L'enfer (2 of 2) La Divine Comédie - Traduit par Rivarol

Chapter 1

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BIBLIOTHÈQUE NATIONALE

COLLECTION DES MEILLEURS AUTEURS ANCIENS ET MODERNES

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DANTE ALIGHIERI

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L'ENFER

POÈME EN XXXIV CHANTS

TRADUIT PAR RIVAROL

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TOME SECOND

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PARIS

AUX BUREAUX DE LA PUBLICATION

1, Rue Baillif 1

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1867

CHANT XVIII

ARGUMENT

Division du huitième cercle, dont le fond est partagé en dix vallées ou boyaux concentriques; toutes les sortes de fraudes y sont punies. Description de la première et de la seconde vallée, où se trouvent les corrupteurs et les flatteurs.

Il est dans les Enfers un lieu nommé les VALLÉES MAUDITES: des roches noirâtres le revêtent de toutes parts, et s'élèvent à l'entour pour former sa vaste ceinture; des vallées inégales en partagent le fond, et décroissent de cercle en cercle jusqu'au gouffre large et profond creusé dans le centre.

Ce gouffre est pareil à une forteresse assise au milieu des fossés nombreux qui la défendent; et, comme on y voit des ponts légèrement jetés de fossé en fossé, ainsi dans le cirque infernal, des rocs suspendus en arcades coupent les vallées, et vont, comme à un centre commun, se réunir dans le gouffre [1].

Le monstre nous avait déposés au pied des remparts qui nous dérobaient ce huitième cercle; je m'avançai en suivant mon guide vers les hauteurs, et c'est de là que mes regards descendirent au fond de la première vallée, séjour nouveau de perfidies et de douleurs nouvelles.

J'y découvris des ombres nues, qui gardaient en deux files égales un ordre toujours contraire: les unes venaient vers nous, et les autres nous devançaient précipitamment. Telle est, aux saintes heures du jubilé, la marche solennelle des Romains: on voit sur un pont la foule religieuse qui se partage en deux colonnes, dont l'une s'avance vers le temple, et l'autre revient et s'en éloigne sans cesse [2].

J'aperçus en même temps, sur l'un et l'autre bords de la vallée, des démons armés de griffes et de fouets noueux, qui se dressaient et se courbaient tour à tour, en frappant à outrance les âmes perverses. Cruellement déchirées, elles fuient d'une fuite éternelle, se dérobant et se retrouvant à jamais sous les coups de ces infatigables bras.

Tandis que je regardais, mes yeux s'arrêtèrent sur un des réprouvés, et je dis aussitôt:

--Celui-ci ne m'est point inconnu.

Pour l'envisager plus attentivement, je m'éloignai de mon guide, et je suivis l'ombre coupable, qui baissait la tête et voulait éviter mon coup d'oeil; mais je la reconnus et lui criai:

--O toi qui portes ainsi ton front vers la terre, tu fus jadis Caccianimico [3], si tes traits n'ont point trompé mes yeux: dis-moi quel crime t'a conduit dans cette lice de douleur?

--Ce n'est point sans déplaisir, me répondit-il, que je ferai l'aveu que tu demandes; mais je ne puis le refuser à ton langage, qui me rappelle un monde où je ne suis plus. C'est moi qui séduisis la belle Gisole, et qui l'ai vendue aux désirs du marquis [4], quoi qu'en dise la renommée; et je ne suis pas le seul Bolonais qui gémisse en ces lieux: les rivages de la Savenne et du Reno [5] n'ont jamais retenti de tant de voix bolonaises que les cavités sombres de cette triste vallée; tu le croiras sans peine si tu penses combien nous sommes tous altérés de la soif de l'or.

Il parlait encore, et tout à coup un démon fait siffler autour de ses reins les noeuds du fouet vengeur, en lui criant:

--Marche, infâme; il n'est point ici de femme à vendre.

Je retournai vers mon guide [6], et bientôt nous arrivâmes devant un rocher qui du pied des remparts s'élevait comme un vaste pont sur la première vallée: nous le gravîmes ensemble, et du haut de sa voûte escarpée, nos yeux plongèrent sur les deux rangs de coupables.

--Tourne la tête, dit mon guide, et tu verras à visage découvert ceux qui fuyaient devant nous, et que tu ne connais pas encore.

--Je me tournai; et je vis passer sous l'antique pont la file immense des malheureux flagellés. Aussitôt, prévenant mon désir, le sage me dit:

--Considère la grande ombre qui s'avance; elle ne donne pas une larme à cet âpre châtiment, et la nuit des Enfers n'a pu ternir son royal aspect. C'est Jason qui, par valeur et prudence, ravit à Colchos sa toison fatale; c'est lui qui, passant à Lemnos, ne trouva dans cette île impie qu'un peuple de marâtres et de veuves parricides. La jeune Hypsiphile avait seule trompé ses féroces compagnes [7]; les serments et la grâce de Jason amollirent son coeur; mais le perfide l'abandonna sur ces bords malheureux, la laissant veuve et mère à la fois. Il paye ici le prix de ses parjures, et dans cette vengeance les larmes de Médée lui sont encore imputées. Ici les corrupteurs sans foi expient avec lui les longs soupirs de leurs victimes... Tu connais maintenant, ajouta mon guide, le premier séjour de la perfidie et ses premiers supplices.

Cependant nous étions descendus sur un nouveau circuit où le pont vient reposer sa base, et se relève encore pour embrasser la seconde vallée; et déjà, du haut des rocs qui l'entourent, se faisaient entendre les sanglots, le choc des mains et la pénible respiration des peuples suffoqués dans ses flancs: les vapeurs qui s'en exhalent s'affaissent lentement sur ses bords, et les abreuvent d'une lie infecte qui repousse la vue et l'odorat défaillant.

Nous gravîmes à la hâte sur le dos escarpé du pont, et de là mes regards tombèrent au fond de l'impur fossé: je crus voir alors le cloaque du monde.

La foule des ombres confusément jetées dans cet immense égout se soulevait péniblement hors de l'épaisse surface.

Une d'entre elles avait frappé mes yeux, et je la considérais; mais je ne distinguais rien sur sa tête dégoûtante.

Ce malheureux me regarda à son tour et me cria d'une voix étouffée:

--Que trouves-tu dans moi plus que dans ceux-là?

--Je pense, lui répondis-je, retrouver en toi Interminelli de Lucques [8]; mais ce n'est plus là cette tête parfumée que j'ai connue jadis.

--Voilà, reprit-il en frappant son visage, où m'a conduit ma langue adulatrice, et ce que m'a valu l'encens dont j'enivrais les hommes [9].

Mon guide se tourna vers moi, et me dit:

--Jette les yeux plus loin, sur cette ombre échevelée qui s'agite et se déchire avec fureur: c'est l'infâme Thaïs, qui payait d'une parole les profusions de ses amants [10]. Mais quittons, il est temps, un spectacle trop immonde.

NOTES

SUR LE DIX-HUITIÈME CHANT

[1] Le local du huitième cercle est fort bien décrit; mais il demande une grande attention pour être entendu.

[2] Boniface VIII avait institué le jubilé en 1300, époque où Dante suppose qu'il fit son poëme, quoiqu'il l'ait réellement fait quelques années après. La foule que cette solennité attira dans Rome fut si grande, qu'on prit le parti de diviser le pont du château Saint-Ange dans sa longueur, par une barrière qui séparait le peuple en deux bandes: l'une qui allait à Saint-Pierre, et l'autre qui en sortait.

Ici, la première file des coupables est de ceux qui ont vendu les femmes aux plaisirs des autres; la seconde est de ceux qui les ont séduites pour en jouir eux-mêmes.

[3] C'était un Bolonais nommé Venetico Caccianimico, qui se fit bien payer par le marquis Obizo d'Est pour lui livrer sa soeur Gisole, laquelle s'attendait à être épousée.

[4] Cet Obizo d'Est, marquis de Ferrare, dont il est parlé au douzième chant, était appelé communément _le marquis_. C'était un homme cruel et sans foi. Il paraît que tout le monde ne convenait pas que Caccianimico lui eût vendu sa soeur.

[5] Bologne est arrosée par la Savenne et le Reno. Les Bolonais ont un accent particulier: ils prononcent _sipa_ au lieu de _si_; comme on dirait _ouida_ pour _oui_. Le texte fait allusion à cette locution bolonaise.

[6] Il faut observer que les vallées étaient rangées en cercles, les deux poëtes ne parcourent jamais qu'un arc de chacune: ils passent le premier point qui se présente pour arriver à la vallée qui suit.

[7] En sauvant son père Thoas, et ensuite son amant, il reste une antique où on voit Hypsiphile qui reçoit Jason.

[8] Il était d'une famille très-noble de Lucques, et s'accuse ici d'avoir été un vil et bas flatteur.

[9] On voit que Dante, par ce rapprochement d'idées, établit une analogie entre le dépit et la peine, par le contraste même qui en résulte. Le flatteur donne de l'encens aux hommes, qui lui rendent ce qu'il y a de plus dégoûtant dans l'humanité.

[10] Thaïs était une courtisane que Térence a introduite dans une de ses pièces. Dante cite même les paroles que Térence prête à cette courtisane; mais elles produisent un effet ridicule.

CHANT XIX

ARGUMENT

Troisième vallée, où sont punis les simoniaques, soit qu'ils aient vendu ou acheté des bénéfices. Imprécation du poëte contre les grands biens et l'avarice de l'Église.

Ô Simon, mage imposteur! et vous, enfants de rapine, sacrilége race, dont les mains adultères osent marchander l'épouse de Christ! c'est pour vous que ma voix s'élève encore dans la troisième vallée [1].

Déjà, nous étions montés sur la roche qui se courbe en arc de l'un à l'autre bord, et de son centre élevé mon oeil mesurait la vallée profonde. Ô sublime sagesse, quelles formes variées tu daignes prendre aux cieux, sur la terre et dans les Enfers!

Ainsi que, dans son premier temple, Florence voit les sacrés marbres du baptême percés d'ouvertures égales dans leur forme et dans leur contour [2], de même je voyais l'infernale enceinte parsemée de fosses circulaires, creusées de toute part dans le pavé noirâtre. Chaque fosse avait reçu son coupable; mais chaque coupable, en tombant tête baissée, ne se plongeait pas tout entier dans son étroit sépulcre: leurs jambes se montrent encore, tandis que les troncs ensevelis pendent à la voûte souterraine. Des langues de feu s'attachent à leurs pieds renversés; elles en parcourent la surface comme la flamme qui vacille dans un vase en léchant ses bords onctueux [3].

Je regardais ces pieds allumés qui se levaient et se baissaient précipitamment, qu'il n'est pas de liens dont ils n'eussent brisé les noeuds.

--Maître, disais-je, quel est celui dont les flammes plus irritées s'agitent plus violemment? Ne pourrai-je entendre le récit de ses crimes et de ses maux?

--Si tel est ton désir, reprit le sage, je descendrai et je te porterai au fond de la vallée, et là tu interrogeras le coupable.

--Ô bon génie! lui répondis-je, vous connaissez les voeux secrets de mon coeur; toujours ses désirs ont fléchi sous vos volontés.

À ces mots, nous descendîmes légèrement dans l'enceinte profonde, à travers les feux qui l'éclairent, et mon guide me déposa près de celui qui donnait, par ses mouvements convulsifs, le signe de douleur immodérée.

--Qui que tu sois, lui dis-je alors, triste fantôme qui n'offres plus que des tronçons renversés, réponds, si tu peux, à ma voix.

En parlant ainsi, j'étais comme le prêtre consolateur qui se penche vers la fosse d'où l'homicide assassin le rappelle encore pour temporiser avec la mort [4]; et tout à coup j'entendis la voix souterraine:

--Te voilà déjà, Boniface? Es-tu là debout? Certes, un menteur horoscope nous trompa tous deux? Tes mains sordides sont-elles sitôt lasses de s'enrichir? Ces mains, que tu ne craignis pas d'offrir à une divine épouse pour l'étouffer ensuite dans tes perfides embrassements [5]?

Je restai, à ce discours, tel qu'un homme interdit; et ma bouche confuse cherchait en vain une réponse à ces paroles mystérieuses.

--Réponds, me dit aussitôt mon guide, réponds-lui que tu n'es pas celui qu'il pense.

Je me penchai donc vers le coupable, et lui répondis ainsi. Alors ses pieds se tordirent avec plus d'horreur; il soupira profondément et s'écria:

--Que désires-tu de moi? Est-ce pour connaître ma condition déplorable que tu n'as pas craint l'abord des Enfers? Apprends donc que ces pieds ont chaussé la mule pontificale, et que l'Ourse orgueilleuse me donna le jour [6]. Ma folle tendresse pour ses fils ambitieux n'a que trop fait voir quel sang coulait dans mes veines; mon avare main enfouissait pour eux des trésors dans le monde, et creusait pour moi cette fosse dans l'abîme. Là-bas, sous ma tête, gisent mes devanciers en crimes et en puissance; ils ont tous passé par ce triste détroit; et moi-même, quand celui que tu m'as semblé d'être arrivera, je tomberai comme eux dans ces vastes catacombes. Boniface me remplacera; mais ses pieds brûleront moins longtemps que les miens; sa tête renversée flottera moins longtemps sous la voûte sépulcrale; car l'occident va bientôt vomir un autre pontife, d'oeuvres plus iniques [7]. Pasteur sans amour et sans foi, nouveau Jason des Machabées [8], il sera l'ouvrage et l'instrument d'un prince étranger, et c'est lui qui fermera la fosse sur Boniface et sur moi.

Il achevait à peine; et moi qui ne pus retenir un zèle trop amer peut-être, je m'écriai:

--Ombre malheureuse, dis-nous si jadis le maître céleste vendit les deux clefs à Barjône? Certes, il ne lui fit que ce court précepte: _Pierre, suivez-moi_. Et ce ne fut pas non plus à prix d'or que dans l'assemblée des frères le successeur de Judas [9] obtint la place qu'avait perdue ce traître. Vieillard avare, te voilà maintenant! Garde bien tes coupables trésors, qui t'ont donné l'audace de tirer le glaive contre les rois [10]. Oh! si l'antique respect pour vos ombres pontificales n'enchaînait ma langue, elle vous poursuivrait bien plus âprement encore, pasteurs mercenaires! car votre avarice foule le monde; elle est amère aux bons et douce aux méchants. C'est de vous qu'il était prédit à l'évangéliste, quand il voyait celle qui était assise sur les eaux se prostituer avec les rois; celle qui naquit avec sept têtes, et dix rayons qui s'éclipsèrent avec les vertus de son époux [11]. C'est vous aussi qui vous êtes fait des dieux d'or et d'argent; et si l'idolâtre encense une idole, vous en adorez mille. Ah! Constantin, que de maux ont germé, non de ta conversion, mais de la dot immense que tu payas au père de ta nouvelle épouse [12]!

Ainsi parlait ma bouche avec amertume; et, soit repentir ou désespoir, les pieds du fantôme et ses genoux frémissants se heurtaient sans relâche.

Cependant mon guide avait écouté d'une oreille satisfaite ces dures vérités; et bientôt, me soulevant et me portant dans ses bras, il suivit le premier sentier qui remontait sur les roches d'un nouveau pont. Du haut de sa voûte hardie, où la biche légère n'eût pas gravi sans effroi, nous embrassâmes d'un coup d'oeil l'ample sein de la quatrième vallée.

NOTES

SUR LE DIX-NEUVIÈME CHANT

[1] Simon le magicien voulut acheter des apôtres le don des miracles, bien qu'il eut lui-même de fort beaux secrets. On a appelé depuis simoniaques tous ceux qui ont trafiqué des choses spirituelles.

[2] Les anciens fonts baptismaux de Florence étaient, comme le dit l'auteur, percés de trous ronds, dans lesquels, sans doute, les prêtres plongeaient les enfants qu'ils baptisaient. Je me figure que ce marbre percé de trous, et qui recouvrait les fonts, était comme une table fort mince, puisque le poëte raconte, en parenthèse, qu'il fut un jour obligé de briser une de ces ouvertures pour dégager un enfant qui s'y noyait; sur quoi ses ennemis l'accusèrent d'irréligion. On n'a point traduit les trois vers qui contiennent ce fait, parce qu'ils coupaient désagréablement et ralentissaient la rapidité de cette description. J'ai lu quelque part que les fonts baptismaux de Saint-Marc à Venise avaient eu la même forme. Les fourneaux de nos cuisines peuvent, je crois, en donner quelque idée. Il est fâcheux de rencontrer dans un poëte des comparaisons tirées d'objets qui n'existent plus, parce qu'alors on est obligé d'en chercher d'autres pour expliquer les siennes.

[3] Ce supplice des âmes fichées dans leur trou, la tête en bas (pour désigner leur oubli des choses célestes et leur attachement à la terre), rappelle ce vers de Perse:

_Ô curvae in terris animae, et coelestium inanes_!

Cette forêt de jambes et de pieds allumés est une imagination fort extraordinaire: mais ce qui doit surtout nous étonner, c'est que les papes aient accepté la dédicace d'un poëme où ils sont si maltraités. Le discours de Nicolas III, et la vive sortie que Dante fait contre lui et ses pareils, est un morceau très-éloquent, et dut produire un grand effet en Italie. Ce pontife, croyant parler à Boniface VIII, dit au poëte: _Te voilà debout_; expression remarquable, parce que, pour un pauvre malheureux pendu par les pieds depuis si longtemps, le suprême bonheur était d'être debout.

[4] Autrefois on enterrait vifs les assassins, en le jetant la tête en bas dans une fosse. Le confesseur était forcé à l'attitude que Dante lui donne ici, pour entendre les dernières paroles du patient.

[5] Le tour que prend le poëte pour maltraiter Boniface VIII est fort ingénieux. Il faut toujours se rappeler que Dante suppose qu'il fit son poëme en 1300, époque où Boniface VIII siégeait encore, puisqu'il ne mourut qu'en 1303. Mais le poëte ne l'ayant réellement achevé que sous le pontificat de Clément V, successeur de Boniface, il peut prédire ici ce qui lui plaît sur des événements déjà arrivés.

[6] Le pape qui parle est Nicolas III, de la famille des Ursins ou des Oursins. Il aima ses neveux jusqu'au scandale, et leur prodigua les trésors de l'Eglise. C'est un de ceux qui ont le plus travaillé à l'élévation de la tiare et à l'avilissement des couronnes. En disant: _Un menteur horoscope nous trompa tous deux_; il fait entendre au Dante que les astrologues du temps lui avaient promis à lui et à Boniface un plus long règne.

[7] C'est de Clément V dont nous avons déjà parlé qu'il s'agit ici. Il était le sujet et la créature de Philippe le Bel, et c'est de concert avec ce prince qu'il détruisit l'ordre des Templiers. On sait que ce pontife transporta le siége à Avignon pour se dérober aux troubles dont la ville de Rome était déchirée. Il a été fort maltraité par tous les historiens d'Italie.

[8] Ce Jason était frère d'Onias. Il obtint le grand pontificat de Jérusalem à prix d'or, par la protection d'Antiochus, roi de Syrie.

[9] Saint Mathias fut choisi à la place de Judas, pour compléter le nombre de douze. Il n'est peut-être pas inutile de dire que cet apôtre fut tiré au sort.

[10] Charles d'Anjou, frère de saint Louis, roi de France, et roi lui-même de la Pouille et de la Calabre, refusa hautement sa fille au neveu du pape Nicolas III. «Quoiqu'il ait la chaussure rouge, disait ce prince, son sang n'en est pas devenu plus digne de se mêler à celui de la maison de France.» Jamais l'orgueilleux pontife ne put lui pardonner cet affront: il se servit de tous les biens de l'Eglise pour faire la guerre à Charles, et le dépouiller de ses royaumes.

[11] Application de l'Apocalypse. L'Eglise a perdu son éclat, quand son chef a perdu ses vertus. On dit que les sept têtes représentent les sept sacrements; et les dix cornes ou rayons, le décalogue.

[12] Le poëte suit ici l'opinion vulgaire, que Constantin, en se convertissant, donna à l'Eglise le patrimoine qu'on appelle _de Saint-Pierre_. Arioste assure qu'Astolphe trouva l'original de cette donation dans le royaume de la Lune.

CHANT XX

ARGUMENT

Quatrième vallée où sont punis ceux qui se mêlent de prédire l'avenir. Entretien sur l'origine de Mantoue.--Astrologues, sorciers et sorcières.

Je touche au vingtième repos de ma douloureuse carrière; mais des supplices nouveaux demandent encore de nouveaux chants.

Déjà mes yeux plongeaient sur une terre trempée des larmes que les ombres y versent en silence: elles marchent avec détresse, en suivant les détours de la vallée, comme, dans nos campagnes, la foule religieuse passe en invoquant l'assemblée des saints [1].

Je considérais ces malheureux; mais, parcourant d'un regard leurs traits divers, je m'aperçus, avec une surprise mêlée d'horreur, que les troncs et les visages ne s'accordaient point entre eux: chaque coupable, opposé à lui-même, présentait d'un seul aspect son front et son dos, et semblait reculer et s'avancer à la fois. Tel n'est point encore le paralytique, dont la tête, tournée par la contrainte du mal, ne peut revenir sur son pivot nerveux.

Lecteur, si mes vers ne sont point un vain son pour ton âme attendrie juge toi-même comment j'aurais pu contempler d'un oeil sec l'effigie de notre humanité si tristement défigurée, et supporter le spectacle de ces infortunés, versant à jamais des larmes qui n'arrosent plus leurs poitrines!

Appuyé sur les durs rochers qui s'élevaient autour de moi, je les inondais de mes pleurs, quand mon guide me dit:

--Eh quoi! ne serais-tu donc aussi qu'une âme vulgaire? On est sans pitié pour des maux sans mesure. Ne sont-ils pas assez criminels, ceux qui osèrent être les émules d'un Dieu? Relève-toi, et regarde celui que la terre déroba tout à coup à la vue des Thébains, qui lui criaient [2]: «Amphiaraüs, où fuis-tu donc loin du combat?» Et cependant, il tombait de gouffre en gouffre, et roulait aux pieds de Minos, qui frappe à chacun l'inévitable coup. Pour avoir porté ses regards trop avant, il ne voit plus qu'en arrière; et c'est ainsi qu'il rebroussera dans l'éternité. Voilà Tirésias [3], qui, transformé deux fois, passa tour à tour d'un sexe à l'autre: devenu femme pour avoir frappé deux serpents, et les frappant encore pour reprendre sa dépouille virile. Arons [4] vient ensuite, et son menton repose sur son dos. Il avait creusé sa grotte augurale dans ces montagnes où sans cesse le marbre crie sous les efforts de l'habitant de Carrare [5]. C'est de là qu'épiant l'avenir, il promenait son oeil prophétique sur le miroir des eaux et dans la voûte des cieux. Vois encore celle dont les reins se montrent à nu, tandis que son sein se couvre du voile épais de ses cheveux: c'est la voyageuse Manto, qui, lasse enfin de sa course vagabonde, s'arrêta aux lieux où j'ai vu le jour; et c'est ici que je te demande une oreille plus attentive [6]. Quand Thèbes eut perdu Tirésias et sa liberté, Manto, jeune orpheline, s'éloigna d'une patrie esclave, et courut longtemps de climats en climats. Non loin du Tyrol, où les Alpes opposent à la Germanie leurs immuables confins, se trouve un lac, ornement de la belle Italie: on le nomme Bénac; et les fleuves nombreux qui désaltèrent les champs de la Garde et de Valcamonique viennent se reposer dans son vaste bassin. Les prélats de Brescia, de Trente et de Vérone, pourraient, je pense, trouver au centre du lac la borne qui termine et réunit leur triple puissance [7]. Sur la rive plus basse où Pescaire présente à Bergame son front redoutable, le Bénac épanche les eaux dont il regorge, et les pousse comme un grand fleuve à travers les campagnes; bientôt l'Erident les reçoit, près de Governe, sous le nom de Mincio; mais auparavant, et non loin de sa source encore, le nouveau fleuve tombe dans une plaine; et là, ses flots ralentis s'étendent et croupissent comme un marais immense, où le soleil couve la mort dans les étés brûlants. Un champ inculte et désert s'élève au milieu de cette plaine marécageuse. C'est là que Manto, cette vierge farouche, suivie de son cortége et fuyant l'aspect des hommes, se choisit un asile: c'est là qu'elle exerça son art, et qu'elle termina sa vie. Après elle, des tribus éparses dans la contrée se rassemblèrent pour habiter un séjour que les eaux croupissantes protégent de tout côté. Elles y fondèrent une ville, et, sans interroger le sort [8], la nommèrent MANTOUE, en mémoire de celle dont le choix avait honoré ces lieux, et dont le tombeau les consacrait encore. Un peuple nombreux vivait dans ses murailles avant que le fourbe Pinamont eût prévalu sur les crédules Casalodi [9]. Je t'ai révélé la naissance et les accroissements de ma patrie, afin que si d'autres récits parviennent à ton oreille, ma parole soit à jamais le sceau de la vérité pour elle.