L'enfant de ma femme

Part 8

Chapter 83,934 wordsPublic domain

L'aventure arrivée à Henri fit le sujet de l'entretien du déjeuner; la dame en rit beaucoup, et lui promit que ce serait la nouvelle du jour. Henri était étonné de trouver autant d'usage et d'esprit dans une femme de théâtre; mais, ce qui le surprenait le plus, c'était la réserve de ses manières et les obstacles que l'on opposait à ses transports amoureux. Henri ignorait qu'une femme qui se vend est plus difficile à vaincre qu'une femme qui se donne: l'une cède au penchant de son coeur, tandis que l'autre diffère ses faveurs afin de les faire payer davantage.

Henri et sa belle étaient à converser ensemble, lorsqu'on vint avertir la dame que quelqu'un désirait lui parler. «J'avais déjà dit que je n'y étais pour personne,» s'écrie-t-elle avec impatience. On lui répond que c'est quelqu'un qui veut absolument entrer. Alors elle prie Henri de passer dans son salon pour un moment, en lui disant que c'est sa marchande de modes, et qu'elle va la renvoyer.

Henri parut consentir à s'éloigner; mais comme, pour aller au salon, il fallait traverser un cabinet vitré qui donnait dans le boudoir de la dame, il revint sur ses pas dès qu'il fut seul, afin de s'assurer par ses yeux de ce qui se passait dans le boudoir.

Au lieu de la marchande de modes, Henri vit entrer un jeune officier, qui se jeta dans un fauteuil, sans regarder la maîtresse de la maison. «Comment! c'est vous, Floricourt? lui dit celle-ci d'un air moitié riant moitié embarrassé.--Oui, c'est moi; et je trouve bien étonnant que tu me fasses ainsi attendre dans ton antichambre.--Pouvais-je soupçonner que ce fût vous, depuis huit jours que je ne vous ai vu?--Tu croyais, sans doute, que c'était ton gros Mondor, et qu'il s'en irait tranquillement dès qu'on lui aurait dit que tu n'y étais pas?... Mais je ne suis pas de cette pâte-là, moi, et je me moque de tes consignes et de tes entreteneurs!--Mais, monsieur, qu'est-ce c'est que ce ton-là!... il vous appartient bien, à vous, que j'ai comblé de bienfaits, que j'ai rhabillé des pieds à la tête, de me dire de pareilles sottises! Vous ne vous moquiez pas alors de mes conquêtes... Pourquoi ai-je été assez bonne pour me priver de tout pour monsieur! En vérité, les femmes sont bien bêtes d'avoir quelquefois des faiblesses! on n'oblige jamais que des ingrats!--Il s'agit aussi de vos dons, madame! vous m'en avez fait un qui ne me plaît pas du tout.--Monsieur, quand on reçoit quelque chose d'une femme, il faut prendre le bon comme le mauvais.--En vérité!... eh bien! moi, je t'apprendrai à ne plus me jouer de ces tours-là, et je veux faire payer le médecin à celui qui déjeunait avec toi.--Vous êtes fou, Floricourt, j'étais seule, je vous assure.--Je ne donne pas dans ces contes-là... Puisqu'il s'est caché, c'est que ce n'est pas un payant, et je lui ôterai l'envie d'y revenir.»

En disant cela le jeune homme se met à regarder partout, à donner des coups de pied sous toutes les tables. Enfin il aperçoit Henri qui était resté immobile derrière la porte vitrée; il l'ouvre précipitamment et lui donne un soufflet, avant que notre héros ait eu le temps de l'éviter. Henri allait tomber sur son adversaire, lorsque la dame vint se mettre entre eux pour les séparer.

«Monsieur, dit Henri à l'officier, si vous êtes homme de coeur, vous me rendrez raison de l'insulte que vous m'avez faite.--Ah! monsieur n'est pas content, répond celui-ci en ricanant; eh bien! je lui donnerai une leçon plus forte.--Point de propos, monsieur, je ne les aime pas. Voilà mon adresse; je vous attends demain chez moi, à quatre heures du matin.» En disant ces mots, Henri sortit sans daigner jeter les yeux sur la femme qui était auprès de lui.

«C'est ma faute aussi, se dit-il à lui-même en regagnant son hôtel, je n'aurais pas dû aller chez cette femme-là... Mais, depuis que je voyage, je ne fais que des sottises... Ah! mon père, si vous connaissiez la conduite de votre fils, combien je vous causerais de chagrin!... Et toi, bon Mullern, si j'avais mieux suivi tes conseils, je ne serais pas où j'en suis... Mais puisque le destin m'est toujours contraire, puisque je ne retrouve pas celle qui aurait fait le bonheur de ma vie, je jure de retourner bientôt à Framberg.»

L'officier fut exact au rendez-vous, Henri prit ses armes, et sans se dire un seul mot, ils se rendirent au bois de Boulogne. Là chacun d'eux ôta son habit, et ils s'attaquèrent avec impétuosité.

Henri était moins fort sur les armes que son adversaire; mais il était de sang-froid, et savait parer adroitement tous ses coups; bientôt l'officier en voulant atteindre Henri s'enferra dans son épée, et tomba sans vie à ses pieds. Henri retourna en courant à son hôtel; il lui semblait que l'ombre de sa malheureuse victime était attachée à ses pas. C'est une chose affreuse, en effet, de tuer un de ses semblables pour une femme que l'on méprise!... Henri faisait mille réflexions, et son âme était oppressée sous le poids du sang qu'il venait de répandre.

Franck fut effrayé, en voyant son maître dans un état d'abattement qui ne lui était pas ordinaire. «Qu'avez-vous, monsieur? lui dit-il; vous serait-il arrivé quelque malheur?--Oh! oui, Franck!... un malheur que je ne me pardonnerai jamais!...--Que voulez-vous, monsieur, c'est au destin qu'il faut vous en prendre!...--Prépare tout pour notre départ; nous quitterons Paris ce matin même.--Puis-je savoir où nous allons, monsieur?--Nous retournons à Framberg: il me tarde de revoir mon père et ce bon Mullern qui m'aimait tant!--Ma foi, monsieur, j'en suis enchanté aussi, car il n'y a rien au monde qui vaille la maison paternelle.»

CHAPITRE XV.

UNE AVENTURE D'UN AUTRE GENRE.

Henri et Franck cheminaient doucement sur la route d'Allemagne; le premier réfléchissant sur le triste fruit qu'il avait retiré de ses voyages. Que gagne-t-on en effet à parcourir le monde? la conviction du peu de ressemblance qui existe entre le bonheur réel et celui qu'enfante notre imagination. Quant à Franck, quoique moins sombre que son maître dans ses réflexions, il trouvait qu'une vie douce et tranquille valait bien le plaisir de courir les champs, et il félicitait ceux dont la destinée est de vivre paisiblement dans les lieux qui les ont vus naître.

A quelques lieues de Strasbourg, Henri s'arrêta dans la même forêt où, quelques mois après, le colonel Framberg et Mullern trouvèrent un asile. Désirant se reposer un moment sous son ombrage, il envoya Franck en avant, et lui ordonna de l'attendre à la première auberge de Strasbourg. La tranquillité du lien semblait inviter le voyageur au repos; Henri, qui, depuis plusieurs jours, voyageait sans s'arrêter, sentit le besoin de céder un moment à la fatigue qui l'accablait. Il s'assit contre un épais buisson, ombragé d'un chêne majestueux, et le sommeil ne tarda pas à venir fermer ses paupières.

Lorsqu'il se réveilla, le jour commençait à tomber; il allait se lever pour continuer sa route, quand il entendit une voix de l'autre côté du buisson où il était couché; il avança doucement la tête, et aperçut deux hommes à quelques pas de lui. Leurs figures sinistres engagèrent Henri à ne pas se montrer d'abord; et, comme ces deux hommes se croyaient parfaitement seuls, il entendit aisément la conversation suivante:

«Tu es donc bien sur que c'est lui?--Oui, monsieur, j'en suis certain, et quoiqu'il y ait diablement longtemps que je l'ai vu, sa figure m'a trop frappé pour que je ne le reconnaisse pas! D'ailleurs j'ai pris, dans l'auberge où il était, quelques renseignements sur son compte, et je suis certain de ne pas m'être abusé.--Et tu dis qu'il va passer par cette forêt?--Oui, monsieur, il ne peut pas prendre d'autre chemin, et je me suis hâté d'aller vous trouver afin que nous ne laissions pas échapper une aussi belle occasion...--Que penses-tu donc, Stoffar, que nous devions faire?--Parbleu! il n'y a qu'un parti à prendre, c'est de s'en débarrasser, afin qu'il ne nous inquiète plus.»

Ici Henri sentit son sang bouillonner dans ses veines, et il fut près de se jeter sur les deux scélérats qui étaient devant lui; mais il songea que ce ne serait peut-être pas le moyen de sauver leur victime, et il s'efforça de modérer son indignation. «Mais, reprit celui qui paraissait le maître, si nous nous contentions de nous saisir de sa personne et de le tenir renfermé, nous saurions par là le forcer à nous dire ce qu'il a fait de...--Non, monsieur, interrompit l'autre, cela ne vaudrait rien du tout!... D'ailleurs, où l'enfermeriez-vous?... dans votre maison?... D'un moment à l'autre on pourrait l'y découvrir, ou bien il n'aurait qu'à se sauver!... cela nous ferait de belles affaires!... Croyez-moi, dans une circonstance comme celle-ci, il ne faut pas employer de demi-mesures. Une fois qu'il sera mort, vous serez tranquille;... car lui seul est à craindre...--Tu as raison, Stoffar, et je suis décidé à...» Le bruit du pas d'un cheval interrompit la conversation. «C'est lui, monsieur, dit un des hommes en se levant; il approche... préparons-nous à le bien recevoir.»

Il se placèrent tous deux derrière des arbres. Henri, de son côté, arma ses pistolets, et, rendant grâce au ciel de ce qu'il l'avait choisi pour être le défenseur d'un infortuné, se tint prêt à tout événement. Au bout de quelques minutes, il aperçut un homme à cheval s'avancer du côté où il était. Il ne faisait pas encore assez nuit pour qu'il ne pût distinguer les traits du voyageur. C'était un homme d'une quarantaine d'années, d'une taille avantageuse, et dont la figure, douce, mais mélancolique, annonçait une âme oppressée sous le poids d'un profond chagrin.

Henri sentait son coeur battre avec violence à mesure que l'inconnu s'approchait de lui, et il oubliait, en contemplant ses traits, le danger qui menaçait ses jours; mais il fut bientôt tiré de cet état par le bruit que firent les deux hommes en courant, leur sabre à la main, sur le voyageur qui, étourdi par cette brusque attaque, n'avait pas eu le temps de prendre ses armes, et allait infailliblement succomber, si Henri, aussi prompt que l'éclair, ne se fût élancé sur les assassins. Les deux hommes, effrayés par cette subite apparition, lâchent leur victime et ne songent plus qu'à la fuite. Henri tire sur eux ses deux pistolets; l'un des deux scélérats tombe mort, l'autre n'est pas atteint et s'enfuit dans l'intérieur de la forêt.

Henri pensa qu'il serait imprudent de le poursuivre, et retourna vers celui qu'il avait sauvé. Le voyageur ne savait comment témoigner à son libérateur toute sa reconnaissance. «Vous ne me devez rien, monsieur, répondit Henri; en venant à votre secours, je n'ai fait que remplir le devoir d'un galant homme, et je suis certain qu'à ma place vous en eussiez fait autant. Mais, si vous m'en croyez, nous nous hâterons de quitter cette forêt et de regagner une route fréquentée, car la nuit devient sombre, et peut-être ne serions-nous pas toujours aussi heureux.--Je suis de votre avis, monsieur, répondit l'inconnu à Henri; mais, vous êtes à pied, à ce qu'il me paraît?--Il est vrai; j'ai envoyé mon domestique en avant avec mon cheval, car je comptais arriver ce soir à Strasbourg...--Eh bien, montez en croupe derrière moi, de cette manière nous serons plus tôt sortis de la forêt.» Henri accepta la proposition de l'inconnu, et ils s'éloignèrent au grand galop.

Chemin faisant, ils entrèrent dans des détails relatifs à l'événement qui venait d'avoir lieu. «Je ne croyais pas, dit le voyageur à Henri, que la forêt où je devais passer fût infestée par des brigands.--Vous vous trompez, monsieur, en prenant pour tels les gens qui vous ont attaqué; je suis certain, moi, que ce n'étaient pas des voleurs.» Alors Henri raconta comment il avait tout entendu. Pendant son récit il examina son compagnon, et s'aperçut qu'il y prêtait la plus grande attention. «Se pourrait-il? s'écria le voyageur lorsque Henri eut fini de parler; mais monsieur, n'avez-vous entendu que cela?--Pas davantage, monsieur; mais je présume que cela suffit pour vous mettre sur la voie.--Eh bien! monsieur, vous vous trompez, car je vous assure que je ne comprends rien à ce que vous venez de me dire; je ne me connais pas d'ennemis capables d'une pareille scélératesse.--Parbleu, voilà qui est étonnant!...--Je n'ai jamais nui à personne et j'ai fait le plus de bien que j'ai pu!...--C'est souvent en faisant le bien que l'on s'attire la haine des méchants!...--Ah! vous avez raison, monsieur, et vous m'ouvrez les yeux!...» Ici, le compagnon de Henri tomba dans une profonde rêverie, et celui-ci n'osa pas se permettre de le questionner.

Nos deux voyageurs arrivèrent bientôt sur une route fréquentée, et, comme la nuit devenait noire, Henri pensa qu'il ferait bien d'attendre le lendemain pour se rendre à Strasbourg. Ils s'arrêtèrent devant la première auberge. «Vous allez à Strasbourg, et moi j'en viens, dit le voyageur à Henri; ainsi, puisque nous suivons une route opposée, je vais vous faire mes adieux.--Quoi! vous ne vous arrêtez pas ici? lui répondit Henri.--Non, car il me tarde d'arriver à Paris, où j'ai une affaire importante à terminer; mais comme je compte retourner bientôt à Strasbourg, j'espère que j'aurai le plaisir de vous y voir, et de faire une connaissance plus intime avec celui qui m'a conservé l'existence.» Henri lui répondit qu'il ne comptait pas y faire un long séjour; «mais, ajouta-t-il, comme je désire autant que vous que nous nous retrouvions un jour, je vous engage, si le hasard vous conduisait près des lieux que j'habite, à ne pas oublier que vous avez dans Henri de Framberg un ami qui s'estimerait heureux de pouvoir encore vous être utile.--Henri de Framberg!... s'écria l'inconnu: quoi! vous seriez le fils du colonel Framberg!--Sans doute, répondit Henri: pourquoi cet étonnement? Connaîtriez-vous mon père?--J'en ai beaucoup entendu parler; le bruit de sa bravoure et de ses exploits est venu jusqu'à moi.--Eh bien! c'est une raison de plus pour venir au château, et je vous assure que vous y serez bien reçu.»

L'étranger remercia Henri; le nom de Framberg l'avait jeté dans un trouble extraordinaire, qui n'échappa pas aux regards de notre héros; mais il n'osa lui demander la cause de son agitation, et ils se séparèrent en se réitérant les assurances de la plus sincère amitié.

Henri entra dans l'auberge, où il se fit donner une chambre à part; là il réfléchit à l'aventure extraordinaire qui lui était arrivée, et à la nouvelle connaissance qu'il avait faite. Malgré la différence d'âge qui existait entre Henri et l'étranger, il se sentait porté à l'aimer comme un frère, et regretta d'avoir oublié de lui demander son nom. Il s'endormit en faisant ces réflexions, et le lendemain de bonne heure il prit la poste et partit pour Strasbourg.

CHAPITRE XVI.

IL LA RETROUVE.

Henri trouva Franck qui l'attendait à l'auberge où il lui avait donné rendez-vous. Franck était inquiet de n'avoir pas vu arriver son maître la veille; Henri lui raconta ce qui lui était arrivé.

«Vous conviendrez, monsieur, dit Franck à Henri, que vous ne vous attendiez guère à une telle aventure!... Je suis sûr que celui que vous avez sauvé a pour vous bien de la reconnaissance... mais c'est égal, si sa destinée est d'être assassiné, il ne l'échappera pas une autre fois.»

Henri laissa Franck et sa destinée pour aller se promener dans la ville. Depuis son aventure de la veille, ses sombres pensées s'étaient tout à fait dissipées, et il ne lui restait plus, du souvenir de ses voyages et de ses folies, que la ferme résolution de mieux se conduire à l'avenir.

Tout en faisant ces plans de sagesse, Henri s'aperçut qu'il était sorti de la ville; il allait retourner sur ses pas, lorsqu'il crut entendre crier au secours derrière lui; il se retourne et aperçoit une jeune femme se débattant avec un soldat qui voulait l'entraîner malgré elle. Il court sur le militaire qui, étant ivre, lâche sa proie, voyant venir quelqu'un, puis va offrir ses services à la jeune dame: mais comment peindre sa surprise, son ravissement, en reconnaissant sa chère Pauline dans celle qu'il vient de délivrer.

«Quoi! c'est vous, mademoiselle!...--C'est vous, monsieur!...» Voilà tout ce qu'ils purent se dire, tant ils étaient émus l'un et l'autre. Henri contemplait les charmes de son amie, qui s'étaient encore développés depuis qu'il ne l'avait vue; de son côté, Pauline ne pouvait s'empêcher de partager le trouble et le plaisir de Henri.

«Ah! monsieur, dit-elle enfin, combien je rends grâce au ciel de ce qu'il vous a envoyé si à propos pour me délivrer du péril que je courais!--Monsieur! répondit Henri en soupirant; monsieur!... je ne suis donc plus Henri pour vous?... Vous m'appeliez ainsi autrefois; le temps vous a fait oublier ces jours heureux que je passais près de vous!... ah! Pauline... ah! mademoiselle, j'ai donc gémi seul d'une si longue séparation!... et, en vous retrouvant, n'aurai-je donc pas retrouvé le bonheur!...--Henri, que vous êtes injuste!... mais l'on m'avait tant dit que vous ne m'aimiez pas, que vous m'aviez oubliée!... votre longue absence... le peu d'empressement que vous avez mis à savoir où j'étais...--Que dites-vous, Pauline?... le ciel m'est témoin que depuis notre séparation j'ai fait tout ce qu'il m'était possible pour connaître l'endroit que vous habitiez!--Est-il bien vrai, Henri?... Ah! j'ai besoin de vous croire! ce que vous me dites me fait trop de plaisir pour que je veuille en douter.»

Nos deux amants oubliaient en se revoyant qu'il existât au monde autre chose que leur amour. Pauline fut la première à s'apercevoir qu'il fallait se séparer.

«Il faut nous quitter, Henri, j'oublie auprès de vous que ma bonne madame Reinstard m'attend, et qu'elle est peut-être inquiète de ma longue absence...--Où habitez-vous, Pauline?--Dans cette maison que vous voyez là-bas, à la porte de la ville. J'étais sortie seule pour faire quelques emplettes, car madame Reinstard est malade, et notre vieille domestique ne pouvait pas la quitter.--Et votre père?--Mon père n'est pas à Strasbourg en ce moment; mais son absence ne doit pas être longue.--Eh bien! qu'est-ce qui m'empêche de me présenter chez vous?--Pas ce soir, mon ami, il est trop tard pour que ma bonne mère vous voie: demain vous viendrez, et nous aurons alors le temps de lui parler.»

Henri consentit avec peine à quitter sa chère Pauline; mais l'espérance du lendemain lui fit reprendre courage. Il reconduisit celle qu'il adorait jusqu'à la porte de son habitation, et ne la quitta qu'avec la permission de la revoir bientôt.

Henri retourna à son auberge, le coeur plein de son bonheur. Il ne fut plus question de retourner chez son père; sa Pauline occupait toutes ses pensées, toutes ses affections. Franck, en apprenant que son maître avait retrouvé sa maîtresse, s'écria: «Eh bien!... monsieur, c'était bien la peine que nous courussions si loin chercher une femme qui était si près de nous! mais ça était écrit là-haut.»

Le lendemain, il faisait à peine jour, que Henri était déjà sous les fenêtres de son amante. On était au mois de novembre, il commençait à faire froid. Henri se promena sous la croisée de sa belle en attendant qu'elle fût éveillée; mais Pauline, qui probablement n'avait pas beaucoup dormi, entr'ouvrit bientôt sa jalousie. «Quoi! c'est vous, mon ami? de si bonne heure!...--Ah! ma chère Pauline, pouvais-je dormir loin de vous?--Je ne dormais pas non plus, vous le voyez bien; mais c'est égal, il est de trop bonne heure, monsieur, il faut vous en aller.--Ah! Pauline, vous ne m'aimez donc pas?--Mais, mon ami, madame Reinstard dort encore.--Et moi je meurs de froid.--Vous ne pouvez cependant pas entrer.--Vous aimez mieux que je gèle sous vos fenêtres!...--Méchant!... Eh bien! attendez, je vais descendre.»

Pauline ne tarda pas à venir lui ouvrir. Qu'elle parut jolie aux yeux de Henri! Un simple déshabillé du matin couvrait sa taille élégante; ses cheveux, négligemment retroussés, venaient ombrager un front, siége de la pudeur; ses yeux, pleins d'une douce langueur, paraissaient craindre de se fixer sur ceux de son amant; tout en elle inspirait l'amour! Comment Henri aurait-il pu ne pas adorer tant de charmes? Il resta immobile d'admiration devant celle qui en était l'objet; Pauline rougit de plaisir, devinant bien la cause du trouble de Henri. Quelle est la femme qui ne s'aperçoit pas du sentiment qu'elle inspire?

Pauline conduisit Henri dans un petit salon donnant sur le jardin de la maison; là ils attendirent le lever de madame Reinstard. Le temps ne leur sembla pas long; on a tant de choses à se dire quand on s'aime! Henri raconta à Pauline ses voyages et toutes les aventures qui lui étaient arrivées, en glissant cependant sur celles qui n'étaient pas de nature à être entendues par son amante.

Henri aurait bien voulu savoir ce qui était arrivé à Pauline pendant son absence... où était son père... quel était le motif de son voyage, et mille autres choses qui l'auraient mis au fait de l'origine de celle qu'il aimait et de sa situation présente; mais il n'osa pas la questionner, et il aima mieux attendre que le temps lui eût gagné sa confiance que de paraître à ses yeux curieux et défiant.

Pauline s'aperçut enfin que l'heure était venue où celle qui lui tenait lieu de mère avait coutume de se lever pour déjeuner. Elle quitta Henri pour voler auprès de madame Reinstard, en lui promettant de revenir bientôt le rechercher. Pendant son absence, celui-ci s'occupa à examiner la demeure de son amie: tout y était de la plus grande simplicité, et annonçait dans ceux qui l'habitaient plus de bon goût que de richesse. «Ah! dit Henri en lui-même, elle n'est pas heureuse, j'en suis certain, et elle n'a pas assez de confiance en moi pour me faire part de ses chagrins!... mais je saurai bien la forcer à m'en faire la confidence; j'adoucirai ses maux, et, sans blesser son orgueil, je trouverai le moyen de partager avec elle des richesses qui n'ont quelque prix à mes yeux que parce qu'elles pourront m'aider à la rendre heureuse!»

Ce que Henri appelait ses richesses, c'était l'argent qu'il avait gagné au jeu à Paris, et qu'on se rappelle qu'il n'avait pas eu le temps de dissiper, puisqu'il en était parti le surlendemain.

Pauline vint le tirer de ses réflexions en lui annonçant que madame Reinstard l'attendait pour déjeuner. Il suivit son amie, et trouva la bonne dame assise auprès de son feu; Henri fut vivement frappé du changement que la maladie avait opéré en elle; la pâleur qui couvrait son visage, et sa voix presque éteinte, lui firent craindre qu'elle n'eût pas longtemps à vivre; mais il se garda bien de communiquer à Pauline des idées qui n'auraient pu que redoubler son chagrin.

Madame Reinstard fit à Henri l'accueil le plus flatteur, et parut charmée de le revoir. Le déjeuner se passa assez gaiement; Henri était auprès de sa chère Pauline: que lui fallait-il de plus pour être heureux! Quand par hasard son pied rencontrait celui de son amante, quand sa main venait à se poser sur la sienne, et qu'il pouvait lire dans les yeux de sa maîtresse le trouble qu'elle éprouvait, oh! alors, il n'aurait pas changé contre tous les biens du monde le bonheur d'être auprès de son amie! Henri obtint sans peine de madame Reinstard la permission de venir quelquefois partager sa solitude: quelquefois! cela voulait dire tous les jours, c'était bien ainsi que nos amants l'entendaient. Pauline dit à Henri que depuis son absence elle avait beaucoup négligé sa musique; Henri lui proposa de lui apporter le soir même une collection des morceaux les plus nouveaux et les plus jolis; Pauline lui serra doucement la main; madame Reinstard le remercia d'avance du plaisir qu'il voulait procurer à sa chère fille, et Henri s'en alla en promettant de revenir le soir même apporter à Pauline ce qu'il lui avait promis.