L'enfant de ma femme

Part 9

Chapter 93,746 wordsPublic domain

Un mois s'écoula, pendant lequel Henri passait toutes ses matinées et ses soirées auprès de celle qu'il aimait. L'habitude en était si bien prise, que, lorsque à son heure ordinaire, Henri n'était pas chez madame Reinstard, il trouvait sa Pauline dans l'inquiétude, et regardant tristement à sa fenêtre si elle ne le verrait pas arriver. Henri était au comble de ses voeux; il était aimé de son amie; Pauline n'essayait plus de cacher à Henri tout l'amour qu'elle ressentait pour lui; et, quand elle l'aurait voulu, chaque mot, chaque geste ne décelait-il pas ce qui se passait dans son coeur. Madame Reinstard elle-même traitait Henri comme son fils, et ressentait pour lui la plus tendre amitié. Mais aussi Henri n'était plus ce jeune homme brusque, emporté, libertin, joueur, mauvaise tête; l'amour qu'il éprouvait pour Pauline avait changé tous ses sentiments, car une passion vertueuse peut seule dompter nos autres passions.

Henri ne tarda pas cependant à s'apercevoir que sa Pauline était agitée par quelque peine secrète; madame Reinstard elle-même paraissait souvent triste et préoccupée.

Henri voyait avec chagrin la santé de cette bonne dame décliner de jour en jour. Il entrevoyait pour sa Pauline mille dangers, mille embarras, si celle qui lui tenait lieu de mère venait à mourir. En vain il pressait son amante de lui avouer ses chagrins, de lui confier ses inquiétudes, Pauline évitait toujours d'aborder une question qui semblait augmenter sa douleur.

Un jour que Henri se rendait, selon sa coutume, chez celle qu'il aimait, il fut effrayé de voir la vieille domestique lui ouvrir la porte en pleurant amèrement. «Qu'est-il donc arrivé? s'écria-t-il aussitôt.--Ah! monsieur, ma bonne maîtresse est bien mal... et n'a plus, je crois, que peu de moments à vivre.»

Henri vole aussitôt dans la chambre de la malade; il trouve sa chère Pauline noyée dans les larmes, auprès du lit de madame Reinstard. Cette dernière, quoique faible et chancelant sur les bords du tombeau, accueille Henri avec un doux sourire, et lui adresse ces paroles d'une voix presque éteinte:

«Je vous attendais avec impatience, mon cher Henri; c'est à vous que je remets ma fille chérie, c'est vous que je charge de la consoler. J'ai lu dans votre âme, j'ai deviné le sentiment que vous éprouvez pour elle; Pauline vous paye de retour: soyez donc unis, et ne vous quittez jamais.»

Henri presse sa Pauline dans ses bras, en jurant de ne plus s'en séparer; son amie n'avait pas la force de lui répondre, tant elle était accablée par la douleur. Madame Reinstard surmonta sa faiblesse, et continua en ces termes: «Vous avez dû être étonné, mon cher Henri, du mystère qui semble envelopper toutes les actions du père de votre amie; vous ne connaissez pas cet homme vertueux!... Quand vous apprendrez ses malheurs, vous cesserez de condamner sa conduite. J'ai chargé ma Pauline de vous instruire de tout; il n'est plus temps de vous rien cacher, et c'est en vous seul qu'elle doit mettre toute son espérance.»

Ici madame Reinstard, affaiblie par l'effort qu'elle venait de faire, éprouva une faiblesse qui indiquait qu'elle n'avait plus que quelques instants à vivre. Henri et Pauline l'entourèrent de leurs bras; elle rouvrit les yeux, prit la main de sa pupille qu'elle plaça dans celle de Henri, et s'endormit du sommeil éternel.

Henri se hâta d'arracher son amie à cette scène de douleur; il la prit dans ses bras et la porta dans sa chambre. Là, il ne chercha pas à apaiser ses regrets; mais il pleura avec elle la femme estimable qu'ils venaient de perdre; c'était la meilleure consolation qu'il pouvait lui offrir.

Lorsque quelques jours eurent un peu calmé la douleur de Pauline, Henri se hasarda à lui demander le récit qui lui était promis. Pauline consentit à ce qu'il désirait; elle l'instruisit de la cause de l'absence de son père et des motifs qui le faisaient si souvent voyager.

D'après le récit que lui fit son amante, Henri, sachant que la longue absence de son père était la cause de son inquiétude, résolut de partir pour Paris, afin de tâcher d'y découvrir celui auquel il s'intéressait aussi vivement. Il partit donc, après avoir laissé Franck auprès de son amie pour veiller à sa sûreté, et emportant avec lui les voeux les plus ardents de Pauline pour le succès de son voyage.

Nous savons que c'est à cette époque que le colonel Framberg et Mullern arrivèrent à Strasbourg, espérant y découvrir Henri, qui venait de partir pour Paris, où ils le suivirent. Mais notre jeune homme ne fut pas heureux dans ses recherches; il parcourut la capitale, sans découvrir les traces de celui qu'il cherchait. Las enfin de tant de courses inutiles, et pressé par le désir de revoir sa Pauline, il repartit pour Strasbourg, toujours poursuivi par le colonel et Mullern, qui l'auraient infailliblement atteint sans l'accident qui leur arriva dans la forêt.

Henri trouva sa Pauline qui l'attendait avec la plus vive impatience. Elle courut au-devant de lui, et dès qu'elle l'aperçut: «Eh bien! mon ami, lui dit-elle, quelle nouvelle?--Aucune, ma bonne amie...--Quoi? mon père...--Je n'ai pu rien découvrir sur son sort.--Que je suis malheureuse! C'en est donc fait, je ne le verrai plus! je n'ai plus personne sur la terre qui prenne pitié d'une malheureuse orpheline!...--Que dis-tu? s'écrie Henri avec véhémence; tu n'as plus personne sur la terre? Eh! ne suis-je pas ton amant... ton époux?--Ah! mon cher Henri, j'ai réfléchi depuis ton absence, et j'ai pensé que je ne devais pas prétendre à ce bonheur!... Moi!... orpheline, sans nom, sans fortune, devenir l'épouse du comte de Framberg!... Ah! je ne vois que trop la distance qui nous sépare!...--Est-ce bien toi que j'entends, Pauline?... Je puis, d'un seul mot, te prouver que tu t'abuses. Dis-moi; si le hasard t'avait fait plus riche que moi; m'aurais-tu pour cela abandonné?...--Mon ami, c'est bien différent!...--Non, Pauline! je ne serai pas assez orgueilleux pour préférer les richesses à la vertu et à la beauté. Tu seras mon épouse; la bonne madame Reinstard a béni nos serments, et tu n'as plus le droit de t'opposer à mon bonheur.»

Que pouvait répondre Pauline? Elle adorait Henri; elle cessa de résister à ses prières, et elle consentit enfin à devenir son épouse.

Dès que Henri eut obtenu ce consentement, il s'occupa de hâter le jour de son hymen. Il brûlait du désir de présenter sa Pauline au colonel. «Dès que mon père te verra, lui disait-il, il ne pourra qu'approuver mon choix.--Mais s'il en était autrement, mon ami? s'il allait briser nos liens?...--Non, ma Pauline!... tu ne connais pas mon père! il est brusque, mais bon, sensible. D'ailleurs il ne faut que te voir pour t'aimer...» Pauline souriait, et commençait à espérer.

Henri fit aussitôt les préparatifs de son mariage. Franck fut chargé de chercher un notaire et un chapelain; et, en attendant, Henri obtint de Pauline la permission de ne plus la quitter. Il fit enlever ses effets de son hôtel, et occupa l'appartement de madame Reinstard.

Franck exécuta ponctuellement les ordres de son maître; et, un soir que Henri était assis auprès de sa Pauline, il vint les avertir que le notaire viendrait le lendemain matin leur apporter leur contrat. Henri sauta de joie à cette nouvelle; Pauline partageait ses transports; Franck jouissait du bonheur de son maître.

«Ma foi, monsieur, lui dit-il, j'étais si content d'avoir terminé ma commission, que je suis entré dans un café boire une bouteille de bière pour célébrer votre prochain mariage.»

Henri embrassa Franck, embrassa la vieille domestique; il aurait embrassé tout le monde, dans le délire qui le transportait. Pauline prenait part à son bonheur, et ils se séparèrent en songeant déjà au lendemain.

Pauvres enfants!... vous allez vous livrer au sommeil, en vous forgeant mille chimères pour l'avenir! et vous ne songez pas, comme Franck, combien la destinée est bizarre, et que c'est au moment où nous y pensons le moins qu'elle nous frappe de ses plus rudes coups.

CHAPITRE XVII.

QUI S'EN SERAIT DOUTÉ?

Henri s'éveilla dès le point du jour: un grand plaisir rend matinal; cependant, comme sa Pauline dormait encore, il descendit au jardin en attendant son réveil. Avec quelle impatience il comptait les quarts d'heure! les minutes!... il lui semblait que le temps aurait dû doubler sa marche pour seconder ses désirs. Enfin, Pauline, qui probablement n'avait pas beaucoup plus dormi que lui, vint l'engager à monter déjeuner en attendant que le notaire arrivât. Henri la suit; il s'assied auprès d'elle; ils forment ensemble leurs projets pour l'avenir, Henri lui donne déjà le nom de son épouse... On frappe fortement à la porte. «C'est lui!... c'est le notaire! s'écrie Henri... Franck, va lui ouvrir.» Franck court à la porte, Henri entend monter... le coeur lui bat de joie. La porte s'ouvre; il regarde... O surprise! au lieu du notaire, c'est Mullern qu'il voit entrer dans l'appartement. «Ah! ah! je vous trouve enfin, monsieur, dit Mullern sans faire attention à Pauline. Sacré milles bombes!... vous faites diablement courir après vous...--Comment, c'est toi, Mullern, répond Henri en cherchant à se remettre.--Oui, monsieur, c'est moi. Oh! vous ne m'attendiez pas, j'en suis sûr!...»

«Quel est cet homme? mon ami, dit Pauline à Henri, en le prenant à part.--C'est un brave militaire qui m'aime beaucoup.--Ah! ah! dit Mullern, en se retournant et en apercevant Pauline, c'est donc là celle... Elle est, ma foi, jolie!... j'en conviens!...»

Pauline devint rouge jusqu'au blanc des yeux; et Henri, qui désirait beaucoup terminer cette scène, la pria de passer un moment chez elle, et de le laisser seul avec Mullern. Pauline y consentit, et s'éloigna, encore tout étonnée des manières de celui qu'elle voyait pour la première fois.

«Maintenant que nous sommes seuls, monsieur, dit Mullern à Henri, j'espère que vous allez m'expliquer un peu votre nouvelle conduite.--Comment se porte mon père, avant tout?--Fort bien, fort bien, si ce n'est qu'il a manqué se tuer en courant après vous...--Comment donc?--Mais ce n'est pas de cela qu'il est question. Dites-moi, monsieur, que faites-vous dans cette maison? Quelle est cette femme que je viens de voir tout à l'heure avec vous?--Cette femme? c'est la mienne.--La vôtre...--Ou du moins à peu près, car elle le sera tout à l'heure.--Bon, je vois qu'elle ne l'est pas encore!--Prétendrais-tu y mettre obstacle, Mullern?--C'est possible, monsieur.--Je t'avertis alors que tu aurais fait une démarche inutile, car rien au monde ne pourra m'en séparer.--Voilà une belle conduite, monsieur. Dites-moi, est-ce à votre âge que l'on doit se marier sans daigner consulter ses parents?--Mais, dis-moi toi-même, ma Pauline n'est-elle pas charmante?--Ah! pour jolie!... c'est vrai! je conviens qu'elle est fort bien; mais il y a de jolies femmes qui n'en sont pas meilleurs sujets pour ça.--Garde-toi, Mullern, d'outrager celle que j'aime!... elle est aussi vertueuse que belle!--Eh bien! quand elle serait vertueuse, ce qui est douteux, mais ce qui n'est pas impossible, est-ce une raison pour que vous épousiez la première venue?... une femme dont vous ignorez la naissance!--Tu te trompes, Mullern; je la connais, elle m'a tout appris. Je connais son père, ses malheurs!...--Ouais! bamboches que tout cela, monsieur.--Non, Mullern, ma Pauline ne connaît pas le mensonge; elle m'a dit la vérité.--Eh bien! voyons donc ce récit merveilleux.--Je vais t'apprendre tout ce qu'elle m'a dit. Le père de ma Pauline est Français...--Français!... Le nom de Christiern n'est donc pas le sien?--Non, mon ami, c'est un nom supposé que les circonstances l'avaient forcé de prendre.--Et, au fait, comment se nomme-t-il?--D'Orméville.--D'Orméville! s'écrie Mullern, (et il reste frappé d'étonnement.)--Qu'as-tu donc? lui dit Henri.--Ce n'est rien; continuez, je vous écoute.»

Henri reprit son discours en ces termes: «Tu sauras donc que le père de mon amie, étant entré au service, eut, à l'âge de vingt ans, une querelle avec un autre officier de son régiment; il se battit en duel, et eut le malheur de tuer son adversaire: ce fut là la première cause de toutes ses infortunes. La famille du jeune homme qu'il avait tué était riche et puissante; d'Orméville fut obligé de fuir sa patrie, pour échapper à l'arrêt qui le condamnait à perdre la vie. Il passa en Allemagne dans l'intention d'y prendre du service; après s'être arrêté quelque temps dans les domaines du baron de Frobourg...--Du baron de Frobourg?...--Oui, mon ami; il a, dit-on, vu ma mère...--Ah! ah!--Il se rendit à Vienne, et entra dans les troupes de l'Empereur; l'armée était sur le point de se mettre en campagne; d'Orméville alla combattre les Russes; mais à la première affaire, il reçut un coup de feu au travers du corps, et fut laissé pour mort sur le champ de bataille; cependant un homme, plus humain que les autres, s'aperçut qu'il respirait encore. Cet homme était un pauvre paysan, que le hasard avait conduit sur les lieux où l'on s'était battu. Il releva d'Orméville, et l'emporta dans sa chaumière, où il parvint à le rappeler à la vie. D'Orméville resta plus d'un an chez ce bon paysan; ce ne fut qu'au bout de ce temps que ses blessures, parfaitement cicatrisées, lui permirent de chercher à regagner le corps dans lequel il servait; mais, pendant sa longue maladie, la victoire avait été peu favorable aux Autrichiens; et, au moment où il voulut rejoindre l'armée, les Russes étaient les maîtres du petit village dans lequel il était caché, en sorte qu'il ne pouvait essayer d'en sortir sans craindre d'être reconnu comme ennemi, et mis à mort par les Russes, qui ne faisaient pas de prisonniers. D'Orméville se décida à attendre des circonstances plus favorables: il se déguisa en simple villageois, et fut obligé de travailler à la terre pour soutenir sa triste existence. C'est à cette époque qu'il fit connaissance de la mère de ma chère Pauline. D'Orméville n'a pas appris à sa fille ce qu'elle était ni comment il l'a connue; tout ce qu'il lui a dit, c'est que son épouse mourut en lui donnant le jour. D'Orméville éleva sa fille comme il put, attendant, avec impatience, le moment de repasser en Autriche; enfin, le sort lui devint plus favorable, les Russes furent battus. D'Orméville rejoignit l'armée; sa fille, cependant, était l'objet de toute sa sollicitude; il ne savait à qui confier ce précieux dépôt, lorsque le hasard lui fit connaître madame Reinstard. Cette bonne dame venait de perdre son fils à l'armée, elle était accablée de douleur. D'Orméville lui proposa de tenir lieu de mère à sa petite Pauline, qui avait alors quatre ans. Madame Reinstard y consentit avec joie, et, comme le théâtre de la guerre lui rappelait sans cesse la perte qu'elle venait de faire, elle partit avec l'enfant pour aller habiter une petite maison qu'elle avait auprès d'Offembourg, et d'Orméville lui promit d'aller l'y rejoindre dès que son devoir le lui permettrait. Ce fut là, mon cher Mullern, dans cette jolie maison où je t'ai conduit une fois, que ma Pauline passa sa jeunesse sous les yeux de madame Reinstard, qui l'aimait comme sa fille. D'Orméville venait, de temps à autre, passer auprès d'elle le temps que lui laissait son état. Sa valeur lui avait fait obtenir le grade de capitaine; n'étant pas ambitieux, il ne désirait rien de plus. Tu sais, mon cher Mullern, de quelle manière je fis la connaissance de Pauline...--Oui! oui! je le sais, et je voudrais que le diable m'eût étouffé le jour où je fus assez bête pour vous laisser aller seul!... Mais, continuez.--Eh bien, mon ami, à cette époque, d'Orméville, tourmenté du désir de revoir sa patrie, avait formé le projet de rentrer en France; Pauline ne voulut pas quitter son père, et madame Reinstard consentit à les accompagner. Ils partirent donc tous les trois pour Strasbourg, et vinrent se loger dans la maison où nous sommes maintenant; ils y vécurent, assez tranquilles, pendant dix-huit mois; mais au bout de ce temps, d'Orméville, voulant reprendre son véritable nom, afin de pouvoir tirer sa Pauline de la solitude dans laquelle ils vivaient, se décida à partir pour Paris, espérant faire casser l'arrêt injuste qui le condamnait à mort. C'est depuis mon absence que le hasard ou ma bonne étoile!...--Dites plutôt l'enfer!...--M'a fait découvrir ma Pauline; notre séparation n'avait fait qu'augmenter notre amour!...--Elle a fait là une belle chose!...--La bonne madame Reinstard a béni notre union!...--Les vieilles femmes font toujours des sottises!--Et nous nous sommes livrés, sans réserve, au penchant qui nous entraîne l'un vers l'autre!... Cependant, le ciel enleva cette bonne dame qui tenait lieu de mère à ma Pauline; depuis longtemps elle ne recevait pas de nouvelles de son père, et elle était dans la plus grande inquiétude sur son sort. J'ai couru à Paris dans l'espoir de le retrouver, mais j'ai inutilement fait toutes les recherches possibles! Et puisque le destin la prive de ce dernier appui, c'est à moi, mon cher Mullern, à lui en servir; je vais être son époux; ma Pauline m'a donné sa foi; elle a reçu mes serments; et je ne puis croire que mon père, si bon, si sensible, puisse blâmer le choix que j'ai fait.»

Mullern resta quelque temps absorbé dans ses réflexions, Henri, étonné de ce long silence, allait lui en demander la cause, lorsque Mullern lui dit: «J'en suis fâché, mon cher Henri, je vais vous affliger! Mais il n'y a point de moyen de capituler, il faut renoncer à ce mariage!--Que dis-tu, Mullern?... renoncer à ce mariage!...--Oui, vous dis-je, et me suivre à l'instant loin de cette maison...--Et tu crois, Mullern, que je vais t'obéir!...--Mais je l'espère!...--Eh bien! détrompe-toi; ce n'est pas un feu passager, c'est une passion véritable qui m'unit à ma Pauline, et aucune puissance sur la terre ne serait capable de m'en séparer!...--Allons!..., dit Mullern en lui-même, je vois qu'il faut lâcher le grand mot!...» Il s'approche de Henri, en lui prenant la main: «Mon cher Henri, armez-vous de courage, je vois bien qu'il faut vous dévoiler un mystère que j'aurais voulu vous cacher à jamais!...--Que veux-tu dire?--Pauline est votre soeur!...--Grand Dieu!... se pourrait-il?... mais, non, tu t'abuses, Mullern, tu veux me tromper moi-même...--Non, mon cher Henri, je vous ai dit la vérité, celle que vous aimez est votre soeur; car le colonel Framberg n'est pas votre père, et c'est à d'Orméville que vous devez le jour.»

Henri tombe anéanti sur une chaise, et Mullern lui raconte en détail tout ce qu'il sait sur sa naissance et la conduite noble et généreuse du colonel Framberg. Henri écoute en silence le récit de Mullern; une douleur muette, un abattement profond ont succédé à ses transports violents. Mullern souffre presque autant que lui de le voir dans cet état. «Allons, lui dit-il, soyez homme, mon cher Henri; ne vous laissez pas abattre par les événements, et montrez des sentiments plus dignes de celui qui vous a élevé. Les larmes ne servent à rien dans de telles circonstances; c'est du caractère qu'il faut. D'abord vous devez me suivre et quitter ces lieux...--Je te suivrai, Mullern; mais, dis-moi, que deviendra-t-elle?--Soyez tranquille!... je sais ce que j'ai à faire. Croyez-vous d'ailleurs que le colonel Framberg, après vous avoir servi de père pendant dix-neuf ans, laissera votre soeur seule dans le monde, exposée à la merci des événements!... Non, monsieur, rendez-lui plus de justice; il vous aime trop pour ne pas l'aimer aussi!...--Ah! Mullern, tu ranimes mon courage!... Mais qui se chargera d'apprendre à ma chère Pauline... les liens qui nous unissaient?...--Qui? eh parbleu! ce sera moi, et je vais le faire tout de suite; car, dans ces sortes de crises, plus on diffère plus on envenime la blessure. Mais, avant tout, monsieur, vous allez partir de cette maison...--Sans la voir?--Oui, monsieur, sans la voir!... Parbleu! à quoi cela vous avancerait-il? à augmenter votre désespoir, et ce n'est pas la peine...--Et où vais-je aller, Mullern?--N'importe où, vous y serez toujours mieux qu'ici. D'ailleurs je vais vous conduire; je ne veux pas vous laisser seul dans cet état: ensuite je reviendrai moi-même ici, et, mille tonnerres! j'espère bien que dans deux heures tout sera arrangé.»

Mullern entraîne Henri plutôt qu'il ne le conduit hors de la maison. Henri lève les yeux sur cette demeure qui renferme ce qu'il a de plus cher au monde, et sent son coeur se briser à chaque pas qui l'éloigne de son amie. Le bon hussard le mène chez la tante de Jeanneton, et le recommande aux soins de la bonne femme; mais Henri n'était pas en état de s'apercevoir de ce qui se passait autour de lui. Ensuite Mullern reprend le chemin de la demeure de Pauline, en s'efforçant d'étouffer au fond de son coeur les sentiments qui l'agitaient.

Pauline attendait avec inquiétude le retour de Henri, qu'elle croyait toujours avec Mullern dans la maison. Un secret pressentiment semblait l'avertir de ce qui se passait; et lorsqu'elle vit Mullern entrer seul dans sa chambre, elle sentit ses genoux fléchir, et une pâleur mortelle couvrit son visage. Mullern s'avança lentement, ne sachant comment lui apprendre le départ de son amant. «Je viens, lui dit-il, vous faire les adieux de Henri...--Que dites-vous... monsieur? il est parti...--Oui, mademoiselle.--Pour longtemps?--Je le crois.--Et sans me voir?--Il le fallait.--Grand Dieu!... Il ne m'aime donc plus!...» Et Pauline tombe sans connaissance dans les bras de Mullern. Le bon hussard la pose doucement sur une ottomane; après qu'elle eut repris ses sens, ses larmes coulèrent en abondance, et elle s'écria avec le sentiment de la douleur la plus vive: «Il ne m'aime plus!...--Et si morbleu! il vous aime, mademoiselle!... et c'est justement pour cela que je l'ai forcé à partir.--Quoi! monsieur, c'est vous!...--Oui, mademoiselle; vous me détestez, n'est-ce pas? eh bien! vous avez tort; je n'ai fait que mon devoir: il fallait rompre votre mariage!...--Pourquoi cela, monsieur?--Parce que, mademoiselle, il n'est pas dans l'usage qu'un frère épouse sa soeur.--Que dites-vous? Henri serait mon frère!...--Oui, mademoiselle: Henri n'est pas le fils du colonel Framberg, comme il le croyait jusqu'à ce moment, mais bien celui du capitaine d'Orméville.»

Mullern répète à Pauline ce qu'il avait dit à Henri. Pauline l'écoute en silence, n'interrompant son récit que par ses sanglots. Quand Mullern eut achevé, il se promena à grands pas dans la chambre en jurant entre ses dents et en essuyant ses larmes. La vue de la douleur de Pauline lui fendait le coeur. «Ah! mille bombes! disait-il par moment, si j'étais pape! comme je leur donnerais bien vite une dispense pour se marier!... mais je ne le suis pas, ni mon colonel non plus: ainsi, morbleu! trêve à nos pleurs: n'ayons pas le coeur comme une pomme cuite, et tâchons d'arranger les choses le mieux possible.»