L'enfant chargé de chaînes

Part 6

Chapter 63,685 wordsPublic domain

--O petit prêtre, songeait-il, ô petit prêtre sur qui saint François d'Assise s'attendrissait, lorsque la nuit vous mouillez les pieds blessés du Sauveur de larmes que le monde ignore, Dieu pardonne à cause de vous les plaintes lâches, les larmes inutiles des voluptueux comme moi... De toutes vos obscures douleurs vous alimentez le plus magnifique amour...»

Le petit jour livide et le vent plus froid entrèrent dans la chambre. Jean-Paul ferma la fenêtre. Son enthousiasme peu à peu tombait. Mais il atteignait encore à s'exalter, disant dans son cœur: «Mon Dieu, voudriez-vous que je revête la soutane élimée, luisante, pauvre, de ceux qu'on voit s'épuiser à votre service dans des faubourgs? Voudriez-vous que, dans une trappe, je m'immole silencieusement pour les péchés du monde--pour les miens?»

Jean-Paul s'arrêta. Il n'éprouvait plus d'émotion mais seulement une grande lassitude. Le sommeil ne venait pas. «Je me lèverai, songea-t-il, et j'irai vers mon Père; parce que ma ferveur est tombée, je dois me consacrer à des pratiques pieuses, «incliner l'automate» et Dieu me parlera...»

Un regard, un sourire flottèrent dans sa mémoire. Celle qui l'aimait d'un amour si timide, si lointain, si humble, celle qui ne demandait rien que de le servir, celle de qui la douce raison lui fut souvent une lumière, Marthe, passa et repassa dans les songes qui bercèrent son demi-sommeil.--«Triste âme, se dit-il, moins bonne de m'avoir aimé... Quelle pauvre lettre fiévreuse elle m'écrivit. De toute la littérature, si méprisée jadis, cette petite fille attise son amour...--Je ne laisse derrière moi que des ruines...» Marthe, Georges Élie, ces deux noms l'obsédaient. Il voyait ces deux visages qu'il avait faits douloureux, ces yeux noyés de pleurs à cause de lui.

«J'ai joué avec leurs âmes! J'ai joué avec leurs âmes! Seigneur, c'est le crime que vous ne pardonnez pas...» Il se rappela cette parole du Sermon sur la montagne: _Si vous aimez ceux qui vous aiment_ quel gré vous en saura-t-on? _Car les païens aussi aiment ceux qui les aiment._

«Seigneur, de cela même je n'ai pas été capable. Je n'ai pas aimé ceux qui m'aimaient...» Jean-Paul pleurait doucement, la tête dans son oreiller. L'orage crevait sur la terre aride et sèche. Un désir passionné de se donner, d'aimer sans espoir de retour le posséda.

Sept heures sonnèrent. Il se leva à la hâte et courut à Saint-François-Xavier. Dans la nuit d'un confessionnal, il jeta toutes ses faiblesses. Il heurta le bois vernis de son front pénitent. Il se releva plus calme--à peine troublé de délicats scrupules, à cause de péchés mal précisés. De vieilles femmes à bonnet noir se groupaient autour d'un autel où la messe commençait; des servantes disaient goulûment leur chapelet, des dames au visage blanc uni, reposé, tiraient d'un geste lent leurs gants de filoselle. Sordide et grise, une loueuse de chaises se détacha d'un pilier et la monnaie de billon tinta...

XXVI

M. Bertrand Johanet attend comme une de ses grandes joies quotidiennes le bol de café au lait, le pain noir beurré et salé. L'averse ruisselle contre les vitres; les arbres sont dans la brume des silhouettes à peine indiquées. Martine va et vient, effarée, à travers la cuisine. Un foulard noir cache ses cheveux. Elle n'a plus de dents; un petit nez busqué entre deux yeux ronds lui donne l'air des vieilles poules. Elle répand une odeur fade, l'odeur qu'ont les assiettes où l'on a mangé des œufs et du poisson. Elle est fière d'être née sur la propriété, et vénère M. Johanet parce qu'il est riche. Martine sait qu'une table abondamment servie est le signe extérieur de la richesse: elle se souvient de l'année et du jour où ses poulets de grains ne furent pas assez cuits, où elle oublia de flamber ses palombes. «Comme vous devez aimer ces landes où vous avez toujours vécu», lui disait Marthe quelquefois. «Que oui! répondait-elle, surtout que le bois, aujourd'hui, vaut tant d'argent...»

Une chienne et deux chiens dorment en rond, aussi près que possible du feu. Il y a sur la table une bécasse que M. Johanet vient de tuer. Il raconte sa chasse, lentement, avec des détails:

--... Je vois mon Stop qui tient l'arrêt ... dans l'allée qui longe l'ancien marais, à l'endroit où il y a beaucoup d'ajoncs. Je m'avance. J'entends: vrr... J'épaule. Vlan! Ça y était--tu n'écoutes pas!

--J'ai autre chose à faire, gronda Martine--M. Balzon et Mlle Marthe vont arriver...

Elle porte le bol de café au lait fumant--presque une soupière.--Et, afin qu'il ne fasse pas «un rond» sur la table, elle le pose soigneusement sur le calendrier de l'année dernière. Car M. Bertrand Johanet, qui a cinquante mille francs de rentes et qui est généreux, eut toujours le souci de ne rien perdre... Il coupe ses tartines en menus morceaux dont il remplit le bol. Autrefois, Marthe et Jean-Paul aimaient beaucoup regarder le gros homme déjeunant. Des stalactites de café étaient suspendues à sa moustache et sa barbe...

Quelle idée, pour des Parisiens, de venir passer ici les jours de l'an! dit Martine.

--Il paraît que Marthe s'anémie. Le médecin veut l'aérer. Ici c'est plus abrité qu'à Castelnau,

--Ce qu'il faut à cette jeunesse, déclare sentencieusement Martine, c'est un mari.

Elle surveille ses casseroles et son rôti. Il y a pour déjeuner de la «tranche hachée», un gigot, un lièvre, de la purée de bécasses.

--On pourrait ajouter le pâté de foie ... propose M. Johanet... J'entends l'auto. Les voilà...

Débarrassée de ses fourrures, Marthe se rapproche frileusement du feu...

--Tu as besoin d'engraisser, ma petite, dit M. Johanet, et Martine ajoute:

--Les yeux lui mangent la figure.

Il est vrai que ses yeux clairs s'étaient élargis. Ses cheveux fauves pesaient lourdement sur la nuque...

--Je perds mes bagues, dit-elle... Son anneau de première communion était devenu trop large...

Elle gagna sa chambre. M. Johanet s'installa avec son cousin au fumoir.

L'odeur fade y régnait d'anciennes fumeries de--cigare froid... Il y avait aux murs les photographies agrandies par Nadar des parents de M. Johanet et une carte en relief de la France par le géographe de S. M. l'empereur. Là, M. Johanet recevait ses métayers, écoutait leurs doléances et, pour leur faire plaisir, les payait avec des écus de cinq francs.

--Trouves-tu Marthe changée? demanda le professeur.

M. Johanet appuya le pouce sur la cendre de sa pipe et murmura d'un air gêné.

--Tu sais ce que dit Martine? Il lui faudrait un mari à cette petite...

M. Balzon rougit.

--Je ne demanderais pas mieux, Bertrand...

Les deux cousins se regardèrent en souriant.

--Nous avons la même idée, Jules...

--Ce serait un joli couple, dit M. Balzon... Ils auraient leur million pour entrer en ménage.

M. Johanet parut soucieux.

--J'ignore les projets de Jean-Paul... Ah! c'est un enfant très aimable, très poli. Mais il a lu des livres. C'est un savant, un poète... Mon fils m'intimide comme un étranger.

--C'est triste! murmura le professeur.

Le père de Jean-Paul eut le geste résigné des paysans pour dire: Que veux-tu? C'est comme ça... Les jeunes et les vieux ne se comprennent jamais...

Il se leva pesamment, et, le dos arrondi, se dirigea vers le bureau et prit une photographie qu'il contempla silencieusement.

--Vois-tu, Jean-Paul est tout le portrait de sa mère. Je n'ai pas su le comprendre, lui non plus...

La photographie tremblait dans ses grosses mains velues...

Il ajouta d'une voix assourdie:

--Ça n'empêche pas d'aimer...

M. Balzon, les coudes appuyés sur ses cuisses maigres, tisonnait.--Il revoyait les deux jeunes femmes dans le parc, lisant à haute voix les comédies de Musset et les romans de George Sand. Quand le professeur rentrait à Paris, elles s'écrivaient chaque jour... M. Balzon se rappela un soir où sa femme l'avait surpris lisant une lettre de l'amie... Elle s'était indignée avec des phrases de théâtre...

--Tâche de connaître les projets de Jean-Paul, dit-il... De mon côté, je parlerai à Marthe.

--Nous aurons des petits-enfants, Jules. Je leur donnerai leur premier fusil.

XXVII

Marthe rêve dans la grande chambre où Martine l'a laissée. Il y a sur la table un verre d'eau, d'une étonnante couleur rose. «Il est en sucre d'œuf de Pâques», affirmait Jean-Paul autrefois. La tapisserie a de petits bouquets. Le camaïeu du grand lit «à Lange» fait flotter dans la pièce l'odeur qu'ont certaines chambres de paysans. Le trumeau de la glace représente un moulin avec des canards, une femme qui fait la lessive. Un paysan conduit deux grands bœufs roux... Pour Marthe et Jean-Paul, ces personnages vivaient autrefois d'une vie mystérieuse. Les deux enfants avaient donné un nom à chacun d'eux. Marthe se souvient qu'ils appelaient le paysan et sa femme «M. et Mme Colorado». Dieu sait pourquoi?

Dans la lumière terne de cette chambre demeurée la même, la jeune fille, malgré ses vingt ans, a le sentiment terrible des années révolues, de la course à l'abîme--de ce que chaque minute tue en nous...

Son père lui a parlé de Jean-Paul. Elle ne s'est pas trahie. Elle a même supplié qu'on ne lui écrivît pas... L'incertitude lui paraît plus douce qui laisse un peu de place à l'espoir. Mais si Jean-Paul répond «non», où trouvera-t-elle la force de vivre?

Et voici qu'une grande lâcheté l'envahit. Elle voudrait mourir avant de connaître son sort... Elle ouvre la fenêtre. Comme la nuit sur ses épaules est glacée! Le silence est tel que la jeune fille entend l'eau qui court invisible sur le sable et sur les longues mousses. L'air froid fait comme une brûlure dans sa poitrine.

Les jours passent. Il faut vivre. Il faudra rentrer à Paris. Marthe comprend qu'on ne sort pas de la vie comme d'une chambre où l'on s'ennuie. L'image de Jean-Paul demeure en elle cependant. Mais les traits s'effacent, les yeux s'éteignent, elle ne le voit plus ... même en baissant les paupières, en abandonnant son ouvrage sur les genoux... La douleur ne se réveille et ne la mord que lorsque M. Balzon lui parle d'un jeune homme sérieux, de famille honorable et riche, qui sollicite l'honneur de l'épouser ... alors elle se réfugie dans sa chambre, elle tourne la clef, se jette sur le lit, s'abandonne à sa douleur comme à une volupté.

M. Balzon se résigne à ne pas voir sa fille le quitter. De nouveau une paix triste habite la chambre de Marthe... Il y a des coussins à broder pour une vente, le catéchisme qu'il faut apprendre à deux petits garçons, il y a la musique: la _Sonate au clair de lune_, la _pathétique_, l'_appassionnata_ et cette _Chanson triste_ et cette _Invitation au voyage_, de Duparc, que Jean-Paul ne se lassait jamais d'entendre, il y a des petites amies qu'elle aime comme la seule chose au monde quelle puisse aimer--et surtout la chapelle de la vierge, le soir, le tabernacle, où tout l'amour de ce pauvre cœur déferle... Marthe n'attend plus rien. Elle vit.

XXVIII

Jean-Paul, qui autrefois s'émouvait si fort lorsqu'on sonnait à sa porte, Jean-Paul, qui vivait toujours dans l'attente d'un ami, aujourd'hui s'enivre de solitude.

Il fuit avec terreur les lieux et les visages qui lui rappellent sa vie passée. Il fait de grands détours pour éviter certaines rues. On le voit brusquement revenir sur ses pas lorsque de loin lui sourit une face connue--ou qu'un chapeau cloche entrevu ressemble à celui qui ombrageait les yeux troubles de Liette.

Seul, Vincent Hiéron est reçu avec joie dans le petit cinquième. Comme tous ceux qui traversèrent l'Union _Amour et foi_, ce jeune homme a des besoins d'apostolat. Pour les satisfaire, le jour de sa majorité, il a quitté une mère trop frivole, en se basant sur un texte d'Évangile: _Celui qui aimera son père ou sa mère plus que moi..._ Il est ainsi délivré de la vaine existence de salon à quoi on le condamnait sottement.

Vincent Hiéron vit de journalisme et d'un héritage. Sa chambre--vaste cellule froide et carrelée--se trouve rue des Réservoirs, à Versailles, dans le vieil hôtel qu'habita La Bruyère. Il s'est lié avec le troisième vicaire et s'occupe obscurément du patronage: les vastes espoirs de l'Union _Amour et foi_ ne le soutiennent plus. Atteindre les âmes une à une, tel est le but qu'il se propose. Pour l'instant, celle de Jean-Paul l'inquiète. Le jeune homme continue d'«incliner l'automate», selon ses avis. Mais aucune ferveur, aucune joie ne le soulèvent.

Les deux amis eurent l'inspiration de faire une retraite aux environs de Paris chez les Jésuites, avec d'anciens élèves de Vaugirard: un aigre printemps teintait de violet le jardin trop soigné où d'affreuses statues du Sacré-Cœur, de la Vierge et des innombrables saints jésuites se craquelaient à chaque tournant.

Mais comme Jean-Paul aimait la bénédiction de chaque soir!... De toute cette jeunesse prosternée, montent l'_O Salutaris_, le _Tantum ergo_, qu'il n'entend jamais sans se rappeler le collège clair et la chapelle odorante. Un jeune homme balance l'encensoir dont la fumée noie l'autel où des flammes de bougie sont immobiles...

Puis devant cette Présence infinie on récite simplement la prière du soir. Jean-Paul écoute chacune de ces formules qui viennent du lointain de son enfance: _Dans l'incertitude où je suis si la mort ne me surprendra pas cette nuit, je vous recommande mon âme, ô mon Dieu..._ Comme son cœur d'enfant se serrait jadis devant le mystère de la mort, ainsi évoquée!

_Maison d'Or, Arche d'alliance, Porte du ciel, Étoile du matin,_ pures invocations d'une âme en état de grâce, qui montaient vers les pieds fleuris de roses et le sourire de la Vierge, une voix d'adolescent les redit aujourd'hui. Jean-Paul se rappelle ses somnolences au long des premières oraisons, sa joie quand il se réveillait après les litanies--les quelques secondes silencieuses pendant lesquelles on faisait semblant d'examiner sa conscience...

Comme Jean-Paul disait à Vincent ses impressions, celui-ci s'indigna avec une éloquence de prédicant.

--Des émotions les plus pures, Jean-Paul, tu fais de la volupté. Ah! dilettante qui ne veux pas choisir! Tu as voulu vivre mille vies, ne négliger aucune source d'enthousiasme et d'exaltation. Catholique, tu es arrivé au milieu d'une société paienne et, t'asseyant au banquet où l'on goûte les voluptés du monde, tu as prétendu garder, cependant, l'héritage sacré de ton enfance chrétienne... _Mais on ne peut servir deux maîtres_, n'est-ce pas cette vérité qui te meurtrit aujourd'hui? Tu ne peux lui échapper, elle te tient prisonnier...

Le premier soir, dans sa cellule, Jean-Paul se disait:

«Résigne-toi à n'être pas du monde, à ce que le monde ne te connaisse pas ... tu as choisi.»

Alors il ouvrit la fenêtre. Paris dormait au loin dans ses fumées. De la maison voisine s'élevait une voix de contralto. Jean-Paul reconnut les _Plaintes de la jeune fille_, de Schubert. Et il songea à Marthe et que le devoir est sans doute la chose du monde la plus ordinaire, la plus simple--la plus banale.

Pendant trois jours, le prédicateur empêcha Jean-Paul de se recueillir. Du moins, dans ce printemps lumineux et dépouillé, goûta-t-il la douceur de penser à Marthe, à cet amour lointain dont il sentait son cœur enveloppé. Il écrivit chaque jour une lettre que la jeune fille recevait avec un tremblement de joie. Jean-Paul n'était pas insensible à cette joie qu'il donnait. Il se plaisait à évoquer Marthe, vers midi, quêtant au portail l'arrivée du facteur: «Elle reconnaît mon écriture ... elle met la lettre dans son corsage, et pendant le déjeuner, ses doigts à travers la mousseline appuient sur l'enveloppe qu'elle n'a pas encore ouverte...»

Jean-Paul s'applique d'abord à ne lui pas parler d'amour et raconte simplement sa vie: «Le prédicateur a des accents si ridiculement ampoulés qu'il ne saurait émouvoir. De plus, il retape un vieux panégyrique de Jeanne d'Arc qui a déjà servi--et nous le débite en tranches. Le site est fait à souhait pour qu'on y prenne son mal en patience: un très petit jardin mais dont les allées s'enchevêtrent et, à l'horizon, Paris couché dans ses fumées. La forêt est toute proche, chantante et fleurissante, et les visages graves de ces jeunes gens sont plaisants à considérer. D'ailleurs, si le prédicateur est médiocre, il y a beaucoup de silence et de vraie solitude... Les repas sont une distraction, la seule de la journée. Ces Jésuites cuisinent proprement. Mais ils nous fortifient d'indigestes viandes, nous échauffent de sauces, et méprisent leurs frères les légumes...»

Le troisième jour, la Providence voulut que l'incommodité d'un rhume de cerveau empêchât le prédicateur de continuer ses instructions. Il fut remplacé par un Père dont l'éloquence dépouillée et simple toucha profondément ces jeunes âmes attentives. Les lettres de Jean-Paul devinrent graves:

«Ma chère petite amie, l'étonnante expérience que ces journées vécues dans le silence d'une maison étrangère avec seulement, par intervalles, une voix de prêtre qui brutalement me jette en face de ma destinée!--Tout bruit cessant, comme une vallée où le brouillard se déchire, l'âme se dégage peu à peu et les actes accomplis émergent des profondeurs. Toute la misère se découvre, que je portais en moi partout, sans inquiétude. Ah! ce n'est pas trop d'un Dieu pour nous racheter, car, malgré nos larmes, les actes commis ne peuvent pas ne pas l'avoir été, et leurs conséquences néfastes s'enchaînent logiquement ... contre elles, que ferons-nous? Seul, Dieu peut intervenir. A cause de cela, prions plus longtemps.»

Chaque jour, Jean-Paul apprit à se connaître mieux et il eut peur de lui-même. Il écrivait:

«Marthe, j'ai eu cette fausse justice de Pilate, dont il est parlé dans Pascal. Je ne me suis pas déclaré contre Dieu, mais les incrédules, voyant des chrétiens tels que moi, ont pu avoir une médiocre idée de cette religion qui produit de si misérables disciples! Je n'ai jamais pratiqué d'autre doctrine que celle du paganisme. Riche, je fus le mauvais riche, vivant loin de ses frères, au milieu d'un luxe abondant et facile. Intelligent, je me suis appliqué aux seuls travaux me plaisant, avec nul autre souci que de m'y plaire. Ami, je n'ai considéré mes amis que pour ma joie: ce furent des objets à mon usage--ces âmes immortelles que j'aurais pu sauver! Ainsi ma vie n'est qu'une hypocrisie soutenue. Car j'ai même évité la punition qui s'attache au péché: le mépris. Je suis estimé, peut-être imité, admiré, aimé! Je poursuis une œuvre de mort en moi, autour de moi. Et seule, telle petite âme me juge, dans le désarroi de sa conscience, d'après le mal que mon passage a laissé en elle...»

Puis cette terreur s'apaisa: Jean-Paul, au milieu des parterres éclatants de jacinthes, connut cette paix que le Maître promet à ceux qui l'aiment: «Marthe, cela devient une douceur, ce règlement qui, heure par heure, m'assujettit à quelque méditation, ce mécanisme qui fatalement me mène de bonnes œuvres en œuvres pies...»

Jean-Paul s'étonnait du plaisir qu'il trouvait dans cette correspondance. Il se surprit, un soir, embrassant la photographie de Marthe. A genoux devant la fenêtre ouverte qui découpait un pan du ciel où le clair de lune ruisselait, il se sentit, en dépit de sa misère, un enfant privilégié et connut que pour lui, la grâce divine prenait la forme d'un amour humain.

XXIX

Dans le merveilleux printemps, il alla vivre à Versailles, chez Vincent Hiéron.

Dès le matin, il gagnait seul le grand Trianon. Débarrassé enfin de ses portes-fenêtres et de ses volets, le péristyle attendait, semblait-il, les apprêts de quelque noble fête. Jean-Paul évoquait dans ce cadre et cette lumière les brocarts somptueux des maîtres vénitiens; sur les marches, les joueurs d'instruments, les grands lévriers, des pages accroupis jetant les dés.

Il imagine l'un d'eux appuyé contre une colonne, le regard tourné vers le jardin. C'est en vain que, dans leurs voiles mystérieux, des femmes dansent, et que son ami le plus aimé lui tend sa coupe, et lui montre, à ses côtés, une place vide. L'enfant juge médiocres ces magnifiques plaisirs; las des sentiments les plus tendres, il rêve d'autres joies, d'un autre amour...

Ainsi Jean-Paul se plaît à s'évoquer lui-même. Il erre dans les allées symétriques. De vieux lilas de Virginie, aux troncs noueux, sont aux coins des pelouses, comme des encensoirs immobiles. Jean-Paul écrase sur son visage leurs lourdes grappes violettes. Il s'accoude, le soir, à la terrasse qui domine le grand canal. Nul promeneur à ces heures-là qu'un jardinier silencieux. La vie gronde au loin pour qu'on ait la joie d'en être délivré. Des parfums mêlés saturent l'air. Un invisible ramier roucoule doucement au fond de l'obscur feuillage. Un peu de lune pâle est dans l'azur. Voici, entre les arbustes taillés, le précieux salon à musique. Jean-Paul s'avance parmi les buis odorants et les rosiers. Il craint de penser à Marie-Antoinette, aux vers douceâtres d'Albert Samain. Il veut oublier que Bonaparte traîna là ses bottes.

Marthe le pressa de venir à Castelnau. «Je ne sais, lui écrivait-elle, à qui confier ma joie. Père vit avec Lucile de Chateaubriand et, s'il me voit fiévreuse, m'incite à chercher la sérénité dans la compagnie des héros. Il a placé sur ma table la vie de Beethoven, celle de Michel-Ange par Romain Rolland, un _Lord Byron_. Mais je m'intéresse trop moi-même pour m'exalter avec des passions éteintes. Les miennes me suffisent et, couchée dans l'herbe déjà épaisse, je songe indéfiniment à nous...»

Jean-Paul se félicita de ce qu'il éprouvait un très vif désir de retrouver Marthe.

Ils connurent de nouveau les grandes vacances solitaires et brûlantes, les siestes côte à côte dans les lourdes chaleurs, la monotonie des journées, rompue quelquefois par les tocsins haletants qui se répandaient de village en village. Ils aimaient l'âcre odeur de résine brûlée; à travers les pins, le ciel apparaissait fumeux et rouge.

Au crépuscule, les deux jeunes gens s'étonnaient de retrouver en eux toutes les émotions de l'enfance. La veille du quinze août, leurs voix s'unirent pour le même cantique passionné et vieillot qui déjà les avait émus, à l'époque de leur première communion; ils cherchaient et découvraient la même étoile dans les mêmes cimes onduleuse des pins.

Un soir, Jean-Paul, feuilletant _la Vie de Lord Byron_, répétait à Marthe ce cri de l'Anglais: «_Une des sensations les plus douloureuses et les plus pénibles de ma vie, fut de sentir que je n'étais plus un enfant..._»

--Ah! Marthe, je me retrouve là tout entier...

Ils ne s'abandonnaient plus au trouble voluptueux des dernières vacances. S'ils trouvaient encore leur joie aux longues paresses sur le sable brûlant des talus, une lecture à haute voix les détournait de s'approcher trop l'un de l'autre et de se complaire à de dangereux vertiges. Jean-Paul d'ailleurs se maintenait dans une grande ferveur religieuse. Il fit pleurer la jeunes fille sur des pages brûlantes et douces de Lacordaire et d'Henri Perreyve. Marthe avait l'allure plus vive qu'autrefois. Elle changea sa coiffure et ses yeux ombragés souriaient à Jean-Paul; elle eut des gestes, une façon de gaminerie qu'il se rappelait lui avoir connus quand elle était petite fille...