L'enfer (2 of 2) La Divine Comédie - Traduit par Rivarol
Chapter 4
[9] Ici, les serpents et les reptiles monstrueux vont servir au supplice des voleurs qui ont usé de fourberie. Chez les Romains, tout crime commis par dol et subreption s'appelait _stellionat_, du nom d'un petit lézard extrêmement fin. Ce crime est encore chez nous celui des fausses hypothèques, etc.
[10] Dante se fait prédire ici la ruine des _Blancs_ et son propre exil. Le marquis Malespine, de la vallée de Magra, conduisait la petite armée des _Noirs_ et mit en déroute celle des _Blancs_, près de la plaine du Pizenum.
CHANT XXV
ARGUMENT
Suite de la dernière vallée, où sont punis les concussionnaires.
À ces mots, le sacrilége tourna contre le Ciel ses poings fermés, et, les déployant avec furie [1], s'écria:
--Prends, ô Dieu! c'est toi que je brave.
Mais soudain une couleuvre (et leur race depuis ne m'est plus odieuse) lui serra la gorge de noeuds redoublés, comme pour dire: _Tu ne parleras plus_. Ensuite une autre, s'attachant à ses bras, se raidissait tellement sur sa poitrine, qu'il ne pouvait branler la tête. Ah! Pistoie, Pistoie, que ne t'embrases-tu de tes propres mains, puisqu'il ne peut sortir de toi qu'une race funeste au monde! Je n'ai point vu dans tous les cercles de l'Enfer un esprit si révolté contre Dieu, pas même celui qui tomba des murailles de Thèbes [2]; et je l'ai vu s'enfuir, ayant ainsi perdu la parole.
Après lui vint un Centaure furibond qui courait en criant:
--Où est-il, où est-il, le féroce?
Et je crus voir depuis son immense croupe jusqu'à sa face humaine, plus de couleuvres que n'en pourraient nourrir les marécages de Toscane. Droit sur son dos, paraissait un dragon flamboyant aux ailes déployées, couvrant de feu tout ce qu'il rencontrait.
--Voilà Cacus, dit mon guide, lui qui remplit de tant de meurtres et de sang les roches du mont Aventin. Il ne tient pas la même route que ses frères [3], pour avoir détourné le grand troupeau d'Hercule: mais par ce vol il termina ses crimes et sa vie, rendant le dernier soupir aux premiers coups de l'immortelle massue.
Mon guide parlant ainsi, le Centaure passait outre; et trois esprits, qui s'avançaient vers nous, auraient sans doute échappé à notre vue si l'un d'eux n'eût crié:
--Qui êtes-vous?
Ce qui rompit notre entretien, et fit tomber nos regards sur eux.
Je les considérais sans les reconnaître, lorsqu'il arriva que l'un dit à l'autre:
--Où sera donc resté Cianfa [4]?
Et soudain je portai mon doigt sur ma bouche, comme pour demander au sage un moment de silence.
Maintenant, lecteur, je permets que ta foi se refuse à ce que je vais dire, puisque le témoignage de mes yeux n'a pu me le persuader encore.
Les trois ombres étaient toujours devant moi, lorsqu'un serpent qui rampait sur six pieds s'élance vers l'un des coupables, et s'attache tout entier à lui.
D'un triple effort, il lui serre en avant les bras, les flancs et les genoux; lui ramène en arrière sa queue autour des reins, et, le pressant ici face à face, lui creuse d'une seule morsure et l'une et l'autre joue.
Le lierre chevelu se lie moins étroitement à l'arbre que l'affreux reptile à cet infortuné; ils se fondent ensemble comme la cire amollie, et mêlent si bien leurs couleurs qu'on ne distingue déjà plus l'un de l'autre: c'est ainsi qu'à l'aspect des flammes, le papier se colore d'une sombre rougeur, où le blanc et le noir se confondent.
Les deux ombres, qui les contemplaient ainsi, s'écrièrent avec effroi:
--Angel, comme tu changes! Voilà que tu n'es plus ni homme ni serpent [5].
Et déjà les deux têtes n'en formaient qu'une, où dans un seul visage paraissait le confus mélange de deux figures: les bras, la poitrine et les jambes se perdirent dans un assemblage que l'oeil n'a jamais vu: plus de traits primitifs: être simple et double à la fois, le fantôme pervers marchait et s'éloignait de nous à pas lents.
Cependant, comme on voit sous l'ardente canicule le lézard désertant ses buissons, fuir en éclair à travers les sentiers; tel parut, s'échappant vers les deux autres coupables, un reptile enflammé, noir et luisant comme l'ébène.
Il frappa l'un d'eux au nombril, premier passage des aliments dans nous, et tomba vers ses pieds étendu.
L'homme frappé le vit, et ne cria point; mais, immobile et debout, il bâillait comme aux approches du sommeil ou d'une brûlante fièvre: il bâillait, et regardait le reptile, qui le regardait lui-même: tous deux se contemplaient: la bouche de l'un et la blessure de l'autre fumaient comme deux soupiraux, et les deux fumées s'élevaient ensemble.
Qu'ici, témoin du prodige, Lucain se taise sur les malheurs de Sabellus et de Nasidius [6]; qu'Ovide ne parle plus de Cadmus et d'Aréthuse; car, s'il changea l'un en dragon et l'autre en fontaine, jamais il n'opposa deux natures de front, les forçant d'échanger entre elles leur matière et leur forme. Mais le serpent et l'homme firent cet horrible accord.
Je vis la croupe de l'un se fendre et se diviser, et les jambes de l'autre s'unir sans intervalle; ici la peau s'étendre et s'amollir, et là se durcir en écailles. Ensuite les bras du coupable décroissant à ses côtés, le monstre allongea deux de ses pieds vers ses flancs, et les deux autres réunis plus bas lui donnèrent le sexe que perdait l'ombre malheureuse.
Sous la fumée qui les voilait toujours, les deux spectres se coloraient diversement; et l'un quittait enfin les cheveux dont l'autre ombrageait sa tête, l'homme tomba sur son ventre, et le serpent se dressa sur ses pieds.
Alors, et sans détourner leurs affreux regards, l'un se montra sous une face et des traits moins informes; et l'autre, pareil au limaçon qui replie ses yeux, n'offrait déjà plus qu'une tête effilée, où disparaissaient tour à tour le nez, la bouche et les oreilles.
Mais la fumée s'évanouit; et soudain le nouveau reptile dardant une langue acérée, fuit en sifflant dans la nuit profonde.
L'homme nouveau l'insulte en crachant après lui; et se tournant ensuite vers l'autre compagnon:
--Je veux, lui dit-il, que Bose rampe dans la vallée aussi longtemps que moi [7].
Ainsi j'ai vu le septième habitacle se former et se transformer; et si mes tableaux sont horribles, ils ont du moins la nouveauté [8].
Enfin, quoique mes yeux et mon âme confuse se perdissent dans ces horreurs, toutefois encore je remarquai Puccio Sciancato [9], le seul des trois esprits qui n'eût pas subi d'épreuve: l'autre était, ô Gaville! celui dont le sang t'a coûté tant de larmes [10].
NOTES
SUR LE VINGT-CINQUIÈME CHANT
[1] Le texte dit qu'il fit la figue au ciel.
[2] C'est Capanée qu'on a vu au quatorzième chant.
[3] Cacus aurait dû être puni, avec les autres centaures, dans le fleuve de sang (_Voyez_ le chant XII). Il s'occupe ici à poursuivre Vannifucci.
[4] Ce Cianfa Donati était parent de Dante par les femmes. Il vient de disparaître aux yeux des compagnons de ses supplices, pour avoir subi quelque métamorphose pareille à celle qu'on va voir.
[5] Je crois que c'est Cianfa lui-même, changé en serpent, qui vient de s'attacher à cet Angel, qui était de la famille Brunelleschi. Ces deux Florentins s'étaient unis pour piller la république: ils s'unissent ici pour leur mutuel supplice: idée ingénieuse, dont la terrible exécution fournit une note critique. C'est que les comparaisons étant toujours un objet secondaire dans une description, il faut bien prendre garde aux couleurs qu'on y emploie: elles contrarient l'ordonnance générale, si elles ne se fondent pas bien dans la teinte dominante; car il est vrai, en poésie comme en peinture, que les reflets de lumière doivent tenir de la couleur des corps dont ils partent, et qu'il se fait par là dans un tableau un échange harmonieux des jours et des ombres. Ainsi l'épithète de _chevelu_ que Dante donne au lierre, reflète un jour effrayant sur le reptile auquel cet arbuste est comparé: par ce mot seul, le serpent se trouve hérissé de poils. Le poëte n'a pas toujours ce grand goût, il faut l'avouer.
[6] Sabellius et Nasidius, deux soldats de l'armée de Caton, furent piqués par des serpents en traversant les sables d'Afrique. Voyez l'affreux tableau de leur mort dans Lucain. Il faut observer que, dans la métamorphose de l'homme et du serpent, la fumée qu'ils exhalent tous deux va de l'un à l'autre, comme pour établir l'échange des deux substances, et qu'ils se contemplent attentivement comme pour prendre modèle de leur nouvelle forme l'un sur l'autre pendant l'action du venin.
[7] Bose, Florentin, de la famille des Donati, qui vient d'être changé en serpent, tandis que le serpent est devenu homme.
[8] Voilà en effet des tableaux où Dante se montre bien dans cette magnifique horreur sur laquelle Tasse s'est tant récrié. Hardiesse de style, fierté de dessin, âpreté d'expression, tout s'y trouve; les trois vers qui terminent la tirade font frémir d'admiration, car ce n'est plus de l'italien, _non mortale sonans_; c'est le _mens divinior_; c'est l'Enfer dans toute sa majesté:
_Cosi vid'io la settima zavorra Mutar e trasmutare; e qui mi scusi La novità, se fior la lingua abborra_.
On croit d'abord que l'imagination du poëte, lassée des supplices de Vannifucci et d'Angel, va se reposer; quand tout à coup elle se relève et s'engage dans la double métamorphose du serpent en homme et de l'homme en serpent, sans reprendre haleine, sans user même d'une simple transition. Aussi paraît-il bientôt que Dante a eu le sentiment de sa force par le défi qu'il adresse à Lucain et à Ovide: et non-seulement il est vrai qu'il les a vaincus tous deux dans cette dernière tirade, mais il me semble qu'il s'est fort rapproché du Laocoon dans le supplice d'Angel.
C'est des trois derniers vers qu'on vient de citer qu'est tirée l'épigraphe de l'ouvrage. Elle présente plus d'un sens: _Qu'ici la nouveauté m'excuse si mon langage est barbare_; ou bien, _si mon langage repousse la parure_; ou enfin, _si mes tableaux ne respirent qu'horreur_: on a suivi cette dernière intention. Il est inutile de faire observer combien Dante s'est élevé dans ces XXIVe et XXVe chants.
[9] Puccio Sciancato, autre Florentin.
[10] Il se nommait Guercio Cavalcante et fut tué par les habitants de Gaville, terre située sur les bords de l'Arno. Les amis de Cavalcante vengèrent sa mort en massacrant les habitants de Gaville. On voit que c'est lui qui vient de passer de l'état de serpent à celui d'homme; aussi fait-il deux actes d'homme en crachant et en parlant, aussitôt après sa métamorphose.
Il y a des esprits chagrins et dénués d'imagination, _censeurs de tout, exempts de rien produire_, qui sont fâchés qu'on ne se soit pas appesanti davantage sur le mot à mot dans cette traduction; ils se plaignent qu'on ait toujours cherché à réunir la précision et l'harmonie, et que donnant sans cesse à Dante on soit si souvent plus court que lui. Mais ne les a-t-on pas prévenus au _Discours préliminaire_, que si le poëte fournit les dessins, il faut aussi lui fournir les couleurs? Ne peuvent-ils pas recourir au texte? et, s'ils ne l'entendent pas, que leur importe? Je leur demande si on eut beaucoup fait pour la gloire de Dante et le plaisir des lecteurs en traduisant à la lettre ce passage du XVIIIe chant: _Ah! comme ces démons leur faisaient lever les jambes à coups de fouet! aucun de ces malheureux n'attendait le second coup, encore moins le troisième_; et une foule d'autres passages aussi heureux?
Croira-t-on, par exemple, qu'il s'est trouvé des gens qui n'ont pu passer trois rimes féminines de suite aux trois premiers vers de l'inscription de l'Enfer? Comme s'ils ne sentaient pas ce que produit cette heureuse monotonie! comme si Racine n'avait pas employé le même artifice dans le monologue du grand-prêtre Joad!
Aux accents de ma voix, Terre, prête l'oreille, Ne dis plus, ô Jacob? que ton Seigneur sommeille: Pécheurs, disparaissez: le Seigneur se réveille.
Comme si enfin, dans quelques circonstances, l'art ne brisait pas lui-même sa règle pour produire un plus grand effet! On affecte encore d'être surpris que le septième vers de l'inscription italienne, _avant moi il n'y eut de choses créées que des choses éternelles_, soit rendu par celui-ci: _J'ai de l'homme et du jour précédé la naissance_. C'est pourtant la même pensée retournée, et c'était l'unique manière de la rendre, si on veut y réfléchir. Il n'y avait que l'ange, le chaos et l'éternité quand l'Enfer fut construit; donc il le fut avant le jour, avant l'homme et avant le temps.
CHANT XXVI
ARGUMENT
Huitième vallée où sont punis les capitaines qui ont usé de la fourbe plus encore que du courage.--Mauvais conseillers.
Réjouis-toi, Florence, puisque ta renommée, franchissant les mers et les empires, a retenti jusque dans les Enfers.
J'ai vu, non sans rougir, cinq de tes citoyens au cercle des brigands [1]; et ce qui fait ma honte ne peut faire ta gloire: mais si parfois la vérité se mêle aux songes du matin [2], dans peu tu pleureras au gré de tes voisins jaloux.
Et, que ton sort n'est-il déjà rempli! je n'aurais pas à porter dans mon coeur cette cruelle attente.
Mon guide, abandonnant ces lieux, remonta les hauteurs escarpées d'où nous étions d'abord descendus; je le suivais dans une route solitaire, tour à tour porté sur mes pieds, ou suspendu par mes mains au milieu des roches et des débris.
Le trouble où me jeta, où me rejette encore le spectacle que je vis alors sera toujours présent à ma mémoire; toujours cet effroi salutaire veillera sur mon coeur: je n'irai pas m'envier à moi-même le fruit de tant de larmes, si toutefois le ciel ou quelque heureux instinct m'appellent à la vertu [3].
Comme dans la saison où le flambeau du monde fatigue de sa présence nos climats brûlés; vers l'heure où la mouche légère fait place aux insectes de la nuit, le laboureur voit du haut des collines les vers luisants semés comme des étincelles dans la plaine [4]: ainsi je vis du sommet de ces rocs la huitième vallée toute resplendissante: mais ces clartés recelaient des âmes criminelles, et me semblaient se mouvoir dans la profonde enceinte, pareille à cette nue embrasée où disparut Élie, quand deux chevaux de feu, se dressant vers le ciel, l'emportèrent loin d'Élisée, qui le suivait à peine de ses yeux éblouis.
Tout entier à ce spectacle, je me penchais hors du pont qui surmonte la vallée, et j'y serais tombé sans l'appui des rochers où mes mains s'attachèrent.
Alors mon guide rompit le silence.
--Les feux mouvants que tu regardes nous dérobent autant de coupables; chacun d'eux marche enveloppé du feu qui le consume.
--Maître, répondis-je, telle était ma pensée; mais ne pourrais-je savoir quelle est cette flamme qui s'élève et se partage, comme jadis au bûcher d'Étéocle et de son frère [5]?
--C'est, reprit-il, pour Ulysse et Diomède qu'elle fut allumée; c'est là qu'ils pleurent, compagnons de crimes et de supplices, la surprise de Troie, l'enlèvement du Palladium, le deuil et la mort de la tendre Déidamie [6].
--Ah! si leur voix, m'écriai-je, pouvait percer le vêtement de feu qui les entoure, j'oserais les interroger. Mais, ô sage poëte! c'est à vous qu'il appartient de sonder et de remplir les désirs de mon coeur.
--Je me rends, dit le sage, à ta prière; mais garde-toi de les interroger toi-même: ces héros de la Grèce mépriseraient ton langage [7].
Cependant la flamme s'avançait, et quand elle passa devant nous, mon guide prit ainsi la parole:
--Ô vous qu'une même flamme unit et divise, si j'ai pu vous plaire en consacrant vos noms dans mes vers, daignez m'apprendre comment et dans quelle plage lointaine l'un de vous a terminé sa course [8]?
L'antique flamme balança son plus haut sommet, et, s'excitant comme au souffle de l'air, elle sut imiter le rapide jeu d'une langue qui parle, et former ainsi sa réponse:
--Après m'être échappé des fers de Circé, qui m'avait retenu plus d'un an sur des rives alors sans nom, je ne pus vaincre en moi le vague instinct qui me poussait à errer dans le monde, pour m'instruire des vices et des vertus des hommes. J'oubliai les charmes et l'enfance de Télémaque, et la vieillesse de mon père, et l'amour de Pénélope, qui dut faire son bonheur et le mien: je m'engageai dans la haute et pleine mer avec un seul vaisseau et quelques compagnons qui me furent toujours fidèles. Nous vîmes le double rivage de l'Ibère et du Maure, parcourant et visitant les îles dont ces mers sont peuplées, et nous étions déjà consumés de travaux et d'années quand nous parvînmes au détroit où le grand Hercule termina sa course et posa les bornes du monde. «Ô mes amis! m'écriai-je, qui par tant de périls êtes parvenus enfin à ce dernier terme des routes du soleil, ne refusez pas au crépuscule d'une vie qui vous échappe la gloire de le suivre encore vers des mondes inhabités. Vous n'êtes pas nés pour ramper sur la terre, mais pour vous élever aux grandes découvertes par les sentiers de la vertu.» Ces courtes paroles remplirent mes compagnons d'une telle ardeur, que, laissant à jamais les contrées du matin, ils inclinèrent le gouvernail au midi, et le vaisseau poursuivit son vol occidental. Déjà l'étoile du nord se cachait sous les eaux, et la nuit nous montrait un autre pôle et d'autres cieux; déjà la lune avait cinq fois rallumé ses clartés, depuis que l'Océan nous reçut dans son sein, lorsqu'une montagne obscure et perdue dans l'éloignement nous apparut: elle me semblait si haute que mes yeux ne pouvaient lui rien comparer. Nous nous réjouissions à sa vue mais, hélas! notre joie fut courte. Un tourbillon, sorti de ces terres inconnues, frappa les côtés du navire, et le secouant trois fois de la poupe à la proue, trois fois le fit tourner sur lui-même, et rouler dans les abîmes. Ainsi nous disparûmes, comme il plut au destin, et l'Océan se ferma sur nos têtes.
NOTES
SUR LE VINGT-SIXIÈME CHANT
[1] Il vient de nommer les cinq Florentins au chant précédent, Cianfa, Angel, Bose, Sciancato et Cavalcante.
[2] On a cru longtemps que les rêves du matin étaient les avant-coureurs de ce qui doit arriver. Le poëte emploie cette tournure pour annoncer à Florence les maux dont elle fut affligée en ce temps-là, outre les calamités des guerres civiles. J'ai lu dans les histoires du temps qu'on représenta à Florence une pièce intitulée l'_Enfer_, où on jouait les damnés et les diables; pièce dans le genre des _Mystères_ qui se jouèrent depuis en France; car en tout nous avons toujours été moins avancés que l'Italie. Le grand concours de peuple que ce spectacle avait attiré sur un des ponts le fit écrouler, et il se noya une infinité de personnes. Il y eut aussi dans ce même temps un incendie qui consuma près de quinze cents maisons à Florence, etc.
[3] Dante emploie, sous différentes formes, le supplice du feu, et par les petits exordes qui précèdent ses descriptions, on voit qu'il était plus frappé de ce tourment que des autres; tandis qu'au gré de certaines imaginations, les serpents sont bien plus terribles.
[4] Cette comparaison est plus frappante en Italie, où on voit souvent la campagne tout enflammée de vers luisants.
[5] Ceci est tiré de la _Thébaïde_: les deux frères ennemis, s'étant tués l'un l'autre, furent mis sur le même bûcher; mais la flamme en s'élevant se partagea, comme si elle eût été l'organe de la haine que s'étaient vouée les deux princes.
[6] Il faut bien que Dante partage la prédilection de Virgile pour les Troyens, puisqu'il damne Ulysse et Diomède pour de tels motifs.
[7] Dans quelle langue Dante eût-il interrogé ces princes? Virgile va-t-il leur parler grec? Ceci est difficile à expliquer, à moins que Virgile n'ait voulu faire entendre que Dante était un mauvais orateur, ou que la langue italienne pouvait ne pas plaire à des Grecs. Il est certain que le latin avait jadis la prééminence dans l'Europe, et qu'encore aujourd'hui les Italiens traitent leur langue de _lingua volgare_. Chez eux, comme chez nous, l'histoire, la poésie et tout ce qu'il y a d'important, s'écrivaient en latin. Ce préjugé a tenu nos langues modernes dans une longue enfance.
[8] Il veut forcer Ulysse à parler, et ce héros prend en effet la parole pour raconter l'histoire de ses voyages et de sa mort, si différente de ce qu'on lit dans l'_Odyssée_. On voit ici qu'il s'égare longtemps dans la Méditerranée, en visitant toutes ces îles, dont le voyage serait pour nous une partie de plaisir. Il arrive déjà vieux à Gibraltar, et continue sa route, en tirant toujours à l'occident, comme s'il allait découvrir l'Amérique. Mais quoique, dès le temps de Dante, il courût déjà quelques bruits qu'il existait un autre monde au delà des mers, ce poëte, ne perdant jamais son sujet de vue, ne fait rencontrer à Ulysse qu'une haute montagne qui s'élève du milieu de la mer Atlantique, et se perd dans le ciel; c'est le Purgatoire. Comme il n'est pas donné à l'homme d'y arriver vivant, Ulysse et ses compagnons sont submergés à sa vue.
Il ne faut cependant pas croire que ce voyage d'Ulysse vers Gibraltar soit sans fondement. Il passe, au contraire, pour vraisemblable que ce prince ne revit jamais Ithaque et Pénélope. Pline prétend que Lisbonne ou Ulisbonne a reçu son nom d'Ulysse. Au reste, si ce héros eût continué son voyage au delà de Gibraltar, il aurait rencontré les Canaries, ou îles Fortunées, comme tant d'autres navigateurs de l'antiquité. (_Voyez_ Plutarque dans la _Vie de Sertorius_.)
CHANT XXVII
ARGUMENT
Suite de la huitième vallée.--Aventure du comte Guidon, guerrier sans foi et conseiller sinistre.
Cette flamme avait reçu les dernières paroles de mon guide et fendait l'épaisse nuit, en s'éloignant de nous: mais une autre s'avançait auprès d'elle, dont j'admirais les mouvements et le confus murmure: elle rugissait comme jadis le taureau de Sicile [1], qui rendait en mugissements les cris des victimes renfermées dans son sein; et par ce cruel artifice, que son auteur éprouva le premier, on vit l'airain animé par la douleur.
C'est ainsi que les plaintes du coupable, égarées dans les replis ondoyants de la flamme, s'échappaient en sons inarticulés; mais enfin, elles s'ouvrirent un passage vers la cime étincelante, qui, pour les exprimer, se mouvait en langue de feu; et j'entendis une voix humaine [2]:
--Ô toi, disait-elle, que vont chercher mes paroles, et dont j'ai reconnu le langage; ne me refuse pas ton entretien, et daigne t'arrêter un moment; tu vois que je m'arrête, moi qui brûle, et, s'il est vrai que tu sois tombé naguère des douces contrées de l'Italie, où j'ai mérité mon malheur, apprends-moi si la Romagne est en guerre ou en paix; car c'est elle qui m'a vu naître, près des sources du Tibre.
J'avais encore la tête penchée vers le fond de la vallée quand mon guide étendit sa main pour me désigner l'ombre qui parlait, et me dit:
--C'est à toi de répondre; elle est de ta patrie [3].
Aussitôt prenant la parole:
--Âme infortunée que ces feux me dérobent, apprenez, lui dis-je, que votre Romagne n'est et ne fut jamais sans guerre, dans le coeur de ses tyrans; mais elle jouissait hier de quelque ombre de paix. L'aigle de Polente couvre Ravenne et Cervia de ses ailes [4]. La terre que les Français trempèrent de leur sang suit aujourd'hui la fortune du lion vert [5]; mais ceux de Rimini sont encore sous la dent du vieux loup et de son louveteau; et ce sont eux qui ont dévoré le malheureux Montagne [6]. Le lionceau du champ d'argent fait trembler Faenza et Imola, et change de parti comme de saison [7]. Enfin la cité qu'arrose le Savio, se partageant entre le mont et la plaine, respire et gémit à la fois sous la tyrannie et la liberté [8]. Maintenant daignez, à l'exemple des autres, m'apprendre votre nom, et me dire si le monde a gardé quelque bruit de vous et de vos oeuvres.
La flamme, s'inclinant et se dressant tour à tour, gémit et me répond: