L'enfer (1 of 2) La Divine Comédie - Traduit par Rivarol
Chapter 5
[3] C'est Didon. Quant à Sémiramis qui vient d'être nommée, je ne sais pas s'il faut en croire les historiens, lorsqu'ils assurent qu'elle fit une loi qui autorisait les débauches amoureuses.
[4] Neveu de Marc, roi de Cornouailles, et amant de la reine Isolte, femme de ce prince. Marc, les ayant surpris, les perça de la lance même du coupable. Tristan fut le premier chevalier de la table ronde.
[5] Celle qui parle est Françoise de Polente, fille du prince de Ravenne, mariée au tyran d'Arimino. L'ombre qui est à ses côtés est celle de son amant, qui était aussi son beau-frère. Le mari les surprit un jour et les poignarda. Cet époux bossu, borgne et jaloux, avait une femme trop belle et un frère trop aimable; et ce qui intéresse en leur faveur, c'est qu'ils s'étaient aimés et promis foi et mariage avant qu'elle eût été contrainte de donner sa main à l'aîné, qui était souverain. Il est bon d'observer que Dante, réfugié chez ces différents Princes, ne laisse pas de raconter cette histoire désastreuse et délicate qui les touche de si près et qui venait d'affliger toute l'Italie.
[6] C'est-à-dire à Ravenne, qui est à l'embouchure du Pô.
[7] En montrant son amant.
[8] Puisque c'était un amour incestueux.
[9] Le roman de Lancelot du Lac était alors le bréviaire des amants, le livre à la mode. Ce roman est plein de peintures très-vives et très-libres des bonnes fortunes de Lancelot: on n'a qu'à voir le chapitre de la reine Ginevre, qui servit peut-être de texte à nos deux amants. Ce fut un chevalier nommé Gallehaut qui servit d'entremetteur d'amour entre cette princesse et Lancelot: à quoi Françoise d'Arimino fait allusion à la fin de son récit, en disant que ce livre fut un autre Gallehaut pour elle et son amant.
Le style mélancolique et plein d'amertume dont Dante raconte les amours et la mort de la princesse d'Arimino, nous doit bien faire regretter que ce grand poëte ait été si avare de pareils épisodes. Quel poëme serait-ce que le sien si, moins pressé d'inventer et de décrire des supplices, il eût voulu plus fréquemment reposer son lecteur sur des aventures si attachantes. Le langage des passions et l'art de raconter mettront toujours un homme au premier rang, tandis que le style descriptif, comme plus facile, ne doit prétendre qu'à la seconde place. Si Dante eût songé à réparer le malheur de son sujet par la fréquence des épisodes, il lutterait aujourd'hui avec plus de bonheur contre Homère et Milton, Tasse et Virgile. Mais il court de descriptions en descriptions vers un dénoûment topographique: là où manque le local, finit le poëme. Aussi ne serait-il qu'au second rang, quoiqu'il soit le créateur d'une langue et le restaurateur de l'Épopée en Europe, si quelques épisodes épars dans son _Enfer_ ne nous eussent décelé sa supériorité.
Je fus d'abord frappé de la couleur que donne à ce cinquième Chant l'aventure de Françoise d'Arimino. Pour ne pas la lui faire perdre, et lui conserver en même temps son goût de vétusté, j'ai employé une grande franchise dans l'expression et dans la coupe des phrases. Je n'ai pas craint de faire remonter le mot _pitoyable_ à sa première et véritable acception; car, malgré l'abus qu'on en a fait, cette expression étant harmonieuse, et bien apparentée dans la langue, il ne lui manque, pour reparaître sous son ancienne forme, que de plus heureux auspices.
Je dois prévenir qu'une des causes de l'obscurité de Dante est de faire repasser quelques mots du style figuré au style naturel, contre la marche ordinaire. _Briga_ exprime ici la foule des tourmentés. On sent bien que _brigue_ signifie une foule qui s'empresse, mais ce n'est plus qu'au moral. _Brigade_, _brigadier_ et _brigand_ sont restés au sens primitif et naturel. On trouve encore dans Dante une expression très-hardie et qui se présente sous plusieurs formes: c'est _le soleil qui se tait_; un _lieu muet de lumière_, une _clarté enrouée_; tout cela revient au _silentia lunae_, au _clarescunt sonitus_ de Virgile. Cet artifice de style n'est autre chose qu'un heureux échange de mots que nos sens font entre eux: l'oeil juge du son en disant _un son brillant_: le gosier, de la lumière, en disant _une clarté enrouée_. Racine a dit aussi: _Je verrai les chemins parfumés_, et c'est la vue qui empiète sur l'odorat. L'aveugle-né qui, entendant une trompette, disait: _c'est du rouge_, voyait par l'oreille et parlait en poëte: le son était éclatant pour lui, comme le rouge l'est pour nous.
On loue la négligence dans un grand poëte, parce que c'est en effet une partie qu'on n'acquiert pas sans un parfait jugement. Il ne faut pas tout voir, tout dire, tout entendre, voilà le précepte. Mais quelles sont les parties qu'il faut négliger, qu'il faut cacher, qu'il faut paraître oublier? comment laisser apercevoir en même temps ce qui est visible et ce qui ne l'est pas? Voilà le grand art. C'est de lui que viennent l'économie, la rapidité, la grâce. Un peintre qui exécute un grand tableau ne peut être accusé d'impuissance s'il néglige exprès quelques détails oisifs qui auraient ralenti sa marche. Dante a péché quelquefois contre cette heureuse négligence, en poursuivant une idée jusqu'à la forcer de rendre tout ce qu'elle contient: mais dans ce petit épisode, dans celui du comte Guidon et d'Ugolin, on ne peut qu'admirer la manière dont il court à l'événement. Le Camoëns, poëte si rapide qu'il en tombe quelquefois dans la sécheresse de l'histoire, a employé pour l'épisode d'Inez de Castro le ton qui règne dans celui de Françoise de Rimini. On trouve dans la _Lusiade_ et dans la _Jérusalem délivrée_ quelques imitations de Dante, qu'il est aisé de reconnaître.
CHANT VI
ARGUMENT
Troisième cercle, où sont punis les Gourmands.--Cerbère, emblème de la gourmandise.--Prédiction sur les affaires du temps.--Entretien sur la vie future.
Je n'éprouvais déjà plus la tendre oppression où m'avaient jeté les pleurs des deux amants; mes esprits suspendus reprenaient leur cours, et je me relevais: mais je ne pus tourner autour de moi, regarder, écouter, sans entendre ou sans voir des tortures nouvelles et de nouveaux tourmentés.
J'étais au troisième contour de l'abîme, au cercle des orages. Une pluie froide et noirâtre y épanche sans fin ses inépuisables torrents: la terre qui les reçoit exhale ses vapeurs empestées; et le choc de la grêle, et les frimas flottants, mêlés au fracas des eaux, fatiguent l'éternelle nuit.
J'entendais à travers l'orageuse obscurité les voix sanglotantes des malheureux submergés: ils se roulent et se débattent sous les coups redoublés de l'humide fléau, et le chien des Enfers les épouvante de son triple aboiement. Reptile énorme, ses yeux sont rouges de sang, sa barbe noire et dégoûtante: il se jette en furie sur les réprouvés, les déchire de ses griffes aiguës et les engloutit dans ses vastes flancs [1].
Dès qu'il nous aperçut, il souleva la masse de son corps et nous présenta ses trois gueules béantes et leurs dents recourbées. Mais le sage de Mantoue, portant ses mains vers la terre limoneuse, se releva pour en jeter dans les avides gosiers du monstre: et tel qu'un dogue famélique s'apaise en saisissant sa proie, tel le chien infernal baissa ses lourdes têtes, dont les rauques abois assourdissent les ombres.
Nous marchions cependant au-dessus des malheureux harcelés de l'orage et nos pieds foulaient les simulacres des peuples entassés. Dans ce bourbier, où les âmes étaient confusément gisantes; une seule se releva à moitié devant nous, et s'écria:
--Ô toi qui as pu descendre en ces lieux, reconnais-moi; car tu m'as vu avant ma mort!
--Tes souffrances, lui répondis-je, t'ont sans doute assez changé, pour que mon oeil te méconnaisse. Mais dis-moi plutôt qui tu es, toi que je vois ici livré à des peines qui, pour n'être pas excessives, n'en inspirent pas moins un si triste dégoût.
--C'est dans ta patrie, me dit-il, que j'ai respiré la douce clarté des cieux; dans cette ville où les crimes de la discorde sont montés à leur comble. Nos citoyens me nommaient Ciacco [2]; et, comme tu vois, je suis jeté à la pluie éternelle, parmi les voraces enfants de la gourmandise. Ici, nous expions tous des excès communs par d'égales peines.
--Ô Ciacco! lui dis-je, le spectacle que tu m'offres mérite bien tous mes regrets; mais apprends-moi, si tu le sais, quelle fin est réservée à nos citoyens divisés; s'il est encore un juste parmi eux, et comment la Discorde est venue s'asseoir dans nos tristes foyers?
Il me répondit [3]:
--Après de longs débats, le sang coulera et la faction du dehors repoussera l'autre avec grande perte. Mais après trois moissons, celle-ci triomphera à son tour, secondée par un prince, naguères accouru d'une terre lointaine. Les vainqueurs lèveront leur tête altière et marcheront sur les fers des vaincus, qui seront rassasiés de larmes et d'ignominie. Deux justes vivent encore dans les murs de Florence, mais Florence les méconnaît; car la Discorde a secoué son flambeau sur elle, et il en est jailli trois étincelles, l'Orgueil, l'Envie et l'Avarice [4].
L'ombre achevait son récit déplorable, mais pour prolonger l'entretien:
--Dis-moi, ajoutai-je, Farinat et Tegiao [5], ces dignes citoyens; Rusticuci, Arrigo et Mosca, dont le coeur soupirait après la renommée, où sont-ils, dis-moi? fais que je les voie, car je brûle de savoir si leur part est dans le Ciel ou si l'abîme s'est fermé sur eux.
--Ils sont tombés, me dit-il, dans les plus noirs cachots des Enfers, où le poids de leurs crimes les retient: c'est là que tu les rencontreras si tu pénètres dans ces gouffres. Mais quand tu reverras l'heureux éclat du jour, rappelle-moi, je t'en conjure, au souvenir des miens. Adieu, tu as reçu mes dernières paroles.
Alors ses prunelles s'égarèrent dans leur orbe, et, lançant un dernier regard sur moi, il baissa la tête et se replongea parmi les autres enfants de ténèbres.
--Un jour [6], me dit mon guide, la trompette céleste éclatera sous ces voûtes profondes, et l'abîme, sollicité par une puissance ennemie, vomira tous ses morts. Alors chacun d'eux ira visiter sa froide couche, pour y reprendre sa chair et sa forme première: mais ils ne se réveilleront plus, après ces paroles dont le retentissement les poursuivra dans leur éternité [7].
Ainsi nous traversions l'horrible mélange des flots bourbeux et des ombres, et ma langue interrogeait le sombre avenir.
--Ô mon maître! disais-je, la sentence suprême doit-elle aigrir ou tempérer les maux des réprouvés? ou bien renaîtront-ils aux mêmes supplices?
--Écoute tes propres maximes, répondit le poëte: _La perfection d'un être est pour lui la mesure et du mal et du bien_. Ces esprits malheureux seront toujours imparfaits, sans doute: mais, réunis au corps, ils s'uniront aussi à des douleurs nouvelles [8].
Tels étaient nos entretiens, dont le silence couvre une partie; et cependant nous avions parcouru le vaste circuit, et la descente d'un nouveau cercle s'ouvrait devant nous. Là, nous trouvâmes Pluton, antique ennemi de l'homme.
NOTES
SUR LE SIXIÈME CHANT
[1] L'image de Cerbère, et la description du supplice dégoûtant que subit la gourmandise, conviennent très bien à cette passion grossière. Virgile ne traite pas ici le chien des enfers avec autant de distinction que dans son _Énéide_. Il faut observer que Dante nomme Cerbère _grand ver_; et que, pour faire supporter cette expression, je l'ai agrandie en la généralisant. _Reptile énorme_ satisfait l'imagination, et ne s'écarte point du texte.
[2] C'était un homme fameux par son goût pour la bonne chère. Après avoir dissipé sa fortune, il usa de celle des autres, et passa pour un joyeux convive. On lui donna le surnom de _Ciacco_, expression florentine qui revient à celle de pourceau. (_Epicuri de grege porcus_.)
[3] Florence était alors toute Guelfe, c'est-à-dire dévouée au Pape. Ce parti s'étant lui-même divisé en Noirs et Blancs, la République se trouva en danger, ce qui fit qu'on exila les chefs des deux factions; mais les Blancs, qui prévalaient, abusant de leur triomphe, les Noirs députèrent secrètement à Boniface VIII, pour lui demander quelque prince de la maison royale qui rétablît l'ordre à Florence. Le Pape leur donna Charles de Valois, et ce prince remit d'abord la paix dans l'État: mais bientôt, gagné par les Noirs, il rappela de l'exil les chefs de leur faction. Alors ceux-ci triomphèrent à leur tour, et chassèrent les Blancs, qui se joignirent aux Gibelins dont l'Italie était pleine. Dante fut enveloppé dans leur disgrâce, et suivit comme eux la fortune des Gibelins.
[4] On ne sait quels sont ces deux hommes justes que Ciacco désigne ici.
[5] Il sera parlé en leur lieu de ces cinq personnages remarquables par leur naissance et les grands rôles qu'ils avaient joués dans la République. Ils étaient morts vers le temps à peu près où le poëte entra dans le maniement des affaires.
[6] Ici, Virgile fait considérer à Dante ces immenses souterrains où tant de peuples sont engloutis, et fait allusion au jugement final, ainsi qu'à la dernière sentence qui sera prononcée aux réprouvés.
[7] Ces paroles sont: _Allez, maudits_, etc. Dante veut dire que les réprouvés sortiront de l'Enfer pour assister au jugement dernier; mais qu'après le jugement ils rentreront dans l'Enfer pour n'en plus sortir.
[8] Jean XXII avait prêché publiquement à Avignon la même doctrine en 1333, ajoutant que non-seulement les peines des damnés étaient imparfaites jusqu'au jour du jugement dernier, mais encore le bonheur des élus. Quoique ce fût l'opinion de saint Augustin, ce Pape fut rabroué par la faculté de théologie de Paris, et Philippe de Valois fit condamner cette double proposition par une assemblée d'évêques et de docteurs. Jean XXII se rétracta.
Tout ceci prouve combien le monde s'occupait alors de l'état des damnés. On croyait que, réunies à leurs corps, les âmes en seraient plus parfaites, c'est-à-dire plus propres à souffrir.
CHANT VII
ARGUMENT
Quatrième cercle, dans lequel Pluton ou Plutus, emblème des richesses, veille sur les avares et les prodigues.--Description de leurs supplices.--Entretien sur la Fortune.--Passage au cinquième cercle où les vindicatifs sont plongés dans le Styx.
«Satan! Satan!» s'écria Pluton d'une voix enrouée [1]; mais le sage, pour qui la nature fut sans voiles, me dit:
--Rassure-toi; ce monstre, malgré sa puissance, ne peut te fermer ces rocs entr'ouverts; et le voyant écumer de fureur, il lui cria: «Tais-toi, loup infernal; que ta rage s'assouvisse de tes propres entrailles: nous descendons vers l'abîme, et notre voyage est écrit dans ces lieux où Michel foudroya ta rébellion.»
À ces mots, le monstre s'abattit, comme la voile enflée des vents, qui tombe humiliée, si la tempête a brisé son mât.
Nous voilà au quatrième cercle. Nous voyons de plus près les gouffres où s'entassent les crimes du monde.
Ô justice du ciel! quels trésors de vengeance et de douleurs se déployèrent devant moi! Comment nos crimes peuvent-ils les épuiser encore!
Ici, l'affluence des ombres étonna mes regards. Je les voyais se partager et parcourir dans un pénible jeu les deux croissants du cirque infernal; et, comme on entend les hurlements de Scylla, quand le flot qui jaillit heurte le flot qui s'engouffre ainsi, les deux partis, chargés de poids énormes, accouraient, se frappaient et s'écriaient ensemble:
--Pourquoi les enfouis-tu, et pourquoi les dissipes-tu?
Et, regagnant encore leurs hémisphères opposés, ils répétaient leur choc et leur insultante clameur, s'exténuant sans repos dans cette joûte éternelle [2]. Si bien qu'ému de compassion, je dis à mon guide:
--Quelles sont ces âmes? Sont-ce les ministres des autels que je vois à ma gauche [3]?
--Tous ces esprits, me répondit-il, se sont également fourvoyés dans leur route pour avoir jugé faussement du prix des richesses. Leur cri te les désigne [4], quand tu les vois s'entre-choquer dans le cercle où leurs vices contraires les repoussent. Ceux dont le front tondu blanchit à ta vue sont les enfants de l'Église, papes et cardinaux, esclaves dont l'avarice compte et marque les têtes [5].
--Maître, dis-je aussitôt, ne pourrais-je reconnaître quelqu'une de ces âmes jadis travaillées de la honteuse soif de l'or?
--Ne l'espère pas, me dit-il: elles sont toutes défigurées sous le masque du crime obscur qui déshonora leur vie. Une lutte interminable rapproche et divise à jamais les prodigues et les avares. Ils se présenteront ensemble au grand jour, les premiers avec des cheveux raccourcis, et les derniers tenant encore leurs mains fermées. Les uns ont jeté, les autres ont enfoui le doux présent de la vie; et ils sont tombés à la fois dans cette arène de douleur, qui, pour frapper tes yeux, n'a pas besoin de mes vains discours. Or, vois, mon fils, quels sont ces biens que la fortune verse dans ses courtes apparitions, et que l'homme poursuit de ses brûlants soupirs! Tout l'or qu'a vu l'oeil du jour, et qui brille encore ici-bas, ne saurait payer le repos d'une seule de ces âmes haletantes.
--Antique sage, lui dis-je alors, quelle est cette fortune que vous avez nommée, qui agite ainsi la balance des maux et des biens?
--Mortels aveugles, s'écria mon guide, quels nuages l'erreur vous oppose sans cesse! Écoute-moi, et que ma parole descende dans ton coeur... Celui dont le regard embrasse les mondes, entrelaçant jadis leurs orbes dans les cieux, dit à ses ministres de régler la course des torrents de lumière, et l'harmonie des globes. A sa voix, une divinité puissante vint ici-bas s'asseoir au trône des splendeurs mondaines. C'est elle dont la main promène de peuple en peuple et de race en race la honte ou la gloire, et qui trouble à son gré les conseils de l'humaine sagesse. Invisible comme le serpent sous l'herbe, elle distribue aux enfants des hommes les fers ou les couronnes; et les soupirs de l'ambition n'arrivent pas jusqu'à elle. Collègue de l'empire des mondes, elle prévoit, juge et règle à jamais. L'inflexible nécessité, qui la devance, sème les événements devant elle, et sollicite sans relâche son infatigable vicissitude. La voix mensongère des peuples a souvent flétri son nom; souvent, après des bienfaits, elle a reçu la plainte outrageuse de l'homme: mais heureuse dans sa sphère et sourde à ces vaines clameurs, elle agite sa roue et poursuit au sein des dieux sa paisible éternité [6]. Passons, il est temps, à des scènes plus affligeantes: nos moments sont comptés et déjà l'étoile qui des bords de l'orient éclaira mon départ roule dans les plaines du couchant [7]!
Nous partageâmes alors le cercle vers sa rive opposée, et nous y découvrîmes une source bouillante, dont les flots noirs et brûlants tombent dans un fossé qu'ils ont creusé.
Nous descendions, en suivant la pente obscure et les détours silencieux de ce triste ruisseau qui coule avec lenteur et se jette enfin dans le cinquième cercle, où ses eaux dormantes forment le marais du Styx.
En fixant mes regards attentifs, j'entrevis des ombres nues et forcenées qui agitaient les flots limoneux: elles se heurtaient tête baissée, se frappant des pieds et des mains, et déchirant leurs flancs de morsures cruelles.
--Voilà, dit mon guide, ces furieux qui ont bu dans la coupe amère des vengeances, et je veux que tu saches qu'il est encore au fond du bourbier une foule qui gémit et qui redit sans cesse: «Les vertiges insensés de la colère ont troublé pour nous la douce sérénité de la vie; ici, nous sommes rassasiés d'amertume.» Mais leur langue, qui lutte contre l'épais limon, articule à peine cet hymne de douleur, et leurs sanglots étouffés sous le poids des eaux en font bouillonner la surface [8].
Ainsi nous parcourions les contours de l'onde croupissante, et nos yeux plongeaient sur la foule des coupables, lorsque nous arrivâmes au pied d'une tour.
NOTES
SUR LE SEPTIÈME CHANT
[1] Ces démons qu'on trouve dans chaque cercle, et qui sont l'emblème de quelque vice, ont toujours leurs noms pris de la fable, ce qui est bizarre dans un poëme chrétien. Le cri de Pluton est un cri de surprise en voyant un homme vivant. Virgile, pour lui en imposer, lui rappelle le crime et la chute de Lucifer, et nomme ce crime _superbo stupro_; expression fort belle, en supposant que Satan eût commis une sorte de viol en s'élevant contre son Créateur. On a affaibli cette expression à dessein, en lui substituant celle de _rébellion_.
[2] Les prodigues et les avares se font ici un mutuel enfer; et le poëte imite, par la fatigue harmonieuse de son style, les perpétuels débats de ces malheureux.
[3] Ici, le poëte fait allusion à cette vieille tradition de l'avarice des gens d'Église.
[4] Ce cri est: _Pourquoi les enfouis-tu, et pourquoi les dissipes-tu_?
[5] Le texte porte un sens très-vague: _C'est un empire de dessus_ que l'avarice exerce sur les enfants de l'Église. Dans la traduction, _l'avarice compte et marque les têtes de ses esclaves_.
On conçoit bien pourquoi les avares ressusciteront les mains fermées; cette attitude convient à l'avarice: mais pour entendre pourquoi les prodigues paraîtront avec des cheveux raccourcis, il faut se rappeler qu'en Italie, et dans tout gouvernement féodal, un homme qui avait dissipé son bien, et qui était obligé, pour vivre, d'entrer au service d'un autre, se coupait les cheveux, en signe de dégradation. _Raccorcierolle atitolo di serva_. (_Gierusalemme liberata_.)
[6] Ces dieux sont les génies à chacun desquels le gouvernement d'un monde est confié. L'Église admet ce système, et l'ange qui régit la sphère du soleil se montre à saint Jean dans l'_Apocalypse_.
Aucun poëte n'a rien dit de comparable sur la fortune, si ce n'est qu'Horace, dans son Ode XXXVe du livre II, emploie la belle image de la nécessité qui devance la fortune. _Te semper anteit sæva necessitas_.
[7] Il était minuit passé. Ceci explique le _cadentia sidera somnos_ de Virgile: les étoiles tombaient de leur plus haute élévation, ou de leur méridien, vers le couchant.
[8] Ce supplice est bien fait pour l'aveugle passion qui est ici punie: les âmes vindicatives n'ont pas oublié leurs fureurs, et doivent à jamais les exercer sur elles-mêmes.
Les commentateurs, trompés par l'expression d'_accidioso fumo_, ont cru que les âmes qui sont au fond du bourbier étaient celles des paresseux: mais cette seconde foule, séparée de celle qui agite la surface du Styx, n'est composée que d'âmes plus vindicatives encore. _Accidioso fumo_, qui revient au _lentis ignibus_ d'Horace, exprime très-bien cette rancune longue et _tenace_ des vindicatifs, qui éternise les haines et trouble la paix des familles et de la société.
CHANT VIII
ARGUMENT
Suite du cinquième cercle, où on trouve Phlégias, emblème des vindicatifs.--Passage du Styx.--Première entrevue des démons.
Nous ne touchions pas encore au pied de la tour [1] lorsque nous vîmes deux flammes se placer sur le faîte: bientôt après, une troisième répondait à ce double signal, mais si lointaine, que ses rayons tremblants expiraient dans l'ombre.
Je dis alors à celui dont l'oeil m'éclairait dans ces abîmes:
--Quelle main élève ces flammes et que nous présagent-elles?
--Tu verrais déjà, me dit-il, celui qui traverse l'eau marécageuse, si ton regard perçait les vapeurs qui dorment sur son sein.
Le trait que l'arc tendu repousse fuit d'une aile moins rapide que la barque légère qui venait à nous sous la rame d'un seul pilote. Il s'écriait de loin:
--Te voilà donc, âme maudite!
--Phlégias, Phlégias! tu te trompes cette fois, lui dit mon guide; nous serons avec toi, mais seulement pour le trajet du Styx.
À ces mots, le nocher frémit et poussa des soupirs confus tel qu'un homme qui, trompé dans son attente, ouvre une bouche plaintive et s'abandonne aux regrets [2].
Mon guide fut le premier dans la barque; j'y descendis après lui: elle parut fuir sous nos pieds, et l'antique proue, étonnée de sa nouvelle charge, traçait dans l'onde un sillon plus profond.
Tandis qu'elle glissait sur l'immobile surface, une ombre souleva les flots épais devant nous et me dit: