L'enfant de ma femme

Part 12

Chapter 123,869 wordsPublic domain

Nous avons vu combien Mullern fut contrarié de ce que Henri ne voulait pas s'éloigner du château pendant la maladie de sa soeur. Le bon hussard vit bien que le jeune homme conservait toujours dans le fond de son coeur une passion qui devait faire le malheur du reste de sa vie, et il résolut de l'éteindre par quelque moyen violent. En apprenant la maladie de Pauline, il lui vint aussitôt dans l'idée de la faire passer pour morte; il se rendit donc auprès de la jeune malade pour s'assurer d'abord de sa situation; il trouva Pauline fort mal, et pensa que ce qu'il avait imaginé comme un mensonge pourrait bien devenir la vérité. Néanmoins, il ne voulut pas attendre l'événement, et, le même soir, il se rendit auprès de Henri. Nous savons comment il mit son projet à exécution. Cependant, malgré la douleur qu'il s'attendait à voir éclater, il ne croyait pas que sa ruse produirait un effet si violent; et, lorsqu'il vit son cher Henri aux portes du tombeau, il se repentit du moyen qu'il avait employé pour le guérir de son amour. Enfin Henri recouvra la santé, et Mullern commença à respirer. Pendant la maladie de Henri, Mullern avait appris par Franck que Pauline était presque entièrement rétablie; mais comme la crise était passée, il ne voulut pas instruire Henri de cette nouvelle, et résolut de l'entretenir dans une erreur qui devait lui rendre le repos. Voilà pourquoi il eut soin d'éloigner Franck de son maître, en empêchant Henri de se promener dans le château.

Le projet de Mullern était bien conçu; mais le destin ne permit pas qu'il reçût son exécution. Pauline, qui, depuis quelques jours, allait prendre l'air dans les jardins du château, attirée par la beauté de la soirée, était allée s'asseoir sous un bosquet touffu, et avait oublié, dans ses réflexions, que l'heure de se retirer était passée depuis longtemps. Nous avons vu comment le diable s'y prit pour réunir les deux amants, et pour renverser en une minute tous les plans de notre hussard.

Mais Mullern ne pouvait pas toujours dormir; le souvenir du voyage qu'ils vont entreprendre l'éveille à la pointe du jour; il se lève, il s'habille et court au lit de Henri pour savoir s'il a bien passé la nuit. Quel est son étonnement... son inquiétude... en ne voyant plus Henri dans la chaumière!... «Allons, dit-il, mon jeune homme a encore fait des siennes! Ne perdons pas de temps, et mettons-nous vite sur ses traces!...» Et déjà Mullern est dans le parc, qu'il parcourt dans tous les sens; enfin, le hasard le conduit dans le bosquet fatal; il croit de loin distinguer quelque chose; il approche, et voit Pauline étendue sur la terre et privée de sentiment.

Notre hussard ne s'amuse pas à faire des conjectures. «Le diable s'en mêle, dit-il; il se sont vus, parlé, et l'action a été chaude, à ce qu'il me paraît. Mais, où donc est mon élève?...» En attendant, Mullern charge Pauline sur ses épaules, et prend le chemin du château. Tout le monde dormait encore; mais, au tapage qu'il fait, on est bientôt sur pied; les domestiques viennent en chemise savoir ce qu'il y a de nouveau. «Allons, mille bombes! mes amis, il faut vous mettre tous en campagne, et sur-le-champ. Votre jeune maître a le diable au corps; je vois bien qu'il est inutile de vous le cacher plus longtemps; courez sur ses traces; que chacun se mette en route, et qu'on le ramène, fût-il au bout du monde. J'irai bientôt moi-même me joindre à vous.» En finissant ces paroles, Mullern les pousse les uns sur les autres dans la campagne; quelques-uns veulent faire les mutins, et observent qu'ils ne peuvent s'éloigner en chemise; mais Mullern les met à la porte à coups de pied dans le derrière, et personne ne résiste à ce dernier argument.

Après avoir mis ses ambassadeurs en campagne, Mullern s'empressa de retourner auprès de Pauline, et de lui prodiguer tous les secours que réclamait sa situation. Après bien des peines, il parvint à lui faire ouvrir les yeux. Henri fut le premier mot qu'elle prononça; ensuite elle aperçut, avec étonnement, Mullern à ses côtés. «Oui, je vois bien que vous êtes surprise de me voir, lui dit notre hussard, et je vous assure que, de mon côté, j'aimerais autant être à cent lieues de vous!... Mais enfin!... Franck avait bien raison de dire qu'il y a une destinée!...»

Pauline ne comprit pas grand'chose à ce discours; mais Mullern lui expliqua ce qu'il voulait dire, et la manière dont il l'avait trouvée dans le bosquet. «Et Henri, qu'est-il devenu? demanda Pauline.--Il aura craint mes remontrances, et il a pris la fuite!... Il doit pourtant savoir que, malgré mon air sévère, je n'ai pas un coeur de rocher!...» Mais Mullern ne se doutait pas encore de l'énormité de la faute de Henri.

Après avoir essayé de consoler Pauline, il la laissa dans son appartement pour aller à la recherche du fugitif. Pauline, lorsqu'elle fut seule, donna un libre cours à ses larmes; elle craignait et désirait en même temps que Mullern parvînt à ramener Henri; quelquefois la raison et le devoir lui faisaient appréhender son retour; mais l'amour, plus fort que tous les raisonnements, reprenait toujours le dessus, et finissait par l'emporter.

Cependant Mullern et tous les domestiques revinrent au château sans apporter aucune nouvelle de Henri. Le lendemain, mêmes perquisitions, sans avoir plus de succès. Les jours, les semaines s'écoulèrent, et Henri ne revint pas!... Mullern ne perdait pas courage, et faisait quelquefois des absences de huit jours, dans l'espérance d'être plus heureux; mais lorsque deux mois furent écoulés, il commença à perdre patience, et envoya au diable celui qu'au fond du coeur il désirait tant retrouver.

«Mais enfin, pourquoi cette fuite? disait Mullern à Pauline, lorsqu'ils étaient seuls ensemble; je lui avais défendu de vous voir, c'est vrai; mais je ne lui avais pas conseillé de devenir fou.»

Pauline baissait les yeux et ne répondait rien. Mullern, voyant que ses questions ne faisaient que redoubler son chagrin, changeait de conversation, et s'efforçait de la distraire. La pauvre enfant paraissait effectivement avoir grand besoin de distraction. Ce n'était plus Pauline telle qu'elle était un an auparavant, si fraîche, si jolie, et dont les yeux brillants annonçaient le plaisir et la santé!... Ses larmes en avaient terni l'éclat, son teint pâle et flétri trahissait les souffrances de son âme, et tout en elle annonçait une victime de l'amour!

Plus le temps s'écoulait, plus le chagrin de Pauline semblait augmenter. Elle passait les journées entières enfermée dans son appartement, ou à pleurer au fond d'un bosquet solitaire. Mullern présumait que c'était la peine qu'elle éprouvait de la fuite de Henri. Notre bon hussard n'était guère plus gai qu'elle, et fort peu en état de la consoler.

Un soir que Mullern était sorti du château, pour respirer l'air frais de la campagne, il aperçut de loin une femme, dont la démarche précipitée annonçait quelque dessein extraordinaire. «Oh! oh!... dit Mullern, quelle est cette femme?...» L'obscurité de la nuit l'empêchait de la reconnaître; mais il résolut de la suivre afin de satisfaire sa curiosité. L'inconnue traversa rapidement un petit bouquet de bois qui conduisait au bord d'un étang situé à peu de distance du village; elle prenait les sentiers les plus détournés, paraissait craindre d'être aperçue, et s'arrêtait de temps à autre, comme pour écouter si elle n'était pas suivie. Mullern alors se tenait caché derrière un arbre, retenait son haleine, et ne faisait pas le moindre mouvement. C'est de cette manière qu'ils arrivèrent tous deux au bord de l'eau. Alors l'inconnue s'arrête sur une espèce de monticule qui dominait l'étang, et se met à genoux. Mullern s'arrête aussi de son côté: une secrète terreur s'était emparée de ses sens. Bientôt une voix plaintive fait entendre les paroles suivantes: «O mon Dieu! pardonnez-moi l'action que je vais commettre! prenez pitié de mon désespoir, et n'accablez pas de toute votre colère celui qui a partagé mon crime et pour lequel je sacrifie une existence que je n'ai plus la force de supporter!...»

Mullern n'en entendit pas davantage. Ayant reconnu la voix, il courut vers celle qu'il voulait sauver; mais il n'était plus temps. Pauline, car c'était elle, s'était déjà précipitée au milieu des eaux.

Notre hussard, sans perdre un seul instant, jette de côté son bonnet, sa veste, tout ce qui aurait pu l'embarrasser; ensuite, se jetant à la nage, il parvient à atteindre l'infortunée qui allait périr, la saisit avec force, la ramène vers le rivage, et remercie le ciel d'avoir secondé son entreprise.

Mullern avait étendu Pauline sur la terre; mais elle était inanimée, et son état demandait de prompts secours. Comment faire cependant? Il était tard, tous les villageois étaient livrés au repos. Il n'y avait qu'un parti à prendre, celui de retourner au château, ils en étaient fort éloignés, et le bon hussard se sentait harassé par toutes les secousses qu'il avait éprouvées; mais le désir de faire une bonne action lui rendit toutes ses forces; il mit Pauline sur ses épaules; et, chargé de ce précieux fardeau, prit avec courage le chemin du château.

Après une heure d'une marche fatigante, Mullern vit enfin le terme de son voyage. Tout le monde était déjà couché; mais il avait toujours sur lui une clef de la petite porte du parc: il posa Pauline à terre, et ouvrit cette porte. En reprenant Pauline dans ses bras, il sentit que son coeur battait et qu'elle avait une légère respiration. «Allons, dit-il, elle n'est pas morte, et je suis payé de ma peine.» Le mouvement de la marche avait effectivement ranimé les sens de Pauline, et, lorsque Mullern la déposa sur son lit, elle rouvrit les yeux, sans qu'il eût besoin de chercher des secours étrangers.

«Où suis-je? dit-elle, en portant autour d'elle des regards où se peignaient l'étonnement et la douleur?--Dans un lieu que vous ne quitterez plus désormais sans ma permission, lui répondit Mullern d'un ton sévère.--Quoi! c'est vous, Mullern!... Comment se fait-il?...--Comment il se fait? C'est que je vous ai suivie, mademoiselle, et le ciel a permis que j'arrivasse assez à temps pour prévenir votre forfait!... Mais, me direz-vous, à votre tour, comment il se fait que vous ayez pu vous porter à un tel excès de démence? Quel désespoir agitait donc votre esprit? Quel égarement troublait votre raison?... Vous vous taisez. Parlez, mademoiselle, ce n'est pas par le silence que l'on s'excuse d'un pareil crime; oui, d'un crime, je le répète; et, quel qu'en soit le motif, c'en est toujours un de se défaire de la vie; j'estime les malheureux qui supportent leurs maux avec courage, mais je méprise ceux qui s'en délivrent par une lâcheté.»

Pauline écoutait Mullern attentivement: son discours énergique fit sur elle l'effet qu'il en attendait; il attendrit son âme, et elle versa un torrent de larmes. Dès que Mullern la vit pleurer, il sentit sa sévérité l'abandonner, et s'approcha d'elle pour la consoler. «Allons, je vous pardonne, dit-il en lui prenant la main, mais c'est à une condition...--Quelle est-elle?--C'est que vous allez me dire le motif de votre désespoir; car enfin, il faut bien qu'il y en ait un.--Ah! ne me forcez pas à rougir devant vous par le récit de ma honte!...--Il le faut, vous dis-je; allons, morbleu, du courage.--Vous l'ordonnez!... O mon Dieu! qu'il m'en coûte... Eh bien!...--Achevez.--Je suis...--Vous êtes?...--Je suis enceinte!»

Mullern est anéanti; Pauline se cache le visage dans ses mains. «Vous êtes enceinte!... dit enfin Mullern, en sortant de sa stupéfaction, et vous vouliez vous donner la mort! Malheureuse! vous vouliez donc la donner aussi à l'innocente victime que vous portez dans votre sein? Ah! vous êtes bien plus coupable que je ne le pensais!--Je ne sens que trop mon crime! Mais hélas! cette malheureuse créature que j'aurais privée de la lumière, n'est-elle pas elle-même, avant sa naissance, vouée à la honte et au mépris? Enfant du crime et du malheur, osera-t-elle jamais nommer les auteurs de ses jours?...--Que voulez vous dire?...--Faut-il donc vous apprendre quel est son père!...--Quoi!... Henri!... mon élève! Ah! triple tonnerre! voilà qui me coule à fond! Je n'ai plus d'autre parti à prendre que d'aller me faire friser les épaules par un boulet de quarante-huit.»

L'aveu que Pauline venait de faire avait épuisé le reste de ses forces, et elle retomba sans connaissance sur son lit. Quant à Mullern, ses esprits étaient trop frappés de ce qu'il venait d'apprendre, pour qu'il fût en état de s'apercevoir de ce qui se passait autour de lui. Immobile devant la cheminée, il regardait sans voir, songeait sans penser, souffrait sans sentir, et la nuit s'écoula pour lui sans qu'il fût revenu de cette espèce d'anéantissement.

Des coups redoublés, qui se firent entendre à la porte du château, rappelèrent Mullern à lui-même; il se frotte les yeux comme quelqu'un qui sort d'un songe pénible, regarde autour de lui d'un air surpris, et aperçoit Pauline qui était encore dans le même état. Cette vue lui rappelle tout ce qui s'est passé; deux grosses larmes s'échappent de ses yeux; il les essuie en soupirant, secoue la tête, relève sa moustache, et descend l'escalier avec précipitation.

On continuait de frapper avec violence; le concierge s'habillait lentement; Mullern, impatienté, va lui-même ouvrir la porte. Un courrier lui remet une lettre, et s'éloigne rapidement, en disant qu'il n'y a pas de réponse. Mullern tenait la lettre dans sa main, et pensait à autre chose qu'à la lire, lorsqu'en jetant les yeux sur l'adresse, il reconnut l'écriture de son colonel. «Oh! oh!... dit-il, en se frottant encore les yeux pour s'assurer qu'il ne rêve pas... c'est bien de mon colonel, et la lettre m'est adressée!... Par quel hasard sait-il que je suis dans le château!... et cet animal de courrier qui est reparti comme une bombe! J'aurais dû l'interroger; allons, lisons... Je crois que je tremble pour la première fois de ma vie! si mon colonel sait tout ce qui s'est passé, cette lettre est ma condamnation!... N'importe, j'ai mérité d'être puni, et j'aurai le courage de m'exécuter moi-même si mon colonel me l'ordonne.»

En finissant ces paroles, Mullern ouvre brusquement la lettre, et en parcourt le contenu; bientôt un changement sensible s'opère sur son visage à mesure qu'il lit: des larmes s'échappent des yeux du bon hussard, mais ce sont des larmes de joie, de plaisir, d'attendrissement. A peine a-t-il achevé sa lecture, qu'il se précipite, comme un fou, vers l'escalier qui mène à l'appartement de Pauline. «_Vivat!_ victoire!» crie Mullern, en enjambant, quatre à quatre, les marches de l'escalier. Il arrive enfin dans la chambre de Pauline, que sa femme de chambre avait fait revenir à elle. Elle regarde Mullern avec étonnement; elle ne comprend rien à cette joie extraordinaire. «Tenez, lisez, lisez vous-même, lui dit Mullern, en lui donnant la lettre qu'il vient de recevoir, et vous verrez si j'ai tort d'être au comble de la joie!» Mais, avant d'expliquer au lecteur le motif de la joie subite de Mullern, et le contenu de la lettre qui en est la cause, il faut rejoindre le colonel Framberg que nous avons laissé prêt à partir pour Paris.

CHAPITRE XXI.

BONHEUR.

Le colonel avait écouté attentivement le récit que Henri lui avait fait des aventures de d'Orméville. Son âme noble et généreuse conçut aussitôt le projet de se rendre à Paris, et d'y faire toutes les démarches nécessaires afin de savoir ce qu'était devenu le père de son cher Henri. A la vérité, ce dernier avait déjà fait inutilement cette recherche. Mais Henri ne connaissait personne à Paris; sa jeunesse, d'ailleurs, devait inspirer peu de confiance: le colonel, au contraire, était d'un âge et d'un rang à commander le respect et l'estime. Il se fit donner des lettres pressantes pour les hommes en place, et il espéra obtenir plus de succès dans son entreprise.

Le colonel Framberg fit diligence, et, à son arrivée à Paris, il se mit sur-le-champ en mesure pour commencer les recherches nécessaires, et tâcher de savoir ce qu'était devenu d'Orméville. Ses démarches eurent le plus prompt succès; le ministre apprit au colonel que celui qu'il cherchait était enfermé à la Force, une des principales prisons de la capitale. D'Orméville avait été arrêté à son arrivée à Paris, et la peine de mort, à laquelle il avait été condamné, avait été commuée en dix années de prison, ce qui était déjà une grande faveur; et comme les personnes qui en voulaient à d'Orméville n'existaient plus, il espérait bientôt recouvrer sa liberté; mais il aurait fallu que le prisonnier eût en France quelqu'un qui s'intéressât à lui et fît les démarches nécessaires pour son élargissement: malheureusement il n'y connaissait personne, et il aurait probablement passé en prison le temps qui lui était fixé, si le hasard ne lui eût envoyé un protecteur puissant dans la personne du colonel. Celui-ci s'occupa aussitôt de faire rendre la liberté à d'Orméville, dont la faute n'avait pas été assez grave pour lui mériter tant de rigueur, et qui avait assez souffert par un exil de vingt ans.

Les démarches que le colonel fut obligé de faire traînèrent plus en longueur qu'il ne l'aurait cru. On lui avait déjà accordé la permission de voir d'Orméville; mais il ne voulait se présenter à lui qu'en lui apportant sa grâce. Quelle conduite généreuse envers un homme qui avait été son rival... qui l'avait privé de l'amour d'une femme qu'il adorait, et qui allait encore lui enlever celui qu'il regardait comme son fils!... Il existe peu d'hommes comme le colonel!

Enfin, après plus de trois mois passés en démarches et en sollicitations, le colonel Framberg obtint la liberté du père de Henri. Quel moment pour son âme généreuse! avec quelle ivresse il se rendit à la prison! le sentiment d'une bonne action le paya amplement de toutes les peines qu'il s'était données. D'Orméville n'attendait plus sa grâce: le malheureux, assis dans un coin de sa prison, pensait à sa Pauline; le chagrin qu'elle devait éprouver augmentait la tristesse de sa situation. Tout à coup les portes de sa prison s'ouvrent; un homme qu'il ne connaît pas, mais dont la figure annonce la bonté, se présente devant lui, (le lecteur se doute bien que c'est le colonel); il se jette, en entrant, dans les bras de d'Orméville; celui-ci, étonné, ne sait que penser de tout ce qu'il voit. «Embrassons-nous d'abord, lui dit le colonel, nous ferons connaissance après; en attendant, voici votre liberté. Je suis le colonel Framberg, et c'est moi qui l'ai obtenue.»

D'Orméville ne sait s'il est bien éveillé; le nom du colonel, le mot de liberté le frappent au point de le rendre immobile; mais le colonel, qui s'est attendu à sa surprise, l'entraîne hors de la prison, le fait monter avec lui dans sa voiture et se fait conduire à l'hôtel qu'il habite. Pendant le chemin, d'Orméville revient à lui: «Ce n'est point un songe! dit-il; je suis en liberté, et c'est à vous, monsieur le colonel, à vous que je la dois!...--Je conçois votre étonnement, mon cher d'Orméville, et je vais le faire cesser; mais comme le récit que j'ai à vous faire est un peu long, attendons que nous soyons rendus à mon hôtel; nous pourrons y causer sans être interrompus.» D'Orméville y consent, ils arrivent enfin; le colonel fait défendre qu'on les interrompe, et raconte à d'Orméville tous les événements que nous avons déjà rapportés.

Qui pourrait peindre l'étonnement de d'Orméville en apprenant que son fils existe, et qu'il va bientôt l'embrasser? Sa joie tient du délire: il se jette dans les bras du colonel en le nommant son Dieu tutélaire; tout d'un coup il s'arrête; et réfléchit profondément: «Qu'avez-vous? lui dit le colonel; d'où naît votre étonnement?--Auriez-vous un autre fils? lui dit d'Orméville.--Non, je n'ai jamais eu que Henri qui m'en a tenu lieu.--Henri!... plus de doute! c'est lui.--Que voulez-vous dire?--Je connais ce fils adoré!... et le ciel l'a choisi pour me sauver l'existence!--Se pourrait-il?... Henri vous a sauvé la vie!--Dans une forêt, à six lieues de Strasbourg; j'allais être la victime de deux assassins, lorsque la Providence m'a envoyé mon fils pour me sauver la vie.»

D'Orméville était effectivement ce voyageur que Henri avait sauvé. Le colonel Framberg admira les décrets de la Providence, qui avait envoyé le fils au secours du père; ensuite il continua son récit que d'Orméville avait interrompu par ses exclamations. Lorsque ce dernier apprit les amours de Pauline et de Henri, et le chagrin que le colonel éprouvait de cette fatale passion, il l'interrompit en lui disant: «Séchez vos pleurs, mon ami; nos enfants seront rendus au bonheur et à l'amour: apprenez enfin que Pauline n'est pas ma fille.--Elle n'est pas votre fille!... s'écrie le colonel ivre de joie; oh! pour le coup j'en perdrai la tête!... ces chers enfants!... ils ont eu tant de chagrins! Je n'ose encore croire à ce bonheur!...--C'est la vérité, mais je conçois qu'elle a besoin d'explications. Écoutez-moi, et je vais, à mon tour, vous faire le récit de tous les événements qui me sont arrivés depuis le moment où je me séparai de celle que je comptais nommer mon épouse.»

_Histoire de d'Orméville._

«En quittant ma chère Clémentine, je me rendis à Vienne pour y offrir mes services à l'Empereur. La guerre était déclarée entre la Russie et l'Autriche. Je n'eus pas de peine à me faire agréer; et, en considération de ma bonne volonté et de ma naissance, je fus bientôt lieutenant dans un régiment de hussards qui allait se mettre en campagne. Je partis avec ma compagnie. Nous rencontrâmes l'ennemi près d'un village entre Novogrodeck et Wilna. La bataille fut sanglante, et les Russes furent défaits, comme je l'appris par la suite; car, ayant reçu un coup de feu au commencement de l'action, je tombai de cheval et fus laissé pour mort sur le champ de bataille.

»Un paysan, qui passa près de moi longtemps après que les deux armées furent éloignées, s'aperçut que je respirais encore; il eut l'humanité de me charger sur son dos et de me porter dans sa chaumière, afin de m'y donner tous les secours que réclamait ma situation.

»Je restai près d'un an chez ce bon villageois, car ce ne fut qu'au bout de ce temps que mes blessures, parfaitement guéries, me permirent de songer à regagner mes drapeaux. Mais pendant ma longue maladie, les hasards de la guerre avaient rendu les Russes maîtres du lieu où j'étais caché; ils avaient établi des postes dans tous les endroits qu'il m'aurait fallu traverser pour retourner en Autriche, et je vis que je ne pouvais quitter le village où j'étais, sans m'exposer à des dangers presque inévitables.

»Que pouvais-je faire?... Ma situation était affreuse; je ne possédais pas la plus petite somme d'argent, et je ne voulais pas être plus longtemps à la charge du brave homme qui m'avait conservé la vie.

»Je n'avais qu'un parti à prendre, celui de travailler pour vivre, et je m'y décidai promptement. Le bon paysan qui m'avait secouru me trouva de l'ouvrage chez un fermier des environs. J'endossai l'habit qui convenait à mon nouvel état, et je me mis à travailler à cette terre qui n'est jamais ingrate envers ceux qui l'arrosent de leurs sueurs.

»Je vivais assez tranquillement depuis longtemps; je m'étais accoutumé à ma nouvelle existence: d'ailleurs le souvenir de ma Clémentine et l'espoir de la revoir un jour me faisaient supporter avec courage la longueur de mon exil. Vous savez qu'en venant en Allemagne, je quittai le nom de d'Orméville pour prendre celui de Christiern, et j'avais conservé ce nom dans l'endroit où j'étais.