L'enfer (2 of 2) La Divine Comédie - Traduit par Rivarol

Chapter 5

Chapter 53,974 wordsPublic domain

--Tu partirais sans entendre ma voix si mes paroles devaient être reportées dans le monde: mais s'il est vrai que jamais créature n'ait remonté de ces bords au séjour des vivants, je parlerai sans crainte d'infamie. J'ai d'abord fait la guerre, et depuis j'ai porté le froc, espérant qu'un coeur ceint du sacré cordon obtiendrait l'oubli de ses erreurs passées; et je l'eusse obtenu sans le prêtre maudit qui me rengagea dans le crime et la perdition, comme tu vas l'entendre [9]. Aux belles années de ma vie, et tant qu'il m'est resté quelque chaleur dans les veines, j'ai combattu, je l'avoue, moins en lion qu'en renard; m'enveloppant si bien de mes finesses, et conduisant ma trompeuse renommée avec tant d'artifice, que la terre ne parlait plus que de ma gloire et de ma sagesse. Toutefois me voyant arrivé à cette froide saison où l'homme devrait ployer la voile et rentrer dans le port, je me retirai du labyrinthe où je m'étais plu d'égarer ma jeunesse, et dans l'amertume de mon coeur je versai les larmes salutaires du repentir. Mais, ô disgrâce! le prince des nouveaux Pharisiens avait alors la guerre, non avec le Juif et l'Arabe, mais aux portes de l'Église, avec des vrais Chrétiens; et pourtant aucun d'eux n'avait commercé en pays infidèle, ou prêté son bras aux ennemis de la foi [10]. Et comme jadis Constantin, dans les cavernes du Soracte, montrait sa lèpre au solitaire Sylvestre, et demandait guérison [11]; ainsi Boniface descendit dans mon cloître, et là, sans pudeur pour son habit pontifical et pour ma robe grise, signe de pénitence, il me montra son coeur gangrené d'ambition, sollicitant ma politique de lui donner conseil, et de guérir sa fièvre. Mais je restai muet, tant j'eus pitié de son ivresse! Alors il insista, et me dit: «Ne crains rien; apprends-moi seulement l'art d'emporter Préneste, et je t'absous d'avance: je puis, comme tu sais, ouvrir le Ciel et le fermer à mon choix; c'est pourquoi j'ai les deux clefs dont sut mal se servir mon devancier [12].» Le poids de sa raison entraîna la mienne, et je ne vis plus de danger que dans le silence. «Dès que vous me lavez, lui dis-je, du mal que je suis prêt à faire, _promettre et ne pas tenir_ vous fera triompher de tous vos ennemis.» Or, quand j'eus rendu l'âme, saint François descendit pour m'enlever; mais l'ange noir accourut et lui dit: «Arrêtez; c'est à moi qu'il est dû: il me fut dévolu pour le conseil frauduleux qu'il donna, et dès lors je n'ai plus lâché prise; car il n'est pas d'absolution sans pénitence, et le coeur ne saurait se repentir et pécher à la fois: il faut ici quelque distinction.» Ah! malheureux, comme je frissonnai quand Lucifer me saisit et me dit: «Tu ne t'attendais pas à ma théologie!» Aussitôt il m'emporte, et me jette aux pieds de Minos, qui, tournant huit fois sa queue sur ses impitoyables flancs, la mordit avec rage, et s'écria: «Qu'il tombe au feu de félonie.» Et me voilà depuis gémissant, et perdu dans les feux dont je marche environné [13].

Ainsi parlait cette ombre d'une voix lamentable; et cependant elle glissait loin de nous, courbant sans cesse et redressant ses flammes languissantes. Mais nous, quittant ces lieux, nous gravissions au-dessus des profondeurs où sont rangés de nouveaux coupables.

NOTES

SUR LE VINGT-SEPTIÈME CHANT

[1] On sait que Phalaris, tyran de Sicile, demanda à Pérille, artiste Athénien, quelque nouvelle invention, quelque moyen inconnu de tourmenter ses sujets. L'artiste imagina un taureau d'airain dans lequel on enfermerait un homme, et qu'ensuite on échaufferait par de grands feux; les cris de ces malheureux devaient, en sortant de la bouche du taureau, en imiter les mugissements. Le tyran, frappé de l'ingénieuse cruauté de Pérille, voulut qu'il essayât lui-même la machine, et, ce qui n'est pas moins satisfaisant dans l'histoire, c'est qu'on trouve que Phalaris y fut brûlé à son tour.

[2] C'est le comte Gui ou Guidon de Montefeltro qui parle et qui va raconter sa vie. C'est de lui qu'on a déjà fait mention en plusieurs notes.

[3] Les deux poëtes semblent s'être partagé les personnages qu'ils rencontrent aux Enfers; ceux de l'antiquité sont pour Virgile, et Dante est chargé des modernes.

[4] Le prince de Polente, chez qui Dante se réfugia et mourut, s'était rendu maître de Ravenne et de Cervia. Il avait pour armes une aigle mi-partie.

[5] C'est la ville de Forli, où Jean de Pas, à la tête d'une armée de Français, fut taillé en pièces par le comte Guidon. Un petit tyran, nommé Ordelaffi, qui portait pour armes un lion vert, gouvernait Forli au moment où parle Dante.

[6] Par le vieux loup et son louveteau, le poëte désigne Malatesta et Malatestino, père et fils tyrans d'Arimino, ou de Rimini. C'est Malatestino qui fut l'époux, et le bourreau de Françoise de Polente, dont on a vu l'aventure au chant V. Ces deux princes avaient assassiné Montagne, chef du parti Gibelin. On voit par tout ceci qu'outre les villes occupées par les papes et les empereurs, et celles qui s'étaient formées en républiques, il y en avait beaucoup d'usurpées par des tyrans particuliers.

[7] C'étaient les armes de Pagan, maître de Faenza et d'Imola. Il passait du parti Gibelin au parti Guelfe, selon ses intérêts.

[8] La ville de Césenne étant située entre le mont et la plaine, on sent bien que ce ne sont pas ceux de la montagne qui étaient les esclaves.

[9] C'est Boniface VIII que le comte Guidon apostrophe ici, et qu'il appelle plus bas, _prince des nouveaux Pharisiens_. On connaît les longs démêlés de ce pape avec les princes Colonna: on sait avec quelle fureur il les persécuta, faisant raser leur palais, qui était près de Saint-Jean-de-Latran, publiant une croisade contre eux, et les poursuivant à main armée dans toutes les villes de leur domaine. Cette famille infortunée, à qui il ne restait plus que la ville de Préneste, aujourd'hui Palestrine, vint se jeter aux pieds de l'altier pontife, qui voulut bien leur pardonner, moyennant qu'on lui livrât Préneste pour garantie de leur soumission: à peine l'eut-il en sa puissance, qu'il la fit raser. Les Colonna, au désespoir, reprirent les armes, secondés par les Gibelins: mais ils furent malheureux; et, dans la crainte de perdre la liberté, ils se retirèrent en France, chargés d'excommunications. Philippe le Bel, ennemi de Boniface, leur donna des secours. Tout le monde sait que Sciarra Colonna revint avec Nogaret souffleter le pontife, et le faire prisonnier dans Agnanie, ou Alagnie.

[10] Il fait allusion à ces Chrétiens qui ne profitèrent de la folie des croisades que pour faire un bon commerce avec les Turcs, et encore plus à ceux qui leur aidèrent à prendre Saint-Jean-d'Acre sur les Chrétiens mêmes.

[11] Dans le temps où on défigurait l'histoire pour soutenir les prétentions de l'Église, quelques moines écrivirent que Constantin, ayant la lèpre, alla trouver l'évêque des Chrétiens, qui était caché dans une caverne du mont Soracte (aujourd'hui Saint-Sylvestre), à Rome, et l'intercéda pour en obtenir sa guérison. L'évêque profita de l'occasion, et conclut un marché fort avantageux avec l'empereur: il lui rendit la santé, et le prince lui donna la ville de Rome et son territoire.

[12] Boniface se moque ici du pauvre saint Célestin, à qui il avait extorqué la tiare à force de subtilités. Il en a été parlé au chant III. Dante prend tous les styles pour vexer ce pontife, qui lui avait fait tant de mal, en introduisant Charles de Valois et la faction noire à Florence.

[13] Voltaire s'est égayé à traduire cet épisode dans le style de sa _Pucelle_. Il n'y a guère que ce morceau et celui des diables qui puissent supporter ce style, si on veut du moins entrer dans la véritable intention de Dante. Il n'a point prétendu faire un Enfer burlesque; et bien qu'on eut pu réussir à lui donner cette tournure, trois réflexions en auraient empêché. La première, c'est que la plupart des imaginations de ce poëte, qui n'ont plus aujourd'hui que le côté plaisant, n'en laissaient pas même le soupçon pour des esprits religieux, pénétrés d'avance de toute la terreur que Dante voulait leur inspirer. La seconde, c'est qu'au treizième siècle la langue toscane était républicaine, et chaque mot y participait de la souveraineté; mais quatre ou cinq cents ans d'intervalle, la familiarité que le temps nous fait contracter avec certaines expressions, et surtout le changement du gouvernement ont fait d'une langue républicaine un langage de populace. Enfin la langue française elle-même gagne plus aux traductions en style soutenu qu'en style mêlé; il fallait que Dante, pour produire tout son effet, se présentât dans notre langue tel qu'il s'offrit autrefois dans la sienne. Quelques personnes demanderont peut-être pourquoi l'_Enfer_ n'a pas été traduit en vers. C'est qu'un poëme national, hérissé de notes et tout en dialogues, n'aurait pu se faire lire en vers d'un bout à l'autre, soit qu'on gardât les _dit-il_ et les _répondit-il_, soit qu'on les supprimât; d'ailleurs, il fallait que la traduction servit sans cesse de commentaire au texte; ce qu'on ne peut attendre que de la prose. L'_Enfer_ pouvait être traduit en vers par fragments; mais il s'agissait ici de le faire connaître tout entier.

CHANT XXVIII

ARGUMENT

Neuvième vallée, où sont punis les sectaires et tous ceux dont l'opinion ou les mauvais conseils ont divisé les hommes.

Qui pourrait jamais raconter d'une voix assurée les spectacles de sang et de blessures qui s'étalèrent devant moi?

Toute langue se refuserait sans doute, et la parole et la pensée seraient également sans force et sans vertu.

En vain on assemblerait les générations qui dorment dans les champs de la Pouille, théâtre de tant de guerres; et les peuples tombés sous le fer de Turnus et d'Annibal, et ceux dont les ossements attestent encore les victoires de Guiscard, les malheurs de Mainfroi et la prudence du vieil Alard [1]; toute cette multitude de cadavres sanglants et mutilés n'égalerait pas les horreurs que m'offrit la neuvième vallée.

Un homme se présenta d'abord, ouvert de la gorge à la ceinture: ses intestins fumants pendaient sur ses genoux; et son coeur palpitait à découvert.

Je m'arrêtai, en le voyant ainsi massacré, et je le considérai; mais à son tour il jeta les yeux sur moi, et prenant à deux mains les deux côtés de sa poitrine, il me cria:

--Vois toutes mes entrailles; vois donc comme est traité Mahomet. Ali pleure et marche devant moi, la tête fendue jusqu'au menton: avec nous marchent et pleurent les sectaires et séminateurs de scandale; comme ils ont divisé le monde, ils vont ainsi tronqués et misérablement découpés: car un Ange est là-bas qui nous attend, et nous passe tour à tour au tranchant de son glaive; et quand nous avons parcouru le cercle de douleur, il rouvre encore nos blessures qui se referment sans cesse [2]. Maintenant, dis-nous qui tu es, toi qui t'arrêtes là-haut, pour temporiser sans doute avec ta dure destinée.

--Celui-ci, répliqua mon guide, ne connaît encore ni trépas ni damnation; et moi qui les connais, je viens le conduire de cercle en cercle à travers l'abîme: tu peux croire à la vérité de mes paroles.

Les morts qui l'entendirent au fond de la vallée suspendirent leur marche, et me contemplèrent, dans leur surprise oubliant leurs tourments.

--Va donc, toi qui verras dans peu le soleil; et dis à ton frère Dolcin [3] qu'il s'arme et s'approvisionne, s'il ne veut bientôt me suivre ici-bas; car les Novarois le forceraient au milieu des neiges, malgré sa retraite escarpée.

Ainsi parla Mahomet; et portant vers la terre son pied déjà suspendu, il poursuivit sa marche douloureuse [4].

Mais un autre, au milieu de cette foule, s'était aussi arrêté de surprise, avec une oreille arrachée, les lèvres et le nez coupés; et tournant vers moi son visage ainsi déshonoré, il me dit:

--Ô toi qui n'es pas descendu pour souffrir, et que j'ai vu jadis en Italie, si trop de ressemblance ne m'abuse, ressouviens-toi de Pierre de Médicina [5]; et quand tu fouleras la douce plaine qui tombe de Verceil à Mercabo, tu pourras dire aux deux premiers citoyens de Fano, à Guido et Anjolello [6], que si la prévision des morts n'est pas un vain songe, ils seront jetés tous deux hors d'une barque, et noyés près de Cattolica, par l'ordre d'un tyran barbare. Du levant au couchant, et dans toute son étendue, la Méditerranée ne fut jamais souillée d'un tel acte de perfidie; non pas même par les pirates, ou la race d'Argos; car le traître [7], qui ne voit que d'un oeil (et sous qui tremblent les terres que voudrait n'avoir pas vues telle ombre [8] qui est à mes côtés), les attirera l'un et l'autre, et les traitera de sorte que, pour conjurer la tempête, ils n'auront plus besoin de voeux ni de prières.

--Si tu veux, lui répondis-je, qu'un jour ma voix te rappelle au souvenir des tiens, fais donc que je sache à qui il en a tant coûté d'avoir vu les terres de Rimini?

Le spectre alors porta sa main sur le menton d'une ombre qui s'était approchée, et lui tenant la bouche ouverte:

--Le voilà, me dit-il, mais il ne parle plus. Cet ennemi du Sénat vint trouver César qui chancelait du Rubicon, et le poussant au delà lui dit cette parole: _Quand tout est prêt, tout retard est funeste_.

Oh! qu'il me parut consterné, avec sa langue tranchée jusque dans les racines, ce Curion qui osa trop parler! Mais tout à coup un autre qui avait les deux mains coupées, levant dans l'air obscur ses moignons dont le sang ruisselait sur son visage, me cria:

--Qu'il te souvienne encore du Mosca [9] qui dit, hélas! _ce qui est fait est fait_; d'où sont venus tous les maux de Florence.

--Et la perte de ta race, lui criai-je.

Ce qui fit qu'ajoutant douleur à douleur, il me quitta, poussant des cris, et comme aliéné.

Cependant j'étais encore à regarder la foule qui s'écoulait, et je vis ce que je tremblerais d'affirmer sans témoin, si je n'avais pour moi la conscience, incorruptible et franche interprète d'un coeur sans reproche.

Je vis donc, et je crois voir encore marcher un corps sans tête, et suivre ainsi le triste troupeau: mais ce corps portait d'une main sa tête par les cheveux, comme une lampe suspendue; et cette tête nous fixait et répétait l'antique _hélas_! le coupable se précédant et s'éclairant ainsi lui-même, comme un en deux, et deux en un: effroyable mystère d'une justice qui prend de telles formes!

Quand il fut parvenu au pied de notre pont, le fantôme leva son bras vers nous, pour approcher sa tête et les paroles qu'elle prononçait.

--Toi, qui vas respirant au milieu des morts, arrête et considère mes souffrances: vois s'il en est de comparables; et pour qu'un jour tu me nommes là-haut, apprends que je fus Bertrand de Bornio, sinistre conseiller du prince Jean [10]. C'est moi, nouvel Architofel, qui soulevai le fils contre le père: aussi, pour avoir divisé ce qu'unit la nature, je porte ma tête séparée de son tronc, par un supplice image de mon crime.

NOTES

SUR LE VINGT-HUITIÈME CHANT

[1] Le poëte rappelle ici cinq grands combats tous donnés dans la Pouille. Celui de Turnus et d'Énée; la bataille de Cannes; celle que Robert Guiscard, un des fils de Tancrède de Hauteville, remporta en 1070 sur les habitants même de la Pouille; celle où Mainfroi perdit la vie contre Charles d'Anjou, frère de saint Louis; enfin la victoire décisive du même Charles contre Conradin, neveu de Mainfroi et dernier rejeton de la maison de Souabe. Cette victoire fut attribuée aux conseils d'Alard, vieil officier français, qui, au retour de la Terre-Sainte, s'était attaché au service de Charles d'Anjou.

[2] On est un peu scandalisé de voir Mahomet et son gendre Ali traités si misérablement.

[3] Mahomet s'intéresse au sort d'un abbé Dolcin, né à Novare, qui, se voyant persécuté par son évêque, s'enfuit sur les montagnes du Trentin, où il attroupa 3 à 4,000 personnes, en leur prêchant la communauté des biens et celle des femmes. On le poursuivit sur une montagne escarpée, entre Novare et Verceil, et on affama sa petite armée. Il fut pris et condamné au dernier supplice, qu'il souffrit avec grandeur, plutôt que d'abjurer sa doctrine. Quelques-uns de ses disciples, et sa femme, qui était jeune et belle, imitèrent sa constance. Dolcin était fort éloquent pour son siècle; il avait été nourri et élevé par un prêtre savoyard; et, ayant un jour été surpris faisant un vol, il s'était enfui à Turin. Il écrivit contre l'inégalité des conditions et contre l'Église; il voulut ramener les hommes à l'état qu'on nomme _pure nature_; enfin, il chercha la persécution et la gloire. On est frappé des rapports qu'eut ce novateur avec un écrivain de nos jours; la seule différence se trouve dans la catastrophe.

[4] Par cette phrase, Mahomet s'arrête, parle et marche à la fois, il est moitié sur terre et moitié en l'air. C'est une grande finesse de l'art que ce style toujours remuant, qui fait sans cesse travailler l'imagination. Le secret consiste à suspendre l'action au moment où elle se fait, et à ne jamais la peindre achevée. Les grands peintres saisissent toujours ce demi-chemin d'action qui laisse deviner ce qui vient de se passer et ce qui va suivre. En représentant l'action déjà faite, le tableau n'a plus de mouvement; un coup d'oeil suffit au spectateur, dont l'imagination n'espère plus rien.

[5] Pierre de Médicina était un intrigant qui sut gagner la confiance des différents princes d'Italie; mais il ne profita de l'accès qu'il avait auprès d'eux que pour les brouiller ensemble.

[6] Guido Casero et Angiolello Cagnano étaient les deux premiers citoyens de Fano. Malatestino, tyran de Rimini, leur manda un jour de venir dîner avec lui, sous le prétexte de quelque affaire importante. Ils s'embarquèrent sans défiance; mais leurs guides, suivant l'ordre secret qu'ils en avaient reçu, les jetèrent dans la mer, près de Cattolica.

[7] Malatestino était borgne et bossu.

[8] Cette ombre est celle de Curion, chassé du Sénat pour son attachement au parti de César. Il passa dans son camp et c'est dans Lucain qu'on trouve les paroles que lui prête Dante:

_Tolle moras; semper nocuit differre paratis_

[9] _Mosca_, de la maison des Uberti: le même dont a été parlé au chant VI.

Un jeune homme nommé Buondelmonte, qui devait épouser une demoiselle de la maison des Amidei, leur fit l'affront d'épouser une Donati. Aussitôt les offensés et tous les amis se rassemblèrent pour délibérer sur la vengeance; mais Mosca, bouillant de colère, dit qu'il fallait agir et non délibérer, et, ayant rencontré le coupable, le perça de plusieurs coups de poignard. De là naquirent ces querelles interminables de famille à famille dont Florence fut si longtemps travaillée.

La maison des Uberti, comme nous l'avons déjà vu, fut rasée et leur race exilée à jamais. Mosca se retire doublement malheureux par les maux qu'il a faits à son pays et par la ruine de sa famille qu'il vient d'apprendre. Tout ceci devait être bien frappant aux yeux des Florentins, qui se rappelaient le crime de Mosca, qui voyaient dans les rues la place où avait été le palais des Uberti, et qui entendaient chaque jour dans leur église les imprécations qu'un prêtre lançait, par ordre de la République, contre cette maison. (_Voyez_ la note 5 du chant X.)

[10] _Bertrand de Bornio_. Henri II, roi d'Angleterre, le plaça auprès du prince Jean son fils, qui employait des sommes considérables en folles dépenses. Bertrand, au lieu de prêcher la modération au jeune prince, lui inspira l'indépendance et le fit révolter contre son père. On en vint aux mains, et Jean fut blessé à mort dans le combat. On rapporte qu'ayant emprunté cent mille florins aux Bardi, de Florence, il mit dans son testament cette clause où on remarque je ne sais quel mélange d'héroïsme et de superstition: «Je donne mon âme au diable, si le roi mon père ne tient pas mes engagements avec les Bardi.»

Le poëte continue de proportionner et d'approprier la peine au délit. Seulement, dans le supplice de Mahomet, on est fâché de le voir passer du terrible à l'atroce et au dégoûtant. Son coeur palpitant à découvert, n'est déjà que trop fort: mais comment rendre _il tristo sacco che merda fà di quel che si trangugia_? Il faut laisser digérer cette phrase aux amateurs du mot à mot.

Je ne relèverai plus les choses de cette nature: c'est avec un poëte aussi parfait que Virgile, qu'il faudrait noter les défauts; mais avec Dante, il faut remarquer les beautés.

CHANT XXIX

ARGUMENT

Passage à la dixième vallée, où sont punis les charlatans et les faussaires.

La foule des morts, le sang et les blessures m'avaient plongé dans une si douloureuse ivresse, que mes yeux, noyés de larmes, ne se lassaient pas d'en verser.

--Que fais-tu donc? me dit le sage. N'es-tu pas rassasié du spectacle de ces ombres mutilées? Ce n'est pas ainsi que je t'ai vu plus haut; et, si tu crois nombrer leur multitude, songe à l'immense contour de la vallée [1]: déjà la lune passe sous nos pieds [2], le temps qui nous fut mesuré s'écoule, et ce qui reste à parcourir est encore autre que tu ne penses.

--Si le sujet de mes larmes vous était mieux connu, lui dis-je, vous m'en laisseriez répandre encore.

Cependant, il s'était avancé; et moi, poursuivant l'entretien:

--J'ai cru, repris-je, au fond de l'enceinte où j'attachais mes regards, reconnaître un homme de mon sang qui pleurait avec la foule malheureuse.

--N'arrête pas, me dit le poëte, n'arrête pas plus longtemps tes regrets sur lui; car je l'ai vu là-bas te désigner en te menaçant de la main, et ses compagnons l'ont nommé Géri du Bello [3]; mais il s'est dérobé pendant tes dernières paroles avec cette ombre d'Angleterre.

--Ô bon génie, m'écriai-je, c'est la mort funeste dont il a péri, et dont les siens n'ont pas vengé l'outrage, qui m'a valu cet affront! mais son fier silence parle avec plus de force à mon âme attendrie.

C'est dans ces entretiens que nous poursuivions notre route, et nous parvînmes ainsi à la dixième et dernière des vallées maudites: mais nous étions à peine vers la base du pont, que, de ses cavités sombres, il s'éleva des cris mêlés de plaintes, des voix perçantes et lamentables, dont les sons aiguisés par la pitié pénétrèrent tous mes sens; si bien que je m'arrêtai par trop d'émotion, levant les mains et fermant mes oreilles.

Tel que serait, au déclin d'un été malfaisant, le spectacle des hôpitaux de Sardaigne, des marais de Toscane et des vallons du Clain, versant à la fois leurs malades dans une même fosse; telle s'offrit la dixième vallée, et tel s'exhalait de ses flancs un air de corruption et de mort.

Aussitôt nous descendîmes de la voûte du pont vers la rive opposée, et c'est alors que je reconnus la place où l'inexorable justice appelle et retient à jamais les faussaires.

Lorsque autrefois, dans sa grande mortalité, l'île d'Égine vit tomber depuis l'homme jusqu'à l'insecte, et que d'une fourmilière il sortit, suivant les poëtes, de nouveaux citoyens pour la repeupler [4], sans doute il ne fut pas plus triste d'y voir chaque jour la foule des mourants, qu'il ne l'était ici de contempler les ombres malades languissamment éparses dans toute la vallée et sous diverses attitudes: celle-ci couchée sur son ventre et immobile, celle-là haletante sur les flancs de sa compagne, et telle autre qui se traînait en rampant.

Nous marchions cependant pas à pas et en silence dans ces gorges obscures, écoutant et remarquant ces spectres moribonds qui ne pouvaient se soutenir; et j'en vis deux assis, adossés l'un à l'autre, tous deux encroûtés d'une lèpre immonde. Jamais l'écuyer que l'oeil du maître ou le sommeil sollicite ne promena d'une main plus agile son étrille légère, que ne faisaient les deux coupables, ramenant sans cesse leurs ongles de la tête aux pieds, et se défigurant de coups et de morsures, pour apaiser l'effroyable prurit qui les dévorait; et comme le poisson se dépouille sous le tranchant du couteau, ainsi leur peau tombait en écailles sous l'effort de leurs infatigables doigts.

Mon guide s'adressant au premier: