais parmi la foule, dans tous les coins de l'immense vallée; car c'est pour eux que je me suis perdu, en frappant des florins à trois carats d'alliage.

--Maintenant, lui dis-je, fais-moi connaître ces deux malheureux qui gisent à tes côtés, et qui fument comme des mains humides en hiver.

--Ils étaient là sous la même attitude, me dit-il, quand je tombai dans le gouffre; ils n'en ont pas changé et n'en changeront pas. L'une est la perfide accusatrice de Joseph; l'autre, le traître Sinon [7]: c'est une fièvre aiguë qui leur fait jeter cette épaisse fumée.

Alors ce dernier, furieux de s'entendre nommer si obscurément, frappa le ventre de l'hydropique, dont la peau tendue bondit et résonna sous le coup.

Lui ne fut pas moins prompt à le frapper au visage, en disant:

--Si mon corps n'est plus qu'une masse immobile, mes bras auront encore quelque légèreté.

--Comme ils l'ont eue, dit Sinon, pour frapper les florins, et non pour aller au bûcher.

--Tu dis vrai cette fois, reprit l'Italien; et c'est ainsi qu'il fallait dire lorsqu'on t'interrogeait à Troie.

Et le Grec:

--Je faussai ma foi, je l'avoue; mais tu falsifias les coins: chacun est ici pour ses crimes, moi pour un et toi pour cent.

--Parjure, dit le premier, souviens-toi du cheval de bois, et rougis, si tu peux, d'un crime si connu.

--Rougis plutôt, ajouta l'autre, avec la soif qui te sèche la langue, et les eaux de ton ventre, qui s'élève en montagne et te borne la vue.

--Maudite soit ta bouche! cria le monnayeur, si j'ai la soif, j'en porte le remède, et les eaux des fontaines tariraient près de toi.

Tout entier à leurs paroles, je les écoutais l'un et l'autre, quand mon guide, rougissant de colère, me dit:

--Vois à quel point tu viens de m'irriter!

Et moi, qui reconnus tout son courroux à la sévérité de sa voix, je me tournai vers lui plein d'une telle confusion que je ne puis encore en supporter le souvenir. J'étais devant lui, tel qu'un homme qui, se voyant dans un songe menacé de quelque péril, voudrait bien qu'en effet ce ne fût qu'un songe: j'étais, dis-je, sans proférer une parole, et je désirais d'obtenir un pardon qu'à mon insu j'obtenais par mon silence.

--Moins de regrets, me dit le sage, laveraient plus d'erreurs: reviens de ta confusion; mais souviens-toi, si jamais la fortune te réserve à de pareils débats, que mon ombre t'environne toujours; et qu'en les honorant de ta présence, tu forces ta raison à rougir d'elle-même [8].

NOTES

SUR LE TRENTIÈME CHANT

[1] Ce morceau est pris du livre IV des _Métamorphoses_ d'Ovide.

[2] On peut consulter, au sujet d'Hécube, le livre XIII des _Métamorphoses_ d'Ovide ou lire la tragédie d'Euripide, qui porte ce nom, Polydore était le dernier des enfants de Priam et d'Hécube. Pour le dérober aux malheurs de la guerre, son père et sa mère l'avaient confié, avec un trésor considérable, au roi de Thrace, leur voisin. Mais ce barbare, apprenant le sort funeste de Priam, fit assassiner et jeter dans la mer le jeune Polydore et s'empara de son or. Hécube, menée en captivité par les vainqueurs, trouva et reconnut sur un rivage le cadavre de son fils. La fable dit qu'à cette vue elle fut changée en chienne par les dieux, qui, par pitié, lui ôtèrent la raison afin de lui ôter en même temps le sentiment de ses maux. Il se peut en effet que l'excès de chagrin ait fait tomber cette reine infortunée dans la lycanthropie. Montaigne a fait un beau chapitre pour prouver que nous pouvons résister quelque temps aux malheurs qui se succèdent coup sur coup; mais enfin, le coeur se lasse de son effort; il vient un moment où la digue se rompt, et la douleur se fait jour par les cris et les sanglots, souvent même par le délire, comme dans Hécube.

[3] Il était de la famille des Cavalcante et avait le talent de contrefaire qui il voulait. Bose Donati, dont on a déjà vu le supplice au chant XXV, homme extrêmement riche, étant mort sans testament, Simon, son parent, cacha cette mort et engagea Schicchi à se mettre dans le lit du défunt, et à dicter un testament où il l'instituerait, lui Simon, légataire. La chose réussit, et Simon lui donna en récompense une jument de prix.

C'est le stratagème du _Légataire universel_.

[4] Myrrha coucha avec son père Cynire et en eut Adonis. (Liv. X des _Métam_. d'Ovide.)

[5] Maître Adam, monnayeur de Brescia, qui s'attacha aux comtes de Romène et falsifia les florins pour leur profit, et sans doute aussi pour le sien. Sa manoeuvre étant découverte, il fut condamné à être brûlé. Ces florins portaient d'un côté l'image de saint Jean-Baptiste, patron de Florence, et de l'autre une fleur de lis.

[6] Branda, belle fontaine de Sienne. L'ardeur avec laquelle maître Adam soupire après les ruisseaux du Casentin et les eaux de cette fontaine fournit une situation pathétique, que Tasse a empruntée.

[7] Sinon et la femme de Putiphar sont trop connus pour en parler.

[8] Il y a beaucoup à parier qu'il s'était passé quelque chose de pareil au sénat de Florence entre des personnages connus. N'a-t-on pas vu le grave Caton traiter César d'ivrogne en plein sénat et lui jeter au nez le billet de Serville? Et dans l'_Iliade_, Achille et Agamemnon se ménagent-ils davantage? Le gouvernement populaire et les guerres civiles, en donnant plus de physionomie aux passions, leur donnent aussi des traits plus grossiers.

CHANT XXXI

ARGUMENT

Neuvième cercle de l'Enfer, partagé en quatre girons où sont punis tous les genres de traîtrise.--Les géants bordent le neuvième cercle.

La même bouche qui d'un mot avait causé mon abattement et ma honte daigna me ranimer encore, et dissiper la rougeur de mon front: c'est ainsi que la lance d'Achille, instrument de vie et de mort, frappait et guérissait tour à tour [1].

Nous laissions enfin la dernière des vallées maudites, et nous traversions pas à pas et en silence le dernier rempart qui l'environne.

Sur ces hauteurs régnait un perpétuel combat de la nuit et du jour, et mes regards me précédaient à peine dans ce douteux mélange de la lumière et des ombres, quand tout à coup j'entendis un cor retentissant, dont le son eût étouffé tout autre son, et qui, s'enflant de plus en plus sous ces voûtes profondes, attirait à lui nos yeux et nos pensées. Ce n'est point ainsi que sonna le terrible Roland, dans la journée où Charlemagne perdit ses Paladins [2].

En dirigeant mon oeil vers ces lointains, je crus entrevoir les sommets de plusieurs grandes tours.

--Maître, dis-je aussitôt, quelle est cette contrée?

--Ta vue et ta pensée, me répondit-il, s'égarent dans les ténèbres et dans l'éloignement; avance, et tu verras dans peu combien la distance a trompé tes sens.

Me prenant ensuite par la main avec tendresse:

--Apprends, me disait-il, pour me préparer à la surprise, que ce ne sont pas là des tours, mais des géants enfoncés dans le puits de l'abîme, qu'ils surmontent de la ceinture en haut.

Ainsi que l'air, moins chargé de vapeurs, transmet aux yeux des images plus pures, de même, en approchant de plus près, la nuit m'offrait des tableaux moins confus: l'illusion m'abandonnait et l'effroi me gagnait.

Semblable en effet à Montereggione dont la cime se couronne de tours [3], le puits infernal me présentait debout autour de lui ses énormes géants, dont les fronts sourcilleux bravent encore les foudres de Jupiter: et déjà mon oeil distinguait leurs traits difformes, leurs vastes poitrines et leurs bras qui s'allongent sans mesure à leurs côtés.

Bénie soit la nature qui, bornant sa fécondité, n'engendre plus ces excroissances qui fatiguaient la terre! Et si, de peur qu'on ne l'accuse d'impuissance, elle produit encore les baleines et les éléphants, l'homme du moins voit sans terreur ces masses animées, qui n'ont pas, comme le géant, la force et le génie à la fois.

Le premier de tous portait une tête pareille à la boule qui termine le dôme de Saint-Pierre; et le reste de son corps suivait cette proportion: si bien qu'à moitié plongé dans l'abîme, dont le bord formait sa ceinture, trois hommes montés l'un sur l'autre et les bras étendus, n'auraient encore pu toucher aux voûtes de son dos [4].

En nous voyant, il ouvrit sa bouche démesurée, d'où s'échappèrent des mots entrecoupés; effroyable assemblage dont jamais ne se servit aucune langue, et que n'entendit jamais oreille humaine [5].

--Âme confuse, lui cria le sage, prends ton cor, seul interprète qui te convienne: le voilà qui pend sur ta large poitrine.

Et se tournant vers moi.

--Le monstre vient de se nommer, me dit-il; c'est Nembroth, roi de Babel, par qui nous vint la confusion des langues: mais laissons-le; car nos paroles seraient pour lui ce que les siennes ont été pour nous.

Nous suivîmes alors notre route, et nous avions mesuré la portée d'une flèche quand nous trouvâmes l'autre géant, plus féroce et plus énorme encore: il était cinq fois entouré d'une même chaîne qui le garrottait de son cou à sa ceinture, et lui retenait un bras en avant et l'autre en arrière. Par quelle main fut enchaîné ce robuste colosse!

--Voilà, dit mon guide, l'audacieux qui s'éprouva contre l'Être suprême: Éphialte est son nom, et c'est lui qui signala sa force quand les géants assemblés alarmèrent les dieux. Il ne lèvera plus ces mains qui menacèrent le Ciel [6].

--Ne pourrais-je, lui dis-je alors, mesurer de mes yeux l'immense Briarée?

--Dans peu, répondit le sage, tu verras Antée: libre comme nous, il pourra nous entendre et nous porter au fond de l'abîme. Mais celui que tu veux connaître est bien loin d'ici: semblable à Éphialte, et garrotté comme lui, son aspect est encore plus farouche.

Comme il parlait, Éphialte secoua sa chaîne, et, tel qu'un tremblement de terre, il ébranla les roches du puits, qui retentirent dans leurs profondeurs: j'eusse expiré d'effroi à ses pieds si la vue de ses fers ne m'eût rassuré; mais le sage poëte ayant doublé le pas, je le suivis, et bientôt nous découvrîmes Antée, dont la stature dominait fièrement le contour du gouffre.

--Ô vous, qui terrassiez les lions d'Afrique dans cette vallée célèbre par la gloire de Scipion et la fuite d'Annibal, et qui seul auriez pu, dans le combat des géants et des dieux, donner la victoire aux enfants de la terre [7], daignez maintenant nous tendre vos bras secourables, et ne refusez pas de nous porter sur les rives glacées du Cocyte. C'est vous que ma bouche implore, et non les Titye et les Typhon; rendez-vous à ma prière, et celui qui me suit vous payera du seul bien dont le désir tourmente encore les ombres; il réveillera votre renommée dans ce monde où lui sont réservés de longs jours, si la mort n'en prévient pas le terme [8].

Ainsi parla mon guide; et, sans tarder, le géant déploya vers lui cette main dont jadis Hercule sentit la rude étreinte.

--Approche, me dit le sage en me tendant les bras.

Et, dès qu'il m'eut saisi, Antée nous enleva d'un seul groupe et comme un seul fardeau.

En le voyant s'étendre et se courber vers nous, je crus, dans ma frayeur, voir la Garisende, qui se penche et menace de sa chute quiconque la regarde [9]. Mais Antée nous déposa légèrement au fond du gouffre de Lucifer, et se redressa comme un mât de vaisseau.

NOTES

SUR LE TRENTE ET UNIÈME CHANT

[1] On dit que Télèphe, au siége de Troie, éprouva cette propriété de la lance d'Achille: blessé d'abord par ce héros, il fallut qu'il se fît donner un second coup dans le même endroit pour être guéri. _Opusque meae bis sensit Telephus hastae_. (OVIDE.)

[2] Les romanciers du dixième siècle disent que Roland, accablé par le nombre au combat de Roncevaux, donna du cor d'une manière si terrible, qu'on l'entendit à huit lieues de distance.

[3] Montereggione était un fort château près de Sienne, flanqué de grandes tours.

[4] Cette boule avait trente-six pieds de circonférence: on peut juger par là des proportions que le poëte va donner au géant qu'il découvre. Il ajoute que trois Flamands de la plus grande taille, en prenant ce géant de la ceinture en haut seulement, n'auraient pu atteindre aux boucles de ses cheveux.