L'enfant de ma femme

Part 6

Chapter 63,852 wordsPublic domain

La campagne est charmante lorsqu'on est heureux; chaque bosquet, chaque site agréable semble inviter au plaisir; le silence des bois, la majesté des forêts, répandent dans tout notre être une émotion qui élève notre âme et fait doucement battre notre coeur. Si, au contraire, quelque chagrin profond nous tourmente, la campagne ne calme pas notre douleur; le silence de la nature ne fait qu'ajouter à notre mélancolie; l'oeil ne voit plus qu'avec indifférence toutes ces beautés qui s'offrent à nos regards, et l'obscurité des forêts enfante dans notre tête mille pensées sinistres, mille projets de destruction.

Henri et Félicia s'arrêtaient à tous les endroits qui leur plaisaient. Félicia avait toujours envie de se reposer lorsqu'ils passaient sous quelques bosquets bien sombres et bien touffus; Henri n'avait garde de la refuser; mais, à force de s'asseoir et de se relever, ils finirent enfin par avoir réellement besoin de repos. «En vérité, monsieur, je puis à peine marcher!... Je ne pourrai jamais aller jusqu'à l'endroit où nous devons dîner.--Mais, madame, est-ce ma faute? Vous ai-je refusé de vous asseoir toutes les fois que cela vous a fait plaisir?--Oh! non, mon ami... Mais, tiens, nous ne nous reposerons plus, parce que...--Parce que?--Parce que tu... mais finis donc!... Tu vois bien... Oh! cette fois-ci ce ne sera pas ma faute... Allons, monsieur, il faut nous lever.--Oui, ma bonne amie.--Ah Dieu! que les reins me font mal!...--Et moi, les genoux!--Je ne pourrai sortir de huit jours. Mon ami, une autre fois j'emmènerai Lesbie.--Et moi, Franck.--C'est cela; mais, en attendant, allons dîner.--Oh! volontiers, car j'ai une faim!...--Et moi, donc!»

Nos jeunes gens se mirent à courir les champs pour chercher une maisonnette où ils pussent trouver à dîner.

«Mais, mon ami, il faut que nous nous soyons égarés, car je ne vois pas de maison.--Je le crains aussi, ma bonne amie.--Ah! mon Dieu! si la nuit allait nous surprendre dans ces lieux!... Que veux-tu? ce serait un malheur.--Mais, mon cher, c'est que je suis très-peureuse...--Eh bien! ma bonne amie, je te défendrai si l'on nous attaque.--Voilà de belles consolations!...»

Enfin, après avoir longtemps marché, ils se trouvèrent sur une route, et aperçurent une maison isolée. Il était temps, car la nuit commençait à tomber. Ils coururent du côté de l'habitation, et virent avec joie que c'était justement une auberge, d'assez mince apparence à la vérité, mais qui était pour eux la manne envoyée au peuple d'Israël.

L'aubergiste, qui ne paraissait pas habitué à voir du monde, les reçut avec la plus grande politesse, leur offrant d'avance tout ce qu'ils pourraient désirer, et leur assurant qu'ils seraient contents du souper.

«Mais que nous donnerez-vous? dit Henri à l'aubergiste.--Monsieur, vous aurez du macaroni.--Je n'en veux pas, dit Félicia; on ne mange que de cela dans ce vilain pays...--Eh bien, madame, je vous donnerai du fromage et des galettes, dont vous me direz des nouvelles.--Comment! s'écrie Henri, du fromage et des galettes pour se refaire l'estomac, quand on n'a pas mangé depuis le matin!...--Et qu'on a bien gagné de l'appétit! dit Félicia.--Que voulez-vous, monsieur, je vous offre ce que j'ai de meilleur...--Quoi! vous n'avez pas autre chose dans toute votre maison?...--Pardonnez-moi, monsieur; j'ai bien une petite volaille que je conservais depuis quinze jours pour quelque occasion...--Diable! elle doit être bien tendre!...--Délicieuse, monsieur! délicieuse!...--En ce cas, faites-nous-la servir bien vite.--Ah! monsieur, c'est qu'il y a une petite difficulté...--Laquelle?--C'est qu'elle est déjà retenue par deux officiers qui sont arrivés ici avant vous, et qui sont là-haut à jouer aux cartes en attendant leur souper.--Ah! diable... c'est désagréable, dit Henri.--Mais, mon ami, dit Félicia, ces messieurs seront sans doute assez galants pour ne point refuser de céder leur souper à une dame; car, certainement, il est impossible qu'ils aient aussi faim que nous...--Ah! madame, répond l'aubergiste, vous savez que les jeunes gens ne se piquent plus de galanterie...--N'importe, monsieur l'aubergiste, reprend Henri; faites-nous le plaisir d'aller parler à ces messieurs, et tâchez de les faire consentir à notre demande.--J'y vais, monsieur, et je ferai mon possible pour cela.»

L'aubergiste monta; pendant ce temps, Henri fit dresser une table pour leur souper; il n'était pas moins impatient que Félicia de savoir le résultat de la mission de leur hôte.

Ils commençaient à douter de son succès, lorsque le bruit que firent plusieurs personnes en descendant l'escalier les avertit que ces messieurs venaient répondre eux-mêmes à leur demande. «Voyons donc cette dame, disait l'un deux.--Est-elle jolie?» disait l'autre. Henri regarda en souriant Félicia, et il s'aperçut avec étonnement qu'elle changeait de couleur.

Les deux militaires entrèrent en riant dans la salle; c'étaient deux jeunes gens assez bien faits, mais ayant l'air de fort mauvais sujets. «Pardon, madame, dit l'un deux en s'approchant de Félicia, si nous prenons la liberté de vous offrir nous-mêmes... Mais que vois-je!... je ne me trompe pas... c'est Félicia, s'écrie-t-il en s'adressant à son camarade.--Eh oui, ma foi! c'est elle,» répond l'autre.

Henri devint rouge de colère; Félicia cherchait en vain à dérober ses traits à ces messieurs, et ne savait plus quelle contenance tenir. L'un des militaires s'avance, et, entourant cavalièrement Félicia de ses bras: «Comment, ma belle!... c'est toi que je revois,» lui dit-il, et, il veut prendre un baiser; mais Félicia le repousse avec force. «Eh quoi! s'écrie-t-il, tu fais la cruelle!... mais, quand tu jouais les reines au grand théâtre de Naples, tu n'étais pas si méchante que cela.--Que veut dire ceci, monsieur? dit Henri, en s'approchant avec fureur du militaire.--Parbleu! monsieur, vous le voyez bien ce que cela veut dire.--C'est donc là ton nouvel amant, Félicia? reprend l'autre militaire en ricanant, je t'en fais mon compliment, il est jeune encore, tu le formeras.--Insolent! répond Henri, en regardant le jeune homme avec des yeux étincelants de colère; je t'apprendrai que je n'ai pas besoin de leçons pour châtier les gens de ton espèce.» En disant ces mots, Henri donne un soufflet au militaire qui était le plus près de lui. Celui-ci, furieux, tire son sabre, et va fondre sur Henri; mais il pare le coup avec une table, dont il se sert comme d'un bouclier. L'autre officier lâche bien vite Félicia pour venir se joindre à son camarade. Pendant ce temps, la jeune femme s'échappe de la chambre. Les deux militaires sont comme deux lions autour de Henri; mais celui-ci fait des merveilles, et, tout en parant avec sa table les coups qu'ils lui portent, il leur envoie encore tout ce qu'il trouve sous sa main; les pots, les bouteilles, les chaises, les cruches, tout vole de part et d'autre dans l'auberge. L'aubergiste cherche à mettre la paix et à séparer les combattants; mais, en se mêlant parmi eux, il reçoit un coup de sabre destiné à Henri, et roule sous les bancs et les tables en criant qu'il est mort. Notre héros a le bonheur d'atteindre à la tête un des officiers, en lui jetant une bouteille; le coup l'étourdit si bien qu'il tombe sans connaissance à côté de l'aubergiste. Son camarade n'en est que plus acharné contre Henri, qui, commençant à perdre ses forces, allait peut-être succomber, si une foule de paysans, que la femme de l'aubergiste était allée chercher, ne fût entrée fort à propos pour mettre fin à ce combat. Henri profite du tumulte pour gagner la porte: deux chevaux sont attachés dans la cour; il en prend un, monte dessus, et arrive à Florence au grand galop.

«Comment, monsieur, c'est vous! Je croyais que vous ne coucheriez pas ce soir ici.--Non, Franck, nous n'y coucherons pas non plus.--Que voulez-vous dire, monsieur?--Va tout de suite payer notre hôte, selle nos chevaux, et partons sur-le-champ.--Quoi! monsieur, au milieu de la nuit?...--Allons, pas de réflexions, fais ce que je te dis.»

Franck se hâte d'obéir, car il voit que son maître n'est pas d'humeur à écouter ses représentations. Les chevaux prêts, Henri et Franck montent dessus, et sortent de Florence au milieu de la nuit.

CHAPITRE XII.

ROME.

«Il faut avouer, monsieur, que c'est une drôle de chose que la destinée!... Souvent vous échouez dans vos projets au moment même de les voir réussir... Une chance heureuse vous arrive quand vous avez perdu tout espoir; et lorsque vous pensez aller au bal, crac! vous vous cassez un bras ou une jambe, et vous voilà dans votre lit pour six mois!... En vérité, monsieur, si l'on était raisonnable, on ne formerait jamais de projets pour l'avenir, et l'on attendrait tranquillement que le livre des destins se débrouillât devant soi.»

C'était M. Franck qui, tout en trottant à côté de son maître, s'amusait à lui faire part de ses réflexions. Quoique simple valet, Franck avait observé, réfléchi, et c'était d'après ce qu'il avait vu qu'il parlait à Henri. Les raisonnements de bien des philosophes se réduisent souvent à la destinée.

«A propos de quoi tout ce galimatias? dit Henri à Franck en sortant de ses réflexions.--A propos, monsieur, que nous voici sur la route de Rome au moment où j'y pensais le moins... et vous aussi, peut-être?...--Il a raison,» dit Henri en lui-même; mais il ne voulut pas raconter à Franck une aventure qui blessait son amour-propre et qu'il voulait oublier tout à fait. «Ne sentez-vous pas qu'il pleut, monsieur? dit Franck à Henri après une heure de silence.--C'est vrai; mais que veux-tu y faire?--Ma foi, monsieur, je ne vois pas ce qui nous empêcherait de nous mettre à l'abri, plutôt que de nous faire mouiller jusqu'aux os, car je crois que c'est un orage qui se prépare.--Tu as raison: eh bien! cherchons un endroit jusqu'à ce que l'orage soit passé.--C'est bien dit, monsieur, mais c'est que je n'en vois pas.--Avançons encore.»

Après avoir longtemps cherché, Henri aperçut un vieux bâtiment tombant en ruines, et qui paraissait totalement abandonné. «Tiens, Franck, vois-tu ces vieux murs? c'est là que nous trouverons un abri.--J'en doute, monsieur, car ce bâtiment m'a l'air en bien mauvais état, et ne sert peut-être depuis longtemps que de retraite à des voleurs.--Aurais-tu peur d'y entrer?--Ah! mon Dieu, non, monsieur; car si c'est ma destinée d'y être assassiné, j'aurai beau faire, je ne pourrai l'éviter.--Allons, je vois que ta philosophie est bonne à quelque chose; mais pressons nos chevaux et hâtons-nous d'arriver, car l'orage augmente.»

Henri et Franck arrivèrent enfin devant le vieux bâtiment, qui paraissait être un ancien couvent; ils traversèrent une cour remplie de décombres, et entrèrent sous une vaste galerie que le temps avait un peu plus ménagée. «Sais-tu bien, Franck, que cet endroit a quelque chose de romantique, et que je ne serais pas surpris qu'il nous y arrivât quelque aventure extraordinaire?--Ni moi non plus, monsieur; on dit d'ailleurs qu'elles sont très-communes en ce pays.»

Ils avaient à peine fini de parler, lorsqu'un bruit sourd se fit entendre au fond de la galerie. «As-tu entendu, Franck?--Oui, monsieur, c'est quelqu'un qui nous écoutait.--Avançons, dit Henri; je suis curieux de savoir ce que c'est.» Franck et son maître se mirent aussitôt en marche; mais, à mesure qu'ils avançaient, il leur semblait que quelqu'un s'éloignait devant eux. Au bout de la galerie, ils trouvèrent un escalier et le montèrent en tâtonnant; la personne qui fuyait ayant fait un faux pas en voulant se hâter, se laissa rouler le long des marches; Henri la retint et la saisit au collet. «Ah! par grâce, ne me tuez pas, monsieur le voleur! dit, en se jetant aux pieds de Henri, la personne qu'il avait arrêtée.--Qui es-tu? lui demanda celui-ci.--Un pauvre domestique qui n'a pas le sou.--Es-tu seul ici?--Non, monsieur le voleur, je suis avec mes maîtres, qui m'ont envoyé à la découverte.--Conduis-moi auprès d'eux.--Oui, monsieur le voleur, volontiers.»

Henri tenait toujours l'inconnu, dont il soupçonnait la véracité; celui-ci les conduisant dans une pièce au-dessus de la galerie, ouvrit une porte et s'écria: «V'là le chef de la bande!»

Henri fut très-étonné de se trouver dans une pièce où l'on avait fait un bon feu et allumé plusieurs torches, et dans laquelle était une dame d'une trentaine d'années, avec une autre femme beaucoup plus jeune, et quatre hommes en livrée, debout derrière elle. Au cri que jeta en entrant le conducteur de Henri, la dame fit un mouvement d'effroi, et les quatre hommes sautèrent sur leurs carabines.

«Pas tant de frayeur, messieurs, dit Henri en riant; je ne suis pas un voleur, mais un voyageur, et voilà mon domestique. J'ai été bien aise de voir où cet homme me mènerait, et de savoir enfin à qui j'avais affaire.»

Henri s'approcha ensuite de la dame, en lui faisant ses excuses pour la frayeur qu'il lui avait causée, et lui avoua qu'il ne croyait pas trouver si grande société dans un endroit qui paraissait abandonné.

La dame lui apprit qu'elle se nommait la marquise de Belloni, qu'elle venait de faire un voyage dans une de ses terres, près de Florence, et retournait à Rome, lorsque l'orage les avait surpris devant le vieux bâtiment, et qu'elle avait préféré y entrer plutôt que d'exposer les jours de ses domestiques. «Je venais d'envoyer cet homme à la découverte, ajouta-t-elle, en montrant à Henri celui qui lui avait servi de guide; et comme je connais sa poltronnerie, je m'attendais bien à quelques bévues de sa part; mais je suis charmée, monsieur, qu'il soit cause de notre rencontre.»

Henri répondit à ce compliment de la manière la plus galante, et informa aussi la marquise de son nom et du but de son voyage. Lorsque la marquise apprit le nom et le titre de Henri, elle parut encore plus flattée de cette aventure, et il s'établit entre eux une conversation fort animée. Franck, de son côté, chercha à lier connaissance avec la jeune personne, qui paraissait être la femme de chambre de la marquise; mais mademoiselle Julia (c'était son nom) n'écoutait guère Franck, et lorgnait beaucoup Henri.

La marquise et Henri oubliaient, en causant, que la nuit se passait; mais les domestiques, qui probablement ne s'amusaient pas autant que leur maîtresse, lui firent remarquer que le jour commençait à poindre. La marquise s'informa du temps; on lui dit que l'orage était apaisé, mais que la pluie tombait toujours avec violence: alors elle pria Henri d'accepter une place dans sa voiture, puisqu'il se rendait à Rome ainsi qu'elle. Henri, qui avait remarqué les oeillades de Julia, et qui trouvait la marquise fort belle femme, n'eut garde de refuser, et l'on descendit dans la cour pour se remettre en voyage.

«Ah! disait Franck en lui-même en suivant son maître, je vois bien que cette aventure, qui avait un air romanesque, finira aussi simplement qu'une autre.»

Henri était dans la voiture avec les deux dames. La marquise voulut qu'il occupât le fond avec elle; mademoiselle Julia se mit devant Henri, en faisant une petite moue qui lui allait à ravir. C'était une jolie petite femme que cette Julia: elle avait des yeux d'une expression admirable, et elle les portait assez habituellement sur Henri, lorsqu'elle voyait que sa maîtresse ne la regardait pas. Quant à la marquise, c'était une femme parfaitement belle: sa taille noble et élégante était encore relevée par une figure d'une beauté régulière; ses cheveux étaient d'un noir éblouissant, et ses yeux, pleins de feu et de vivacité, annonçaient une âme brûlante et un caractère impétueux.

Les voyageurs arrivèrent à Rome sans autre accident; et la marquise, en quittant Henri, l'invita à venir souvent partager sa société. Henri le promit en regardant Julia, qui ne paraissait pas désirer moins vivement que sa maîtresse qu'il se rendît à son invitation.

«Au moins, disait en lui-même Henri en parcourant les rues de Rome pour chercher à se loger, cette femme-là est bien une marquise, et n'a pas fait les princesses sur aucun théâtre.»

Après avoir choisi l'auberge la plus élégante de la ville, Henri fit venir divers marchands, afin de s'habiller dans le dernier goût et fort richement. «Monsieur, dit Franck à son maître, savez-vous que cette marquise-là vous ruinera, si cela continue.--Imbécile! crois-tu que mon père refusera de m'envoyer tout l'argent dont j'aurai besoin?--Dame! monsieur, il n'aurait qu'à se lasser de vos voyages, et vous ordonner de retourner près de lui?--Eh bien! alors il sera temps de nous ranger.»

Le soir même de son arrivée, Henri se rendit chez la marquise de Belloni. Elle demeurait dans le plus beau quartier de la ville; son hôtel était de la dernière magnificence, et tout chez elle respirait le luxe et la splendeur.

Une société brillante et nombreuse était réunie chez la marquise. Cette dernière reçut Henri de la manière la plus gracieuse, et le présenta aux personnes les plus distinguées, qui, sur la recommandation de la marquise, comblèrent Henri de politesses et eurent pour lui tous les égards.

Notre héros ne s'était pas encore trouvé dans un cercle aussi brillant. Entouré de femmes charmantes qui semblaient se disputer sa conquête, et flatté des attentions de la marquise, il se crut au plus haut degré des honneurs.

Cependant, comme, au milieu de tant de monde, il ne pouvait pas souvent entretenir la marquise, il se mit, pour passer le temps, à une table de jeu. Bientôt la vue de l'or qui brillait devant lui échauffa son imagination; voulant d'ailleurs imiter les personnes avec lesquelles il jouait, il perdit en un moment tout ce qu'il avait sur lui.

Après s'être levé de table, il se promenait tranquillement dans le salon, examinant les divers personnages qui le remplissaient, lorsqu'il crut entrevoir à la porte d'entrée quelqu'un qui lui faisait signe de venir à lui. L'idée de Julia, qu'il n'avait pas encore vue, se présenta sur-le-champ à sa pensée; et, voulant s'assurer de la vérité, il s'approcha de la marquise pour lui faire ses adieux. La marquise lui dit qu'elle l'attendait le lendemain matin pour déjeuner: Henri promit, et s'éloigna lentement du salon.

A peine avait-il franchi le seuil de la porte, qu'une femme le prit par la main en lui disant de la suivre. Henri ne reconnut pas Julia, mais cependant il se laissa conduire. La personne lui fit traverser une longue enfilade de pièces qui n'étaient pas éclairées; ensuite, s'arrêtant dans une plus petite que les autres, elle lui dit d'attendre un moment, et le laissa seul dans l'obscurité.

«Que veut dire ceci? pensa Henri, quand il fut livré à lui-même. Cette aventure prend une tournure tout à fait piquante. Mais n'oublions pas que je suis en Italie, et que c'est le pays des prodiges.» Après s'être préparé à tout événement, il s'assit sur un sopha, et s'endormit en attendant la suite de son aventure.

«Comment! vous dormez! dit à Henri une petite voix douce, en le poussant légèrement.--C'est vous, charmante Julia, répondit Henri en s'éveillant. Il me semble que vous m'avez laissé dormir bien longtemps.» Julia (car c'était elle) lui avoua qu'il y avait plus d'une heure qu'il était là, et qu'elle avait même craint qu'il se fût éloigné. «Eh! où serais-je allé, puisque je ne connais pas les détours de cet hôtel? Mais pourquoi m'avez-vous laissé seul si longtemps?--Parce que madame la marquise m'a fait appeler, et que je n'ai pu la quitter plus tôt... Mais, laissez-moi donc, monsieur... je vous en prie; j'ai quelque chose de très-important à vous dire.--Tu me le diras une autre fois.--Non, monsieur... Mais finissez donc... Si madame la marquise venait...»

Malgré les grands efforts de Julia, Henri profita de l'obscurité pour redoubler d'audace, et on lui céda une victoire qu'on n'avait jamais eu l'intention de lui refuser.

«A présent vous m'écouterez, j'espère, monsieur.--Oh! oui, ma chère Julia, je suis tout oreilles.--Vous saurez donc, monsieur, que... Ah! grand Dieu! je crois que voilà madame la marquise...--Effectivement, j'entends du bruit.--O ciel! il faut justement qu'elle passe par ici pour entrer dans sa chambre à coucher.--Eh bien! quand elle me verrait, quel mal y aurait-il?--Ah! monsieur, je serais perdue sans retour.--Je dirai que je me suis égaré dans son hôtel en voulant m'en aller.--Oh! vous ne connaissez pas le caractère soupçonneux de madame la marquise; elle se douterait de quelque chose: elle vous aime, j'en suis certaine, et nous serions perdus tous deux.--Que faire alors?--Elle approche... j'entends sa voix; il faut vous cacher.--Mais où?--Tenez! dans cette armoire, il y aura assez de place pour vous.--Mais j'étoufferai là dedans.--Eh non! non... Ne bougez pas, et je viendrai vous délivrer sitôt que madame sera couchée.»

Il était temps que Henri se cachât, car la marquise entra bientôt dans le cabinet, tenant une bougie à la main. «Ah! vous voilà, Julia. Où étiez-vous donc allée? depuis deux heures je vous cherche partout.--Mais, madame... j'étais venue dans votre appartement voir si rien ne vous manquait.--Comment donc étiez-vous sans lumière?--Madame... c'est que... la mienne s'est éteinte...--Allons, il suffit; venez me déshabiller.--Madame se couche déjà!--Comment! déjà; mais il est près de trois heures du matin.--Ah! vous avez raison, madame.»

Julia suivit la marquise, en maudissant le sort qui la séparait de celui qu'elle aimait, et dans un moment où il avait tant besoin d'elle. Effectivement, Henri n'était pas du tout à son aise dans une armoire faite, à la vérité, pour pendre les robes de madame, mais où il ne pouvait changer de position, et où le défaut d'air augmentait son martyre. En vain il voulut essayer d'entr'ouvrir la porte de sa cage; Julia, pour plus de sûreté, en avait emporté la clef, et elle ne s'ouvrait pas en dedans. «Ah! disait en lui-même Henri, mon précepteur Mullern m'avait bien dit que les femmes me feraient faire des sottises!...» Enfin, après une demi-heure d'anxiété, Henri résolut de sortir d'une position qui devenait insupportable. D'ailleurs, il aurait attendu en vain que Julia vînt à son secours: la marquise, qui paraissait soupçonner quelque chose, conduisit Julia hors du cabinet qui donnait dans sa chambre à coucher, et en referma la porte sur elle; de sorte que la pauvre enfant fut obligée d'abandonner son amant à la merci d'une autre femme; mais elle espéra que Henri, fatigué de sa soirée, s'endormirait tranquillement où elle l'avait laissé.

«Ma foi, il en arrivera ce qu'il plaira au ciel, dit Henri, mais il faut absolument que je sorte d'ici.» Il commença par ébranler la porte de l'armoire; il s'aperçut avec joie qu'en la soulevant un peu elle sortait de ses gonds; il profita de sa découverte et fut bientôt dehors; mais ce n'était pas tout, il fallait sortir de l'hôtel, et c'était le plus difficile.

Henri se trouva, en quittant sa cachette, dans la même obscurité où il était auparavant. Comment retrouver son chemin?... comment ne pas commettre quelque méprise?... «Allons tout droit devant nous, dit Henri, cela me conduira toujours quelque part.» Après avoir marché à tâtons, il trouva une porte ouverte, et entra dans une autre chambre. «Cherchons un peu s'il n'y a pas ici quelque escalier,» disait en lui-même Henri. Et tout en marchant le long du mur, au lieu de trouver un escalier, il sentit un lit devant lui. «Diable! dit-il, c'est peut-être le lit de la marquise!...» Un léger soupir qui se fit entendre l'avertit qu'il était occupé; ne se souciant pas de la déranger, il s'éloignait précipitamment, lorsqu'en passant près d'un guéridon, son habit accrocha un cabaret de porcelaine qui se brisa en tombant sur le parquet.