Part 5
«Pourquoi essayerais-je de me refaire une vie intellectuelle? Cet effort, que souvent j'ai tenté, est demeuré stérile. Car il ne résulte pas d'un besoin profond de mon âme: ce n'est pas une féconde inquiétude qui me jette à la recherche de la vérité. Hélas! est-ce même une intelligente curiosité? J'y découvre plutôt le désir de hausser mon pauvre entendement au niveau de celui de tel camarade mieux doué...
«Ah! je vois clairement ma médiocrité. Mais qu'elle me coûte cher, cette supériorité que j'ai sur le troupeau! Tous les livres que je lis, toutes les musiques et tous les tableaux qui m'émeuvent sont autant de rappels brutaux à mon universelle incompétence.
«Je m'intéresse aux âmes ... mais les âmes plaisantes se font rares. La plupart m'apparaissent comme les insignifiantes silhouettes qui s'agitent sur une scène de music-hall, en faisant se taire l'orchestre, pour qu'on comprenne que c'est difficile... Je suis un collectionneur exigeant et qu'embarrasse l'esprit critique. Mais si cet esprit critique est suffisant pour gâter l'univers où je me crispe, il est trop faible pour étouffer cette pauvre voix qui déjà pleurait en moi, au collège, dans le jour tombant des récréations de quatre heures:
«A l'instant où l'on a, comme moi, perdu sa raison d'exister, la vie devient une chose très compliquée--surtout si l'on est sans goût pour les _divertissements_. Ni les cartes, ni le billard, ni le tennis ne me peuvent secourir. J'apprécie les choses sucrées et quelques lectures, mais mon estomac est victime du premier de ces goûts--et j'ai lu et relu tout ce dont je suis capable de m'émouvoir encore.
«Je n'ai plus d'amis... Que sont devenus ceux que j'aimais autrefois au temps de mon adolescence amère et passionnée? Aujourd'hui ceux que je croise sur mon chemin passent au large, à cause qu'ils ont peur de mon sourire... Mais dans cette âme qui se confie à toi, Vincent, notre amitié demeure toujours vivante au milieu des rêves abandonnés et des illusions mortes.»
Jean-Paul s'arrêta d'écrire. L'herbe mouillée des jardins endormis, les acacias neigeux, les roses du balcon, les résines de la forêt composaient un parfum inouï et si troublant qu'il ferma les yeux. «Ce n'est pas vrai, Vincent, dit-il, je ne me confie pas--et tu ne sais pas tout. Tu ne sais pas mon désespoir ni vers quelles joies je tends désormais les mains.»
XX
Les vacances finissaient. Les grands vents d'équinoxe se lamentaient à travers les pins indéfiniment et sur les vagues fauves des fougères. Les premiers vols des ramiers précurseurs des palombes rayaient le ciel pâle.
Sur les champs dénudés, c'était l'époque des semailles et les tournoiements d'alouettes. Jean-Paul s'attardait dans ces brumes reconnues: un fantôme le retenait au seuil des troubles expériences qu'il voulait tenter...
Tu vins vers lui, petit garçon pâle qu'il avait été dans des années déjà lointaines. Tu levas vers lui tes yeux candides qui ne reflétèrent jamais que le ciel. Tu joignis tes mains d'écolier, tes mains brunes, un peu tachées d'encre, et peut-être lui dis-tu ces vieux cantiques des veilles de quinze août, chantés jadis avec Marthe, devant le ciel nocturne, à l'époque des étoiles filantes... _Dieu de paix et d'amour, lumière de lumière_. Ta grand'mère vivait encore dans ce temps-là--vieille dame un peu forte et qui était une personne pieuse--tu t'agenouillais près d'elle, petit garçon. Les perles de jais qui ornaient son corsage te meurtrissaient le front. Un camée d'améthyste ornait son cou et tu pensais de ce précieux et antique bijou qu'il avait l'air d'être bon à manger... Puis tu demandais pardon au bon Dieu de cette distraction. Tes yeux se levaient vers les mondes multipliés. Tu songeais que le créateur de cet univers descendrait le lendemain matin dans ton cœur d'enfant et cela te paraissait divinement naturel. Et comme tu avais encore ta voix de soprano, petit soliste du collège, tu chantais avec Marthe les cantiques de votre première communion, ceux que vous ne pouviez entendre sans pleurer: _Tabernacle redoutable_... _Le ciel a visité la terre_...
Jean-Paul veut fuir ces souvenirs redoutés et adorés. Mais ils le surprennent à chaque heure de la journée. Les angelus ont la même voix qu'au temps de son enfance, dans des crépuscules pareils... Les dernières langueurs de septembre finissant éveillent chez le jeune homme comme chez l'enfant l'angoisse de la rentrée--l'effroi au seuil de la vie inconnue...
XXI
Jean-Paul débarque au quai d'Orsay. Il y a, dans la rue, sous un ciel lourd et mou, l'effarement habituel de la rentrée. Le jeune homme s'aperçoit que Paris est plongé dans la nuit: les ouvriers électriciens sont en grève. Jean-Paul les remercie dans son cœur de ce que, par eux, la ville s'harmonise avec son présent état d'âme.
Une foule de lanternes vénitiennes dansent, éclairant des figures de bas en haut, verdissant des mentons et des lèvres. Jean-Paul, dans sa voiture, songe qu'il devra renouer avec Lulu, cette plate nullité qu'il avait un jour stupéfait de sa grandiloquence. «Ce me sera, songe-t-il, un merveilleux professeur d'abrutissement;--par cet imbécile, j'atteindrai à m'avilir.»
* * * * *
Dans une salle étroite et basse, des tziganes jouent frénétiquement une musique sauvage. Des messieurs en habit poussent des cris, cependant qu'un danseur, plus apache que nature, s'applique à la valse chaloupée et fait le moulinet avec le corps inerte et souple de la danseuse...
Quatre garçons se précipitent sur Jean-Paul et sur Lulu, les dépouillent de leurs pelisses et leur montrent une carte où la plus infâme tisane est cotée un louis.
--Tu payes le champagne, dis?
Une dame est devant eux, et leur sourit une affreuse gentillesse. Jean-Paul regarde le monstre et n'est pas fasciné. Un vers de La Fontaine, lui revient à propos:
--Passez votre chemin, la fille, et m'en croyez...
--Tu vas te faire injurier, dit Lulu.
Mais la bête s'éloigne, jette à droite et à gauche des regards de louve affamée...
--Je trouve des vers idoines aux situations les plus saugrenues, constate Jean-Paul, satisfait.
Il a bu deux coupes de Mumm. Il se veut sublime.
--Pourquoi tous ces gens hurlent-ils?
--Parce que cela les amuse.
--Non, Lulu... Parce qu'ils ont peur du silence... Il y aurait là un joli développement à faire--oui, de jolies variations ... comme dans _le Trésor des humbles_, de Maeterlinck.
--Tu es un peu saoul, mon vieux Jean-Paul.
--Non, mais je suis content ... je suis content.
... Et aussitôt, il se sentit triste...
Comme tout cela est ignoble, Lulu! Quelle musique! Dire qu'avec les mêmes notes, Wagner...
--Assez, assez, crie Lulu. Ne fais pas de philosophie; ce n'est pas l'endroit... Tiens, regarde cette femme, la seconde à droite, gentille, hein?
--Tu as raison, mon petit Lulu, tout cela n'est pas si laid... Il y aurait un joli tableau impressionniste à faire. Dans cette face de femelle que l'on devine hâve de faim sous le maquillage, vois ces yeux surnaturels qui flambent...
--Les tziganes sont excellents, ici, dit Lulu satisfait.
--Oui, j'aime cette musique de nègres en folie. Elle empêche de penser. Et que venons-nous chercher ici, Lulu, sinon un petit suicide? La douceur de quitter, pendant quelques heures, la vie?...
Ils demandèrent d'autre champagne. A ce moment toutes les voix hurlèrent un refrain inouï, dont ils ne comprirent que les premiers mots: _Caroline... Caroline..._
--Qu'est-ce que tu regardes, Jean-Paul?
--Je regarde, je regarde le petit chasseur, là-bas, près de la porte. Il a douze ans. Il voit, avec un air sérieux et presque dédaigneux, ces grandes personnes qui crient et qui trépignent...
Et Jean-Paul murmura:
--Va-t-il au catéchisme et fait-il sa prière?
--Assez, dit Lulu.
Mais Jean-Paul, le regard inspiré, les yeux au plafond, déclamait:
--Très sérieux, vêtu de livrée amarante, Un enfant de douze ans porte les vestiaires, Le seul grave parmi tous les hommes qui chantent... Va-t-il au catéchisme et fait-il sa prière?
Ils rentrèrent à l'aube. On voyait, dans le jour terne, des équipes de balayeurs sordides longer les murs. Des lourdes voitures de maraîchers passaient. Au coin d'une rue, des hommes, dans une échoppe, mangeaient la soupe. Il y avait des groupes immobiles autour d'un brasero; de grosses mains tendues étaient éclairées par le foyer...
Jean-Paul évoqua tous ceux qui se levaient à cette même heure, dans une chambre froide.
--Il y a, dit-il, de pauvres servantes qui s'habillent à la hâte pour assister à la messe de cinq heures.
Ils passèrent la Seine, qui roulait des eaux jaunes sous le ciel terreux.
--Accompagne-moi, Lulu, supplia Jean-Paul.
--Ah non ... il est temps de dormir...
Jean-Paul n'insista pas. Il regarda Lulu, livide, les yeux cerclés de marron, une petite ride noire au coin des lèvres, son grand corps serré dans la pelisse et penché en avant...
Il se retrouva seul dans la rue et s'appliqua obstinément à ne pas penser...
XXII
Jean-Paul dîne ce soir chez Weber avec Lulu et l'amie de Lulu, une grande fille, nommée Lucile, osseuse, «chevaline», mais riche de dix années d'expérience. Jean-Paul est bien novice, et les discours de cette femme le font rougir, à cause du garçon. Il essaye de rire bravement à tant d'ignobles propos et comme elle exige des confidences d'amour, le jeune homme prend un air mystérieux et entendu... Mais la dame l'assiège de questions. Il finit par avouer piteusement qu'il n'a pas de maîtresse... Cela paraît comique à la dame, qui se livre aux plus vilaines suppositions...
Alors, malgré la douceur du cigare Henry Clay, malgré le large pied de la dame qui écrase ses escarpins, et l'air: _Ah! l'effet que c'te musique me fait..._ vomi par un orchestre tzigane, Jean-Paul est au moment de se lever, de fuir et, ressuscité par la bise glacée, d'aller à Montmartre, de se mêler aux groupes silencieux qui, dans la grande basilique, prient jusqu'au matin pour expier tous les crimes de la nuit...
Mais il reste là et il écoute même curieusement la femme qui lui dit:
--J'ai une sœur, mon cher, vingt ans..., je te présenterai Liette...
Jean-Paul a la terreur de ces retours, la nuit, alors que, dans une solitude infinie, il se sent brutalement jeté en face de sa destinée. Sur le pont des Saints-Pères, il hâte le pas à cause de l'eau noire, où les reflets des réverbères tremblent--et parce qu'il est terrifié _du vertige de sa jeunesse sur la mort._
Avant de s'endormir, il lit une pauvre lettre de Marthe: «... Tu ne viens plus, mon petit cousin, et je suis triste. Si tu me voyais, tu me trouverais changée. J'aime à présent les livres que tu aimes, Jean-Paul. Je ne t'énerverais plus avec mon éternelle broderie anglaise. Il y a, dans mon cœur, une peine toujours en éveil, et j'essaye de l'endormir en lui disant les vers qu'autrefois tu me récitais... Mais elle demeure en moi plus vivante--et tout m'ennuie qui n'est pas mon cher souci. Je ne sais plus prier, Jean-Paul. Je me mets à genoux, la tête dans les mains et les douces formules s'arrêtent sur mes lèvres, comme les airs de cette boîte à musique, déjà si vieille quand nous étions petits, et dont tu goûtais la mélancolie.
«On me fait voir à des médecins parce que je ne mange pas, et que je suis pâle: la glace reflète un pauvre visage blême et tiré. L'idée que je ne suis plus jolie me console un peu de ton absence.
«Je passe mes journées à attendre le soir. On parle, au cours de dessin, de ma neurasthénie, parce que je ne fais plus de visite et que je ne suis jamais chez moi, quand on vient me voir. Mais ta visite me ferait du bien, Jean-Paul. J'ose te le dire, sachant que, la lettre envoyée, je pleurerai de rage et d'orgueil, je mordrai mon oreiller...
«Comme la vie était calme et simple autrefois! Mes journées de jeune fille si doucement réglées! De fins travaux d'aiguille, quelques charités, un peu de musique, le commerce reposant des petites amies, les chuchotements et les bons rires autour des tables à thé, quand un jeune homme entrait au salon...
«Ce qui me tue aujourd'hui était déjà en moi, Jean-Paul. Mais le bonheur paraissait tout simple... Je croyais l'entendre venir...»
Jean-Paul déchira la lettre, s'étonnant de n'être guère ému, seulement un peu énervé.-- «N'aurais-je pas de cœur?» se dit-il... Mais il songea que les gens nous exaspèrent toujours qui osent nous aimer plus que nous ne les aimons-- «D'ailleurs, elle possède son amour, et moi je n'ai même pas cela: une pauvre tendresse rebutée ... ah! petite fille, que je vous envie de m'aimer.»
Puis il essaya d'imaginer cette Liette de qui l'amie de Lulu lui avait parlé.
XXIII
Vincent Hiéron a quitté la rue où une morne foule peine obscurément dans la boue glacée. Depuis qu'il ne fréquente plus Jérôme Servet, la chambre de Jean-Paul est son seul refuge.
--Ce matin, j'ai voulu parler à Jérôme, dit-il. Il m'a fait faire antichambre et ne m'a pas reçu. Dieu merci, j'ai pu l'entrevoir quand il sortait. Il me jeta un «bonjour, toi!» dont je dus me contenter.
... Jean-Paul songe à la Liette qu'il a vue, cette nuit ... petite bête si vivante et dont encore il sent le parfum. Il ne veut plus penser qu'à elle et déplore que Vincent le vienne troubler dans ses délectations moroses...
--Il faut respecter ton ancienne idole, Vincent.
--Hélas! il ne me reste plus qu'à la rouler «dans ce lambeau de pourpre où dorment les dieux morts».
Jean-Paul ne put s'empêcher de sourire: Vincent Hiéron citait des phrases de Renan.
--Ah! Jean-Paul, ajouta le jeune homme, pardonne-moi de te dire cela... Quoi qu'il fasse désormais, Jérôme n'en est pas moins le maître à qui je dois la part de mon âme, la meilleure... Combien seront sauvés parce qu'un jour il a traversé leur vie...
Jean-Paul ne répond pas. Passionnément, il désire être seul et le départ de son ami le comble de joie: il va pouvoir enfin écrire sa lettre à Liette. Il attend cette minute comme un vieil abonné de l'Opéra-Comique attend «l'air de la lettre» dans _Manon_ ou dans _Werther_.
Car Jean-Paul fabrique son amour avec des souvenirs littéraires. Cette passion artificielle lui sert à composer des sonnets, à s'attarder en de jolies missives. La pauvre enfant a des maladresses qui dérangent les agréments dont l'imagination de son ami l'a revêtue. Elle a une rivale redoutable qui est la Liette imaginaire, la «Liette en soi» à qui Jean-Paul rêve tendrement dans la chambre solitaire.
Cette Liette-là est un peu philosophe, comme Ninon de Lenclos; elle a les grâces flexibles et les scrupules des héroïnes de race qui hantent l'esprit de Paul Bourget, elle est encore un petit animal, dépositaire des mélancolies de sa race: la pliante et trouble Bérénice.
Liette a du moins, sur sa rivale, l'avantage de posséder un corps souple et musclé--des jambes minces et enveloppantes comme des lierres.
Jean-Paul s'effraye de ne pas l'aimer. «J'ai vingt-trois ans, songe-t-il, et je n'ai jamais rien éprouvé qui fût de l'amour. Il semble que mon cœur possède également le désir et l'incapacité d'aimer...
«Et cependant, lorsque je me suis résigné à vivre comme les autres hommes, à rechercher les mêmes joies, n'était-ce pas à l'amour que je songeais? Puis-je me contenter de menus plaisirs physiques?»
Des images s'éveillaient en lui qui l'obligèrent à se voiler la face dans un geste de dégoût.
Une horloge sonna quatre heures. La vitre ruisselait comme un visage plein de larmes et déjà on voyait des lampes s'allumer. «Mon Dieu, mon Dieu, murmura-t-il, vous m'avez exilé, même de l'amour humain...»
XXIV
Liette doit aux bontés de Jean-Paul un joli «quatrième» à Passy, une femme de chambre et une cuisinière. Ces deux subalternes occupent dans sa vie une place essentielle. Jean-Paul est tenu au courant de leurs faits et gestes, n'ignore rien des dernières insolences de «cette fille» ni de ce qu'on apprit sur son compte chez le crémier.
Même chez la discrète Marthe, Jean-Paul avait remarqué ce goût des femmes pour les histoires d'office et d'antichambre: rien ne les intéresse au monde que leurs servantes.
Mais plus encore que la conversation de Liette, Jean-Paul redoutait les «parties» avec Lulu et son amie et quelques compagnons de _plaisir_ dans les lieux de _plaisir_, cabarets _artistiques_, restaurants de nuit où l'on compose de la joie avec du champagne, beaucoup de lumière électrique, des tziganes, et la valse chaloupée. Au long de ces mornes soirées, Jean-Paul évoquait les douces et graves soirées d'autrefois.
Les soirées d'autrefois! Jean-Paul revit le cercle intime de quelques amis--alors que, malgré l'heure avancée, nul ne pouvait quitter le tiède petit bureau--l'étroite lueur de la lampe ... chacun prenait dans la bibliothèque de Jean-Paul le livre le plus aimé, et lisait à son tour.
Une élégie de Francis Jammes contenait toute la tristesse des vieux domaines abandonnés où passent les dolentes ombres d'anciennes jeunes filles, élevées au Sacré-Cœur. Elle évoquait d'obscurs salons campagnards, d'où l'on entend l'herbe vibrer, dans l'accablement des siestes.
_L'Invitation au voyage_, de Baudelaire, faisait frémir ces jeunes âmes captives, au seuil d'une pure et passionnée adolescence.
Un autre--ah! comme Jean-Paul entendait, à ces heures ignobles, sa voix!--un autre murmurait l'ineffable musique de Verlaine: «Souvenir, souvenir que me veux-tu?...» Et toutes les mystiques ardeurs de _Sagesse_ venaient mourir dans cette voix. Et quand les âmes atteignaient enfin ces sommets, où toute parole semblerait vide, l'un d'eux se mettait au piano. Quelle douleur, pour Jean-Paul, d'évoquer, parmi les obscènes frénésies d'un orchestre tzigane, le large apaisement de la _Sonate au clair de lune!..._
Quelquefois les compagnons de plaisir se mêlaient d'être sérieux. On imposait silence aux femmes. On atteignait «à causer aviation».--Un monsieur ne voulait que des monoplans. Un autre avait du goût pour les biplans. On démontrait l'infériorité de la race allemande en se basant sur les échecs de Zeppelin. Un soir, on traita même des questions de sociologie.
Lulu, qui avait bu pour quatre-vingts francs d'extra-dry dans sa soirée, disait: «Si les ouvriers mettaient de côté, au lieu de dépenser leur argent au cabaret...»
Pourquoi Jean-Paul se rappela-t-il alors un certain soir, à Bordeaux, où il errait avec Vincent Hiéron dans les allées du jardin public? Une musique jouait la marche du Tannhaüser; au centre d'une grande ville, cette odeur d'herbe fauchée enivrait et les effluves des tilleuls paraissaient avoir la mortelle douceur des fleurs monstrueuses qui endorment et qui tuent....
Dans l'infâme tumulte d'un restaurant de nuit montmartrois, Jean-Paul évoque cette soirée d'exaltation sur les calmes allées d'un jardin public, en province... Il entend Vincent lui donner ce détail précis: «Dans le Nord, Jean-Paul, un ouvrier, père de quatre enfants, est inscrit d'office au bureau de bienfaisance!»
Jean-Paul regarde autour de lui ces faces bestiales--sur la table, le poing rouge de Liette, une main qui n'est soignée que depuis peu de temps... Du moins ne profanera-t-il pas son désespoir, le seul orgueil qui lui reste, dans ce bouge, parmi ces bêtes ... alors il boit une coupe de vin de Champagne et Liette dit:
--Jean-Paul commence à être gai...
Il est gai, en effet. Il rythme avec ses deux poings la valse chaloupée...
XXV
Jean-Paul s'accoude un instant au parapet du pont des Saints-Pères comme appelé par l'eau noire, où s'étirent les reflets tremblants des réverbères. D'un geste habituel, il promène sur son visage des doigts qui fleurent encore le musc et le tabac d'Orient.
La sensualité de Liette ne lui est plus qu'une fatigue--un indicible dégoût. Il n'est que temps de la fuir. Mais dès lors que lui reste-t-il?
Trois heures sonnent. Paris semble déserté subitement, après un grand désastre. Jean-Paul est seul. Que fera-t-il demain? Il ne voit pas d'occupation précise à quoi s'employer.--Ah! dormir ... dormir d'un sommeil indéfini...--Penché sur la mouvante obscurité du fleuve, il ose dire le mot: mourir. Terrifié, il s'éloigna du parapet.
Dans la nuit, il monta son escalier, lentement, ayant peur de retrouver sa chambre solitaire et froide ... ou peut-être indifférent à tout, n'éprouvant même plus ce vague désir d'arriver qui toujours fait hâter le pas... Et une telle fatigue l'écrasait qu'au deuxième étage il dut s'arrêter et appuyer contre son cœur ses deux mains.
Il se demandait: «Pourquoi ai-je peur de la mort?--Ce n'est pas la petite angoisse du dernier hoquet qui me fait reculer. Est-ce de Dieu que j'ai peur?»
Et ce seul mot, prononcé avec ironie, le bouleversa. Il répéta: «Est-ce de Vous, mon Dieu, que j'ai peur?»
Il sentit sourdre à ses yeux la source des pleurs. Il crut découvrir en lui une présence infinie et que Celui qu'il avait cru très loin, jamais n'avait été aussi près ... le salut était là, dans le réveil de sa sensibilité religieuse.
S'y abandonna-t-il adroitement, avec cette faculté qu'il eut toujours de composer ses émotions, de se duper en demeurant sincère? Mais non, à cette heure-là, de toutes les pauvres roueries apprises dans les livres, rien ne subsistait.
«Quand vous croyez être loin de moi, c'est alors souvent que je suis le plus près de vous.» De ce mot si chargé d'amour, Jean-Paul perçut le retentissement à travers le silence de son cœur. Action mystérieuse de la grâce! Au long de sa pauvre existence tourmentée, que de fois le jeune homme avait senti Dieu s'abattre soudain sur son âme comme sur une proie! Que de fois cette foudroyante bonté, au seuil des pires infamies, l'avait cloué sur place! Un instant, il demeura immobile, haletant, tel qu'un homme qui vient d'échapper à un immense péril...
Il se mit à genoux. Sur la table, entre les piles de livres, un petit Christ de métal luisait--un affreux objet, cadeau de première communion--mais que Jean-Paul vénérait parce qu'il avait connu, dans les soirs fiévreux, les larmes et les baisers de son adolescence.
--Mon Dieu, murmura-t-il, pour que je vous retrouve, il a fallu que tous mes appuis fussent brisés. Après avoir franchi vainement le seuil des pires joies, ce cœur misérable s'abîme en vous ... car il ne me reste rien, si ce n'est Vous vers qui, ce soir, l'instinct du salut vient de me jeter, si souillé, mais tout en larmes...»
A ce degré d'émotion, Jean-Paul ne forçait pas sa voix. Toute son enfance chrétienne se remit à chanter. Il pleurait et balbutiait des mots sans suite.
--O ma douleur dont je voulais mourir, vous serez la raison même de ma vie... Ivresse de plus souffrir pour aimer plus encore...--O larmes qui laverez mon cœur et ma face souillés et toutes les âmes que j'ai souillées--ô blessures, ô meurtrissures qui me ferez semblable à mon Dieu... Isolement du cœur dont je mourais, silence effrayant de ma solitude qui m'avez permis d'entendre l'appel passionné de mon Sauveur, comme je vous bénis à cette heure, et comment faire pour vous garder?»
Il ouvrit la fenêtre. Un groupe d'hommes passa. Ils criaient un refrain obscène que Jean-Paul reconnut. Il se souvint que ses doigts sentaient encore le musc et le tabac d'Orient. «Le plaisir, le plaisir, murmura-t-il; des musiques atroces, des femmes peintes, malades, bestiales, de l'alcool et de la fumée, de mornes étreintes--pour cela, Vous abandonner, Vous renier, Vous crucifier...»
Une cloche tinta dans le ciel déjà plus pâle.
--Je pense à vous, sixième petit vicaire d'une paroisse, à Paris, qui allez dire ce matin une messe pour les servantes, enfants de Marie, qui traverserez de suffocantes chambres de malades, qui vous épuiserez, l'après-midi, dans un bruyant et grossier patronage de garçons, qui resterez après cinq heures au confessionnal dans l'haleine des vieilles femmes et qui, lorsque vous reviendrez au crépuscule, exténué, triste, seul, recevrez en plein visage l'injure ignoble d'un ouvrier...»
La cloche ne tintait plus. Jean-Paul se recueillit, présent de cœur à cette messe de l'aube.