Part 11
Mullern, attendri par les discours de son Henri, ne savait comment lui refuser ce qu'il lui demandait avec tant d'instance. «Mais, morbleu! monsieur, dit-il enfin en prenant une voix sévère pour imposer à Henri, ne savez-vous pas que votre soeur est maintenant dans ce château, et que vous feriez une sottise en cherchant à la voir.--Eh! crois-tu donc, Mullern, que ce soit là mon dessein?... Non: je veux seulement m'approcher du château, en parcourir les environs, revoir ce parc, ces jardins témoins de mes premiers plaisirs, et m'éloigner ensuite pour y revenir dans un temps plus heureux.--Mais vous pouvez rencontrer votre soeur...--Non, mon ami; il faudrait que le hasard la conduisît justement où je serai, et cela n'est pas à présumer... Je l'éviterai, te dis-je; d'ailleurs tu ne me quitteras pas.--Allons, vous le voulez... j'y consens... mais, morbleu! à la première approche d'une femme, songez que je vous fais partir ventre à terre.--Je ferai tout ce que tu voudras.--Je suis, en vérité, trop complaisant... mais la nuit s'avance déjà; vous conviendrez, monsieur, que ce n'est pas le moment de visiter le parc et les jardins, d'autant mieux que nous avons encore près de deux lieues à faire avant d'arriver au château.--Eh bien! Mullern, passons la nuit aux environs... tiens, dans cette ferme que tu vois là-bas; certainement on ne nous refusera pas à coucher pour cette nuit; et demain matin, dès que le jour paraîtra, nous prendrons le chemin du château...--Allons, soit, dit Mullern, allons coucher à la ferme.»
Nos voyageurs approchaient de la ferme, et Mullern crut reconnaître la maison où, en cherchant une nuit son élève, il lui était arrivé une si plaisante aventure; il résolut de s'assurer si ses conjectures étaient fondées.
La nuit ne faisait que de tomber; la porte de la cour était encore ouverte; Mullern entra le premier. Chaque objet qui frappait ses regards confirmait ses soupçons; bientôt ils rencontrèrent le fermier occupé dans l'étable; mais il quitta sa besogne dès qu'il les aperçut, et vint au-devant d'eux en leur faisant de profondes révérences.
«Quoi qu'désirent ces messieurs?--A coucher, mon ami, si cela est possible, dit Henri au fermier.--Tu vois devant toi, dit Mullern en s'avançant, le fils du comte de Framberg, seigneur du château qui est à deux lieues d'ici, et le maréchal des logis Mullern, servant anciennement dans les hussards de l'Empereur, et maintenant gouverneur de M. le comte...» Le fermier ouvrit de grands yeux en entendant tous ces titres, quoiqu'il n'y comprît pas grand'chose, et fit un tapage du diable pour appeler ses valets, afin qu'on préparât tout ce qu'il fallait pour ces messieurs.
«Holà! eh! Gros-Jean!... Pierre!... arrivez donc, vous autres.» Gros-Jean descendit aussitôt. «Où est donc Pierre? dit le fermier à celui-ci.--Dame, not'maître, je n'savons pas?... peut-être ben qu'il aide la bourgeoise!...» Mullern se rappela en effet que Pierre était le garçon chargé des travaux extraordinaires, et présuma d'après le discours de Gros-Jean, que la bourgeoise tenait à ses anciennes habitudes.
Cependant, aux cris du fermier, dame Catherine et Pierre arrivèrent tous deux par des chemins différents, et rouges comme des écrevisses. «Allons, not'femme, remue-toi, dit le fermier, et tâche de bien faire souper ces messieurs, tandis que Pierre préparera leurs lits.» La fermière, qui était alerte, eut bientôt servi à souper. Mullern examinait avec curiosité les appas de celle qu'il n'avait connue que dans les ténèbres, et voyait avec plaisir que la dame avait bien son mérite, et que, quoiqu'elle ne fût plus aussi jeune que Jeanneton, elle valait encore la peine qu'on montât au grenier pour elle.
Catherine conduisit les voyageurs dans une salle basse, et, tout en apprêtant leur souper, elle remarqua les oeillades que Mullern lui lançait en dessous. Un hussard de cinquante ans ne vaut pas un garçon de ferme de vingt; mais quand on a le garçon de ferme sous la main tous les jours, on est bien aise de tâter en passant d'un hussard, sans aucun préjudice du courant.
Henri, qui n'existait plus que dans l'espérance du lendemain, mangea peu et se retira dans sa chambre, afin de se livrer plus vite au sommeil; mais Mullern, qui était bien aise de voir ce que cela deviendrait, resta à table et invita le fermier à venir boire un coup avec lui, afin de causer un moment.
Mullern, comme on sait, buvait sec. Le fermier voulut lui tenir tête, et la conversation ne tarda pas à s'échauffer.--«Savez-vous ben, monsieur le housard, que le titre qu'vous vous êtes donné de maréchaux des logis du comte de Framberg me rappelle l'aventure qui m'est arrivée il y a près de trois ans?... Dis donc, te souviens-tu, not'femme, de c'coquin qui voulait se faire passer aussi pour un housard?...--Ah! oui!... oui! j'm'en souviens, répond la fermière en souriant.--Qu'est-ce que cette aventure-là, demande Mullern au fermier.--Ah! pardine! j'vas vous compter ça!... Figurez-vous qu'c'est un voleux qu'est venu frapper à not'porte au beau milieu d'la nuit... Ma femme était couchée, mes garçons dormaient; il n'y avait que moi qu'étions dans c'te salle, occupé à faire mes comptes. J'vas demander qu'est-ce qui frappe? Eh ben! n'a-t-il pas eu l'effronterie de me répondre qu'il était maréchaux d'logis, élève du comte de Framberg, enfin de se donner pour c'que vous êtes, quoi?--Comment! dit la fermière à son mari, monsieur porte les mêmes noms que le voleux?--Oui, Catherine; ainsi vois comme il mentait l'gredin!»
La fermière se douta de ce qui en était, et un coup de genou de Mullern l'avertit qu'elle avait deviné. Le fermier, voyant combien son histoire amusait son hôte, se plaisait à l'assaisonner de tous les détails possibles. Mullern n'avait garde de l'interrompre, et se contentait de lui verser à boire à chaque minute; et la fermière, qui prévoyait où cela aboutirait, reprochait à son mari d'être plus sobre qu'à son ordinaire, et de ne pas faire honneur à leur hôte en se tenant sur la réserve.
En voulant tenir tête au hussard, le fermier ne fut bientôt plus en état de voir ce qui se passait autour de lui, il ronfla de manière à faire croire qu'il n'était pas prêt à se réveiller. Mullern saisit l'instant favorable pour donner un baiser militaire à dame Catherine, et je ne sais pas si la présence du mari l'eût arrêté dans ses entreprises. Mais la fermière, en ayant l'air de se défendre, se sauva dans sa chambre sans lumière, de peur d'être rencontrée par Pierre, et le hussard l'y suivit sans qu'elle appelât du secours.
Au point du jour, Mullern sortit de chez sa belle, et vint s'asseoir auprès du fermier qui ronflait encore. La fatigue ne tarda pas à lui fermer les yeux et à lui faire tenir compagnie à son hôte.
Henri, qui attendait avec impatience le moment où il reverrait le château de Framberg, se leva dès qu'il aperçut le soleil éclairer l'horizon. «Où est Mullern? demanda-t-il à un garçon de ferme qu'il trouva dans la cour.--Oh! monsieur.... il ronfle d'une bonne manière!... à côté d'not'bourgeois.--Quoi! il dort encore?--Oui, monsieur... Dame! c'est qu'il paraît qu'ils ont bien soupé hier.--Je ne veux pas le réveiller. Vous lui direz, mon ami, qu'il vienne me rejoindre au château.--Cela suffit, monsieur.»
Henri, qui était bien aise que le hasard lui permît de courir au gré de ses désirs, monta à cheval aussitôt et s'empressa de faire route pour le château. A mesure qu'il approchait de ces lieux où il avait passé les plus heureux instants de sa vie, il sentait son coeur battre délicieusement; un sentiment nouveau agitait son âme; et son coursier, semblant deviner les sentiments de son maître, ralentissait son pas, afin de le faire jouir plus longtemps de ce moment de bonheur.
Arrivé à la grille du parc, Henri attache son cheval à un arbre, et entre doucement dans l'enceinte de ses premiers plaisirs. Avec quelle joie il revoit chaque bosquet, chaque allée, qui lui rappelle un temps où il faisait consister son bonheur à bouleverser les couches et à arracher les jeunes plantes du jardinier... Qu'ils sont doux les souvenirs de notre enfance!... mais pourquoi portent-ils avec eux une secrète mélancolie?... C'est parce que l'on sait que le temps que l'on regrette ne renaîtra jamais.
Au détour d'une allée, Henri se trouva nez à nez avec le jardinier. Le bonhomme reconnut son jeune maître, et se mit à pousser des cris de joie. «Silence! lui dit Henri, je ne veux pas que les habitants du château soient instruits de mon arrivée.--Ah! c'est différent, monsieur; alors je m'taisons.--Où est ton fils?--Franck? monsieur, il est dans le château, à ce que j'présume.--Eh bien! va le chercher, et dis-lui que je l'attends ici.--Oui, monsieur, j'y vas.--Mais songe à être discret avec tous les autres domestiques!...--Soyez tranquille, monsieur, j'vous répondons, d'moi.»
Le jardinier court exécuter sa commission, et Henri attend avec impatience l'arrivée de Franck. Il a tant de choses à lui demander! tant de questions à lui faire! sa seule crainte est que Mullern ne vienne, par sa présence, déranger tous ses projets; mais il voit enfin accourir Franck, et vole au-devant de lui.
«Ah! te voilà, mon pauvre Franck... que j'éprouve de plaisir à te revoir!--Et moi aussi, monsieur; j'avoue que je ne m'y attendais pas: mais la destinée est si bizarre!... il s'est passé tant de choses depuis que nous ne nous sommes vus...--Tu as raison, Franck, et j'attends de toi le récit de tout ce qui vous est arrivé.--Volontiers, monsieur,» dit Franck en soupirant, Henri remarque ce soupir; il s'aperçoit que Franck a l'air triste, contraint. «Grand Dieu! s'écrie-t-il, qu'as-tu donc à m'annoncer, Franck? serait-il arrivé quelque chose à ma Pauline... à ma soeur?...--Il ne lui est rien arrivé positivement, monsieur, et cependant...--Eh bien! cependant...--Dans ce moment...--Dans ce moment..--C'est... que... elle...--Elle... mais parle donc, bourreau... tu me fais mourir d'impatience!--Dame, monsieur, c'est que j'n'ose pas vous dire».--Parle, ne me cache rien, je te l'ordonne.--Eh bien, monsieur, mam'selle Pauline est très-malade, et dans c'moment même on craint pour ses jours.--Grand Dieu! s'écrie Henri avec l'accent du désespoir; ah! je cours... je vole...--Arrêtez, monsieur, dit Franck en le retenant par son habit, à moins que vous ne vouliez la tuer tout de suite; car, dans l'état où elle est, l'émotion que causerait votre présence inattendue ne manquerait pas de la conduire au tombeau.--Ah! Franck, je ne pourrai donc pas la voir?...--Si fait, monsieur, vous la verrez; mais lorsqu'elle pourra supporter votre visite, et que je l'aurai prévenue de votre retour.--Mais apprends-moi donc pourquoi je la retrouve en cet état.--Volontiers, monsieur, ça n'sera pas long... Quand nous quittâmes Strasbourg, mam'selle Pauline montrait une fermeté, une résignation qui m'étonnaient moi-même; car je me doutais de ce qu'elle souffrait au fond de son coeur; mais la présence et les discours de Mullern lui avaient donné alors un courage qui ne pouvait toujours durer; notre voyage fut bien triste, comme vous pouvez le croire; en vain je cherchai à la distraire en lui adressant la parole, elle gardait le plus profond silence; cependant, quand nous approchâmes du château de Framberg, elle parut agitée d'un sentiment nouveau; elle me demanda si c'était là que vous étiez né, s'il y avait beaucoup d'habitants au château, si monsieur le colonel y était. Quand elle sut qu'il n'y était pas, elle parut plus rassurée, et entra dans le château d'un air assez tranquille. Je lui fis donner, suivant les ordres de Mullern, un des appartements les plus agréables: je la conduisis dans le parc, dans les jardins; enfin je lui fis voir tout ce qu'il y a de beau dans le château. Elle me remerciait de ce qu'elle appelait ma complaisance, avec ce sourire si doux que vous lui connaissez; mais tous ces soins n'ont pu empêcher que, le lendemain de son arrivée, elle ne tombât malade. Depuis ce jour, cela va de pis en pis, et, depuis hier surtout, elle est dans un délire effrayant...--Dans le délire?... grand Dieu!... s'écrie Henri, donne-moi la force de supporter tant de maux!... Mais, dis-moi, Franck, prononce-t-elle alors quelques mots?--Parbleu! je le crois bien!... tantôt c'est vous qu'elle appelle à grands cris, en vous nommant son époux ou bien son frère; tantôt c'est son père qui est l'objet de ses craintes et de ses voeux; mais le plus souvent c'est vous, monsieur, qu'elle demande avec instance, et d'une manière si triste, que ça fait mal à voir!...»
Henri, accablé par le récit de Franck, reste un instant sans pouvoir proférer une seule parole; mais, au bout de quelques minutes, il se lève avec précipitation de dessus le banc de gazon où il était assis, et court de toutes ses forces vers le château. «Au nom du ciel! arrêtez, lui dit Franck en courant après lui, et en le retenant par son habit.--Laisse-moi, Franck, laisse-moi, te dis-je, il faut que je la voie, je le veux.--Eh! mille tonnerres, vous ne la verrez pas,» dit une voix rude qui fit tourner la tête à Henri; et il aperçut Mullern qui lui barrait le passage et ne paraissait pas d'humeur à le lui céder.
CHAPITRE XX.
L'AMOUR NE CONDUIT PAS TOUJOURS AU BIEN.
En se réveillant, le fermier ne fut pas étonné de voir Mullern endormi à côté de lui; mais quand celui-ci ouvrit les yeux, et qu'il apprit que Henri était parti, il jura entre ses dents de ce qu'à son âge les femmes lui faisaient encore faire des sottises et oublier son devoir, puis se prépara à courir sur les traces de son élève.
«Dame!... disait le fermier, ce n'est pas étonnant que vous ayez dormi si longtemps, j'avions bu sec hier soir.--C'est vrai, répondit Mullern, mais aussi vous avez du vin qui porte diablement à la tête.» La fermière descendit, et Mullern, craignant que sa vue ne vînt encore lui mettre le diable au corps, s'empressa de monter à cheval. Le fermier l'engagea à venir souvent trinquer avec lui, et la fermière joignit ses instances à celles de son mari.
Mullern arriva au château peu de temps après Henri, et il se disposait déjà à aller le chercher dans les environs, lorsqu'il l'aperçut venir de son côté; en entendant les dernières paroles de Henri, il se douta de ce dont il s'agissait, sans pourtant connaître la cause de son désespoir.
«Où allez-vous, monsieur? dit-il à Henri en l'arrêtant.--Au château, Mullern.--Pourquoi faire?--Pour la voir.--Vous n'irez pas, vous dis-je.--Ah! mon ami, elle est mourante!...--Mourante!... c'est un peu fort; est-ce vrai, Franck?--Oui, monsieur Mullern, c'est la vérité.--Je vais m'en assurer par moi-même; mais il est inutile que vous me suiviez. Si elle est telle que vous me le dites, vous ne pourrez la rappeler à la vie; si elle est moins mal, au contraire, votre vue renouvellera son chagrin sans y apporter de soulagement.--Ah! Mullern, laisse-moi te suivre!...--Monsieur, vous oubliez que c'est de votre soeur qu'il s'agit, et que votre conduite n'est pas telle qu'elle devrait être!...--Malgré toutes tes remontrances, je ne m'éloignerai de ce château que lorsque je serai certain de son sort.--Hom!... dit Mullern en lui-même, il faut rompre cet amour-là! à quelque prix que ce soit. Allez m'attendre chez le jardinier au bout du parc, dit-il à Henri; j'irai vous y retrouver et vous apprendre ce que vous voulez à toute force savoir.»
Henri n'osa résister, et suivit Franck, qui le conduisit à la maisonnette de son père, située à l'autre extrémité des jardins, et assez éloignée du château. Quant à Mullern, il regarda aller Henri, se repentant de la faiblesse qu'il avait eue de le laisser venir au château de Framberg, et cherchant dans sa tête par quel moyen il pourrait l'en arracher.
Henri attendait le retour de Mullern dans une anxiété difficile à décrire; cependant les heures s'écoulaient, et le hussard ne revenait pas!... Henri, voyant la nuit s'approcher, ne put résister à son inquiétude; il envoya Franck au château, afin de savoir la cause de ce retard.
Franck venait de partir, lorsque Henri vit quelqu'un s'approcher de l'endroit où il était. Malgré l'obscurité, il crut reconnaître Mullern et vola à sa rencontre. Il ne se trompait pas, c'était notre hussard. «Eh bien! Mullern, lui dit Henri en le reconnaissant, qu'as-tu donc fait si longtemps au château?--Rien, répondit Mullern d'une voix sombre, en continuant à marcher vers la maison du jardinier.--Au nom du ciel! instruis-moi de ce qui s'est passé! Dans quel état as-tu laissé Pauline?...--Elle n'a plus rien à craindre...--Que veux-tu dire?... parle, ton silence me glace d'effroi!--Vous le voulez... eh bien! armez-vous de courage, votre soeur... votre soeur... n'est plus...»
Henri n'en entendit pas davantage: il tomba privé de sentiment. «Allons, la crise est forte, dit Mullern; mais elle en durera moins!...» et il s'occupa du soin de rappeler Henri à la vie; aidé du jardinier, qui accourut à ses cris, il le transporta dans la maisonnette et le mit au lit. Le jeune homme ne rouvrit les yeux que pour retomber dans un état plus alarmant que celui d'où il sortait; une fièvre ardente s'était emparée de ses sens; un délire effrayant avait remplacé sa raison, il ne voyait, ne reconnaissait plus personne. Mullern, effrayé de l'état de Henri, se cognait la tête, s'arrachait les cheveux, et paraissait s'attribuer à lui seul la cause du mal qui accablait son élève.
Notre héros resta cinq jours dans cet état, et Mullern passa tout ce temps auprès de son lit. Enfin la nature, plus forte que le mal, rappela Henri à l'existence; et le sixième jour il recouvra sa raison, et avec elle un peu plus de tranquillité.
«Ouf!... voilà la crise passée!... dit Mullern en voyant Henri plus calme. Ma foi, elle a été rude; et si vous aviez succombé, je n'avais plus d'autre parti à prendre que d'aller tenir compagnie aux grenouilles qui sont dans les fossés du château! Mais vous revenez à la vie, et je me sens soulagé d'un boulet de trente-six que j'avais là, sur la poitrine.--Mon pauvre Mullern, dit Henri en souriant, combien je te cause de chagrin!...--Recouvrez la santé, le courage surtout, et je serai payé de mes peines.» Henri promit tout, et Mullern l'embrassa en pleurant de joie.
Henri fut encore quinze jours sans pouvoir quitter le lit. Mullern ne perdait pas de vue son élève; mais Henri demandait quelquefois où était Franck, et pourquoi il ne le voyait jamais auprès de lui. «J'ai dit à Franck d'aller nous chercher une bonne voiture pour nous emmener quand vous serez en état de partir: voilà pourquoi vous ne le voyez pas ici. D'ailleurs, est-ce que vous n'êtes pas satisfait de mes soins, que vous demandez votre domestique?--Que tu es injuste, mon cher Mullern! Si je demande Franck, c'est afin que tu puisses à ton tour prendre le repos dont tu as besoin.--Soyez tranquille; mon repos, à moi, c'est votre santé, et je ne serai plus malade, quand vous vous porterez bien.--Bon Mullern!...»
Lorsque Henri fut en état de sortir un peu, Mullern le conduisit dans la campagne, par une petite porte qui était à deux pas de la maison du jardinier. «Pourquoi sortons-nous du château? disait Henri à Mullern.--Parce que la vue de la campagne vous distraira davantage que celle d'un parc que vous avez parcouru cent fois.--Mais, Mullern, je l'aurais revu avec tant de plaisir!...--Non, monsieur, cela vous aurait affecté, et vous n'irez pas.» Henri n'osait résister; mais cependant il sentait au fond de son coeur le plus vif désir de revoir les lieux qu'il allait quitter de nouveau, et peut-être pour bien longtemps.
Lorsque Mullern crut voir que Henri était assez fort pour se mettre en voyage, il lui annonça que dans deux jours ils quitteraient le château. «Franck est donc de retour! dit Henri.--Oui, et la chaise de poste nous attendra devant la petite porte qui est ici près, et qui donne sur la grande route.--Quoi nous ne sortirons pas par le château?--Vous voyez bien que cela est inutile.» Henri n'osa répliquer; mais il se promit bien de ne pas partir sans avoir visité pour la dernière fois l'asile de son enfance.
La veille du jour fixé pour leur départ, Mullern, qui était accablé par la fatigue, engagea Henri à se coucher de bonne heure, afin d'être plus tôt éveillé le lendemain matin. Henri, qui avait déjà son projet en tête, feignit de consentir au désir de Mullern. Notre hussard se coucha, et ne tarda pas à s'endormir profondément. Lorsque Henri fut certain qu'il ne songeait plus à lui, il se leva avec précaution, sortit doucement de la chaumière, et prit le chemin du château.
La soirée était superbe, un clair de lune magnifique répandait sur toute la nature une teinte bleuâtre; et l'oeil en se fixant sur un bosquet, sur un arbrisseau, croyait distinguer une ombre immobile, une figure bizarre; c'est alors que mille objets frappent notre vue, troublent notre imagination, et ne sont pourtant produits que par le reflet de l'astre de la nuit. Henri marchait d'un pas tremblant; son esprit, affaibli par sa maladie, enfantait mille visions; à chaque objet qu'il rencontrait, son coeur battait avec force; un secret pressentiment semblait l'avertir que quelque chose d'extraordinaire allait s'offrir à sa vue.
Il parvint enfin dans la partie des jardins qui était tout près du château. Ne pouvant plus maîtriser son agitation, il entre dans un bosquet pour s'asseoir un moment et reprendre un peu de calme... Mais quelque chose frappe ses regards: sur le banc où il veut se reposer il distingue une ombre blanche qui paraît immobile et ne s'aperçoit pas de sa présence. Henri ne peut commander à son émotion, il est forcé de s'appuyer contre un arbre; il cherche à surmonter sa faiblesse... Mais l'ombre se lève, s'avance lentement vers lui; un rayon de la lune donne sur sa figure; il la reconnaît: «Ombre de ma Pauline!... s'écrie-t-il en tombant à genoux devant elle, aurais-tu quitté le séjour céleste pour venir visiter celui qui ne peut plus désormais être heureux sur une terre que tu n'habites plus avec lui!...»
«Henri!...» dit une voix faible, et Pauline (car c'était elle), tombe sans connaissance devant son amant. «Grand Dieu!... s'écrie Henri, est-ce une illusion... mais non, c'est bien elle! c'est ma Pauline!... le ciel, touché de mon désespoir, me l'a rendue pour ne plus m'en séparer.»
Henri s'empresse de secourir son amante; Pauline rouvre les yeux, elle reconnaît Henri, elle lui sourit tendrement, elle est dans les bras de celui dont elle s'est crue séparée pour toujours: Henri, au comble de la joie, la presse contre son coeur, la couvre de baisers; Pauline, loin de repousser ses transports, se livre à toute sa tendresse, et ils oublient tous deux les liens qui les unissent pour ne plus songer qu'à l'amour qui les égare et les entraîne dans l'abîme qu'ils n'ont pas eu la force d'éviter.
Le repentir suivit de près la faute; mais cette faute-là n'était pas de celles qu'un amant fait oublier par de nouvelles caresses!... Henri, effrayé de l'énormité de son crime, n'ose plus lever les yeux sur celle dont il a causé la perte. Pauline pleure, gémit et reste privée de sentiment sur le gazon témoin de sa défaite. Henri ne songe pas à secourir celle qu'il a mise dans cet état; il fuit avec rapidité le fatal bosquet, s'enfonce dans le parc, gagne la campagne et disparaît du château avant que le soleil vienne éclairer son forfait.
Pauvre Pauline! qui donc viendra sécher tes larmes... calmer ton désespoir?... Il te quitte, celui qui seul pourrait alléger tes souffrances! il te quitte en jurant de ne te revoir jamais!... mais le ciel prendra pitié de tes maux... il t'enverra un ami, un consolateur, dans le moment où tu murmures contre la Providence et contre la rigueur de ta destinée.
Avant tout, il est bon d'expliquer au lecteur comment Pauline, qui passait pour morte, s'était trouvée avec Henri dans le bosquet.