Part 2
Un jour pourtant, Germaine, se sentant malade, ne put accompagner Clémentine à son retour. Il était tard; on avait oublié, en parlant d'amour, que le temps s'écoulait, et Clémentine ne pouvait s'en aller seule; il fallut bien qu'elle acceptât le bras de d'Orméville. La soirée était superbe, et rappelait à nos jeunes amants le premier jour de leur rencontre. En passant près du bois, ils s'arrêtèrent: mille sensations délicieuses s'emparèrent de leur coeur. D'Orméville pressa son amante dans ses bras: Clémentine s'abandonna à ses caresses, et ils oublièrent tous deux le monde et ses convenances pour ne plus songer qu'à l'amour.
Comme, malheureusement, le plaisir le plus grand est celui qui dure le moins, l'illusion se dissipa, les sens se calmèrent, et Clémentine vit avec effroi l'abîme dans lequel elle était tombée. Cependant d'Orméville était près d'elle, il calma sa douleur, sécha ses larmes, cela est facile à un amant. Clémentine sourit... Quand l'amour reste après la jouissance, on est encore heureux.
Il fallut pourtant se séparer; c'était le plus cruel!... Enfin Clémentine rentra par la petite porte du parc; mais comme elle tremblait en parcourant les appartements du château! Avec quel embarras elle aborda l'auteur de ses jours! Ah! si le baron n'eût eu que vingt ans!... Mais nos parents ne sont plus, comme nous, dans l'âge des passions; voilà pourquoi il est facile de leur cacher celles qui nous agitent.
Cependant, plus nos amants faisaient l'amour, moins d'Orméville songeait à s'éloigner, lorsqu'un événement inattendu, mais fort naturel, vint le rappeler à son devoir: Clémentine s'aperçut qu'elle était enceinte. Cette nouvelle, qui comblait d'Orméville de joie, lui fit pourtant sentir qu'il était temps de prendre un parti.
On convint que d'Orméville partirait sur-le-champ pour l'armée: la guerre venait de se déclarer entre la Russie et l'Autriche; c'était le moment de se distinguer. Clémentine devait écrire à d'Orméville tout ce qui se passerait au château. On espérait qu'il reviendrait avant la naissance de l'enfant que Clémentine portait dans son sein; et, à son retour, les deux amants devaient aller se jeter aux pieds du baron, lui avouer leur faute et obtenir leur pardon. Ce plan une fois arrêté, on ne songea plus qu'à l'exécution: d'Orméville s'éloigna de son amante, non sans répandre bien des larmes; et Clémentine sentit ses forces l'abandonner, en voyant partir celui qu'elle regardait comme son époux.
CHAPITRE IV.
L'HOMME COMME IL Y EN A PEU.
Ce fut deux mois après le départ de d'Orméville, que le baron de Frobourg annonça à sa fille qu'elle devait regarder le colonel Framberg comme son futur époux.
Que pouvait dire Clémentine? elle craignait trop son père pour oser lui avouer sa faute. Nous avons vu que tout ce qu'elle put obtenir fut un délai de trois mois. Elle alla pleurer dans le sein de sa bonne nourrice, à laquelle elle avait depuis longtemps confié tous ses chagrins. La vieille Germaine ne put que l'engager à prendre courage; mais, pour comble de maux, depuis près d'un mois Clémentine ne recevait plus de nouvelles de d'Orméville. Que pouvait-il lui être arrivé?... Était-il prisonnier? avait-il été tué sur le champ de bataille? Toutes ces idées étaient affreuses, et ne faisaient que rendre plus terrible sa situation.
Un soir, que le comte Hermann et son fils étaient chez le baron, Mullern entra pour donner à son colonel des nouvelles de la dernière affaire.
«Eh bien! Mullern, dit le colonel, qu'y a-t-il de nouveau?--Ah! mon colonel, les ennemis ont joliment été frottés!...--En es-tu certain?--Oui, mon colonel, car c'est le vieux Franck, qui arrive de l'armée, qui me l'a raconté. Triple cartouche!... Il dit que l'affaire a été chaude!... L'ennemi s'est vaillamment défendu; il nous a d'abord fait du ravage: de toute notre première compagnie du 36e de hussards, pas un n'est échappé...--Que dites-vous, s'écria Clémentine? Quoi! pas même les officiers?...--Ah! mon Dieu, pas un!... Tout est resté sur la place!...»
Clémentine n'en entendit pas davantage, elle s'évanouit: on courut la secourir, tandis que Mullern, enflammé par le récit de la bataille, ne s'apercevait pas de l'événement auquel il avait donné lieu.
On emporta Clémentine dans sa chambre, où elle ne reprit ses sens que pour se livrer à la plus vive douleur. C'était dans la première compagnie du 36e de hussards que servait d'Orméville; et la nouvelle qu'elle venait d'apprendre, jointe au silence qu'il gardait depuis longtemps, lui persuada aisément qu'il avait cessé de vivre.
Effectivement, depuis ce temps, aucune nouvelle de d'Orméville ne parvint plus à Clémentine, qui passait ses journées dans les larmes, en songeant à celui qu'elle avait perdu. Cependant le temps s'écoulait: les trois mois, accordés pour délai à Clémentine, étaient sur le point d'expirer; elle sentait aussi qu'elle serait bientôt mère, et chaque instant ajoutait à l'embarras de sa position.
Il fallait prendre un parti: Clémentine se détermina à tenter le seul moyen qui lui restait pour goûter, non le bonheur, elle y avait renoncé depuis la mort de celui qu'elle adorait, mais au moins la tranquillité et le repos dont elle était privée depuis longtemps.
Le caractère du colonel Framberg, que Clémentine avait su apprécier, lui avait inspiré l'idée de lui avouer sa faute, et de se confier à sa générosité. Un jour, peu de temps avant le terme fixé pour leur mariage, Clémentine pria le colonel Framberg de lui accorder un moment d'entretien; le colonel y consentit volontiers. Ils se rendirent dans un endroit écarté du parc, et là, Clémentine lui confia son amour et ses malheurs.
Le colonel demeura frappé d'étonnement lorsque Clémentine lui apprit qu'elle serait bientôt mère.
«Eh quoi! madame, lui dit-il, vous que j'aurais crue la plus innocente des femmes!...» Il s'arrêta: Clémentine devint rouge de honte... «Ah! pardon, madame, ajouta-t-il, je ne connais pas l'amour, et j'ignore les fautes qu'il fait faire. Mais parlez, ordonnez: qu'exigez-vous de moi? Votre confiance mérite tout mon attachement et mon respect; elle est une preuve de votre estime pour moi; et je vous prouverai que si le colonel Framberg ne peut être votre amant, il mérite au moins votre amitié.»
Clémentine, enhardie par ce discours, lui dit qu'elle se confiait à sa générosité, et que c'était à lui d'ordonner de son sort.
«Eh bien! madame, puisqu'il en est ainsi, si vous y consentez, nous ne changerons rien à nos projets. Si celui qui possédait votre amour existait encore, je me garderais bien de me proposer pour votre époux; cela serait vouloir vous condamner à des regrets éternels; mais il n'est plus, et vous êtes mère: votre enfant aura besoin d'un père; je lui en tiendrai lieu, et j'aurai toujours pour lui la même tendresse que s'il était mon véritable fils.--Quoi! colonel, vous consentiriez à m'épouser! Oubliez-vous que les préjugés, l'honneur même vous défendent ce mariage?...--Les préjugés, je ne les connais pas; et mon honneur à moi, madame, est de secourir l'infortune et de servir de père à l'orphelin. C'est à ce titre que je veux être votre époux; et si par la suite on blâme ma conduite, on ne pourra pas au moins m'ôter la satisfaction d'avoir agi en galant homme.--Ah! colonel, quel serait l'être assez hardi pour censurer la conduite d'un homme qui ne se plaît qu'à faire le bien?--D'ailleurs, madame, puisque les convenances l'exigent, je vous réponds que le plus profond secret enveloppera cette aventure.»
C'est ainsi que se termina cet entretien, et, huit jours après, Clémentine devint l'épouse du colonel. Si elle n'avait pas connu d'Orméville, elle aurait trouvé le bonheur dans cet hymen; mais le souvenir de celui qu'elle adorait venait sans cesse troubler son repos, et elle retombait dans une triste mélancolie, qu'elle cherchait vainement à cacher à son époux.
Un mois après ce mariage, le comte Hermann mourut; le colonel Framberg donna les larmes d'un tendre fils à la mémoire de son père, et passa son temps renfermé avec sa femme, et ne voyant que Mullern. C'est à cette époque que la comtesse mit au monde un enfant, qui fut baptisé secrètement, sous le nom de Henri d'Orméville, mais que le colonel éleva et fit passer pour son fils.
Le vieux baron de Frobourg, qui était alors au château, n'eut pas connaissance de cet événement, et il mourut peu de temps après le mariage de sa fille, sans avoir deviné ce mystère.
Mullern fut le seul qui pénétra la vérité; mais il garda pour lui ses réflexions, sans dire à son colonel ce qu'il pensait.
Le jeune Henri devint l'idole de sa mère; ses traits lui retraçaient ceux de l'homme qu'elle avait tant aimé. Si Clémentine avait eu le bonheur d'élever son fils, il est probable que notre jeune héros aurait hérité de ses qualités douces et tendres; mais elle mourut lorsqu'il n'avait encore que quatre ans, emportant avec elle les regrets et les larmes de tous ceux qui l'avaient connue.
Le colonel Framberg, au désespoir de la mort de sa femme, fut obligé, pour se distraire de son chagrin, de s'absenter pour quelque temps du château. Il résolut de retourner à l'armée; mais comme le petit Henri lui était bien cher, il voulut laisser auprès de lui quelqu'un qui pût veiller assidûment sur sa jeunesse, et lui inculquer de bonne heure les principes de la vertu; ce fut Mullern que le colonel choisit pour remplir cet emploi. Il connaissait sa loyauté, sa franchise; et, certain qu'il ne quitterait pas un instant son fils (c'est ainsi qu'il nommait Henri), il ne balança pas à en faire son précepteur.
Mullern aurait bien autant aimé suivre son colonel à l'armée, que de rester tranquillement au château de Framberg: mais comme les désirs de son supérieur étaient des ordres pour lui, il jura de remplir fidèlement ses intentions. Le colonel partit donc du château, y laissant commander Mullern en son absence, et lui recommandant de faire de Henri un homme brave et vertueux.
CHAPITRE V.
ÉDUCATION DE HENRI.
Voyons comment Mullern se tira de l'emploi qui lui était confié, et quelle fut l'éducation du fils de Clémentine.
Mullern commença par établir son logement à côté de celui de son élève; et, dès que le jour se levait, Mullern entrait dans la chambre de Henri, le tirait brusquement de son lit, l'habillait et l'emmenait avec lui faire un tour de promenade dans la campagne, présumant bien que cet exercice rendrait son élève plus fort et plus robuste.
Ensuite ils rentraient; on déjeunait toujours avec quelques viandes froides et du vin; Mullern pensait que cela valait mieux pour le corps que tous les thés et les cafés possibles: peut-être n'avait-il pas tort; mais je crois qu'au fond il n'était pas fâché de profiter lui-même de ce déjeuner-là. Après le déjeuner, Mullern confiait, pour deux heures seulement, son élève à un ancien précepteur qui habitait le château et qui était chargé de lui enseigner l'écriture et les langues. Mullern recommandait toujours à Henri de ne pas trop se casser la tête aux études des sciences, parce qu'il pensait qu'il était plus nécessaire de savoir bien tirer l'épée que de parler latin: et le jeune homme, fort de l'approbation de Mullern, jetait quelquefois les livres au nez de M. Bettemann (c'était le nom du maître), disant que cela l'ennuyait, et qu'il aimait mieux apprendre à se battre. M. Bettemann criait; mais Mullern était enchanté, et M. Bettemann avait toujours tort.
Lorsque cette leçon était finie, Mullern s'emparait de Henri, l'emmenait dans la cour, le plaçait sur un cheval, et faisait galoper l'animal pendant près d'une heure autour de l'entrée du château: aussi, à l'âge de dix ans, le petit Henri connaissait mieux les chevaux que son rudiment.
Après ce petit délassement, on passait à un autre plus important; il fallait faire l'exercice et apprendre à manier le sabre avec honneur. C'est dans cet emploi que Mullern se distinguait; et lorsqu'il était satisfait de son élève, il le récompensait en le dispensant, pour le lendemain, de toute leçon avec M. Bettemann.
Après l'escrime, ces messieurs se mettaient à table. Mullern avait pour principe d'y rester aussi longtemps que possible; et c'était la seule chose dans laquelle il s'accordait avec M. Bettemann, qui partageait l'honneur de dîner avec ces messieurs, parce que Mullern était bien aise de trouver quelqu'un qui pût lui tenir tête à table, en attendant que son élève fût assez grand pour se griser avec lui.
Ordinairement, après le dîner, ces messieurs n'étaient plus en état de rien faire. M. Bettemann, en voulant rivaliser avec Mullern, finissait toujours par se laisser aller sous la table; et Mullern, ne trouvant plus personne à qui parler, s'endormait alors au coin de la cheminée, en fumant sa pipe et en chantonnant un petit refrain militaire.
C'était pendant le sommeil de ses précepteurs que Henri faisait des siennes. N'ayant plus personne pour le surveiller, il allait courir dans le château, dans les jardins, s'arrêtait à l'écurie, détachait les chevaux, montait dessus sans selle, et ravageait le jardin en galopant à tort et à travers dans les allées de gazon et dans les planches d'épinards, malgré les cris du jardinier, qui se désespérait de voir que ses légumes ne viendraient jamais à maturité.
Un jour cependant, ennuyé de voir que M. Henri détruisait tous les soirs son travail du matin, le jardinier résolut de se venger; après avoir bien mûri son plan, il acheta quelques pétards, qu'il plaça au pied d'un arbre dans la belle allée que M. Henri se plaisait à dévaster le plus souvent; et faisant une traînée de poudre jusqu'à un buisson, où il se cacha, il attendit tranquillement l'ennemi, prêt à mettre le feu au moment où il passerait, bien certain qu'au bruit de l'explosion le cheval jouerait quelque tour à son cavalier.
L'événement justifia toutes les espérances du jardinier: dès que Henri vit M. Bettemann sous la table et Mullern endormi, il descendit lestement dans la cour, courut à l'écurie, en détacha le meilleur cheval et monta dessus, se promettant bien ce jour-là de ravager les plates-bandes du jardin tout autant que les jours précédents.
Il galope vers la fatale allée; mais, ô malheur inattendu!... l'explosion a lieu, le cheval se cabre et jette son cavalier, qui était lui-même trop effrayé de ce bruit soudain pour pouvoir se tenir ferme sur sa monture, et qui va tomber à dix pas de là. Tous les gens du château accourent aux cris de leur jeune maître; le jardinier est un des premiers à se présenter: on court réveiller Mullern; celui-ci, effrayé des cris qui frappent ses oreilles, renverse brusquement la table sur M. Bettemann en voulant descendre plus vite au secours de Henri.
Notre jeune homme avait eu plus de peur que de mal; à quelques contusions près, il ne lui était rien arrivé de fâcheux. Cependant, interrogé sur la cause de sa chute, il apprend à Mullern ce qui lui est arrivé; Mullern, furieux de ce qu'on ait osé tendre un piège à son élève, jure que s'il vient à découvrir le drôle qui a fait ce coup-là, il lui ôtera l'envie de recommencer. Tous les domestiques protestent de leur innocence; et l'on rentre au château, en s'entretenant de cet événement.
Mais une autre surprise y était préparée: du bas de l'escalier, Mullern entend des cris confus partir de la pièce où ils ont dîné; il monte quatre à quatre, et trouve M. Bettemann se débattant sous la table entre les bouteilles, les plats, et faisant tous ses efforts pour retirer sa tête d'un vase à punch. Il en vint enfin à bout avec le secours de Mullern, en consentant toutefois à laisser sa perruque dans l'eau-de-vie brûlée. Enfin, le calme étant un peu rétabli au château, chacun se sépara pour aller se coucher.
Henri, corrigé par sa chute de cheval, fut quelque temps un peu plus paisible, et se contentait de galoper dans la cour. Le jardinier se félicitait du succès de son stratagème, et voyait avec ravissement ses légumes croître en liberté.
Cependant l'effet de la chute se dissipa peu à peu, et Henri commença à s'ennuyer du cercle étroit de son manége. Enfin ses contusions étant guéries, il reprit le chemin du jardin, et recommença à faire donner au diable le pauvre jardinier. Mullern, qui n'avait pas oublié le tour des pétards, et brûlait du désir d'en connaître l'auteur, ne tarda pas à concevoir de violents soupçons sur le jardinier, dont les plaintes réitérées faisaient assez voir le dépit. Il résolut donc d'épier notre homme et de tâcher d'acquérir la certitude de ce qu'il soupçonnait; l'occasion ne tarda pas à se présenter.
Le jardinier, impatienté de voir que ses remontrances étaient sans effet, résolut de renouveler son expérience, pour dégoûter tout à fait le jeune Henri de ses courses à cheval; et, pour que cette fois l'envie ne lui prît pas de recommencer, il pensa qu'il ne ferait pas mal de tripler la dose, afin que la détonation fût plus efficace.
Mais comment faire? Le peu de poudre qu'il avait pu se procurer dans le château avait été brûlé à la première explosion. Après y avoir bien réfléchi, il pensa que Mullern devait en avoir chez lui une quantité plus que suffisante pour mettre son projet à exécution, et résolut de profiter d'un moment où il s'absenterait pour prendre ce qu'il lui en fallait.
Effectivement, Mullern ne tarda pas à descendre; il aperçut notre homme rôdant autour du château. Il feignit de s'éloigner sans se douter de rien; mais après avoir fait quelques pas, il revint doucement derrière le jardinier. Ce dernier entra dans la chambre, ne soupçonnant pas qu'il était suivi, il prit la poudre qu'il crut nécessaire, et regagna bien vite le jardin, en riant dans sa barbe du nouveau tour qu'il allait jouer à l'élève de notre hussard.
Mais Mullern avait tout vu!... et, ayant acquis la preuve convaincante du complot du jardinier, se promit d'en tirer une vengeance éclatante: après avoir bien médité son plan, il laissa le jardinier préparer tout pour rendre son explosion plus bruyante, et attendit avec impatience l'instant fixé pour l'exécution de son projet.
Il arriva enfin ce moment si désiré par Mullern et par le jardinier. Ce dernier, après avoir bien préparé son artifice, va se tapir dans le buisson d'où il doit mettre le feu à la mèche. Il n'attend pas longtemps: le galop d'un cheval se fait entendre... il approche... Aussitôt il met le feu à la traînée de poudre... Mais, ô surprise! ô désespoir!... il saute lui-même loin de son buisson, enlevé par la force de la poudre, et retombe sur le gazon en poussant des cris aigus.
On se doute bien que c'était Mullern qui avait coupé la traînée de poudre par une autre traînée qui aboutissait au buisson où le jardinier était caché, et qu'il avait garni de poudre de manière à lui ôter l'envie de faire sauter les autres.
Quant au cheval qui avait galopé, il n'était pas monté: Mullern avait eu soin de retenir son élève, en l'avertissant du piège qu'on lui tendait.
«Ah! ah!... coquin, c'est donc toi qui veux faire sauter ton jeune maître, parce qu'il lui plaît de labourer tes épinards avec les pieds de son cheval!... Triple canonnade! je ne sais à quoi il a tenu que je ne t'aie fait sauter aussi haut que le clocher du village!...--Mais M. Mullern!... c'était pour le bien de M. de Framberg ce que j'en faisions!... que dira not'maître quand il trouvera son jardin dans l'état ous qu'il est?--Apprends, maroufle, que mon colonel aime mieux son fils que ses légumes, et que tant qu'il plaira à mon élève de mettre le château sens dessus dessous, ce n'est pas à toi qu'il appartient d'y trouver à redire.»
Le jardinier se tut, et regagna clopin clopant sa maisonnette, en envoyant au diable les jeunes gens, les chevaux et les hussards. Quant à Mullern, fier de la réussite de son projet, il alla célébrer sa victoire le verre à la main, et, cette fois, M. Bettemann passa la nuit sous la table.
CHAPITRE VI.
LA FERME ET LE GRENIER A FOIN.
C'est ainsi que se passait la jeunesse de notre héros, et il atteignit l'âge de quinze ans en continuant de faire enrager tous les habitants du château. Mais il montait parfaitement à cheval, il se battait presque aussi bien que son maître, et Mullern jurait par ses moustaches que son élève lui ferait honneur.
A quinze ans, Henri avait l'air d'un homme, et les passions devaient être aussi précoces chez lui que le physique; il était grand, bien fait, d'une figure noble et agréable, aussi prompt à s'excuser d'une faute que léger à la commettre; il était brave, humain, sensible, mais emporté, violent, impétueux dans ses désirs, brusque dans ses actions, et ne connaissant aucun frein, aucune modération. Avec un pareil caractère, et gouverné par Mullern, il ne pouvait manquer de faire parler de lui en bien et en mal.
Le séjour du château de Framberg commençait à ennuyer beaucoup notre jeune homme, qui brûlait du désir de voyager et de connaître le monde. Tous les jours Mullern lui faisait espérer que le colonel allait arriver, et qu'alors il changerait de manière de vivre; mais le temps s'écoulait, et le colonel n'arrivait pas.
Henri, las de se promener à cheval dans le château, étendait, depuis quelque temps, ses courses dans la campagne, et ne revenait que lorsque la fatigue ou le besoin le forçait à prendre du repos. Mullern, qui n'était plus dans l'âge où l'on se fait un plaisir de s'éreinter, laissait quelquefois son élève faire seul ses promenades lointaines, à condition cependant qu'il reviendrait toujours avant la nuit.
Un jour il partit comme à son ordinaire, mais l'heure habituelle de son retour se passa sans qu'il reparût au château. Mullern, occupé à vider une vieille bouteille de rhum avec M. Bettemann, ne s'aperçut pas d'abord de l'absence de Henri; cependant la nuit étant avancée, il demanda si M. le comte était de retour, et on lui répondit que non; alors il commença à éprouver quelques inquiétudes, mais il présuma que Henri s'étant éloigné plus que de coutume, n'avait pas prévu que la nuit le surprendrait avant d'arriver au château.
Cependant le temps se passait: minuit sonna, et Henri ne revenait pas; Mullern, ne pouvant plus résister à son impatience et à la crainte qu'il ne fût arrivé quelque malheur à son cher élève, fit seller un cheval, le monta et ordonna aux autres domestiques de partir tous par différents chemins pour aller à la recherche de leur jeune maître.
Le temps était sombre; Mullern laissa prendre à son cheval la première route venue, en ayant soin de lui presser les flancs de manière à ce qu'il ne s'endormît pas. Après avoir galopé assez longtemps sans découvrir âme qui vive, Mullern aperçoit enfin une petite lumière dans l'éloignement: aussitôt il dirige sa course de ce côté, espérant apprendre enfin quelque chose touchant l'objet de ses recherches.