L'enfer (2 of 2) La Divine Comédie - Traduit par Rivarol

Chapter 2

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--Maître, répondis-je, les oracles de la vérité reposent sur vos lèvres; et les lueurs de l'humaine raison n'éblouiront plus un esprit éclairé par vous. Daignez maintenant m'apprendre s'il est encore dans cette foule une ombre digne de nos regards?

Le sage prit ainsi la parole:

--Celui dont tu vois la barbe épaisse ombrager les épaules florissait jadis, quand la Grèce, veuve de tant de héros, n'offrit plus qu'à des enfants le lait de ses mamelles: il fut collègue de Calchas; et ce sont eux qui frappèrent le câble, et donnèrent en Aulide le signal du départ. On le nommait Euripyle [10], et ce nom consacre un de mes vers: tu le sais, puisque mon poëme entier vit dans ta mémoire. L'ombre qui te présente une si frêle stature fut Michel Scot [11]; et certes il connut bien tous les secrets de la fallacieuse astrologie. Vois Guido Bonatti [12]; vois Asdent [13], qui voudrait n'avoir pas déserté ses ateliers; mais son remords est tardif. Vois enfin ces femmes sacriléges qui laissèrent le fuseau pour souiller leurs mains de l'impie attouchement des herbes magiques et des simulacres enchantés. Mais hâtons-nous, car déjà la lune se penche dans la mer de Séville, et blanchit la zone où se confondent les deux hémisphères [14]: hier elle offrait à l'orient son disque entier; et tu l'invoquas sans doute plus d'une fois dans les ténèbres de la forêt.

Ainsi parlait mon guide, sans cesser d'avancer.

NOTES

SUR LE VINGTIÈME CHANT

[1] Allusion aux processions et aux litanies des Rogations.

[2] Un des sept rois qui allèrent au siége de Thèbes: il était devin, et avait prédit qu'il y mourrait. Il fut englouti avec son char devant les murs de Thèbes. Tout ceci est pris de la _Thébaïde: Illum ingens haurit specus_, etc.

[3] Tirésias est fort connu. On sait qu'il avait joui tour à tour des deux sexes. Voyez les _Métamorphoses_ d'Ovide, liv. III. Il était de Thèbes, et c'est de lui que naquit la fée Manto.

[4] Arons était encore un devin, et Lucain en parle dans sa _Pharsale: Arons incoluit desertae moenia lunæ, fulminis edoctus motus_, etc.

[5] Carrare, ville d'Italie dont le marbre est fort connu.

[6] On peut voir dans Virgile même ce qu'il dit de l'origine de Mantoue et de la fée Manto (_Énéide_, liv. X, vers 200 et suivants). Nous ajouterons seulement que ce fut pour échapper à la tyrannie de Créon que Manto s'enfuit de Thèbes, et vint en Italie.

[7] Ces trois diocèses ont effectivement leurs limites au centre du lac, dans la petite île Saint-Georges, qui dépend des trois évêchés.

[8] Ceci prouve qu'en effet on consultait le sort lorsqu'il s'agissait de donner un nom à une ville.

[9] Le comte Albert Casalodi s'était rendu maître de Mantoue; mais Pinamont Bonacossi, s'apercevant que le peuple n'aimait pas les nobles, conseilla à Albert de les chasser de la ville. Le comte suivit ce conseil, et se priva de ses défenseurs naturels. Alors Pinamont, aidé de la faveur du peuple, chassa les Casalodi, et s'empara de la ville, qui avait ainsi perdu un grand nombre de familles. Au reste, cette longue histoire de Mantoue ne valait pas les compliments que Dante fait ici à son guide.

[10] Voici les vers où Virgile parle de cet Euripyle; _Suspensi, Euripylum scitatum oracula Phoebi, mittimus_. C'est ici que Dante appelle l'_Énéide, alta tragoedia_, comme on l'a dit au discours préliminaire.

[11] Michel Scot florissait dans l'astrologie sous Frédéric II. Il prédit que cet empereur mourrait à Florence; et il se trouva que cet empereur mourut dans une terre de la Pouille, nommée _petite Florence_. Il prédit de lui-même qu'il périrait d'un coup de pierre de telle grosseur et de tel poids; et un jour qu'il entendait la messe, une petite pierre se détacha de la voûte, et tomba sur sa tête. Le coup était léger; mais la pierre ayant le poids fatal, l'astrologue alla se mettre au lit, et mourut pour l'honneur de l'art et pour sa propre réputation.

[12] Astrologue né à Forli, s'était attaché au comte Guidon, qui ne marchait jamais contre l'ennemi, et ne donnait aucune bataille qu'il ne l'eût consulté. Il nous reste quelques ouvrages de Scot et de Bonatti, qui sont devenus très-rares.

[13] Asdent était un cordonnier de Parme. Quoiqu'il fût sans lettres, il se mit à prédire l'avenir, et annonça la défaite de Frédéric sous les murs de cette ville.

[14] Séville est à l'horizon occidental de l'Europe: la lune venait donc de se coucher; il y a donc une nuit de passée, et quelques moments de plus, puisque Virgile dit à Dante: «Hier au soir, la lune dans son plein se levait quand vous êtes sorti de la forêt pour me suivre aux Enfers.» Observons que, dans le texte, le poëte désigne la lune par Caïn et son fagot d'épines, suivant en cela le conte populaire sur les apparences que forment les taches de cet astre.

On sera peut-être étonné que j'aie traduit: _Qui vive la pietà quando è ben morta_, par _on est sans pitié pour des maux sans mesure_; et _le natiche bagnava per lo fesso_, par _des larmes qui n'arrosent plus leurs poitrines_: quelques autres passages causeront la même surprise, et on criera à l'inexactitude.

J'avoue donc que toutes les fois que le mot à mot n'offrait qu'une sottise ou une image dégoûtante, j'ai pris le parti de dissimuler; mais c'était pour me coller plus étroitement à Dante, même quand je m'écartais de son texte: la lettre tue, et l'esprit vivifie. Tantôt je n'ai rendu que l'intention du poëte, et laissé là son expression: tantôt j'ai généralisé le mot, et tantôt j'en ai restreint le sens; ne pouvant offrir une image en face, je l'ai montrée par son profil ou son revers: enfin il n'est point d'artifice dont je ne me sois avisé dans cette traduction, que je regarde comme une forte étude faite d'après un grand poëte. C'est ainsi que les jeunes peintres font leurs cartons d'après les maîtres.

L'art de traduire, qui ne mène pas à la gloire, peut conduire un commençant à une souplesse et à une sûreté de dessin que n'aura peut-être jamais celui qui peint toujours de fantaisie, et qui ne connaît pas combien il est difficile de marcher fidèlement et avec grâce sur les pas d'un autre. Plus même un poëte est parfait, plus il exige cette réunion d'aisance et de fidélité dans son traducteur. Virgile et Racine ayant donné, je ne dis pas aux langues française et romaine, mais au langage humain, les plus belles formes connues, il faudrait se jeter dans tous les moules qu'ils présentent et les serrer de très-près en les traduisant, _vestigia semper adorans_. Mais Dante, à cause de ses défauts, exigeait plus de goût que d'exactitude; il fallait avec lui s'élever jusqu'à une sorte de création: ce qui forçait le traducteur à un peu de rivalité.

CHANT XXI

ARGUMENT

Cinquième vallée où sont punis les prévaricateurs, juges et ministres qui ont vendu la justice et la faveur des rois. Entretien avec les démons.

Poursuivant ainsi un entretien qui n'est plus l'objet de mes chants, nous parvînmes à la cinquième vallée; et déjà nous étions au centre du pont qui se courbe sur elle, lorsque je m'arrêtai pour connaître ce nouveau séjour de douleurs et d'inutiles plaintes: mais je ne découvris partout qu'une affreuse obscurité.

Ainsi qu'on voit au milieu des hivers la résine onctueuse qui bout dans les arsenaux de Venise, pour réparer les ruines de ses nombreux vaisseaux; et cependant l'un présente à l'étoupe visqueuse ses flancs vieillis dans les voyages; un autre élève déjà son squelette rajeuni; tout s'empresse: le chanvre tourne et se roidit en cordages; les rames sont façonnées, et les voiles tendues; et sans cesse le marteau retentit de la poupe à la proue [1]; ainsi je vis dans ces profondeurs un noir bitume qui bouillait, par un secret pouvoir, sans le secours des flammes, et qui s'attachait de toutes parts aux bords de la vallée. Je le considérais à travers ces ténèbres visibles, mais je n'apercevais que d'énormes bouillons qui se gonflaient avec effort et s'affaissaient lentement sur son épaisse surface.

Ce spectacle m'occupait encore quand tout à coup mon guide s'écria: «Prends garde,» me saisissant et me tirant à lui; et moi je tournai la tête avec précipitation, comme un homme emporté par l'effroi, et je vis accourir un ange de ténèbres qui montait vers le pont, et s'avançait après nous. Ciel, quel aspect! Il agitait effroyablement ses ailes, en bondissant sur la roche escarpée; et sur sa robuste épaule il portait légèrement un malheureux qu'il retenait par les pieds, et dont la tête pendait en arrière.

Des hauteurs où nous étions, il cria fortement:

--Compagnons, voici un des anciens de Lucques; recevez-le, car je retourne à cette terre qui n'en manque pas: là, tout homme est à vendre, excepté Bonture [2]; et pour de l'or, tout y est blanc ou noir.

Aussitôt, jetant sa proie au fond de la vallée, il repasse, et franchit encore ces durs rochers avec plus d'ardeur qu'un dogue acharné sur les pas des brigands.

Cependant le réprouvé, qui d'abord s'était englouti dans la poix bouillante, reparut bientôt au-dessus; mais les noirs esprits qui voltigeaient sous la voûte du pont lui crièrent:

--Ne cherche pas ici la sainte face: te voilà dans d'autres bains que ceux de Serkio; plonge-toi vite ou crains nos fourches [3].

Et sans attendre, ils les allongèrent sur sa tête, et le poussant tous ensemble, ils lui disaient:

--Te voilà pour jamais à l'ombre; trafiques-y, si tu peux, en cachette [4].

Et ils le repoussaient toujours, comme on enfonce dans la chaudière fumante la viande qui surnage et se dessèche.

Alors le bon génie me dit:

--Va te mettre à couvert sous ces roches pour éviter la trop subite entrevue des démons; et moi, j'irai seul pour les éprouver: sois sans crainte, car j'ai déjà vu de près ces tempêtes.

En parlant ainsi, il passait vers la base du pont; mais il se montrait à peine sur l'autre bord, qu'il eut certes besoin de toute sa constance. Tels que des chiens en furie qui se précipitent aux cris de l'indigent, et le chassent avec fracas du seuil de nos demeures; tels, à la vue du poëte, les démons s'élancèrent de leurs rochers, et, se jetant à sa rencontre, chacun d'eux lui présentait en tumulte sa fourche menaçante. Mais il leur cria:

--Traîtres, n'avancez pas: avant de lever vos mains sur moi, qu'un de vous s'approche et m'entende, et qu'ensuite il frappe, s'il ose.

Tous s'arrêtèrent et s'écrièrent à la fois:

--Ami, cours à lui.

Aussitôt l'un d'entre eux accourut, et dit à mon guide:

--Que veux-tu?

Mais le sage lui répliqua:

--Penses-tu donc, malheureux esprit, que je vienne ici braver tes fureurs sans l'aveu du destin? Ne retarde plus ma course; une âme encore vivante doit passer avec moi, et notre voyage est écrit dans les cieux.

À ces mots, l'orgueil du rebelle s'abattit, et les mains lui tombèrent de honte et d'épouvante.

--Amis, dit-il aux autres, laissez-le en paix.

Cependant le maître m'appela sans tarder:

--Ô toi qui te caches dans ces rocs, désormais tu peux paraître!

--Et moi je me levai et j'accourus à sa parole; mais voyant la troupe infernale qui s'ébranlait tout à coup, je craignis un retour perfide; et comme ceux de Caprone, qui, malgré la foi du traité, ne passaient qu'en tremblant à travers les files ennemies [5], je m'avançai en me rangeant à côté de mon guide, observant toujours ces noirs visages et leurs funestes regards. Ils abaissaient tous de longues fourches, et l'un disait:

--Ne pourrais-je le toucher?...

--Frappe, frappe, disait l'autre.

Mais celui qui s'entretenait avec mon guide tourna sa tête, et réprima d'un mot leur audace.

Ensuite, reprenant son entretien:

--Vous ne pouvez, nous dit-il, pénétrer plus avant sur ces roches; car il ne reste au fond de la sixième vallée que les décombres de l'antique pont [6]; si donc votre désir est d'aller au delà, suivez d'abord les détours de ce fossé, et bientôt une autre arcade va s'offrir à vous. Hier, à la sixième heure, nous avons compté douze siècles et soixante-six ans depuis la chute du pont [7]. Voilà, continua-t-il, dix des miens qui marcheront devant vous; suivez-les sans crainte; ils vont épier des têtes sur les bords de l'étang.

Alors il les appela par leurs noms, et, ayant donné un chef à cette décurie infernale:

--Allez, leur dit-il, visiter et nettoyer ces rivages: mais que ces voyageurs arrivent en paix.

--Ô bon génie! m'écriai-je alors, en me penchant vers mon guide, qu'est-ce donc que je vois? Laissons cette escorte, et poursuivons plutôt seuls le voyage, si ces routes vous sont connues. Eh quoi! votre oeil clairvoyant n'aperçoit donc pas leurs grincements de dents, et le jeu de leurs perfides prunelles?

--Ne crains point, me dit le poëte, et laisse les tordre ainsi leurs bouches effroyables; car ils ne peuvent pas toujours dissimuler leurs tortures [8].

Enfin la bruyante cohorte se mit en marche; mais chaque démon en partant se tournait vers le chef, et dans un affreux sourire lui montrait ses dents et sa langue pendante, tandis que, courbant avec effort les noires voûtes de son dos, il leur donnait pour le départ un signal immonde.

NOTES

SUR LE VINGT ET UNIÈME CHANT

[1] La comparaison tirée de l'arsenal de Venise était bien plus frappante au moment où Dante écrivait, puisqu'alors Venise faisait seule le commerce de l'Orient et était la première puissance maritime de l'Europe; c'est elle qui avait fourni des vaisseaux pour le transport des croisés en Asie.

[2] Les anciens de Lucques étaient les premiers magistrats de cette petite république, comme les prieurs à Florence. Le poëte les nomme anciens de Sainte-Zite pour faire allusion à la grande vénération où cette sainte est parmi eux. Ce Bonture était l'âme la plus vénale qui fût à Lucques, et le diable plaisante en faisant une exception en sa faveur. On ne sait, au reste, quel est le malheureux qui est précipité dans la poix bouillante.

[3] Ces diables font toujours les mauvais plaisants. Ils se moquent de la dévotion des Lucquois pour la sainte face de Jésus-Christ, qu'on garde en effet très-précieusement dans l'église de Saint-Martin, à Lucques. Le Serchio, qui arrose cette ville, est la même rivière que les Latins nommaient Anser.

[4] Allusion au trafic que Bonture faisait de la justice. Dante nomme tous les prévaricateurs _Barattieri_. Louis XI, dans le _Rosier des Guerres_, ouvrage qu'il adresse à son fils Charles VIII, parle aussi de tricherie et de _Barat_.

[5] Caprone était un fort château qui appartenait aux Pisans. Les Lucquois, réunis aux Guelfes de Toscane le prirent par capitulation. Les assiégés ne sortirent qu'en tremblant de leur citadelle pour traverser le camp des assiégeants qui étaient en force, et dont la foi était suspecte, Dante s'était trouvé à ce siége, comme on l'a dit au discours préliminaire.

[6] Le lecteur doit être prévenu que ce diable fait ici un mensonge aux deux voyageurs pour les égarer dans la vallée, comme on verra bientôt.

[7] Voici comment il faut entendre les paroles du texte. Ce diable dit mot à mot: «Hier, cinq heures plus tard que l'heure où nous sommes, nous avons compté douze cent soixante-six ans depuis la chute du pont.» C'est comme s'il disait: «Nous sommes aujourd'hui au samedi saint, et il est sept heures du matin; cinq heures plus tard il serait midi; hier donc, jour du vendredi saint, à midi (ou à la sixième heure, en comptant à la juive), il y a eu 1266 ans qu'un grand tremblement de terre fit tomber le pont.»

On sait que ce tremblement arriva à l'heure où Jésus-Christ fut mis en croix. Mais comme Dante date de l'incarnation, il faut ajouter 1266 ans les trente-quatre dont Jésus-Christ était âgé lorsqu'il mourut; ce qui fait juste 1300 ans, époque du premier jubilé institué par Boniface VIII et de la descente de Dante aux enfers. Ce poëte a voulu y descendre le soir du vendredi saint, et y passer, comme Jésus-Christ, jusqu'au jour de Pâques.

[8] Virgile se trompait; les diables ne faisaient tant de grimaces que pour se moquer entre eux de la crédulité des deux voyageurs. Le chef répond à ces grimaces par un pet, puisqu'il faut le dire. Dante rend ces diables fort ridicules, dans un siècle où la religion leur faisait jouer le plus grand rôle. Il faut croire d'ailleurs que le poëte avait eu de pareils tableaux sous les yeux, car le gouvernement populaire et les guerres civiles offrent souvent ce mélange d'horreurs et de sales bouffonneries.

Je me suis aperçu, au moment de l'impression, que quelques personnes n'avaient pas bien saisi la note 2 du chant III. Il faut qu'il y règne une métaphysique trop subtile puisqu'elle échappe aux prises de certaines imaginations; je vais donc lui donner plus de corps puisque l'occasion s'en présente.

On a vu au chant III, note 2, que les mots _air_ et _étoiles_, n'ayant point une liaison nécessaire dans notre esprit, et même dans la nature, on ne gagnait rien à les séparer comme a fait Dante en disant un _air_ sans _étoiles_. En effet, parmi nos idées, les unes marchent seules, les autres paraissent toujours associées, et nous en avons beaucoup qu'on ne peut unir sans art et sans effort. Or, toutes les fois que nos idées arrivent par paire, on gagne un effet en les séparant; et cela ne se fait point encore sans effort et sans art. Par exemple, le soleil et la lumière, l'aurore et ses couleurs, la nuit et les étoiles, sont indivisiblement unis; et si je dis un _soleil_ sans _lumière_, une _aurore_ sans _couleurs_, une _nuit_ sans _étoiles_, je produis de l'effet. Mais, si je sépare des choses qui sont déjà distinctes et éloignées (quoiqu'elles ne se repoussent pas), comme l'aurore et les arbres, l'air et les étoiles, et que je dise _une aurore_ sans _arbres_, _un air_ sans _étoiles_, je n'obtiens que des phrases sans physionomie.

De même, quand deux idées sont irréconciliables, on ne les rapproche point sans qu'il en résulte une secousse agréable ou terrible à l'imagination. Ainsi, l'ombre et la blancheur, la cruauté et la bonté, les ténèbres et la vision étant incompatibles, on gagne beaucoup à dire des _ténèbres visibles_, comme dans ce chant XXI; _des ombres blanchissantes_, comme au chant IV; et _une cruelle providence_, comme au chant XIV. Cette traduction offre quelques expressions créées d'après ce double artifice; mais il faut craindre de l'user. Le premier qui a dit _un esprit matériel_, a fort bien dit; car il a forcé la matière et l'esprit à s'unir dans la même expression: mais on l'a tant répétée, que ces deux mots se sont familiarisés dans notre pensée, malgré leur haine naturelle; et l'effort qui les rapproche ne se fait plus sentir.

Il reste à présent une conclusion facile à tirer; c'est qu'on ne gagne qu'une plate justesse à unir ce qui est déjà uni, comme en disant _un soleil lumineux_, ou _du sang rouge_; et réciproquement à séparer ce qui est déjà séparé, comme en disant _une nuit sans jour, une brutalité impolie_. À moins pourtant qu'on n'affectât de fondre ensemble des choses déjà tout identifiées, ou d'en séparer d'autres qui s'excluent d'elles-mêmes, afin de produire quelque effet plaisant. Par exemple, on ne peut dire d'une manière sérieuse que Dante ait fait un _Enfer sans agrément_; Jérémie, _des lamentations sans gaieté_; et _qu'ils sont morts tous les deux le dernier jour de leur vie_. Ceci peut servir à expliquer comment il est possible que la vérité prête le flanc au ridicule, et pourquoi le sublime et le plaisant ont souvent les mêmes limites.

CHANT XXII

ARGUMENT

Suite de la cinquième vallée.--Prévaricateurs qui ont vendu les grâces et les emplois.--Combat de deux démons.--Passage à la sixième vallée.

J'ai vu les armées s'ébranler, les bataillons se déployer, se heurter et fuir en déroute: j'ai vu aux champs d'Arezzo [1] les escadrons légers se précipiter dans les plaines: j'ai entendu le choc des tournois et des joûtes guerrières, et les tambours et les trompettes, l'airain des temples et les signaux des villes, se mêler aux clairons toscans et aux instruments barbares: mais ni le bruit des batailles, ni le cri d'un navire à la vue du port ou des étoiles, n'ont rien qui ressemble au signal de la troupe infernale [2].

Nous suivions la maligne escorte des esprits: quels compagnons, ô ciel! mais l'Eglise a ses saints, et la taverne ses suppôts [3].

J'avançais toutefois, sans perdre de vue la poix bouillante, afin de reconnaître les peuples qui s'en abreuvent à jamais; et comme un pilote voit les dauphins dont les croupes nombreuses, se jouant dans les vagues, lui présagent la tempête: ainsi je voyais les dos recourbés des coupables, qui, pour alléger leurs peines, se levaient sur l'épais bitume, et s'y replongeaient soudain.

D'autres encore, dont les têtes bordaient les deux côtés de la vallée, disparaissaient tour à tour, à l'approche du chef des démons qui marchait en avant.

Je les voyais s'enfoncer dans la résine noire, tels que des grenouilles au fond de leurs marécages; et comme souvent l'une d'entre elles, plus tardive, ne suit pas ses compagnes, ainsi je vis, et j'en frissonne encore, un seul de ces infortunés qui osa trop attendre.

Tout à coup l'esprit malfaisant, qui serrait les bords de plus près, l'accrocha par sa gluante chevelure, et l'enleva comme une loutre qui pend à l'hameçon.

À cette vue, la race maudite cria tout d'une voix:

--Fais-lui sentir, compagnon, fais-lui sentir tes ongles.

Je dis alors à mon guide:

--Hâtez-vous d'apprendre, s'il est possible, quel est le malheureux tombé dans ces mains ennemies.

Le poëte s'approcha de lui au même instant, et lui demanda quelle était sa patrie, il répondit:

--J'ai vu le jour dans le royaume de Navarre: ma mère, veuve d'un époux dissipateur, adultère et suicide, engagea ma jeunesse au service d'un courtisan. Je sus dans la suite m'approcher du coeur du bon roi Thibault; mais je ne tardai pas à faire auprès de lui le trafic dont je rends compte dans la poix bouillante [4].

Le Navarrois, parlant ainsi au milieu des démons, était comme la souris tremblante au milieu des chats perfides.

Déjà l'un d'entre eux, à qui deux longues défenses hérissaient les lèvres, lui faisait sentir leur pointe cruelle; mais le chef l'entourant de ses bras:

--Laissez, laissez, dit-il aux autres; c'est à ma fourche qu'il est dû.

Et d'abord se tournant vers mon guide, il lui cria:

--Faites-le parler encore avant qu'on le déchire.

Le sage prit donc la parole:

--Connaîtrais-tu quelque âme italienne dans la poix obscure?

Le coupable répondit:

--Il en est une que les mers d'Italie ont vu naître, et j'étais naguère à ses côtés. Que n'y suis-je encore! je n'aurais pas devant moi ces griffes et ces crocs.

--C'est trop de patience, cria l'un des démons.

Et, lui jetant sur les bras sa fourche recourbée, il en arrachait des lambeaux: un autre en même temps s'attachait à ses jambes; et l'infernal décurion s'acharnait comme eux autour de l'ombre malheureuse.

Quand les monstres se furent un peu lassés, mon guide voulut parler à cet infortuné qui regardait avec effroi toutes ses blessures.

--Quel est donc, lui dit-il, cet homme d'Italie que tu viens de quitter pour ton malheur?

--C'est, répliqua-t-il d'une voix faible, le juge de Gallure [5], frère Gomite, ce vase d'iniquité, qui, tenant dans ses mains les ennemis de son maître, les renvoya si contents de lui; ils ont eu, dit-il, la liberté, et moi leur or. C'est ainsi que sa main vénale trafiqua toujours des dignités et des grâces. Sans cesse le sénéchal de Logodor [6] est avec lui, et la Sardaigne est l'éternel objet de leurs plus doux entretiens. Ô moi, chétif! j'allais en dire davantage; mais ne le voyez-vous pas grincer des dents, celui qui s'apprête à me déchirer?

Le chef des autres en vit un prêt à frapper, qui tordait sa prunelle effroyable, et lui dit en le heurtant:

--Laisse-nous donc, mauvais génie.

Ainsi l'ombre tremblante reprit son discours: