Part 13
»A une demi-lieue de la ferme que j'habitais, était un petit château appartenant à un nommé Droglouski. Ce Droglouski n'était pas aimé dans les environs, et il circulait même sur son compte différents bruits auxquels je faisais peu d'attention. Comme son château était sur une élévation d'où l'on découvrait tous les pays d'alentour, lorsque mes travaux me le permettaient, je dirigeais mes pas de ce côté, et, tournant mes regards vers les lieux qui étaient embellis par ma chère Clémentine, je demandais au ciel qu'il me permît bientôt de revoir celle que j'adorais.
»J'avais remarqué dans mes promenades solitaires un homme que je rencontrais souvent sur mon passage, et qui paraissait m'examiner attentivement. Je n'y fis pas d'abord grande attention; mais cependant, impatienté de voir toujours cet homme sur mes pas, je demandai au fermier s'il le connaissait: sur le portrait que je lui en fis, il me dit que ce ne pouvait être que le confident et le domestique de M. Droglouski, et que même il se rappelait que cet homme était venu à la ferme, et lui avait fait diverses questions à mon sujet. Curieux de savoir ce qu'il pouvait me vouloir, je résolus de lui parler la première fois que je le rencontrerais.
»L'occasion ne tarda pas à se présenter: quelques jours s'étaient à peine écoulés, que, me trouvant un soir aux environs du château, je vis mon homme à deux pas de moi; je l'abordai et lui dis que j'étais très-étonné de le rencontrer sans cesse sur mes pas, et que je le priais de m'en expliquer le motif.--«Vous le saurez, me répondit-il d'une voix sombre; mais comme ce que j'ai à vous dire est très-important, rendez-vous ce soir à minuit en ces lieux; nous ne craindrons pas d'être surpris, et vous y apprendrez ce qui vous intéresse.--Pourquoi pas tout de suite? lui dis-je, surpris du ton avec lequel il me parlait.--Non, répondit-il; à minuit vous saurez tout; mais n'y manquez pas! il y va de votre vie!...» Il s'éloigna en disant ces mots, et me laissa dans un étonnement que je ne puis vous dépeindre.
»Serais-je découvert? me dis-je lorsque je fus seul; dois-je aller à ce rendez-vous?... Je balançai longtemps; enfin, réfléchissant qu'il m'avait dit que ma vie en dépendait, je présumais qu'il ne voulait me livrer que dans le cas où je lui manquerais de parole, et je résolus d'être exact à l'heure indiquée.
»A minuit j'étais au lieu dit, à cent pas du château; je ne tardai pas à voir mon homme s'avancer vers moi. Il me mena sur un banc au pied d'un arbre, et me tint ce discours:--«Vous êtes Autrichien, et par conséquent en guerre avec les Russes; vous n'avez pas le sou, et vous n'attendez qu'une occasion favorable pour retourner dans votre patrie. Si vous étiez reconnu, vous seriez sur-le-champ mis à mort; je puis, moi, vous livrer à vos ennemis et vous faire conduire au trépas; c'est ce que je ferai, si vous ne consentez pas à ce que je vais vous proposer.»
»Je vis que j'avais affaire à un scélérat; mais ma vie était entre ses mains, et il fallait dissimuler. «Qu'exigez-vous de moi? lui dis-je.--Le voici, me répondit-il: il existe, dans ce château que vous voyez devant nous, un enfant de trois à quatre ans; son existence contrarie diverses personnes: nous aurions pu lui donner la mort nous-mêmes; mais j'ai jeté les yeux sur vous, parce que ce meurtre, commis dans le château, aurait peut-être donné des soupçons.»
»Je frémis d'horreur à ce discours; mais je cachai mon indignation, et le scélérat continua: «Il est inutile que vous connaissiez les motifs de cette vengeance, je vous engage même à ne jamais vous en informer, car cette curiosité vous coûterait la vie; et, si dans quelques années vous étiez tenté de revenir dans ce pays (car je présume que vous retournerez en Autriche dès que la paix sera faite), je vous préviens que vous feriez une démarche inutile, car ce château sera abandonné, et vous n'y trouverez plus personne. Ainsi, décidez-vous et voyez si vous voulez faire ce que j'exige de vous; vous en serez récompensé largement: si vous refusez, au contraire, je vais vous dénoncer aux Russes qui occupent ce pays, et vous ne pourrez échapper à la mort.--Il n'y a pas à balancer, lui dis-je, j'accepte.--C'est fort bien; en ce cas, suivez-moi, je vais vous livrer l'enfant.--Quoi! sur-le-champ?...--Sans doute, le plus tôt sera le mieux.»
»Je suivis, en frémissant, le scélérat qui me jugeait capable de seconder son odieux projet. Il me conduisit dans l'intérieur du château: un silence profond y régnait. Arrivé dans une salle basse, il me laissa en me disant d'attendre son retour. Je restai seul quelques minutes; j'écoutais attentivement si je n'entendais rien qui pût m'instruire; mais un calme profond et extraordinaire me fit juger que l'homme qui m'avait introduit l'habitait seul, et j'avoue qu'alors je formai le projet de délivrer la terre de ce monstre et de sauver son innocente victime; mais je fus trompé dans mon espoir: mon homme revint tenant un enfant dans ses bras: il était suivi d'un autre personnage qui était masqué, et qui me regardait sans parler. «Tiens, voilà l'enfant et une bourse pleine d'or, me dit mon premier introducteur; tu sais ce que tu as à faire, va, sors de ce château, et songe bien que, si tu n'exécutes pas nos ordres, la mort suivra de près ta trahison.»
»Je ne répondis rien; je pris l'enfant et la bourse, et mon homme m'accompagna jusqu'à la porte du château: là, après avoir renouvelé ses menaces, il me quitta, et je me vis seul avec l'enfant.
»Pauvre petite! dis-je en l'examinant, car je vis que c'était une petite fille qui pouvait avoir tout au plus quatre ans: dussé-je y perdre la vie, je te sauverai de la fureur de tes ennemis. Mon parti fut bientôt pris; si je restais dans le village, je devais m'attendre à y être arrêté; je résolus donc de chercher un autre asile; à la vérité, je pouvais aussi être pris en fuyant; mais je pensai que le ciel protégerait mon action, et cet espoir me donna du courage. Effectivement, je fis plusieurs lieues sans aucun danger, et je parvins enfin à une immense forêt, où je pensai que je ferais bien de rester caché quelque temps.
»Le pauvre enfant, que le ciel m'avait confié, était l'objet de ma plus tendre sollicitude. Hélas! privé de tout, j'étais obligé de lui faire chaque soir un berceau avec des branches d'arbres; et le matin, avant qu'elle ne fût réveillée, je me rendais, en tremblant, à la chaumière d'un paysan, et j'y achetais les provisions nécessaires à notre existence. La petite, par ses innocentes caresses, me faisait oublier mes maux; elle m'appelait son père, et je résolus de lui en tenir lieu. Je la nommai Pauline, et je souhaitai qu'avec un nom français elle eût aussi la gaieté et la grâce des femmes de mon pays.
»Enfin je reçus la récompense qui suit toujours une bonne action: quinze jours s'étaient à peine écoulés depuis que nous habitions la forêt, lorsque j'appris que les Autrichiens s'avançaient à marches forcées vers l'endroit où j'étais réfugié; les Russes fuyaient devant les vainqueurs, et je me vis bientôt au milieu de mes camarades.
»Je repris dans les rangs le grade que j'y occupais; mais ma petite Pauline m'embarrassait beaucoup, lorsque le hasard me fit connaître la respectable madame Reinstard; elle avait suivi son fils à l'armée; il avait été tué, et elle était livrée au plus profond désespoir; je lui proposai de servir de mère à Pauline, que je lui dis être ma fille; elle y consentit avec joie; et partit pour Offembourg, devant se loger aux environs. Je comptais aller la rejoindre au bout de peu de temps, et j'espérais revoir aussi ma Clémentine!... Mais, hélas!... un officier, qui avait passé près du château de Framberg, m'apprit que celle que j'adorais, m'ayant cru mort comme tout le monde, avait épousé le colonel Framberg; qu'elle en avait eu un fils, et, qu'après quelques années de mariage, elle venait de perdre la vie.
»Cette nouvelle anéantit tous mes projets de bonheur. Je ne songeai plus qu'à mourir pour rejoindre ma Clémentine. Plusieurs batailles se livrèrent; je cherchais la mort dans les rangs ennemis; mais elle fut sourde à mes voeux, et je n'y trouvai que la gloire. Je fus fait capitaine; et le temps, ainsi que le souvenir de ma petite Pauline, parvinrent enfin à calmer mon désespoir, je venais passer tous mes quartiers d'hiver auprès de celle qui me croyait son père, et je me gardai bien de lui apprendre le contraire, afin de lui éviter des chagrins qui n'auraient fait que répandre une teinte sombre sur les beaux jours de sa jeunesse.
»J'étais aussi heureux que je pouvais l'être; je regardais Pauline comme ma fille, et jamais il ne me vint dans l'idée que le fruit de mes amours avec Clémentine pouvait être ce Henri de Framberg que chacun nommait votre fils.
»Le désir de revoir ma patrie vint enfin troubler ma tranquillité. Vous savez le reste, monsieur le colonel, et je ne puis assez vous exprimer toute la reconnaissance que je vous dois.»
CHAPITRE XXII.
PEU INTÉRESSANT, MAIS NÉCESSAIRE.
Qui pourrait peindre la joie du colonel Framberg en apprenant que Pauline n'est pas la soeur de Henri? «Ils pourront donc se livrer sans remords à leur tendresse!... dit-il à d'Orméville; car je ne doute pas que vous n'approuviez leur amour?--Ah! monsieur le colonel, répondit ce dernier, croyez-vous que je retrouverais mon fils pour faire son malheur! et d'ailleurs n'avez-vous pas toujours sur lui les droits d'un père, puisque vous lui en avez tenu lieu si longtemps? vous les conserverez ces droits respectables, et je regarderais Henri comme indigne de ma tendresse, s'il n'avait pas toujours pour vous la même affection.»
Les deux amis s'embrassèrent cordialement, en se jurant réciproquement d'avoir toujours pour Henri et Pauline la tendresse d'un père. Mais, à propos, dit le colonel, n'avez-vous jamais fait aucune démarche pour découvrir quels étaient les parents de cette pauvre petite, et pour savoir d'où venait la haine des monstres qui voulaient sa mort?--Jamais, je vous l'avoue, je n'ai cherché à les découvrir; d'abord, j'ai pensé que je prendrais une peine inutile; il m'aurait fallu retourner dans un pays où je ne connais personne, pour y chercher des gens qui, certainement, n'auront pas attendu mon retour pour fuir des lieux qu'ils avaient tant d'intérêt d'abandonner, ainsi qu'ils me l'avaient dit; ensuite j'ai réfléchi sur la situation de ma chère Pauline; elle était heureuse, tranquille auprès de moi, et j'allais peut-être troubler son repos, réveiller contre elle la haine de ses ennemis, en cherchant à lui faire connaître des parents qui, sans doute, s'intéressent peu à elle, puisqu'ils n'ont fait aucune démarche pour la retrouver.--Vous avez raison relativement au premier point, mon cher d'Orméville; mais, quant au second, je ne suis pas de votre avis; car, maintenant que Pauline a en nous des protecteurs, des amis, qui sauront la garantir des pièges de ses vils ennemis, que voulez-vous qu'elle craigne, si nous cherchions à découvrir sa naissance pour lui faire rendre sa fortune? car elle doit en avoir, n'en doutez pas, mon ami; c'est toujours pour de l'or qu'il y a des êtres capables de se porter aux plus grands forfaits.--Je le pense comme vous; mais que faire? quels moyens employer?--Nous y réfléchirons... je me rappelle... oui, peut-être ceux que nous cherchons ne me sont-ils pas inconnus.--Que voulez-vous dire?--Vous vous souvenez de l'aventure qui vous est arrivée dans la forêt auprès de Strasbourg, et où Henri vous sauva la vie?--Ah! je ne l'oublierai jamais!--N'avez-vous pas réfléchi que ces deux hommes, qui n'étaient pas des assassins ordinaires, pouvaient être des envoyés de ceux qui vous ont remis l'enfant, et qui veulent vous punir de ne pas avoir obéi à leurs ordres?--Je l'ai pensé dans le moment; mais comment supposer que je retrouve en France, et auprès de moi, des gens qui ont tant d'intérêt à me fuir?--Certes, ils ne vous y cherchaient pas; mais s'ils vous y ont rencontré, ils auront cru nécessaire de vous sacrifier à leur sûreté. Rappelez-vous qu'ils vous croient Autrichien d'origine, et que, ne pensant pas vous trouver en France, c'était une raison de plus pour les engager à venir y demeurer.--Vous m'ouvrez les yeux, mon cher colonel, et je ne doute plus maintenant que les scélérats qui en voulaient à ma vie ne soient les mêmes qui avaient juré la mort de ma chère Pauline.--Apprenez donc comment j'espère les découvrir: Henri, en écoutant la conversation de ces deux misérables, avait eu tout le temps d'examiner leur visage; jugez de sa surprise, lorsqu'en se rendant à la petite maison où j'avais trouvé l'hospitalité, justement au milieu de la forêt, il reconnut dans le maître de cette habitation un de vos assassins, celui qui a échappé à la juste punition qui lui était due, en se sauvant à l'approche de Henri.--Se pourrait-il!... et cet homme?--Cet homme n'a pu reconnaître Henri, qu'il n'avait pas eu le temps d'examiner; mais, soit qu'il eût conçu des soupçons, le lendemain, lorsque nous partîmes, il avait déjà quitté sa maison.--Je ne doute pas qu'il ne puisse nous instruire de ce que nous avons tant d'intérêt à savoir; mais où le trouver maintenant?--Nous y parviendrons, n'en doutez pas. Dans le premier moment où Henri me le fit connaître, je refusai de punir un homme à qui je devais l'hospitalité; mais à présent que je suis instruit de tous ses crimes, je le découvrirai, dussé-je le chercher jusqu'au bout du monde.--Je vous seconderai, colonel, et nous parviendrons à démasquer les méchants.»
Les deux amis, d'accord sur ce point, songèrent que le plus pressé était de rejoindre leurs enfants, et le colonel, qui avait appris que Mullern et Henri étaient au château, écrivit au premier une lettre dans laquelle il lui détaillait tout ce qui lui était arrivé; il le chargeait de ménager à ses enfants le plaisir d'une nouvelle aussi heureuse, et, afin d'être plus tôt réunis, il engageait Mullern à venir avec Henri et Pauline au-devant d'eux. Cette lettre, une fois partie, le colonel et son ami firent tout préparer pour leur départ, et se mirent bientôt en route pour le château de Framberg. Laissons-les voyager, et revenons au château.
Lorsque Pauline eut fini de lire la lettre du colonel, elle partagea les transports de joie de Mullern, et son émotion fut si forte qu'elle pensa lui être fatale, et qu'elle perdit de nouveau l'usage de ses sens.
«Allons! triple bourrade!... dit Mullern, en mettant tout sens dessus dessous, voilà qu'avec ma diable de tête j'ai encore fait des bêtises, et que, pour avoir voulu lui causer trop de plaisir, je vais l'envoyer dans l'autre monde sans passe-port!...» Cependant, malgré les craintes de Mullern, Pauline revint à elle, et se trouva mieux que jamais. «Ah! mille bombes! lui dit notre hussard, ne recommencez plus vos évanouissements, car je finirais par en perdre la tête.»
Pauline voulait s'habiller tout de suite, pour aller au-devant de ses bienfaiteurs. «Un instant, dit Mullern, je n'ai pas envie que vous vous trouviez encore mal en chemin, et comme cela pourrait arriver, nous ne partirons qu'après-demain, parce que vous êtes trop faible pour vous mettre en route.»
Malgré tout ce que Pauline put dire sur sa santé, Mullern fut inexorable. «J'en suis aussi fâché que vous, lui dit-il, car je brûle de revoir mon colonel; mais je suis devenu sage par expérience, et il faut prendre patience.»
Après que le premier transport de joie fut passé, Pauline soupira et regarda tristement le ciel; de son côté, Mullern devint rêveur et se mit le poing sur l'oreille, comme c'était son habitude lorsque quelque chose l'affectait. Au bout d'une demi-heure de silence, ils se regardèrent tous deux.
«Je devine ce que vous allez me dire... dit Mullern à Pauline; nous l'avions oublié dans le premier moment de notre joie; mais cela ne pouvait pas durer.--Hélas!... où est-il maintenant?...--Il est à pleurer sa faute dans quelque coin, comme un pénitent!... Oh! s'il avait eu le courage d'attendre de pied ferme les événements, il ne nous aurait pas mis dans l'embarras où nous sommes;... car, qu'irons-nous faire sans lui devant ceux qui nous attendent?... Que dira mon colonel?--Que dira son père? qui croit le presser bientôt dans ses bras...--Que dirons-nous, si l'on nous demande le sujet de sa fuite?... Ah! mille escadrons! je crois que je redoute autant de voir mon colonel que j'avais d'impatience, il n'y a qu'un instant, d'aller me jeter à son cou.»
Enfin Mullern réfléchit qu'aidé du colonel et de d'Orméville, il découvrirait plus aisément Henri, et qu'une fois retrouvé, ils seraient tous parfaitement heureux. Tranquillisé par ces réflexions, il s'occupa de consoler Pauline, et y parvint sans peine. Elle avait trop de plaisir à le croire pour essayer de combattre ses raisons.
Les deux jours s'écoulèrent, et Franck, que Mullern avait chargé des préparatifs du départ, vint lui dire que la chaise de poste les attendait.
«Allons, partons, dit Mullern; et il envoya chercher Pauline. Pendant ce temps, notre hussard préparait un discours pour son colonel; car il redoutait le premier moment de l'entrevue. Il se promenait dans la cour, allait sur la porte du château, regardait dans la campagne, et disait en lui-même: «Où est-il, ce démon-là?... Que fait-il maintenant? Ah! s'il connaissait son bonheur!... Mais non, il aime mieux courir les champs et me faire damner, que de revenir vers moi... Cet élève-là m'a donné bien du fil à retordre.»
Pauline ne tarda pas à descendre, elle jetait de tristes regards sur ce château où, en si peu de temps, il lui était arrivé tant d'événements. Mullern la fit monter dans la voiture, en lui disant: «Tenez, j'ai un secret pressentiment que nous reviendrons bientôt ici plus contents que nous n'en partons.--Puisses-tu dire vrai!...» répondit Pauline en soupirant.
Mullern se plaça à côté d'elle, Franck monta en postillon, et ils s'éloignèrent du château.
La chaise de poste ne s'arrêta qu'une fois pour changer de chevaux jusqu'à Blamont; là, nos voyageurs descendirent à l'auberge de la poste, dans le dessein d'y passer la nuit.
CHAPITRE XXIII.
ATTENTAT, COUP DU SORT.
L'auberge était remplie de voyageurs; les gens couraient de côté et d'autre sans savoir à qui répondre; Mullern et ses compagnons eurent bien de la peine à parvenir jusqu'à l'aubergiste; enfin ils le rencontrèrent.
«Monsieur l'hôte, dit Mullern, donnez-nous vite des chambres avec des lits, et à souper.--Mon... monsieur l'hus... l'hus... sard... ça serait... ça serait... avec beau... beau... avec beaucoup de plaisir; mais c'est que... c'est que...--Eh bien! c'est que? voyons, tâchez de parler plus clairement.--Je... je, je n'en ai plus qu'une fort... fort jolie, avec un lit.--Allons, voilà bien le diable!» dit Mullern; comment allons-nous faire?... Cependant Pauline était trop fatiguée pour aller plus loin, Mullern l'engagea à prendre la chambre qui restait, espérant que lui et Franck trouveraient bien à se coucher quelque part, fût-ce encore au grenier.
Il fit signe à l'aubergiste de le conduire à la chambre en question, car il voulait éviter de lui parler, tant son bégayement l'impatientait.
Pauline fut conduite à une jolie pièce donnant sur la rue; et, comme elle ne voulut rien prendre, Mullern lui souhaita le bonsoir en l'avertissant qu'il viendrait la chercher le lendemain matin pour partir.
Mullern et Franck, qui n'avaient pas envie de se coucher sans souper, demandèrent à l'aubergiste où ils seraient servis le plus promptement: «Si... si... ces messieurs veulent venir à la, la... à la, la...--Allons, mille bombes! finirez-vous?...--A la ta... ta...--Au diable le maudit bègue, avec sa ta ta, les si si et la la; je crois, morbleu! qu'il s'amuse à nous solfier les psaumes du roi David!...--Monsieur, plus vous vous impatienterez, moins il parlera bien, dit Franck.--C'est fort agréable; en ce cas, charge-toi de le faire expliquer, car il me prend envie de lui délier la langue à coups de plat de sabre.»
Franck fut plus adroit que Mullern, car l'aubergiste les conduisit à la table d'hôte, où l'on allait souper. «Allons, va pour la table d'hôte, dit Mullern, nous verrons après à penser à nos lits.»
La chambre où l'on soupait était occupée par beaucoup de monde; cependant, en y entrant, Mullern distingua un homme qui se leva de table avec précipitation, et sortit de la chambre en mettant son mouchoir sur sa figure; notre hussard n'y fit pas grande attention, et alla prendre à table la place que le voyageur venait de quitter.
Mullern et Franck soupaient tranquillement depuis quelques minutes, s'occupant peu des autres voyageurs qui causaient entre eux, lorsque deux hommes, vêtus comme des rouliers, entrèrent dans la chambre, et vinrent s'asseoir en face de Mullern et de son compagnon.
La conversation ne tarda pas à s'engager entre ceux-ci et les nouveaux venus; ils paraissaient être de bons vivants, buvant sec et causant beaucoup. Ils mirent Mullern sur le chapitre de ses batailles, et quand une fois celui-ci était en train d'en parler, ce n'était pas pour peu de temps; sa tête s'échauffait, et il se croyait encore au moment de l'action. Les deux voyageurs paraissaient prendre beaucoup de plaisir à l'entendre et l'excitaient à continuer; tout en parlant, on buvait, et la conversation se prolongea tellement, que peut-être Mullern aurait passé la nuit sous la table, s'il ne s'était aperçu que Franck ronflait déjà à côté de lui.
«Il faut se coucher,» dit Mullern en se levant de table; il allait un peu de travers, mais cependant il pouvait encore se soutenir. Les deux voyageurs appelèrent l'aubergiste, et se donnèrent beaucoup de mal pour trouver une chambre à Mullern et à son compagnon. Notre hussard les remerciait en leur frappant amicalement sur l'épaule, et en jurant qu'ils étaient de bons enfants.
Grâce aux soins des deux voyageurs, Mullern et Franck eurent une petite chambre, à la vérité dans les mansardes; mais ils auraient dormi sur les toits... On les conduisit, et ils ronflèrent bientôt à l'unisson.
Dix heures venaient de sonner lorsque Mullern s'éveilla le lendemain. «Morbleu!... dit-il, voilà une belle conduite!... mais aussi je me rappelle qu'hier au soir il y a eu deux diables d'hommes qui nous ont fait boire comme des templiers. Allons, mille bombes! il faut réparer le temps perdu.»
En disant cela, Mullern poussa Franck, qui dormait encore, et ils s'habillèrent précipitamment. «Je suis certain, disait Mullern, que mademoiselle Pauline nous attend depuis plus de deux heures! tâchons de ne pas la laisser s'impatienter davantage.»
Il descend l'escalier quatre à quatre, et se rend au corps de logis où avait couché Pauline. Il frappe plusieurs coups à la porte; point de réponse. «Elle s'est ennuyée d'attendre, et elle est sans doute allée se promener au jardin,» se dit Mullern; et il descend vite l'escalier et traverse la cour pour aller au jardin. Chemin faisant, il rencontre l'aubergiste qui l'arrête: «Où?... où?... va, va monsieur?--Parbleu! je vais chercher la jeune dame qui a couché dans ce corps de logis, et qui n'est pas dans sa chambre; elle est probablement au jardin.--Pas du... pas du... pas du tout, monsieur sait bien qu'elle... elle... est partie.--Comment partie!... non, triple tonnerre, je ne le sais pas; mais cela ne se peut pas: voyons, quand? comment? avec qui?--Toutou... toutou... tout à l'heure.--Se pourrait-il?--Avec un homme qui qui... qui qui...--Allez au diable avec vos qui qui!» dit Mullern transporté de colère, et il repousse rudement l'hôte, qui va tomber le derrière sur la niche d'un gros dogue de basse-cour, lequel, effrayé de cette attaque imprévue, mort la fesse à celui qui venait de troubler son repos.
Mullern, se doutant qu'il y a quelque chose d'extraordinaire dans tout cela, prend le parti de courir après Pauline. «Quelle route a-t-elle prise? demande-t-il à une jeune servante qui était assise devant la porte.--La route de Lunéville, monsieur;» et aussitôt notre hussard saute sur le premier cheval venu, et prend la route de Lunéville.