L'enfer (2 of 2) La Divine Comédie - Traduit par Rivarol

Chapter 3

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--Si votre désir est de voir et d'entendre d'autres coupables, j'en ferai paraître de Toscane et de Lombardie; mais la présence des esprits les retiendrait toujours: qu'on me laisse donc seul sur le roc, et d'un sifflement qui m'est connu, j'en vais attirer sept après moi; car tel est notre usage quand le moment de respirer est venu.

À ces mots, l'un des démons, souriant avec horreur, secoua la tête et dit:

--Voyez l'invention du traître qui pense nous échapper?

--Certes, répliqua ce grand maître d'artifice, si je suis traître, c'est aux miens puisque je les appelle à de nouvelles douleurs.

Mais un démon plus crédule prit la parole, et dit à l'infortuné:

--Si tu t'échappes, ce n'est point à la vitesse de mes pieds, mais au vol de mes ailes, que je veux me fier, et je plongerai sur toi jusque dans la poix bouillante. Amis, quittons la rive, et cachons-nous dans ces roches: éprouvons si un seul prévaudra contre dix.

Lecteur, connais à présent la fin de l'artifice. Déjà le démon qui s'était montré le plus défiant se retirait vers les roches, suivi de tous les siens, quand le Navarrois saisit l'instant, se dresse sur ses pieds, et d'un saut léger se dérobe au rivage et à ses ennemis. Le bruit de sa chute les consterna, et celui dont le conseil causait l'affront de tous, s'élança tout à coup en criant: «Je t'aurai;» mais en vain; car, plus prompte que son vol, la Crainte précipita l'ombre au fond du gouffre, et l'ange, en volant, n'effleura que sa surface. Ainsi, quand le faucon tombe et s'approche, le canard fuit et se glisse dans l'onde et le faucon repasse dans les airs.

Cependant un des noirs esprits, furieux de l'outrage, avait d'une aile rapide suivi son compagnon; et, charmé de le voir manquer sa proie, il se tourna plein de rage contre lui, et le lia de ses ongles crochus.

L'autre, comme un léger épervier, fut prompt à l'empoigner de ses robustes serres, et je les vis tomber tous deux dans la poix ardente.

La violence du feu les sépara; mais pour s'élever du gouffre, ils agitaient inutilement leurs ailes gluantes.

Le chef attristé fit voler aussitôt quatre des siens sur l'autre bord; ils s'abattirent légèrement, et présentèrent leurs fourches allongées aux deux malheureux, qui levaient faiblement leurs bras déjà roidis sous la croûte enflammée du bitume.

Nous partîmes alors, et nous laissâmes là notre escorte se débattre à loisir.

NOTES

SUR LE VINGT-DEUXIÈME CHANT

[1] Le poëte fait allusion à la bataille de Campaldino, gagnée sur les habitants d'Arezzo. Il s'y comporta fort bien. On a vu qu'il a déjà fait mention de la prise de Caprone, à laquelle il avait contribué. Il est rare que les poëtes tirent leurs comparaisons des affaires où ils se sont trouvés: mais Dante était poëte et guerrier à la fois.

[2] On est fâché que Dante revienne encore ici à l'insolente trompette dont s'était servi ce diable, et qu'il arrête si longtemps l'imagination du lecteur sur cette idée, en l'entourant de tant de comparaisons, pour la faire mieux ressortir.

[3] Le poëte, par cette expression proverbiale, paraît vouloir s'excuser de la bassesse et des expressions burlesques de ses diables. Le traducteur a tâché de voiler par la noblesse de son style la naïveté grossière de son texte. Il a négligé de rendre les noms que Dante donne à ces dix démons, parce qu'ils sont d'une harmonie ridicule; et parce que le court rôle que jouent ces farfadets rend leurs noms fort inutiles à connaître. Puisque ce poëte ne voulait pas leur donner plus de majesté, il eût bien fait de s'en passer: la police des Enfers se serait bien faite sans eux.

[4] Il se nommait Janpol: sa mère, qui était d'une bonne maison, se trouvant dans l'indigence après la mort de son mari, mit son fils au service d'un baron qui était à la cour de Thibault, roi de Navarre. Janpol gagna les bonnes grâces du roi et ne profita de sa faveur que pour vendre à prix d'or les dignités et les emplois du royaume. Dante donne un caractère très-fin à Janpol, pour faire allusion au proverbe qui dit, qu'un Navarrois en sait plus que le diable.

[5] Vers l'an 1117, les Pisans et les Génois, ayant conquis la Sardaigne, partagèrent cette île en quatre judicatures ou bailliages: le premier nommé _Logodor_, le second _Cagliari_, le troisième _Gallure_, et le quatrième _Alborea_. Nino Visconti, de Pise, ayant obtenu le département de Gallure, y établit pour son lieutenant frère Gomite. Les exactions et les injustices criantes de ce Gomite, qui s'était laissé corrompre par les ennemis de son maître, et leur avait vendu la liberté, furent cause que Nino le fit pendre. Gomite portait le nom de _frère_, parce qu'il était de l'ordre des _Frères joyeux_, dont il sera parlé ci-après.

[6] Frédéric II eut un fils naturel qui posséda le bailliage de Logodor. Michel Zanche fut son sénéchal et finit par s'emparer du bailliage; mais il fut bientôt assassiné, comme on verra au chant XXXIII.

CHANT XXIII

ARGUMENT

Descente à la sixième vallée où sont punis les hypocrites. Passage à la septième vallée.

Tranquilles et sans escorte, nous marchions comme deux solitaires en silence, mon guide en avant, et moi sur ses traces [1].

Le combat des deux anges occupait ma pensée, et s'y peignait sous l'emblème de la grenouille et du rat chantés par Ésope [2]: j'avançais, et toujours la naïve peinture devenait plus ressemblante.

Mes pensées succédant ainsi à mes pensées, il m'en vint une qui me glaça d'horreur. Ces noirs esprits, me disais-je, sont tombés dans un piége honteux et cruel; et si la soif de la vengeance irrite encore leur naturel féroce, ils seront bientôt sur nous plus légers et plus acharnés qu'un lévrier sur la proie qu'il happe dans sa course.

Pâle d'effroi et les cheveux hérissés, je m'arrêtai tout attentif:

--Maître, criai-je, si nous ne fuyons ensemble, les démons sont à nous. Je sens leur approche, et je crois les entendre.

--Quand je serais, me dit-il, un miroir fidèle, je ne rendrais pas les traits de ton visage plus promptement que mon coeur n'a reçu l'impression du tien: une crainte, une pensée frappaient à la fois ton âme et la mienne. Mais, s'il est vrai que la descente de cette sixième vallée ne soit pas impraticable, nous échapperons au sujet de tes craintes.

Il parlait encore lorsque je vis les monstres accourir avec les ailes étendues et leurs bras allongés pour nous saisir; mais tout à coup le poëte m'enlève dans les siens; et comme une mère qui s'éveille à la lueur des flammes, court à son fils, l'emporte, et tremblante pour lui seul, fuit demi-nue à travers l'incendie; ainsi mon guide se jette à la renverse et s'abandonne à la pente des rocs.

Plus rapide que l'eau dans son étroit canal, quand elle précipite les ailes de la roue et fait tourner la meule, le bon génie glisse au fond de la vallée, me portant sur son sein comme un père, et non comme un guide.

À peine ses pieds touchaient le fond de la nouvelle enceinte, que la troupe des démons parut sur nos têtes; mais ils n'étaient plus à craindre, car la haute Providence qui leur livra la cinquième vallée les exila pour jamais dans ses confins.

Cependant nous regardâmes, et nous vîmes passer devant nous la foule des ombres dont ces lieux étaient peuplés. Chacune d'elles marchait d'un pas lent et pénible sous le faix d'une ample robe qui se courbait en froc sur leurs têtes, ainsi qu'on en voit sur les dortoirs de Cologne; mais le raide contour et les plis immobiles de celles-ci reluisaient d'or à leur surface, et cachaient au dedans une épaisse doublure de plomb, si vaste et si lourde, qu'au prix d'elle la chape de Frédéric eût semblé de la paille légère [3]. Ô manteaux accablants d'éternelle durée! ces ombres malheureuses suivaient, en pleurant, les détours de la noire enceinte, et paraissaient vaincues de fatigue et de lassitude.

J'observais leur abattement profond en marchant à leurs côtés dans la vallée obscure; mais elles se traînaient avec tant de peine sous le poids de leur vêtement, que je les devançais toujours, et chaque pas me portait vers de nouveaux coupables. Je dis alors à mon guide:

--Daignez voir parmi ces ombres s'il en est une dont la vie ait mérité le regard des hommes.

Et aussitôt un des réprouvés qui venait après nous, reconnut le parler toscan, et s'écria:

--Ô vous deux qui fendez si légèrement l'épaisse nuit, arrêtez; c'est de moi peut-être que l'un apprendra ce qu'il demande à l'autre.

Le maître se tournant à ces mots:

--Attends ce malheureux, me dit-il, et songe à ralentir ta marche, pour qu'il puisse te suivre.

Je m'arrêtai, et j'en vis deux qui montraient bien sur leurs visages le pénible désir qu'ils avaient de me joindre; mais leur pesante charge et l'âpreté du sentier retardaient leurs efforts.

Lorsqu'ils furent enfin devant moi, ils me regardèrent longtemps d'un oeil troublé, et, se tournant l'un vers l'autre, ils se disaient:

--Celui-ci me paraît vivre encore, au mouvement de ses lèvres; car s'il était mort, par quel bonheur irait-il ainsi à la légère?

Ensuite élevant la voix:

--Ô Toscan, me dirent-ils, qui viens te mêler à la triste assemblée des hypocrites, ne refuse pas de nous dire qui tu es!

--Je suis né dans la grand'ville, répondis-je, et j'ai bu dans les claires eaux de l'Arno. Vous voyez devant vous ce corps que j'eus toujours au monde; mais apprenez-moi qui vous êtes, vous dont les yeux éteints et les joues caves s'abreuvent de tant de larmes: dites quels sont les maux dont vous donnez des marques si douloureuses?

Un d'eux me répondit:

Ces chapes dorées que tu nous vois sont d'un plomb si épais, qu'elles font craquer nos membres, comme les poids font crier les ressorts et le joug des balances. Nous avons été frères joyeux, et tous deux Bolonais [4]. On nommait celui-ci Lothaire, et moi Catalan: ta république nous constitua l'un et l'autre ensemble comme un chef unique, pour éteindre ses discordes; mais ses rues changées en déserts attestent encore ce que nous avons été pour elle.

--Ô frères, m'écriai-je, ce sont vos crimes!...

Et je m'interrompis tout à coup devant un coupable mis en croix sur la terre, et percé de trois piques [5].

En me voyant, il tordit ses membres avec plus d'horreur, et poussa d'affreux soupirs à travers sa barbe touffue.

L'ombre qui marchait avec moi prit alors la parole:

--Ce crucifié que tu regardes a dit aux Pharisiens qu'il était bon qu'un seul pérît pour tous. Il expose ainsi sa nudité au milieu du chemin, et doit y sentir à jamais ce que pèse chacun de nous au passage. Plus loin, dans ces mêmes fossés, est ainsi étendu son beau-père [6]: plus loin encore sont ainsi renversés tous ceux de leur synagogue; perfide mère, en qui furent maudits les enfants de Jacob [7].

Je vis alors mon guide contempler avec étonnement ce juif crucifié avec tant d'opprobre dans ces lieux d'éternel exil.

Ensuite il leva les yeux, et dit à l'ombre bolonaise:

--Daignez maintenant nous apprendre s'il est une issue vers l'autre côté de la vallée pour échapper aux noirs esprits qui nous poursuivaient dans ces rocs.

L'ombre répondit:

--On trouve plus près d'ici que vous ne l'espérez, le rocher qui du pied de l'enceinte première se relève dix fois sur les vallées maudites: seulement il est tombé dans celle-ci; mais il offre encore un passage à travers ses débris qui pendent en ruine sur la côte, et remplissent le fond de la vallée.

À ces mots, le sage baissa la tête, et s'arrêta, ajoutant après un court silence:

--L'esprit qui veille au delà sur l'étang de bitume nous a donné des paroles bien trompeuses.

--J'ai reçu de mes anciens, reprit le Bolonais, que cet ennemi de l'homme était la souche de tout vice, et surtout le père du mensonge.

Aussitôt mon guide, plein d'émotion sur son visage, doubla le pas, et je suivis ses traces chéries, loin du pénible aspect des ombres et de leurs insupportables vêtements [8].

NOTES

SUR LE VINGT-TROISIÈME CHANT

[1] Le texte dit, comme deux frères mineurs.

[2] Tout le monde sait que, pendant que le rat et la grenouille se débattaient, ils furent tous deux mangés par un milan: le poëte rapproche cette fable du désastre arrivé à ces deux démons.

[3] Frédéric II faisait couvrir les criminels de lèse-majesté d'une chape de plomb: on les plaçait ensuite auprès d'un grand feu où la chape et le coupable fondaient ensemble. Jean sans Terre en fit faire une pareille pour l'archidiacre de Norwich, qui succomba bientôt sous le poids de cet étrange vêtement. Il semble, en lisant l'histoire de ces temps malheureux, que le poëte ait plutôt exercé ses yeux que son imagination.

Ces chapes dorées à l'extérieur, et de plomb au dedans, sont un emblème de l'hypocrisie, comme les _sépulcres blanchis_ de l'Evangile.

[4] Il y eut plusieurs gentilshommes de Bologne, de Modène et de Reggio, qui pour se dérober aux impôts et aux discordes publiques, demandèrent au pape Urbain IV d'ériger en leur faveur un ordre religieux et militaire qui pût, comme celui des Templiers, combattre contre les infidèles, et maintenir la foi et la justice. Le pape érigea l'ordre, et les chevaliers furent nommés _Frères de Sainte-Marie_. Au lieu de combattre, ils se mirent à vivre ensemble, et à se traiter l'un l'autre splendidement avec leurs enfants et leurs femmes, ne conservant de la vie monacale que le goût pour la bonne chère, si bien que le peuple les appela _Frères Joyeux_. Quand Mainfroi, premier support des Gibelins en Italie, eut perdu dans la Pouille son trône et sa vie, les Guelfes prirent vigueur, et le peuple de Florence se soulevant contre ses chefs qui étaient Gibelins, le lieutenant de Mainfroi fut chassé de la ville. Dans cette crise, la république se choisit deux magistrats suprêmes parmi les _Frères Joyeux_: l'un nommé Catalan Malavolti, et l'autre Lothaire Liandolo, tous deux Bolonais; l'un Guelfe, et l'autre Gibelin. Mais bien qu'ils fussent de faction diverse, ils se laissèrent corrompre par l'or des Guelfes, et s'unirent pour chasser les Gibelins de Florence, qui n'y sont plus rentrés. On brûla et on démolit par leur ordre les maisons de la famille des Uberti, dont étaient Farinat et Mosca, comme nous avons déjà dit aux notes du dixième chant, et ainsi qu'on le verra au trente-huitième.

[5] C'est Caïphe qui dit en parlant de Jésus-Christ: «Il vaut mieux qu'un périsse pour tous que tous pour un.»

[6] Celui-ci est Anne, beau-père de Caïphe.

[7] Les hérésies étant le fruit de la subtilité et du loisir, et la synagogue étant une assemblée de docteurs qui ergotisaient du matin au soir, il devait arriver que de cette foule d'opinions qui s'élevaient et se détruisaient tour à tour, il en naîtrait enfin une fatale au judaïsme.

[8] Virgile était honteux de s'être laissé tromper par le Diable. Il avait fait plus de chemin qu'il ne fallait, et avait été obligé, pour avoir manqué le pont, de se précipiter le long des rochers qui bordent la vallée.

CHANT XXIV

ARGUMENT

Descente à la septième vallée, où sont punis les voleurs et brigands qui ont usé de mensonge et de fourberies.

Vers le retour de l'année, jeune encore, où déjà le soleil plonge son front pâlissant dans l'urne pluvieuse [1]: quand le jour s'accroît des pertes de la nuit, et que les voiles transparents de la gelée imitent au matin la robe éclatante de la neige [2], le pâtre qui n'a plus de fourrages se lève et regarde autour de lui; mais voyant partout blanchir la plaine, il se bat les flancs, et troublé par son malheur, il rentre sous ses toits, court, s'écrie et se désespère.

Il sort enfin, et renaît à l'espérance lorsqu'il voit qu'un temps si court a changé l'aspect des champs: déjà la houlette en main, il chasse devant lui son troupeau, qui bondit sur la verdure.

C'est ainsi que le trouble du poëte passa de son front sur le mien, et que par un aussi prompt retour, j'eus le remède après le mal; car dès que nous fûmes devant les ruines du pont, le bon génie, me regardant de ce même coup d'oeil dont il m'avait ranimé au pied de la colline [3], ouvrit les bras; et, après avoir considéré ces masses de débris d'une vue plus attentive, il me prit et me porta sur son sein; ensuite, comme un sage qui agit et délibère à la fois, il marcha d'un pas mesuré, et me souleva sur la pointe d'un roc, cherchant de l'oeil un autre appui, et me disant:

--C'est là qu'il faut te prendre; mais vois d'abord s'il peut te soutenir.

Certes, ce n'étaient point ici des sentiers pour des malheureux vêtus de plomb, puisque l'ombre légère du poëte, et moi suspendu dans ses bras, nous gravissions de pointe en pointe avec tant de fatigue dans ces décombres; et si ce côté ne m'eût offert des roches moins sourcilleuses, j'aurais succombé sans doute, et mon guide peut-être avec moi.

Mais comme de fossé en fossé un rempart s'élève et l'autre s'abaisse, les vallées maudites se penchent ainsi comme un vaste amphithéâtre et pèsent sur l'abîme creusé dans leur centre [4].

J'étendis enfin mes bras vers les derniers rocs qui hérissent le sommet de la côte; et là, sans pouls et sans force, j'appuyai mon flanc hors d'haleine sur la pierre tranchante.

--Relève-toi, me cria le maître, et secoue ta mollesse; car ce n'est point sur la plume et sous les courtines que la gloire t'attend, la gloire, sillon de lumière que l'homme doit laisser après lui, s'il n'a point glissé dans la vie, comme la fumée dans l'air, ou l'écume sur l'onde. Viens désormais, et, vainqueur de ta faiblesse, montre-moi ces mouvements généreux d'une âme qui ne se traîne point sous la grossière enveloppe des sens. Ne crois pas qu'il te suffise d'être échappé de ces gouffres; il est encore une colline et des hauteurs plus inaccessibles [5]; entends-moi donc, et que ton coeur se réveille à ma voix.

J'étais déjà debout, et, montrant à mon guide des forces que je n'avais point:

--Me voilà, lui dis-je; ne doutez plus de mon courage.

Et aussitôt je mis le pied dans les routes étroites de ces rochers, qui me parurent encore plus âpres et plus escarpées.

J'avançais toutefois, en parlant à voix haute, pour ne point trahir ma défaillance, et j'atteignis enfin le comble du pont qui embrasse la septième vallée.

Là, mon oreille fut frappée de je ne sais quelle voix confuse, semblable aux frémissements inarticulés de la rage.

Je m'arrêtai plus attentif; mais en vain je penchais ma tête, des yeux mortels ne pouvaient sonder ces profondes retraites de la nuit.

--Maître, dis-je aussitôt, descendons sur l'autre bord; car du haut de ces roches aiguës, j'écoute sans entendre, et je regarde sans rien distinguer.

--Descendons, me répondit le sage, il n'est point d'autre réponse à tes justes désirs.

Aussitôt nous descendîmes vers la base du pont; et je dus alors envisager de plus près le fond de l'obscure vallée: mais je la vis partout couverte de serpents qui fourmillaient dans son ample sein.

Leur multitude était de toute race et de toute forme; et ce n'est point sans frissonner que je me rappelle encore leur effroyable confusion.

Que l'Afrique ne vante plus ses familles d'aspics et de basilics, et les phalanges de couleuvres et de dragons qui peuplent ses déserts; car jamais les sables de la mer Rouge ou de la noire Ethiopie n'étalèrent dans leur triste fécondité des monstres de nature si cruelle et si diverse.

Sur cet horrible mélange de reptiles entrelacés, des ombres nues couraient épouvantées, sans trouver un seul abri dans les Enfers: elles couraient les bras raidis et tournés sur le dos, et leurs mains étaient entortillées de couleuvres qui se repliaient en ceinture autour leurs flancs.

Je regardais, et voilà qu'un serpent, lancé près des bords où nous étions, pique un coupable à la gorge; et, dans un clin d'oeil, le coupable enflammé se consume et tombe réduit en cendres; mais cette poussière en tombant se ramassait d'elle-même, et tout à coup, se dressant sous sa première forme, le réprouvé se montra debout. Ainsi la sage antiquité nous peint le phénix mourant et renaissant après cinq siècles; ne vivant, au lieu des fruits et de l'herbe des champs, que du suc de l'amomum et des pleurs de l'encens; expirant enfin sur un lit de myrrhe, de nard aromatique [6].

Cependant tel qu'un homme frappé d'un invisible mal, ou renversé par l'esprit immonde, tombe d'une chute inopinée, et se relève ensuite tout ébranlé de l'affreuse secousse; plein de trouble, il regarde autour de lui, et soupire en regardant: tel était le coupable devant nous. Ô sévère justice du ciel, quels coups échappent de tes mains!

Mon guide alors dit à ce malheureux:

--Quel fut ton nom et ta patrie?

--La Toscane, répondit-il, m'a vomi naguère dans cette gueule de l'abîme; je suis Vannifucci, le féroce; ma vie a été de la brute, non de l'homme, et Pistoie fut ma digne tanière [7].

--Maître, dis-je aussitôt, interrogez-le, avant qu'il s'échappe: qu'il dise pour quel crime il est tombé si avant, car je l'ai vu jadis homme de sang et de carnage [8].

Le réprouvé, qui l'entendit, ne se cacha point: ses yeux se levèrent sur moi, et son visage se couvrit d'une hideuse rougeur.

--Il m'est plus dur, s'écria-t-il, d'être surpris par toi dans la misère où je suis, que d'avoir perdu la clarté du jour: mais je ne puis nier ce que tu vois. Apprends donc que je suis descendu si bas pour avoir dérobé les vases de l'autel, et rejeté le crime sur une tête innocente [9]. De peur cependant que tu n'ailles te réjouir un jour du souvenir de mes maux, entends ce que ma bouche t'annonce. Voilà que Pistoie se délivre des Noirs, et que Florence adopte un autre peuple et d'autres moeurs: des vallons de Magra s'élève une vapeur de guerre; la tempête s'avance; on combat aux champs de Pizène; l'orage tombe sur la tête des Blancs; et je te prédis tout pour te percer le coeur [10].

NOTES

SUR LE VINGT-QUATRIÈME CHANT

[1] L'année commence véritablement au solstice d'hiver, quand le soleil quitte le tropique du capricorne pour remonter vers nos climats, ce qui arrive au 22 décembre. Ici, le poëte, en disant que le soleil entre dans l'urne, c'est-à-dire dans le verseau, désigne la fin de janvier, temps où l'année est bien jeune encore.

[2] Les voiles transparents de la gelée sont ici opposés à la robe éclatante de la neige, que Dante appelle soeur de la gelée.

[3] Comme on a vu dans le premier chant.

[4] Chaque vallée étant un cercle enfermé entre deux remparts de rochers empilés par gros quartiers les uns sur les autres; le rempart qui formait l'enceinte extérieure était plus vaste et plus élevé que celui qui formait l'enceinte intérieure; et celui-ci à son tour surpassait en hauteur et en circuit le rempart qui suivait, comme on voit dans des cercles concentriques. Les ponts qui coupaient les vallées étaient des arcades nues et sans chaussée, de sorte qu'il fallait sans cesse monter et descendre sur l'extrados des ponts; et cette route festonnée devait être bien pénible. La peinture qu'en fait Dante est d'une grande beauté.

[5] Il fait allusion ici à la colline du purgatoire.

[6] Cette comparaison du phénix est ingénieuse, et celle qui la suit est terrible; par l'une, le poëte rend ses idées plus sensibles; par l'autre, il ajoute à leur effet. Dante emploie souvent l'artifice des doubles comparaisons avec la même intelligence. Il désigne dans la dernière ceux qui tombent du haut mal et qu'on appelait autrefois des _possédés_.

On ne peut que regretter ici l'_ultime fascie_, très-belle expression si elle était appliquée à l'homme, et ridicule en parlant d'un oiseau. Quoi qu'il en soit, les jeunes poëtes, pour qui cet ouvrage doit être une mine d'expressions et d'images, pourront, d'après l'_ultime fascie_, appeler le dernier drap mortuaire _les derniers langes de l'homme_.

[7] Ce Vannifucci, ou Jean Fucci, était un bâtard de la famille de Lazarri, de Pistoie, homme d'un caractère violent. Il vola les vases et les ornements d'une église et fut cause que plusieurs innocents furent pendus.

[8] Il aurait donc dû être puni avec les violents. (_Voyez_ chant XII.)