L'enfant de ma femme

Part 4

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«Ainsi, Mullern, tu es donc entièrement satisfait de mon fils?--Oui, mon colonel, très-satisfait; c'est un élève qui me fera honneur un jour, j'en suis certain. Ce n'est pas qu'il n'ait bien aussi quelques petits défauts... D'abord, il est violent, impatient, emporté...--Oh! oh! tu ne m'avais pas dit cela!--Mais, soyez tranquille, mon colonel, ces défauts se corrigent avec l'âge, et, lorsque le coeur est bon, il y a toujours du remède, et le sien l'est! oh! j'en réponds, autant que le vôtre, mon colonel!... il était digne d'être votre fils...--Que dis-tu, Mullern?» s'écria vivement le colonel. Mullern se troubla, se gratta l'oreille, et s'aperçut qu'il avait dit une bêtise; cependant il prit son parti, et répondit: «Ma foi, mon colonel, puisque le mot est lâché, je ne chercherai pas à me rétracter; d'ailleurs, tenez, je ne sais pas dissimuler, et j'avoue que cela me coûtait d'avoir quelque chose à vous cacher, mon colonel.--Eh bien! Mullern, puisque tu sais le secret de la naissance de Henri, je ne veux plus feindre avec toi; d'ailleurs, le hasard!... les événements me forceront peut-être un jour à tout lui dire; et si je venais à perdre la vie avant de lui avoir révélé ce secret, je ne serais pas fâché qu'un autre que moi en fût dépositaire. Mais, songe bien, Mullern, à ne jamais divulguer à personne ce que je vais t'apprendre, sans y être forcé par les circonstances les plus impérieuses, ou sans un ordre de ma part!...--Soyez sans inquiétude, mon colonel, je vous en donne ma parole; vous me connaissez, et vous savez que Mullern est incapable de violer son serment.» Le colonel Framberg apprit alors à Mullern tout ce qui concernait la naissance de Henri, ainsi que le véritable nom de son père, que Clémentine lui avait dit.

Plusieurs mois s'écoulèrent. Le colonel Framberg aimait Henri comme son fils; mais il s'aperçut cependant que l'élève de Mullern n'était pas tout à fait aussi parfait que ce dernier le lui avait dit; Henri était, malgré cela, beaucoup plus sage dans le château depuis que le colonel y était de retour.

Un jour, le comte de Framberg fit venir Henri dans son appartement, et lui parla en ces termes: «Mon cher fils, tu commences à être d'un âge où le séjour d'un vieux château, habité seulement par ton père, n'est plus suffisant pour toi. Tu n'as cependant que dix-sept ans, mais tu as l'air d'un homme, et je crois que je puis, sans danger, te livrer pour quelque temps à toi-même.--Comment! mon père? s'écria Henri.--Oui, mon ami, je veux dire que tu vas voyager, tu vas apprendre à connaître le monde. Je suis parti pour l'armée à quinze ans!... Ainsi tu vois que j'étais plus jeune que toi.--C'est donc à l'armée que vous m'envoyez, mon père?--Non, mon cher Henri; comme tu ne parais pas avoir un goût bien décidé pour le métier des armes, malgré l'éducation que Mullern t'a donnée, nous attendrons que le désir t'en vienne. Mais je ne veux pas que tu passes ta jeunesse dans ce château; tu vas voyager, parcourir le monde; cela te formera tout à fait.--Et vous, mon père?--Moi, mon ami, je commence à être d'un âge où l'on préfère le repos à tous les plaisirs; je reste donc dans ce château, et j'y attendrai tranquillement ton retour, bien persuadé que la conduite que tu tiendras loin de moi ne me forcera pas d'aller te chercher.--Ah! mon père!... soyez sûr que je n'oublierai jamais vos leçons.--En ce cas, c'est donc une chose arrangée; tu partiras dans huit jours. J'aurais bien voulu que Mullern t'accompagnât dans tes voyages, mais ce bon hussard, dont je suis séparé depuis longtemps, sera la seule personne qui partagera ma solitude pendant ton absence; d'ailleurs, le repos lui devient nécessaire aussi, et il restera auprès de moi. Tu prendras Franck, le fils du jardinier, pour te servir de domestique; il m'a paru intelligent: je crois que tu en seras content.»

Henri, enchanté de la détermination de son père, prépara tout pour son voyage. Le souvenir de sa chère Pauline ne s'était jamais effacé de sa mémoire, et il espérait, dans le cours de ses voyages, parvenir à savoir ce qu'elle était devenue.

Le jour du départ arriva; Henri s'éloigna du château de Framberg, accompagné de Franck, et bien pourvu de tout l'argent qui lui était nécessaire. Le colonel pleura en voyant son Henri se séparer de lui, et Mullern lui-même sentit quelques larmes couler sur ses joues, en quittant celui dont il avait formé la jeunesse, et pour lequel il aurait donné sa vie.

Dix-huit mois s'écoulèrent pendant lesquels Henri donna assez régulièrement de ses nouvelles; mais, au bout de ce temps, les lettres cessèrent. Le colonel et Mullern, alarmés tous deux de ce silence, ne savaient qu'en conclure. Enfin le colonel se décida à faire prendre des informations sur la conduite de son fils, et il apprit qu'elle n'était pas aussi exemplaire qu'il s'était plu à le croire, et que le jeune homme se livrait à toutes ses passions. D'abord Mullern prit le parti de son élève, et chercha à l'excuser auprès de son colonel, en lui répétant qu'il fallait que la jeunesse se passât, et que lui, étant jeune, en avait fait bien d'autres. Le colonel finissait toujours par s'apaiser; mais bientôt une nouvelle plus importante vint mettre fin aux discours de Mullern: on apprit au colonel que son fils était à Strasbourg avec une jeune personne inconnue, qu'il était sur le point d'épouser. Le colonel pensa qu'il était de son devoir de prévenir la sottise que Henri était prêt à faire, et se décida à partir pour Strasbourg avec Mullern.

«Ah! il a le diable au corps avec les femmes, ce jeune homme-là!... s'écriait Mullern, en voyageant avec son colonel. Je lui avais bien dit que cela lui jouerait de mauvais tours!... Mais, ventrebleu! j'aurais plutôt arrêté un boulet que de lui faire entendre raison!»

Le colonel ne répondait rien, mais il commençait à croire que Mullern était meilleur pour se mesurer avec l'ennemi que pour faire une éducation.

Enfin, ils arrivèrent à Strasbourg, où ils apprirent que Henri était parti depuis peu pour Paris. Le colonel, sans s'arrêter, prend la route de la capitale avec Mullern; et, arrivés à Paris, ils sont informés que Henri en est reparti la veille pour retourner à Strasbourg.

«Retournons aussi à Strasbourg, dit le colonel à Mullern.--Ah! mille citadelles! mon colonel, répond Mullern, je crois que le jeune homme se moque de nous.»

Nous avons vu comment, dans un chemin de traverse que le postillon avait pris pour arriver plus vite, celui-ci versa dans un fossé Mullern et son colonel; mais nous ne savons pas comment Mullern se tira de la cave où nous l'avons laissé; il est temps d'aller à son secours.

CHAPITRE VIII.

L'HOMME MYSTÉRIEUX.

«Miséricorde!... au secours!... s'écrie la personne sur le nez de laquelle Mullern était tombé.--Qui es-tu? parle! dit ce dernier, en lui mettant son sabre sur la poitrine.--Ah! grand Dieu!... c'est un chef de voleurs!...--Répondras-tu, Jeanfesse, au lieu de te lamenter? dis, qui es-tu? que faisais-tu là?--Je suis le concierge de cette maison; et, en l'absence de mon maître, j'étais descendu à la cave où je me suis endormi en...--En buvant le vin qu'elle renferme. Ah! je commence à comprendre!... Je te tiendrais bien volontiers compagnie, mon ami; mais mon colonel est là-haut qui attend le résultat de mes recherches, et je ne veux pas le laisser languir plus longtemps; allons donc lui donner de la lumière; après cela, si tu veux, nous redescendrons ici, où je t'aiderai avec plaisir à vider quelques flacons.»

En disant ces mots, Mullern pousse son hôte vers l'escalier. Celui-ci, après avoir ramassé sa chandelle, monte en tremblant devant Mullern, ne sachant encore que penser de cette aventure.

Arrivé dans une pièce du haut, Carll (c'est le nom du concierge) allume sa chandelle sans oser lever les yeux sur la personne qui est avec lui. «Allons, marche devant moi, lui dit Mullern, que nous retrouvions mon colonel.»

Après avoir parcouru plusieurs chambres, ils rencontrent enfin le colonel et le postillon, qui étaient très-inquiets de l'absence de Mullern. «Tenez, mon colonel, dit ce dernier, voici le seul être vivant de cette maison; je l'ai découvert à la cave!--Ah! brave homme, dit le colonel à Carll, daignerez-vous excuser la manière dont nous nous sommes introduits dans cette maison?» Carll, que la peur avait dégrisé, écoutait avec attention le colonel. «Vous n'êtes donc pas des voleurs?... s'écria-t-il, quand ce dernier eut fini de parler.--Qu'appelles-tu des voleurs? dit Mullern.--Non, mon ami, reprit le colonel, nous sommes des voyageurs. Je me rendais à Strasbourg avec ce brave militaire, lorsque notre chaise a versé dans un fossé; je me suis blessé à la jambe, et, n'apercevant nul abri pour passer la nuit, nous avons cherché à entrer dans cette maison, dans l'espérance que nous y trouverions quelque secours.--Oh! dès que vous êtes des voyageurs, je suis tout à vot' service, monsieur. Mon maître est absent depuis quelques jours; en attendant qu'il revienne, je vais vous conduire dans une chambre où vous trouverez un bon lit.--A la bonne heure, mon vieux, dit Mullern, en frappant sur l'épaule de Carll, voilà qui me réconcilie avec toi; je vois que tu es un bon enfant, et que nous nous arrangerons ensemble.--Mais, dit le colonel à Carll, vous m'avez dit que votre maître était absent; s'il revenait, ne craignez-vous pas qu'il ne vous gronde de votre généreuse hospitalité?--Non, monsieur, répond Carll, mon maître est un homme singulier, quelquefois sombre et silencieux, ou bien gai et causeur; mais, du reste, je l'ai toujours vu assez humain envers tout le monde, et je ne doute pas qu'il n'approuve ma conduite à votre égard.--Eh! morbleu! à moins que ce ne soit un ours, nous l'apprivoiserons,» dit Mullern.

Le colonel, qui avait grand besoin de repos, pria le concierge de vouloir bien le conduire dans l'endroit qu'il lui destinait. Carll s'empressa de lui obéir; Mullern et le postillon portèrent le colonel sur leurs bras; car sa blessure était empirée au point qu'il ne pouvait plus se soutenir. Ils arrivèrent dans une chambre agréablement située, ayant vue sur le jardin qui était derrière la maison. Le colonel se fit mettre au lit, et engagea Mullern à aller aussi se reposer, l'assurant qu'il l'appellerait dès qu'il aurait besoin de lui.

«Ah ça! mon brave, dit Mullern à Carll, en descendant de la chambre du colonel, quoique nous soyons diablement fatigués, moi et ce grand nigaud-là (en montrant le postillon) qui ne dit rien, mais qui n'en pense pas plus, je crois qu'avant de nous coucher nous ne ferions pas mal de nous restaurer un peu; car, depuis près de douze heures, nous n'avons rien pris; et moi, je ne puis m'endormir quand j'ai le ventre creux.--Voilà qui est bien parlé, M. Mullern, dit le postillon, et je suis tout à fait de votre avis.--En ce cas, messieurs, je vais tâcher de vous donner à souper, mais vous mangerez ce qu'il y aura!...--Oh, nous ne sommes pas difficiles, à la guerre comme ailleurs, je mange ce qu'on me donne; mais j'ai cru m'apercevoir que la cave était bien garnie...» Carll se mit à rire, et ces messieurs s'occupèrent aussitôt des préparatifs de leur souper.

Tout fut bientôt prêt, et ils se mirent à table. Mullern complimenta Carll sur son vin; le postillon ne disait pas une parole, de peur de perdre un coup de dent, et le concierge, qui avait un grand faible pour le vin, et était enchanté de trouver des gens capables de lui tenir tête, fut bientôt de très-belle humeur et fort en train de causer. Il se mit à raconter à ses hôtes la manière de vivre de son maître. «C'est un drôle d'homme, leur dit-il, que M. de Monterranville; il passe sa vie à courir les champs, à voyager je ne sais où, ou à s'enfermer dans cette maison, où il ne voit personne que moi et un grand diable que je ne connais pas. Il est tantôt triste, tantôt gai; enfin, depuis près de dix ans que j'habite avec lui cette demeure, je n'ai pas encore pu définir son caractère, ni comprendre le motif de ses fréquentes absences!...--C'est que tu n'es pas un malin, toi, triple cartouche! On ne m'en a jamais fait accroire, à moi; et, en voyant un homme, j'ai toujours deviné dans ses yeux ce qu'il était!...--Bah! dit le postillon, il y a des figures où l'on ne comprend rien du tout!...--Il y en a aussi de bien trompeuses! reprit Carll.--Tout cela ne fait rien, mes amis, continue Mullern; un homme a beau vouloir cacher ce qui se passe dans son âme, un coup d'oeil pénétrant parviendra toujours à découvrir la vérité; et je crois que, malgré toute l'astuce dont certaines gens sont capables, la nature n'a pas donné le même regard au scélérat et à l'homme vertueux: aussi, que je voie seulement une fois ton M. de Monterranville, et je t'aurai bientôt dit ce qu'il est.»

Après avoir encore longtemps vanté sa pénétration en physionomie, Mullern s'aperçut enfin que ses deux convives ne l'écoutaient plus, et qu'ils dormaient profondément. S'étendant alors tout de son long dans un fauteuil, il ne tarda pas à les imiter, et ils ronflèrent bientôt à l'unisson.

Le lendemain, le colonel n'était pas en état de se lever; il avait mal passé la nuit, et sa blessure, irritée par la fatigue qu'il avait éprouvée depuis plusieurs jours, et par l'impatience qui échauffait son sang, prenait un caractère fort alarmant. Le bon Carll, qui était un peu médecin, lui mit un appareil sur la jambe, et lui ordonna la plus grande tranquillité; c'était bien ce qui faisait le plus damner le colonel; mais il fallut se soumettre à la nécessité.

Le postillon partit pour Strasbourg, avec ordre de ramener sous peu des chevaux. Le colonel et Mullern étaient depuis huit jours dans la maison isolée, lorsque le propriétaire revint de son voyage. Le colonel était au désespoir d'être ainsi à la charge d'une personne qu'il ne connaissait pas; mais M. de Monterranville, en apprenant ce qui s'était passé dans sa maison, loua beaucoup la conduite de Carll, et monta dans la chambre du colonel, afin de l'assurer du plaisir qu'il éprouvait d'avoir pu lui être utile dans cette fâcheuse circonstance.

Le colonel était dans son lit, et s'entretenait avec Mullern de la conduite de Henri, lorsque son hôte entra dans sa chambre; il s'approcha du lit du colonel, en lui disant que, quoiqu'il fût désespéré de l'accident qui lui était arrivé, il se félicitait de ce que c'était dans sa maison qu'il avait trouvé du secours. Pendant que le colonel répondait à ces discours obligeants, Mullern s'était retiré de côté, et s'amusait à considérer les traits de ce nouveau personnage.

M. de Monterranville était un homme d'une cinquantaine d'années, grand, maigre, d'un teint olivâtre, les yeux vifs et perçants lorsqu'il regardait quelqu'un en face, mais il les tenait ordinairement baissés: du reste, d'une figure assez belle et d'une tournure distinguée.

«Je n'aime pas cet homme-là, se dit en lui-même Mullern, après avoir considéré M. de Monterranville; ou je me trompe fort, ou il n'est pas franc dans ses discours.»

Quant au colonel, il remercia beaucoup le propriétaire de la maison, et se félicita d'être si bien tombé. Ce dernier le quitta en le priant de faire comme chez lui.

Lorsqu'il fut parti, Mullern fit part à son colonel de ses pensées relativement à leur hôte; mais le colonel le traita de visionnaire, et ne partagea pas son opinion.

La chambre où couchait Mullern se trouvait positivement en face de celle du maître de la maison; seulement, comme elle était un étage plus haut, il pouvait distinguer, par-dessus les demi-rideaux qui étaient aux fenêtres, ce qui se passait dans l'appartement de ce dernier.

En rentrant se coucher, Mullern faisait ses conjectures sur la personne chez laquelle ils étaient: tout en réfléchissant, l'heure s'écoula, et il vit à sa montre qu'il était près de minuit. Il se leva pour éteindre sa chandelle, et, en passant près de sa fenêtre, aperçut de la lumière dans la chambre de M. de Monterranville; la curiosité et le désir de voir s'il ne découvrirait pas quelque chose qui pût justifier ses idées, l'engagèrent à regarder un moment chez son voisin. Il éteignit sa chandelle pour qu'on le crût couché, et se posta doucement dans une encoignure de sa croisée.

Il resta assez longtemps dans cette position sans rien voir; ennuyé d'attendre inutilement, il allait se coucher, lorsqu'il aperçut M. de Monterranville se promenant à grands pas dans sa chambre, comme un homme absorbé dans ses réflexions; il le vit ensuite ouvrir son secrétaire, en tirer plusieurs sacs d'argent, les examiner, en compter quelques-uns, puis laisser tout cela pour retomber dans ses rêveries. Ennuyé de ne pas en voir davantage, Mullern prit le parti de se coucher, fort mécontent de ne pouvoir deviner ce que tout cela voulait dire.

Le lendemain, même manége de la part de Mullern, même conduite de M. de Monterranville, si ce n'est qu'il ne toucha pas à son secrétaire; mais il continua de se promener lentement, s'arrêtant quelquefois pour se frapper le front, ou bien se jetant sur une chaise dans l'attitude du plus violent désespoir.

Mullern finit par envoyer au diable son hôte et ses promenades mystérieuses, et se coucha, en pensant que M. de Monterranville était somnambule, ou qu'il avait des accès de folie.

Cependant le temps s'écoulait, la blessure du colonel se guérissait, mais lentement. Ennuyé de ne point avoir de nouvelles de Henri, et voyant bien qu'il ne pourrait courir de longtemps sur ses traces, il résolut d'envoyer Mullern en avant, pour apprendre enfin où les choses en étaient, et il le fit venir dans sa chambre pour lui faire part de son projet.

«Mullern, lui dit-il, quand ils furent seuls, je ne puis résister à mon impatience, il faut absolument que je sache ce que fait maintenant Henri.--Mille bombes! mon colonel, croyez-vous que je ne le désire pas autant que vous, et que je ne fume pas aussi de vous voir encloué dans votre lit comme une vieille pièce de quarante-huit?... Mais que voulez-vous, mon colonel! il faut prendre courage...--Écoute, Mullern, si tu le veux, j'attendrai plus patiemment ma guérison.--Si cela dépend de moi, mon colonel, vous savez que vous n'avez qu'à parler.--Eh bien, en ce cas, mon cher Mullern, tu vas partir pour Strasbourg, et courir sur les traces de Henri.--Quoi! mon colonel, vous voulez que je vous laisse seul dans cette vieille citadelle démolie?...--Pourquoi pas?--Ayant pour toute compagnie un homme qui ressemble assez à un orang-outang?--Songe donc que bientôt je serai guéri, et qu'alors j'irai te rejoindre.--Ce sera à regret que je vous quitterai, mon colonel; mais cependant, puisque vous le voulez, je dois obéir.--N'oublie pas, Mullern, que les moments sont précieux! Tu sais ce qu'on nous a dit de Henri!... Je tremble qu'il ne soit déjà marié!...--Ah! laissez donc, mon colonel; il n'osera jamais faire une telle sottise sans votre consentement... D'ailleurs, si cela est...--Si cela est...--Oui, mon colonel, qu'est-ce que je ferai, si cela est?--Ma foi!... tu feras... ce que tu jugeras convenable; mais si, comme je l'espère, cela n'est pas, alors fais en sorte de voir l'objet qui captive le coeur de notre jeune homme, et surtout ne te laisse pas tromper par les apparences!...--Soyez tranquille, mon colonel, ce n'est pas à moi qu'on en revend, surtout en fait de femmes; et la prude la plus pincée ne me prendrait pas dans ses filets.»

La chose une fois arrangée, Mullern s'occupa de son départ: le postillon avait depuis longtemps ramené les chevaux qu'on lui avait demandés; Mullern en monta un; et, après avoir bien recommandé son maître au vieux Carll, qu'il aimait beaucoup mieux que le maître de la maison, et fait ses adieux à son colonel, il prit au grand galop la route qui devait le conduire près de son élève.

Nous allons laisser le colonel chez M. de Monterranville, et voir un peu ce que fit Mullern à Strasbourg.

CHAPITRE IX.

ENCORE UN GRENIER.

Mullern arriva à Strasbourg sur les neuf heures du soir, et entra au _Cheval blanc_, première auberge qui se trouva sur son passage. «Allons vite, à souper pour moi et pour mon cheval, dit Mullern en entrant dans une salle de l'auberge, où plusieurs voyageurs étaient rassemblés autour d'une table.--Monsieur va être servi,» dit d'une petite voix flûtée une grosse dondon qui paraissait supporter à elle seule toutes les fonctions de la maison.

Mullern s'approche de la cheminée en attendant qu'on le serve; mais tout d'un coup les voyageurs et les gens de l'auberge partent d'un éclat de rire en regardant le nouvel arrivé. Celui-ci, qui n'était pas endurant, et n'aimait pas qu'on lui rît au nez sans qu'il sût pourquoi, commença par relever ses moustaches, et prenant un air rébarbatif: «Me direz-vous, messieurs, quelle est la cause de vos ricanements?--Eh! parbleu! vous devez bien voir que c'est vous,» répondit un homme à moustaches, ayant une grande rouillarde à son côté, et offrant assez la mine d'un recruteur ou de ces gens qui cherchent à dîner _gratis_, en payant à coups de poing. «Ah! c'est moi, dit Mullern en le toisant de la tête aux pieds; et que trouves-tu donc de risible dans ma physionomie?--Regarde ta culotte par derrière, et tu verras que ce n'est pas ta physionomie qui nous fait rire.»

Mullern regarda aussitôt, et vit que le mouvement du cheval et le galop qu'il avait couru l'avaient tellement déchirée, qu'il montrait son postérieur à tous les regards, ce qu'il aurait dû sentir; mais la chaleur de sa course l'avait empêché de s'en apercevoir. «Comment, c'est cela qui te fait rire? dit Mullern au recruteur; parbleu! il faut que tu n'aies jamais vu de derrières de ta vie, pour rire ainsi en regardant le mien!--Il est vrai qu'il n'en vaut pas la peine, répondit celui-ci.--Pas la peine! reprit Mullern en le regardant de travers; je crois que tu te trouverais bien content d'en avoir un pareil, et je ne te conseille pas de t'en moquer.»

Mademoiselle Jeanneton, qui probablement se connaissait en postérieurs, et trouvait celui de Mullern de son goût, s'empressa de venir mettre le holà entre ces deux messieurs, qui commençaient à s'échauffer, et entraîna Mullern devant une table sur laquelle était servi son souper, en lui disant tout bas à l'oreille qu'elle se chargeait du soin de raccommoder sa culotte; Mullern, qui comprit ce que cela voulait dire, lui pinça agréablement la fesse, la regarda en dessous, et se jeta avec avidité sur un morceau d'aloyau, afin de répondre à l'idée que mademoiselle Jeanneton avait conçue de lui.

Je ne sais si le recruteur avait aussi ses vues sur la fille d'auberge; mais, tout en fumant sa pipe et en mangeant sa côtelette, il regardait avec beaucoup d'humeur les attentions que la demoiselle paraissait avoir pour notre hussard; et celui-ci, fier de sa conquête, se retournait quelquefois d'un air qui voulait dire: Tu vois que mon derrière fait plus d'impression que tes yeux doux.

Lorsque l'heure d'aller se coucher fut arrivée, Jeanneton s'approcha de Mullern, et, après lui avoir indiqué la chambre qu'il devait occuper, lui dit à l'oreille: «Laissez la clef à votre porte, j'irai bientôt vous rejoindre.--N'y manque pas, lui répondit Mullern, ou je mets la maison sens dessus dessous.» Alors il prit une chandelle; et, laissant le recruteur, qui paraissait s'endormir à côté de sa bouteille, il monta à la chambre qui lui était destinée.

Il y était depuis plus d'une heure, attendant avec impatience que Jeanneton accomplît sa promesse; cependant le temps s'écoulait; tout le monde devait être couché depuis longtemps dans l'auberge; il avait suivi de point en point le conseil de Jeanneton, et elle n'arrivait pas: qui pouvait donc la retenir?... Ne pouvant plus résister à ses désirs et à son impatience, Mullern se lève, passe simplement sa culotte, et se décide à aller chercher mademoiselle Jeanneton dans toutes les parties de la maison.