L'enfer (1 of 2) La Divine Comédie - Traduit par Rivarol

Chapter 9

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Ainsi! m'écriai-je en levant les yeux; et les trois ombres se regardèrent entre elles, comme frappées de la vérité [6].

--Heureux qui peut comme toi, me dirent-elles, puiser ses réponses à la source du vrai! Mais quand tu reverras le paisible front des étoiles, et qu'échappé de la nuit éternelle il te sera si doux de dire _je l'ai vue_, daigne encore nous rappeler au souvenir des tiens.

Aussitôt, rompant leur cercle, ces ombres légères disparurent, plus rapides que l'oiseau, plus promptes que la parole.

Cependant mon guide s'était éloigné, et déjà le bruit des eaux, croissant de plus en plus, eût étouffé le son de nos voix. Semblable au fleuve qui lave la côte orientale de l'Apennin, et reçoit son nom du paisible cours de son onde [7], mais qui change bientôt et de cours et de nom, lorsque, suspendu près de Forli, il tombe et bondit en fureur sur le penchant écumeux des Alpes, et qu'il inonde les champs trop solitaires de Saint-Benoît; ainsi le triste ruisseau précipite ses flots rougeâtres dans ces rocs entr'ouverts, et, les brisant avec fracas, assourdit cette lugubre enceinte.

J'avais autour de mes reins une corde qui les soutenait par ses noeuds redoublés. C'est avec elle que je m'étais promis de saisir la panthère: je la délie, aux ordres de mon guide; et, après avoir rassemblé ses nombreux anneaux dans ma main, je la présente au sage, qui s'avance aussitôt sur les bords du gouffre [8], et la jette loin de lui dans cette bouche ténébreuse.

--Quel sera l'événement, disais-je alors, en le voyant se pencher et suivre de l'oeil la corde flottante au fond de l'abîme.

Heureux l'homme prudent qui possède son âme devant l'oeil scrutateur qui juge l'oeuvre et la pensée! Mon guide connut où s'égarait la mienne:

--Bientôt, me dit-il, ce que j'attends paraîtra, et tes doutes finiront.

Me préserve le Ciel de révéler aux enfants des hommes des vérités qui ont l'air du mensonge: je ne veux point que mon front rougisse quand ma bouche est pure. Il est cependant une vérité que je vais dérober au secret des ombres.

Ici, lecteur, je jure par ces vers, si le temps ne flétrit pas leur gloire, que mes yeux ont vu sortir du fond de la noire enceinte une figure que le plus intrépide n'eût pas envisagée sans pâlir: elle montait en nageant dans l'épaisse nuit, tel qu'un plongeur s'élève du fond des mers, après avoir arraché l'ancre retenue dans les écueils: d'un pied léger il repousse les flots, et remonte en les sillonnant de ses bras allongés.

NOTES

SUR LE SEIZIÈME CHANT

[1] Les deux voyageurs coupent toujours le cercle par son diamètre: ils suivent le ruisseau qui va se perdre dans le centre, et y forme par sa chute une cataracte.

[2] Guido Guerra commandait 400 chevaliers florentins, tous de faction guelfe, à la bataille de Bénévent, remportée par Charles d'Anjou sur Mainfroy. C'est à sa valeur qu'on attribua la victoire. Charles y gagna le royaume des Deux-Siciles, et aida Guido à rentrer dans Florence; ils y rétablirent les Guelfes, et les Gibelins en furent chassés. Comme Dante avait été élevé dans le parti guelfe, Guido Guerra, par le grand rôle qu'il y avait joué, était un homme bien respectable à ses yeux.

[3] Tegiao Aldobrandini était de la maison des Adhémars. Si les Guelfes avaient suivi son conseil, ils n'auraient pas été battus à Monte-Aperto. (Voy. le chant X, note 4.)

[4] Jacques Rusticuci, Florentin, d'une famille peu remarquable, mais fort riche, se distingua par son courage et sa libéralité. Ayant été contraint de se séparer d'une femme trop querelleuse, il tomba dans le désordre qu'on expie au septième cercle. Ces trois ombres rôdent sans cesse en parlant à Dante, parce qu'il ne leur est pas permis de rester en place, ainsi qu'on a vu au chant XV.

[5] Guillaume Borsier, homme de bonne société, chéri de tous les princes d'Italie. Boccace raconte une de ses facéties dans la huitième Nouvelle de la première Journée.

[6] Cette coupe de phrase dessine mieux l'attitude des interlocuteurs, et rend plus vivement l'effet que produit la réponse de Dante.

[7] Ce fleuve s'appelle d'abord _Aqua Cheta_, et après sa chute _Montone_. Il a son embouchure à sept lieues de Ravenne.

[8] Le gouffre conduit au huitième cercle, où sont punis les Perfides, comme l'ont été les Violents au septième cercle; mais par des supplices plus rigoureux. On croirait que Dante veut désigner, par la corde qui est autour de ses reins, les finesses dont le coeur de l'homme est naturellement enveloppé. Comme il va descendre au séjour des Perfides, il doit y laisser les livrées du vice qu'on y expie. Mais dès que la corde touche au fond du gouffre, un monstre, emblème de la perfidie, reconnaît le signal, et monte aussitôt. Il avait été tenté de lier la panthère avec cette corde; allégorie assez vague, sur laquelle on ne peut faire que des conjectures, soit que la panthère représente la cour de Rome, ou les passions de la jeunesse, comme on a vu au premier chant. Au reste, on voit, par un autre passage du _Purgatoire_, que c'était alors la mode d'avoir les reins ceints d'une corde. Voilà sans doute pourquoi les moines, qui n'imaginèrent rien, prirent, avec l'habit de leur siècle, le cordon qui en était une dépendance. Ce fut par les moeurs qu'ils se distinguèrent alors. Observons, en finissant, que l'usage des habits courts a fait tomber celui des cordes et des ceintures.

CHANT XVII

ARGUMENT

Description du monstre de la fraude, nommé Gérion.--Il porte les deux poëtes sur son dos au fond du huitième cercle: mais avant de quitter le septième, Dante jette un coup d'oeil sur ce qui lui reste à voir dans le troisième donjon, et y trouve les usuriers, qu'il nomme _violents contre la société_.

--Voici le monstre qui darde une queue acérée, qui franchit les monts, infecte les siècles et les climats, et renverse le vaillant et le fort [1].

Après ces paroles, mon guide, étendant la main, fit signe au monstre de s'approcher des lieux où nous étions; et ce vivant symbole de la fraude s'avança d'abord sur les rochers, en découvrant son buste, tandis que sa queue flottait encore au fond du gouffre. Son visage était le paisible emblème du juste; mais le reste de son corps se terminait en serpent. Deux griffes velues sortaient de ses épaules. Les vives couleurs qui peignaient sa poitrine et les anneaux décroissants de sa longue croupe offraient plus de variétés que les tapis de l'Orient ou que les toiles d'Arachné. Comme on voit la barque hors des flots reposer sa proue sur le rivage; ou le Castor à demi plongé dans l'onde se partager entre deux éléments pour dépeupler les rivières du Germain affamé [2], ainsi je voyais la bête cruelle s'appuyer sur les rocs qui terminent l'enceinte sablonneuse: et cependant elle repliait en dessous les contours de sa croupe, dont la pointe, semblable au dard du scorpion, se jouait dans le vague de l'air.

--Passons, dit mon guide, près des lieux où le monstre s'est abattu.

Et aussitôt je le suivis en descendant vers la droite, et nous laissâmes dix pas entre nous et l'aride plaine.

Non loin du bord où j'étais, je découvris des âmes qui étaient assises en grand nombre dans les sables brûlants.

Le maître me dit alors:

--Va et considère leurs supplices, afin que tu puisses remporter une pleine connaissance de cette dernière enceinte; mais abrége tes entretiens, et cependant j'irai et je parlerai au monstre qui doit nous porter dans l'abîme sur sa croupe vigoureuse.

Je restai seul dans ce troisième et dernier donjon [3], où les coupables sont assis à jamais: des larmes cuisantes abreuvent leurs paupières, et leurs mains désespérées repoussent et reçoivent sans cesse les feux qui les assaillent de toutes parts: ainsi dans les brûlants étés, un dogue furieux se débat sous les aiguillons pressés des insectes.

Je laissai tomber mes regards sur leurs visages, éternel aliment des flammes, et je ne pus en reconnaître un seul: mais j'aperçus des bourses diversement colorées qui pendaient à leurs cous; et chaque infortuné semblait encore en repaître sa vue. En m'approchant davantage, je découvris sur une bourse tissue d'or un lion peint de l'azur des cieux [4]; et, promenant mes regards plus loin, je vis une oie, blanche comme la neige, éclater sur la pourpre [5]. Enfin un des coupables, qui portait une truie azurée sur une toile d'argent, me cria [6]:

--Que fais-tu dans cette fosse? Éloigne-toi: mais puisque tu vis encore, apprends que je garde à mes côtés une place pour Vitalian [7]: je suis tombé des champs de Padoue parmi ces Florentins dont les cris importuns appellent sans cesse l'illustre chevalier aux trois boucs [8].

Il parlait ainsi, et tordait autour de ses lèvres sa langue desséchée, comme un taureau qui lèche ses naseaux écumants: et moi qui n'avais point oublié la parole de mon guide, je revins à lui en m'éloignant de ce spectacle de douleurs.

Il était déjà monté sur les puissantes épaules du monstre:

--Rassure-toi, me cria-t-il; il n'est pas d'autre chemin pour descendre dans l'abîme: tu vas t'asseoir devant moi, et je te couvrirai des atteintes de son dard.

Tel qu'un malade dont les ongles décolorés et les nerfs tremblants se glacent aux approches de la fièvre; tel je devins à ces paroles. Mais la honte qui rend l'esclave intrépide sous l'oeil du maître, me fit sentir son aiguillon, et je montai sur la croupe hideuse. «Soutenez-moi!» voulais-je m'écrier alors; et ma langue ne put articuler ces mots.

Cependant le bon génie me soulevait et me serrait dans ses bras:

--Gérion [9], dit-il au monstre, tu peux descendre; mais plonge-toi lentement dans le gouffre, et pense au nouveau fardeau que tu portes.

Comme la nacelle, en quittant le rivage, recule d'abord sur les flots; ainsi l'animal frauduleux se retirait de la pente escarpée, et détournait ensuite sa masse énorme, embrassant un long circuit, et balançant dans l'air ses bras velus, tandis que sa queue ondoyante serpentait en arrière. Le trouble de Phaéton, lorsque, dans sa route embrasée, les rênes échappèrent de sa main défaillante; l'effroi du malheureux Icare, lorsqu'il sentit couler sur ses bras nus la cire amollie, et qu'il entendit la voix de son père: «Hélas, tu te perds!» rien n'égalera l'horreur qui me saisit en me voyant environné d'air de toute part, et ne découvrant dans l'immense nuit que le monstre qui m'emportait. Il planait avec lenteur, en tournoyant dans un cercle allongé, et l'air qui cédait à ses mouvements effleurait à peine mon visage.

Cependant le fracas de l'onde, qui se brise et rebondit sur la pierre, accablait ma tête éperdue [10]; j'osai me pencher et regarder au-dessous de moi, et je reconnus, en frémissant, la vaste enceinte où nous descendions: des spectacles inconnus passaient tour à tour sous mes yeux; et la lueur des flammes, et les gémissements qui s'élevaient de toute part, troublaient de plus en plus mes sens consternés.

Enfin Gérion s'abattit au pied des rocs décharnés qui pressent le fond du gouffre, et, libre de son double fardeau, s'élança loin de nous comme un trait léger. Ainsi le faucon, las de planer sans fruit dans les nues, revient aux yeux étonnés du chasseur, qui lui crie: «Eh quoi, tu descends!» L'oiseau confus décrit rapidement un immense détour, et va s'abattre loin de son maître indigné.

NOTES

SUR LE DIX-SEPTIÈME CHANT

[1] Le poëte personnifie la fraude, et s'en sert pour se faire porter avec son guide au fond du huitième cercle, dont la descente serait impraticable sans ce moyen.

[2] Dante traite les Allemands de _lurchi_, goulus ou ivrognes. On trouve dans Lucilius: _Edite_, Lurcones, _comedones vivite ventres_. Les castors se tiennent moitié dans l'eau, moitié dehors, quand ils épient les poissons. Ils sont communs dans le Danube.

[3] On va voir dans le reste du troisième donjon les usuriers. Le poëte, pour varier sa manière, ne les nomme pas, mais les désigne par leurs armoiries.

[4] Armes de Gianfigliacci, maison de Florence.

[5] La famille des Ubriacchi, à Florence.

[6] Les Scrovigni, de Padoue.

[7] Vitalian, grand usurier de Padoue.

[8] Ce chevalier, qui avait trois boucs pour armes, était Jean Buyamont, fameux usurier de Florence. La manière dont ce damné en parle est ironique, et sa grimace le prouve.

[9] Gérion, roi des trois îles Baléares, avait trois têtes, selon la fable. Il est ici l'emblème de la fraude, à cause de son triple visage.

[10] Le monstre qui porte les deux poëtes forme, en descendant, une spirale, et le Phlégéton tombe à leurs côtés.

TABLE DES MATIÈRES

DU PREMIER VOLUME

AVERTISSEMENT

DE LA VIE ET DES POÈMES DE DANTE

VUE GÉNÉRALE DE L'ENFER

CHANT PREMIER.--A la chute du jour, le poëte s'égare dans une forêt.--Il y passe la nuit, et se trouve au lever du soleil devant une colline où il essaye de monter, mais trois bêtes féroces lui en défendent l'approche.--C'est alors que Virgile lui apparaît et lui propose de descendre.

CHANT II.--Le jour dont la naissance est indiquée dans le premier chant tire vers sa fin. Le poëte hésite sur le point de descendre aux Enfers; mais son guide le rassure, en lui apprenant que Béatrix est descendue du ciel pour l'envoyer à lui. Alors ils s'avancent tous deux vers les souterrains.

CHANT III.--Les deux poëtes arrivent à une immense porte ouverte en tous temps.--Après avoir lu l'inscription, ils passent dans la première enceinte de l'Enfer, que le fleuve Achéron partage en deux moitiés.--Description du premier supplice.--Discours de Caron.

CHANT IV.--Dante se réveille au delà du fleuve, sur le bord des limbes qui forment le premier cercle des Enfers.--Il y voit les enfants morts sans baptême et les hommes qui n'ont suivi que la loi naturelle.

CHANT V.--on trouve le juge des Enfers à l'entrée de ce deuxième cercle, où sont punies les âmes que l'amour a perdues.--Description de leur supplice.--Aventure de François d'Arimino.

CHANT VI.--Troisième cercle, où sont punis les Gourmands.--Cerbère, emblème de la gourmandise.--Prédiction sur les affaires du temps.--Entretien sur la vie future.

CHANT VII.--Quatrième cercle, dans lequel Pluton ou Plutus, emblème des richesses, veille sur les avares et les prodigues.--Description de leurs supplices.--Entretien sur la Fortune.--Passage au cinquième cercle, où les Vindicatifs sont plongés dans le Styx.

CHANT VIII.--Suite du cinquième cercle, où on trouve Phlégias, emblème des vindicatifs.--Passage du Styx.--Première entrevue des démons.

CHANT IX.--Les deux poëtes sont toujours en présence de la cité.--Apparition des Furies.--Un ange vient ouvrir les portes de la cité.--Sixième cercle, où sont punies les âmes infectées d'hérésies.

CHANT X.--Suite du sixième cercle.--Dante apprend les malheurs dont il est menacé.--Entretien sur l'état des morts.

CHANT XI.--Dernier coup d'oeil sur les hérétiques.--Les deux poëtes marchent vers le septième cercle.--Division générale de tout l'Enfer, tant de ce qu'on a vu que des trois cercles qui restent à voir.

CHANT XII.--Premier donjon du septième cercle, où sont punis _les violents contre le prochain_.--Le Minotaure qui se nourrissait de chair humaine, emblème des tyrans et des assassins.--Les Centaures.

CHANT XIII.--Deuxième donjon, où sont punis _les violents contre eux-mêmes_, tant les suicidés que ceux qui se font tuer.--Description de leur supplice.--Les harpies et les chiennes noires, double emblème des peines qui donnent le dégoût de la vie.

CHANT XIV.--Troisième donjon, dans lequel sont punies trois sortes de violences.--Celle contre Dieu, ou l'impiété; celle contre nature, ou la sodomie; et celle contre la société, ou bien l'usure.--Description du supplice des impies.--Allégorie sur le temps et sur les fleuves d'Enfer.

CHANT XV.--Suite du troisième donjon.--Supplice des _violents contre nature_, c'est-à-dire des sodomistes.--Entretien de Dante et de son précepteur.

CHANT XVI.--Suite du troisième donjon, et des _violents contre nature_.--On a vu dans le chant précédent les littérateurs: ce sont ici les militaires atteints du même vice.--Chute de Phlégéton dans le huitième cercle.

CHANT XVII.--Description du monstre de la fraude, nommé Gérion.--Il porte les deux poëtes sur son dos au fond du huitième cercle: mais avant de quitter le septième, Dante jette un coup d'oeil sur ce qui lui reste à voir dans le troisième donjon, et y trouve les usuriers, qu'il nomme _violents contre la société_.

Paris.--Imprimerie de Dubuisson et Ce, rue Coq-Héron, 5.