L'enfant chargé de chaînes

Part 7

Chapter 71,876 wordsPublic domain

Un soir, Marthe au piano chantait _l'Invitation au voyage_, de Duparc. Jean-Paul dans un fauteuil fermait les yeux. Après le dernier accord, la jeune fille demeura immobile en face du clavier, les mains pendantes. Ils entendirent au loin le cri guttural d'un berger et le piétinement plus pressé des brebis. L'herbe vibrait encore, mais un vent plus doux gonflait les tentures de la fenêtre. Le jardinier ratissait l'allée. Il s'interrompit pour dire à M. Balzon qui passait: «Il a dû pleuvoir quelque part et le vent ne vient plus d'Espagne... On entend les cloches de Saint-Léger: nous sommes au beau.» Jean-Paul regardait cette ombre assise, cette nuque penchée, ces deux mains grises dans le crépuscule qui déjà noyait le salon. Il sentit son cœur lourd d'une tendresse calme. Il se leva, cherchant quelle joie il pourrait donner à cette enfant bien-aimée. Alors il s'approcha d'elle, se mit à genoux, saisit une main qui s'abandonna, l'appuya contre ses lèvres. Marthe ne bougeait pas. Elle rejeta seulement la tête en arrière, peut-être afin d'empêcher les larmes de couler. Jean-Paul se pencha encore jusqu'à poser son front sur la sombre robe de la jeune fille.

Puis il entendit M. Balzon qui demandait la lampe. Alors il sortit. La nuit venait. Le jardinier arrosait les massifs de géraniums et les œillets de Chine. Une odeur poivrée emplissait l'air, mêlée au parfum de la terre chaude et mouillée.

Jean-Paul gagna la route de Johanet. Des hommes passèrent, la veste sur l'épaule, et lui souhaitèrent gravement bonsoir, une charrette s'éloignait, avec des cahottements espacés et sourds.

Octobre vint. M. Johanet prépara sa chasse à la palombe. Chaque matin, Jean-Paul l'entendait, interrogeant, de sa fenêtre, le jardinier:

--Passat paloumbes?

Le jeune homme songeait à l'avenir. Avant d'épouser Marthe, ne devait-il pas essayer de faire un peu de bien à ceux qu'il avait scandalisés? Une lettre de Vincent Hiéron lui avait appris que Georges Élie était malade, qu'il souffrait seul, dans une pauvre chambre au fond du quartier de Plaisance.

--J'irai le voir, se dit Jean-Paul, je le soignerai, je le sauverai.

La veille du départ, il fit une dernière fois avec Marthe la promenade du soleil couchant ... aucun mot ne fut prononcé. Mais, avec une certitude ineffable, ils se sentaient unis pour la vie et au delà... Le soir était tout vibrant d'appels de bergers, d'abois de chiens, de rires. Dans les champs dénudés les bœufs étaient immobiles, et sur les charrettes, des garçons et des filles, hâtivement déchargeaient le fumier... Le vent sentait l'étable, l'herbe brûlée--mais l'odeur s'y mêlait déjà de bois humide et de marais, qu'on respire l'hiver dans les landes inondées où l'on chasse les bécasses. Des voix lointaines s'élevèrent qui criaient: «Seméro! Seméro!...» Dans la campagne, d'autres voix leur répondirent et de tous les champs où les paysans travaillaient encore, de tous les seuils où ceux qui étaient rentrés attendaient, sous la treille, l'heure de la soupe, le même cri jaillit, ce cri qui annonce aux chasseurs le passage d'un vol: «Seméro! Seméro!»

Jean-Paul et Marthe levèrent les yeux au ciel, où le croissant de la lune était encore pâle.

--Les premières palombes... dit Marthe.

XXX

Jean-Paul s'enfonça dans les brumes du quartier de Plaisance. De vieilles femmes, chassées par les sergents de ville, tiraient des charrettes sans pouvoir s'arrêter. Un homme offrait des cartes postales dans un parapluie ouvert. Une odeur de graisse, de crêpes et de beignets emplissait la rue--et Jean-Paul reconnut cette senteur de foire: il évoqua les dimanches d'émerveillements et de migraine autour des baraques, sur la place des Quinconces, à Bordeaux...

Rue Perceval, il entra dans une maison de pauvres. Le concierge lui cria: «Georges Élie? Au cinquième, porte à gauche.» L'escalier n'était pas éclairé. Jean-Paul dut tenir une rampe gluante. Il se trompa de palier. Une mince petite fille aux cheveux jaunes parut sur le seuil et lui demanda:

--Êtes-vous le monsieur de Saint-Vincent de Paul? Vous voulez voir Georges Élie?... Connais pas... C'est peut-être le jeune homme d'en haut...

Jean-Paul monta un étage encore et tira un cordon. Il entendit tousser, puis un bruit de chaise remuée, un pas traînant ... il vit enfin Georges Élie, une lampe à la main, essayant de reconnaître le visiteur. L'ouvrier était en chemise, les pieds nus dans des savates. Des cheveux en désordre couvraient à demi son front jaune et ridé.

--C'est toi? C'est toi? murmura-t-il, stupéfait--que me veux-tu?

--J'ai besoin de te parler, Georges. Mais recouche-toi d'abord; je sais que tu es malade...

Georges Élie ferma la porte et se glissa frileusement sous des draps gris.--Un feu de charbon brûlait dans la grille. A travers la vitre de l'unique fenêtre s'étendait le brouillard infini des grandes ville, que déchirait au loin l'éclairage violent d'une fabrique. Il y avait sur la table le portrait d'une paysanne au foulard gascon, qui devait être la mère de Georges et un portrait de Jérôme Servet. La tapisserie tachée était, par endroits, recouverte avec des affiches et des proclamations d'_Amour et foi_. Près du lit, sous le crucifix, Jean-Paul remarqua une vue du port de Bordeaux.

--Que me veux-tu? demanda encore l'ouvrier, rudement...

--Mais, Georges, il est naturel que je vienne voir un ami malade...

--Oui, je suis malade... Alors, avec une délicatesse de bourgeois, tu veux me donner la joie d'une visite?...

Dérouté par cette ironie, Jean-Paul gardait le silence.

--Hé bien, je me serais passé de visite! Je n'ai pas besoin de pitié!... Ta présence me rappelle des heures trop dures!...

Et d'une voix plus sourde l'ouvrier ajouta:

--Ah! que je t'ai haï!

--Je l'ai mérité, Georges. Oui, je je ne suis qu'un enfant égoïste et cruel. Mais tu vois, dès que je t'ai su malade, je suis venu ... parce que tu es toujours mon ami...

Jean-Paul parlait avec cette tendresse un peu timide, ce savant abandon où il excellait. Son attitude penchée était celle qu'il utilisait autrefois dans ses essais de conquête

--Non, tu n'es plus mon ami...

Jean-Paul crut sentir moins de colère dans la voix de l'apprenti; mais il eut la maladresse d'ajouter:

--Je ne me pardonne pas de t'avoir fait souffrir.

Georges se redressa brusquement:

--Crois-tu donc que je tienne à toi? Je ne demandais pas mieux que de ne plus te voir! Monsieur s'imagine qu'on ne peut se passer de lui...»

Il se tourna du côté du mur et ne parla plus. Jean-Paul voulut prendre sa main brûlante. Brusquement le malade la retira.

La lampe filait et dessinait au plafond de la mansarde un cercle noirâtre. Jean-Paul baissa la mèche. Une averse ruisselait contre les vitres, et le vent d'équinoxe refoulait la fumée. Le jeune homme s'accroupit devant la grille, arrangea le feu. Puis d'une voix timide il demanda: «Tu n'as besoin de rien?»

Et, comme le malade ne répondait pas, il lui dit: «Adieu, Georges!» et sortit.

Dans l'escalier noir, où régnait une odeur mêlée et fade, il essaya de ne pas respirer et, le cœur plein de nuit, il songeait: «On ne peut anéantir le passé. Je n'ai pu guérir cette âme du mal que je lui ai fait...»

Il se retrouva dans la petite rue misérable dont les maisons disaient de pauvres existences, des luttes sans merci contre la faim, la maladie... «Je devrais tout donner, se dit Jean-Paul. Je n'ai plus le droit d'être heureux, selon le monde...» Il pensait à saint François, à l'attrait du petit frère d'Assise pour la dame Pauvreté...

--Serai-je capable de distribuer mes biens aux pauvres?

Jean-Paul s'interrogea, et connut qu'il aimait passionnément la vie luxueuse et ornée...

La cohue de la rue de la Gaîté l'entraîna. Les lumières violentes des théâtres du quartier, des établissements de cinématographes, éclairaient les faces pâles des voyous, de minces figures d'enfants maladifs...

Alors Jean-Paul sentit le désir de fuir ce quartier infâme où le crépuscule même était sans beauté, de revêtir son smoking et d'aller dîner avec un ami de mise soignée, dans un restaurant coûteux où les musiques tziganes sont frénétiques et tristes; et, comme toute émotion chez lui suscitait un souvenir littéraire, il renia momentanément ses dieux; Charles Louis Philippe, Francis Jammes...

Puis, il ralentit le pas; découragé, triste, il pensa que Saint-Sulpice était encore ouvert, qu'il y avait une place pour sa misère parmi toutes les misères agenouillées dans la chapelle de la Vierge.

A genoux sur le prie-Dieu, la tête dans les mains, il murmurait: «Seigneur, après tant d'efforts et de larmes, pourquoi suis-je resté l'enfant chargé de chaînes? Ce soir, j'ai vu se lever vers moi les yeux à jamais troublés d'une âme, qui sera moins bonne de m'avoir connu...

«O terreur, terreur que l'acte accompli soit irréparable! La haine de ce visage d'apprenti me l'a révélé: mes plus honteuses actions demeurent autour de moi. Elles me pressent comme une escorte. Je suis leur prisonnier.

«Ne souhaité-je pas à l'instant de vous fuir, ô mon Dieu? Je prévois en tremblant la succession de mes jours, tant d'après-midi pesants, tant de soirs complices, où l'assaut sera renouvelé, inlassablement, contre mon rêve d'une vie priante et agenouillée.»

Mais lorsqu'un peu plus tard Jean-Paul eut allumé la lampe, il appuya son front contre la vitre où un peu de jour se mourait. Il songea à Marthe et se dit: «J'ai la grande force de son amour...» Alors il chercha sa photographie et les dernières lettres qu'elle avait écrites. Il contempla ces quelques feuilles couvertes d'une grande écriture pointue et le portrait où la jeune fille obligeait à sourire son étroit visage.

Alors Jean-Paul se dit: «Le jour où ma pensée s'attacha à Marthe avec un tendre et obstiné souci, ce jour-là j'ai commencé à me délivrer de moi-même.»--Et dans le petit bureau glacé, où la servante n'avait pas encore allumé le premier feu de la saison, Jean-Paul ne voulut plus songer qu'au sourire de Marthe flottant autour de lui, aux fleurs renouvelées dans les vases--aux rires et aux larmes sous le tulle d'un berceau...

XXXI

A cette même heure, Marthe, vous étiez assise sur votre lit, dans une grande chambre de campagne. La lampe à huile, dont vous ne songiez pas à remonter la mèche, faisait luire l'acajou des meubles. Une pluie d'automne ruisselait doucement contre les vitres. Vous entendiez dans le grand silence des landes, les cahots d'une charrette, l'aboiement d'un chien de garde et, plus rapprochés, les pas traînants de votre père, qui lisait en se promenant dans la salle de billard où restaient accrochés les chapeaux de soleil des grandes vacances.

Sur la cheminée, dans la lumière de la lampe, vous aviez laissé aussi les dernières lettres de Jean-Paul. Leurs mots tendres et passionnés avaient réveillé en vous la joie que vous n'attendiez plus--une joie qui se renouvelait à toutes les minutes de votre vie--qui vous obligeait à demeurer tard sans dormir afin de vivre plus longtemps avec elle--une joie qui, la nuit, vous réveillait, et qu'au matin, vous retrouviez encore si aiguë que vous vous demandiez un instant si ce n'était pas votre ancienne peine...

Non, la vieille peine s'est éloignée Mais vous savez qu'autour de votre cœur elle rôde et qu'elle y veut rentrer. Vous savez que le bien-aimé demeure malgré tout un enfant chargé de chaînes et qu'il n'est pas encore délivré...

Marthe, vous souriez bravement à toutes les trahisons possibles; d'avance, vous les absolvez; votre minutieux amour prévoit, comme sa future vengeance, des redoublements de tendresse--et la sérénité des pardons silencieux.

1909-1912

End of Project Gutenberg's L'enfant chargé de chaînes, by François Mauriac