L'enfant de ma femme

Part 10

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«Mademoiselle, dit-il en s'approchant de Pauline, il faut prendre votre parti; je sais bien que cela n'est pas aisé, mais où serait le mérite de vaincre ses passions, s'il n'en coûtait rien pour cela!...--Mais, monsieur, est-ce que je ne le verrai plus?--Si, mademoiselle, vous le reverrez, mais lorsque le temps aura calmé dans vos coeurs une passion criminelle, et lorsque l'amitié aura remplacé un amour sans espoir.--Vous avez raison, monsieur, il fallait nous séparer!... mais, hélas!... que vais-je devenir sans lui?... je n'ai plus d'amis... de protecteurs!...--Vous vous trompez, mademoiselle, vous en aurez un qui vous tiendra lieu de tout.--Qui donc, monsieur?--Celui qui a élevé votre frère, qui l'aime comme son fils. Croyez-vous, mademoiselle, que le colonel Framberg vous abandonnera!...--Je n'irai jamais, monsieur, mendier les secours de personne...--Voilà un orgueil fort déplacé, mademoiselle, et vous allez partir tout à l'heure pour le château de Framberg.--Moi, monsieur?--Oui, vous, mademoiselle.--Et à quel titre, monsieur?--Vous l'avez donc déjà oublié; c'est comme soeur de Henri que vous irez. Croyez-vous, mademoiselle, que nous vous laisserons seule dans le monde, quand votre frère jouira de titres et de richesses qu'il doit partager avec vous?... Non, c'est une chose décidée, vous allez partir pour le château; d'ailleurs cela rendra la tranquillité à votre frère.--Mais, monsieur...--Quoi, mademoiselle?--Si le colonel Framberg... ne m'aime pas?--Oh! il vous aimera, mademoiselle, j'en suis sûr.--Mais si... je ne...--Ah! j'entends; si vous ne l'aimiez pas, vous?... diable! vous seriez bien difficile!... Un homme qui a fait vingt campagnes avec honneur! un homme dont le nom seul faisait trembler les ennemis!... un homme, enfin, qui a élevé, adopté, chéri votre frère comme son fils...--Ah! je l'aimerai, monsieur!--Oui, ventrebleu! vous l'aimerez, et tout ira bien, je vous en réponds!»

Lorsque Mullern avait pris une résolution, il fallait qu'il l'exécutât promptement: aussi engagea-t-il Pauline à faire sur-le-champ un paquet de ce qui lui était nécessaire, et à se tenir prête à partir dans une heure. «Mais, monsieur, lui dit Pauline, et ma vieille domestique?...--Vous l'emmènerez avec vous, mademoiselle.--Mais, monsieur, je ne connais pas le chemin du château.--Eh morbleu! mademoiselle, me prenez-vous pour un enfant?... croyez-vous que je vais vous y envoyer seule? Franck vous y conduira.--Franck! le domestique de... de mon frère?--Oui, le domestique de votre frère. Ainsi voilà toutes les difficultés levées. Je vais m'occuper de la chaise de poste, et ce soir, vous serez bien loin de Strasbourg.--Et bien loin de Henri!...» pensait Pauline en regardant Mullern s'éloigner. Cependant elle trouvait un charme secret à aller habiter l'endroit où celui qu'elle aimait avait été élevé. Le château de Framberg lui aurait paru un séjour délicieux, si elle y avait été avec lui.

Mullern, après avoir quitté Pauline, fut trouver Franck et lui apprit ce qu'il avait à faire. Franck, qui était devant Mullern comme un écolier devant son précepteur, lui promit de remplir fidèlement ses intentions. Mullern, après avoir retenu la chaise de poste, pensa qu'il était temps d'écrire à son colonel, et de lui raconter tous les événements qui venaient de se passer. Jusqu'alors la rapidité du temps ne lui avait pas permis de le faire; il prit donc la plume et écrivit la lettre suivante:

«Mon colonel,

»J'ai enfin découvert notre jeune homme, et je me vante que ce n'est pas sans peine!... mais il était urgent que j'arrivasse. Mille bombes! une heure plus tard, il n'était plus temps et la petite était... Mais j'étais là, mon colonel, j'ai arrangé cela le mieux du monde. Henri sait tout, mon colonel... il sait tout; il a bien fallu le lui apprendre, car la petite est sa soeur; et si je ne lui avais pas tout dit, je vous assure, mon colonel, qu'un régiment de hussards ne serait pas venu à bout de les séparer. J'envoie la petite au château de Framberg, et je vais vous amener Henri; ils sont tous les deux au désespoir, et pleurent de manière à attendrir un boulet de quarante-huit!... Vous voyez, mon colonel, que tout va bien, et j'espère que vous approuverez la conduite que j'ai tenue. Je suis, mon colonel, votre fidèle soldat et serviteur,

»MULLERN.»

Mullern, après avoir cacheté cette épître, courte et énergique, l'envoya au colonel Framberg, en recommandant à son messager de faire diligence, et d'avertir le colonel de sa prochaine arrivée. Cette affaire une fois terminée, il retourna vers Pauline, afin de hâter son départ.

Pauline, le coeur serré, attendait l'instant où Mullern devait l'éloigner de ce qu'elle avait de plus cher! Mais notre hussard avait pris un tel ascendant sur elle, que, dès qu'elle le vit arriver, elle se leva en silence, et se disposa à partir. Mullern la conduisit dans la chaise de poste avec sa vieille domestique, et lui serrant la main avec force: «Du courage, lui dit-il; quand on a autant de résignation dans le malheur, on en reçoit tôt ou tard la récompense.» Ensuite, se tournant vers Franck, il lui ordonna de fouetter les chevaux, et la chaise de poste s'éloigna avec rapidité.

CHAPITRE XVIII.

UN LISEUR DE ROMAN L'A DÉJA DEVINÉ.

«Ouf!... dit Mullern, en voyant la chaise de poste emmener Pauline, s'il fallait souvent conduire de pareilles intrigues, j'aimerais mieux essuyer le feu de la mousqueterie de mon régiment!... J'espère cependant que je me tirerai de cette affaire-ci avec honneur. Le plus fort est fait!... J'avais cru que le chagrin de Henri était ce qui devait me faire le plus de mal!... mais, morbleu! je vois bien maintenant que les larmes d'une femme connaissent mieux le chemin de notre coeur!... Je ne me croyais pas si sensible!...»

Tout en faisant ces réflexions, Mullern prit la route qui conduisait chez Jeanneton. Il la rencontra sur l'escalier, et l'arrêta: «Eh bien! Jeanneton, comment va mon jeune homme?--Il est toujours dans le même état que quand tu l'as amené.--Oh!... coquin d'amour!...--Dis-moi donc, Mullern, pourquoi il se désole ainsi?--Eh! pour une femme!...--Est-ce qu'elle ne l'aime pas? elle serait bien difficile!--Si parbleu, elle l'aime!... mais ils ne peuvent pas s'épouser.--J'en suis fâchée; car ce jeune homme m'intéresse... Il paraît si sensible!...--C'est moi qui l'ai formé, c'est mon élève.--Je t'en fais mon compliment.»

Mullern s'empressa d'aller trouver Henri. Le jeune homme paraissait absorbé dans sa douleur; mais, dès qu'il aperçut Mullern, il se leva avec vivacité, et se jeta dans ses bras en versant un torrent de larmes. «Que vous êtes enfant! lui dit ce dernier. Allons, morbleu! tête à l'orage!--Où est-elle? Mullern, dis-moi, qu'en as-tu fait?--Elle est partie, monsieur, et elle a montré dans cette occasion un courage au-dessus de son sexe: imitez-la, mon cher Henri; ne restez pas au-dessous d'un pareil modèle. Songez au chagrin que vous causeriez à celui qui vous sert de père, en vous laissant aller à une douleur inutile!... Je ne vous parle pas du vieux hussard qui a élevé votre enfance, qui vous aime comme son fils, et que votre désespoir conduirait au tombeau. Hélas! votre malheureuse passion étouffe dans votre âme tous les autres sentiments; car, depuis que nous sommes réunis, après une aussi longue séparation, vous ne m'avez pas seulement serré la main!... vous n'avez pas daigné m'adresser le plus petit mot d'amitié!...»

Mullern ne put retenir les pleurs qui s'échappaient de ses yeux en prononçant ces mots; Henri s'en aperçut; il se jeta à son cou, l'embrassa, le pria de lui pardonner, et lui promit d'être plus raisonnable. Mullern n'en demandait pas davantage, et la paix fut bientôt faite.

«Allons, mon cher Henri, nous allons retrouver mon colonel; je suis sûr qu'il nous attend avec impatience.--Mais pourquoi donc, Mullern, n'est-il pas venu à Strasbourg avec toi?--Parce qu'un maladroit postillon nous a versés dans la forêt, à six lieues d'ici, et que mon colonel a eu le malheur de se blesser à une jambe.--Et où est-il maintenant?--Dans une petite maison isolée au milieu de la forêt, chez un homme dont la figure ne me revient pas du tout; mais il fallait bien entrer quelque part!...»

Henri se rappela l'aventure qui lui était arrivée dans la même forêt, et la raconta à Mullern. «Oh! oh!... si j'avais été là, dit ce dernier, l'autre coquin ne se serait pas échappé!... Mais vous vous êtes bravement conduit!... et j'en suis content.»

Mullern et Henri, étant prêts à partir, quittèrent la maison de madame Tapin. Mullern eut aussi les larmes de Jeanneton à essuyer; mais il lui glissa un double louis dans la main, et lui promit de revenir la voir dès que ses affaires le lui permettraient.

Le colonel Framberg, que nous avons laissé depuis si longtemps dans la maison de M. de Monterranville, était presque guéri de sa blessure, et se disposait à aller rejoindre Mullern à Strasbourg, lorsqu'il reçut de lui la lettre que le lecteur connaît déjà. On peut aisément se faire une idée de sa surprise et de son inquiétude, en apprenant des événements qui lui parurent inconcevables. Mais le style de Mullern était tellement embrouillé, qu'il ne sut à quoi se fixer; et il attendit, dans la plus grande agitation, l'arrivée de ceux qui devaient mettre fin à son incertitude.

Mullern et Henri arrivèrent, le soir même, chez M. de Monterranville. Ce fut Carll qui leur ouvrit la porte. Mullern lui frappa amicalement sur l'épaule, et lui demanda si son maître, M. de Monterranville, était chez le colonel. «Pas en ce moment, répondit Carll; mon maître est sorti.--Tant mieux, dit Mullern à Henri; profitons de la circonstance.» Ils montèrent rapidement l'escalier, et trouvèrent le colonel se promenant dans sa chambre avec agitation. Dès qu'il aperçut Henri, il lui ouvrit les bras, et Henri alla s'y précipiter.

«Je ne te ferai pas de reproches, mon cher fils, lui dit-il en l'embrassant, quoique la légèreté de ta conduite et ton peu de confiance en moi m'en donnent le droit; mais, tu es malheureux, d'après ce que Mullern m'a dit, et je ne veux pas augmenter tes souffrances.--Et moi, mon colonel, dit Mullern, en s'avançant, blâmerez-vous la conduite que j'ai tenue?--Non, mon ami, quoique la lettre que tu m'as écrite m'ait peu instruit de ce qui s'est passé, mais, j'espère que vous allez me donner de plus amples détails.»

Pour satisfaire à la curiosité du colonel, Henri lui raconta succinctement ce qui lui était arrivé depuis son départ du château, ainsi que l'histoire de sa chère Pauline, et la manière dont il avait appris qu'il n'était pas son fils. «Le hasard t'a rendu maître d'un secret que je t'aurais caché toute ma vie, dit le colonel; tu dois donc être persuadé que jamais je ne cesserai de te tenir lieu de père. Quant à ta soeur, elle devient aussi ma fille: dès ce moment je l'adopte, elle ne me quittera plus; lorsque le temps aura effacé de ton coeur et du sien une passion qui n'eût jamais existé, si vous eussiez connu les liens qui vous unissaient, tu viendras partager notre bonheur et l'augmenter encore par ta présence. Mais, jusque-là, il faut de nouveau que je me sépare de toi, mon fils, pour ne pas te rapprocher de celle que tu dois fuir!... Tu vas encore t'éloigner du château de Framberg pour quelque temps; mais cette fois Mullern t'accompagnera; ce n'est qu'à lui seul que je veux confier le soin d'un être qui m'est si cher!... Moi, pendant ton absence, j'essuierai les larmes d'une fille que j'aime déjà, et qui me consolera de cette nouvelle séparation.»

Henri embrassa mille fois le colonel, et lui exprima toute la reconnaissance que lui inspirait sa conduite noble et généreuse. Mullern approuva beaucoup les arrangements de son colonel, et le plan qu'il avait formé fut accueilli de chacun.

Comme la nuit s'avançait, et que le colonel, fatigué des diverses sensations qu'il avait éprouvées, avait besoin de repos, ils songèrent à se séparer; et il fut convenu que le lendemain matin, ils quitteraient tous ensemble la maison des bois.

La chambre où couchait le colonel ne renfermant qu'un lit, Mullern engagea Henri à venir passer la nuit dans la sienne. Celui-ci y consentit; et, après avoir embrassé le colonel, ils le laissèrent se livrer au repos.

En traversant un long corridor qui conduisait à l'escalier, ils aperçurent, dans le lointain, un homme qui passait avec une lumière à la main. «C'est M. de Monterranville, dit Mullern à Henri, passons, passons, je n'aime point cet homme-là.» Mais Henri pensa que la politesse ne lui permettait pas de passer la nuit dans sa maison sans l'avoir salué auparavant; et que d'ailleurs il lui devait des remercîments pour la généreuse hospitalité qu'il avait accordée au colonel. D'après cela, il s'avança vers lui, et Mullern le suivit en rechignant un peu, et en enrageant contre les usages du monde.

M. de Monterranville s'arrêta en voyant Henri s'avancer; celui-ci l'aborda en le saluant, et allait lui adresser les remercîments qui lui étaient dus, lorsqu'en levant les yeux il reconnut, dans M. de Monterranville, un des deux assassins de la forêt.

La langue de Henri se glace! une pâleur subite couvre son visage; il peut à peine articuler quelques sons confus, et il entraîne Mullern, qui ne comprend pas la cause de ce trouble violent. Quant à M. de Monterranville, il n'avait pu reconnaître Henri, puisqu'il s'était enfui au premier bruit des armes à feu; mais comme les scélérats craignent toujours de s'être trahis, M. de Monterranville, très-étonné du trouble que le jeune homme venait d'éprouver à son approche, résolut d'en connaître la cause, afin de se tenir en garde contre les événements.

Lorsque Henri fut arrivé dans la chambre de Mullern, il s'arrêta pour respirer plus librement; ensuite, prenant la main de ce dernier: «Partons, mon ami, lui dit-il d'une voix entrecoupée, courons réveiller mon père, je ne veux point passer la nuit dans cette maison...--Ah ça! morbleu! vous m'expliquerez ce que tout cela veut dire?... D'où vient ce trouble... cette terreur?--Ah! Mullern! cette terreur est bien naturelle?...--Craindriez-vous quelque chose?--Je ne crains rien pour moi; mais je frémis d'horreur en pensant que je suis chez un assassin!...--Chez un assassin!--Oui, Mullern, j'ai reconnu, dans ce M. de Monterranville, un des deux hommes de la forêt!--Se pourrait-il, mille bombes!... quoi, ce coquin serait...--Un de ceux qui voulaient faire périr l'étranger que j'ai sauvé de leurs mains!--Ah! triple canonnade!... s'écrie Mullern, en mettant la main sur la poignée de son sabre, tombons sur ce coquin-là, morbleu!... et faisons justice de son forfait!...» En disant ces mots, Mullern se préparait à sortir pour exécuter son dessein; mais Henri le retint par le bras. «--Arrête, Mullern, que vas-tu faire?--Eh! parbleu, délivrer la terre d'un scélérat, il en restera encore assez!...--Pense donc que nous n'avons aucune preuve à fournir de son crime!... et que nous serions punis nous-mêmes pour avoir voulu en faire justice!...--Ah! morbleu! vous avez raison!... mais, comment donc faire?...--Écoute, maintenant que j'ai réfléchi, je pense qu'il serait imprudent de faire un éclat qui ne nous conduirait à rien; attendons à demain, mon père réglera notre conduite; nous n'avons rien à craindre de cet homme; car, il ne peut me reconnaître; et ce n'est pas à nous qu'il en veut.--Allons!... morbleu, puisqu'il le faut, je cède à vos avis; mais j'avoue que ce n'est pas sans peine; car j'aurais eu bien du plaisir à dérouiller mon sabre sur le corps de ce brigand!...»

Cette résolution prise, Mullern et Henri se jetèrent sur le lit tout habillés; mais ils ne purent goûter un instant de sommeil; la pensée qu'ils étaient chez un meurtrier révoltait leur âme franche et loyale. Le lendemain, dès que le jour parut, ils pensèrent qu'ils pouvaient aller réveiller le colonel sans donner de soupçons; mais ces précautions étaient inutiles, car Monterranville savait tout. On se rappelle que le trouble de Henri lui avait causé de l'effroi; aussi, dès que Mullern et son compagnon furent enfermés dans leur chambre, il se rendit dans une pièce qui touchait à la leur, ouvrit une armoire, se plaça contre la cloison, et de là entendit parfaitement toute leur conversation.

On peut juger de sa terreur en sachant qu'il était reconnu; mais la fin de leur discours le rassura un peu. Voyant qu'ils attendraient au lendemain matin pour décider ce qu'ils avaient à faire, il pensa qu'il serait prudent de ne pas attendre leur décision, et quitta promptement la maison au milieu de la nuit.

Le colonel Framberg ouvrit à ses compagnons, étonné d'être réveillé de si bon matin; mais encore plus en voyant avec quelles précautions Mullern refermait la porte de sa chambre, et l'air de mystère qui était répandu sur leurs physionomies. L'horreur et l'indignation succédèrent bientôt à la surprise, lorsqu'il sut chez qui il était depuis si longtemps; cependant, il ordonna à Mullern et à Henri de se contenir, et de ne rien laisser paraître de leur agitation. «Quoi! mon colonel, dit Mullern, est-ce que nous n'assommerons pas ce coquin-là?--Non, Mullern; notre devoir s'y oppose; songe bien que, depuis près d'un mois, je reçois l'hospitalité dans cette maison; le maître est un monstre; mais ce n'est pas à moi à armer contre lui la justice; d'ailleurs, sois tranquille, Mullern; et crois bien que, s'il échappe, pour un instant, à la peine qui lui est due, ce n'est que pour tomber plus tard sous le glaive des lois.--Vous le voulez, mon colonel, j'obéis.--Il le faut, car dans toute autre circonstance, j'aurais été le premier, mes amis, à vous engager à purger la terre de ce scélérat; mais, ne restons pas plus longtemps dans ce repaire du crime; il me tarde d'aller respirer ailleurs un air qui ne soit pas souillé par le souffle d'un brigand.»

En disant ces mots, le colonel Framberg sortit de sa chambre; Henri et Mullern le suivirent. Ils trouvèrent Carll dans la cour, et apprirent que son maître était sorti avant le jour. «Il a bien fait!... dit Mullern entre ses dents; car, morbleu! si je l'avais vu, je n'aurais pas été maître de mon indignation.»

Le colonel monta à cheval, Henri et Mullern en firent autant, et ils pressèrent leurs chevaux, afin de s'éloigner plus rapidement d'une maison qui leur faisait horreur.

CHAPITRE XIX.

ENCORE UN MOMENT DE GAIETÉ.

Nos trois voyageurs arrivèrent à Strasbourg et descendirent à la meilleure auberge, afin de se reposer un moment avant de se séparer encore une fois.

«Mon cher Henri, dit le colonel Framberg à notre héros, lorsqu'ils furent seuls, je n'ai aucun ordre à te donner pour ta conduite future, et je me repose entièrement sur Mullern du soin de ton bonheur; si cependant tu te sens le désir d'entrer dans la carrière des armes, dans l'espoir de trouver de plus promptes distractions, je ne contraindrai point ton penchant, au contraire; je te prie cependant, lorsque tu formeras un projet quelconque, de m'en prévenir d'avance.» Henri promit au colonel de ne rien faire sans l'avoir consulté. Le chagrin secret qu'il cachait au fond de son âme, et qu'il s'efforçait de dérober à ses amis, le rendait incapable de former aucun plan de conduite, ni aucun projet pour l'avenir. Un seul objet occupait sa pensée, malgré tous les efforts qu'il faisait pour l'en bannir.

Quant à Mullern, il désirait avec ardeur que son cher élève prît le parti des armes. «Ah! disait-il à Henri, après vingt ans de repos, je reverrais encore avec joie le champ de bataille et les anciens compagnons de ma gloire.» Henri ne répondait pas; mais Mullern espérait que les fréquents tableaux militaires qu'il lui retracerait finiraient par émouvoir son âme, et qu'il se rendrait à ses voeux. Dans cet espoir, il engagea Henri à prendre la route de Vienne, et celui-ci y consentit.

Le colonel Framberg fit ses adieux à Henri. Ce dernier lui demanda pourquoi il ne l'accompagnait pas à Offembourg; mais le colonel s'en excusa sous le prétexte de quelques affaires qui le retenaient encore en France.

Ce n'était pourtant pas là son motif; mais il ne voulait pas faire part à Henri du projet qu'il avait conçu, dans la crainte que la réussite ne vînt pas couronner son entreprise. Cependant il confia son dessein à Mullern, en lui ordonnant le plus profond secret. Celui-ci le lui promit en admirant tout bas la conduite du colonel.

Henri, après avoir embrassé celui qui lui servait de père, partit emportant le désir de le revoir bientôt; et, suivi de Mullern, prit de nouveau la route de l'Allemagne.

Nous allons laisser le colonel Framberg se disposant à se rendre à Paris, pour accomplir son noble projet, et nous nous mettrons en route avec nos deux voyageurs, afin de voir de quelle manière Mullern s'y prit pour guérir Henri du chagrin qui le consumait.

Notre hussard et son élève voyageaient à cheval: «C'est la meilleure manière de trouver des distractions, disait Mullern à Henri; tenez, monsieur, jetez un coup d'oeil sur ce site superbe qui se présente à nos regards!... voyez les vastes solitudes de la forêt Noire, qui s'étend au loin du côté de Freudenstadt; de l'autre, la jolie ville d'Offembourg que nous laissons derrière nous pour nous enfoncer dans cette prairie verdoyante! les oiseaux qui chantent le retour du printemps! les laboureurs qui reprennent lentement leurs travaux rustiques!... En vérité, monsieur, tout cela élève l'âme, et me donne à moi une éloquence dont je ne me serais jamais cru capable!...» Henri souriait en écoutant Mullern; et celui-ci, charmé de l'avoir tiré pour un instant de ses tristes réflexions, continuait son discours sur les beautés de la nature.

Tout en écoutant les descriptions de Mullern, Henri s'aperçut que, sans y faire attention, ils prenaient la route du château de Framberg. Il se garda bien de le faire remarquer à son compagnon; mais celui-ci ne tarda pas à s'en apercevoir. «Oh! oh! dit-il en arrêtant tout à coup son cheval, je vois qu'avec mes beaux discours je ne vous conduis pas du tout où il faut aller! Allons, morbleu! rebroussons chemin...--Pourquoi cela, mon cher Mullern?--Parce que, monsieur, mon intention n'est pas de vous conduire au château de mon colonel.--Ah! Mullern, j'aurais cependant bien du plaisir à le revoir!--C'est impossible, monsieur, vous le reverrez plus tard, mais maintenant ça ne se peut pas.--Et tu dis que tu veux me distraire de mon chagrin, Mullern! Crois-tu donc qu'il existe pour moi de plus agréables distractions que le plaisir que je goûterais à revoir ces lieux chéris où j'ai passé mon enfance! ces lieux où je recevais de toi les leçons qui m'ont appris à devenir un homme!... ces lieux enfin que je n'ai pas vus depuis plus de deux ans!...»