Part 4
Les autres, dévotement, contemplaient leur idole. Sans doute, il eût semblé laid--de cette laideur sale qu'on voit à tout homme à son réveil, lorsque ce n'est plus un adolescent. Mais ses yeux avaient la même flamme, les mêmes lointains de tendresse et de rêve--une invincible attirance; et dans le sourire, dans le geste des bras repliés sous la tête, une grâce d'adolescence persistait, malgré la trentaine proche. Il semble que le temps veuille effleurer à peine ceux qui ont gardé la foi, l'espérance, l'amour de leur vingtième année. Des poètes chargés d'ans ne portent-ils pas, au fond des yeux, toute leur jeunesse frappée d'éternité...?
--Comment t'appelles-tu, toi? demanda-t-il à un gros garçon qui attachait sur lui des yeux mouillés de bon chien.
--Marteau.
--Marteau? Quel aimable nom, et comme il te convient!
Et il lui passa sa main sur le dos.
Un homme qui fait profession d'apôtre échappe à toutes les conventions. Jérôme s'arrogeait le droit de n'être pas poli. Nul ne lui en tenait rigueur. Inconsciemment, ces jeunes gens avaient subi l'influence du nietzschéisme grossier dont le monde aujourd'hui s'accommode. Le Maître leur était une manière de surhomme. D'ailleurs, ils disaient ingénument d'eux-mêmes: _nous sommes l'élite_.
Jérôme trempait du pain grillé dans son chocolat.
--Georges Élie est-il ici? demanda-t-il.
Le jeune homme s'avança rouge, la tête basse.
--C'est toi qui m'as envoyé cette lettre à Lourdes, à propos de Jean-Paul Johanet? Je me suis renseigné. Tu as eu raison de m'avertir. Il critique mes articles, étale des préjugés bourgeois et la plus sotte ironie.
Et le maître s'adressant à tous, ajouta d'une voix grave:
--Écoutez bien, mes amis. Il y a parmi vous un intellectuel poseur, un dilettante qui vous perdra, si vous lui laissez la moindre influence: c'est ce Johanet.
--Un bourgeois! murmura Georges Élie.
--Mes petits enfants, reprit Jérôme, il convient que, même éloigné, je sois présent au fond de chacun de vos cœurs. Il faut qu'il n'y ait dans ce petit troupeau aucune volonté hostile à la mienne. Mes petits enfants, vous m'êtes fidèles, je le sais--mais pas tous...
Était-ce consciemment qu'il parlait le langage du Christ? Nul n'y songea. D'ailleurs, la rencontre de Jérôme Servet n'avait-elle pas été, pour beaucoup de ces âmes, la rencontre même de Dieu? Il y avait sur son visage une angoisse indicible.
--Écoutez; il faut pour le petit groupe bordelais que ce Johanet s'en aille, il le faut. Ce malheureux va venir. Accusez-le devant moi. Ne vous inquiétez pas si je lui parle avec douceur. Il importe que je ne montre aucune violence...
Jérôme ne voulait pas diminuer son prestige par d'infimes querelles. Et peut-être souhaitait-il aussi que cette pauvre âme le quittât sans trop de haine...
Mais Vincent, qui bouclait des valises, se releva tout rouge.
--Oh! Jérôme, pourquoi cette mise en scène?
Le Maître le considéra un instant avec un peu de mépris, et allait répondre, quand on heurta à la porte. Jean-Paul entra.
XV
Deux heures après, dans sa chambre, Jean-Paul laissait tomber les stores. Les camarades l'avaient injurié avec une grossièreté inouïe. Le Maître l'avait stupéfait par sa naïve perfidie. Mais que lui importait au fond? Le jeune homme ne se révolte pas contre Jérôme Servet; il pardonne tout à ce conquérant magnifique des âmes. Ce qu'à cette heure il revoit, c'est Vincent Hiéron tambourinant, avec ses doigts, contre la vitre, gardant un silence lâche...
Jean-Paul essuya ses yeux et se recueillit. Les pauvres bruits de la vie quotidienne vinrent mourir dans la chambre où il étouffait. Des portes se fermaient, un enfant s'appliquait à des gammes. Personne au monde ne songeait à sa peine. Dans cette journée pesante et molle, il se sentit seul, seul à jamais, sans but, sans foi, sans amour...
Il appela des souvenirs à son secours. Mais d'abord le passé lui parut vide aussi, et le sourire étroit de Marthe, qu'il y voyait, ne le consola pas. Il éprouva comme un vertige devant l'abîme de sa solitude et désira mourir.
Il y avait sur la table une croix de métal. Vainement Jean-Paul essaya de prier. Par une habitude ancienne d'écolier il ouvrit l'Évangile au hasard--et lut un passage sans aucun lien avec sa situation présente. A ce petit fait, il attacha une importance extraordinaire, et, regardant la croix, le petit livre, il murmura: «Serait-ce une immense duperie?»
Ce blasphème suscita dans son cœur une protestation passionnée. Il eut conscience qu'au moindre appel Celui qu'il trahissait à chaque minute de sa vie lui aurait ouvert les bras. Il fut tenté de s'agenouiller, de s'abandonner à l'Être Infini dont l'amour lui demeurait une certitude ineffable, plus forte que tous ses doutes et toutes ses négations.
Mais Jean-Paul souhaitait ne pas voir et ne pas entendre. Et parce qu'elle dédaignait d'être consolée, le Consolateur s'éloigna de cette âme qui ne voulait pas de miséricorde.
Des sonneries de tram électrique vibraient incessamment dans le silence de la rue provinciale. Chaque objet de cette chambre d'hôtel paraissait à Jean-Paul étranger et hostile. Puis ce fut le crépuscule. Une sirène pleurait à travers les brumes du port.
Le jeune homme allumait sans cesse de fines cigarettes à bout d'or. Des lacs de fumées demeuraient immobiles et la même odeur flotta qu'à la campagne, le soir, quand les paysans font brûler des herbes...
Une tristesse paisible, un calme désespéré régnaient sur le cœur de Jean-Paul. Il voyait en face de lui la porte, dont les peintures étaient de trois tons différents; il se souvint d'un jour où Georges Élie la ferma si brusquement.
--Pauvre petit, murmura-t-il, comment t'en voudrais-je d'avoir souhaité mettre l'infini dans une amitié--moi qui, au collège, ai connu des soirs pesants et lents à mourir, où l'on pleure sans cause, où le cœur s'éveille? Comme toi, je tournais vers un ami choisi entre tous l'inapaisable désir de m'attacher qui venait de naître en moi, pour ne plus mourir.
Jean-Paul se rappelle que, le samedi soir, après la confession, ils pouvaient se rejoindre dans la cour solitaire. Des moineaux piaillaient autour des miettes du goûter. Et sur le gravier luisaient les papiers argentés qui enveloppent les rais de chocolat.
Dans la pure ignorance de leur cœur, ils s'exaltaient avec des mots candides et passionnés: «Nous ferons demain la communion l'un pour l'autre,» disait Jean-Paul. Ils échangeaient des gravures.
L'été, lorsque les derniers externes étaient partis, les pensionnaires avaient une récréation, avant la prière du soir. L'ami de Jean-Paul lui disait: «Montre-moi l'Arcture. Je ne peux jamais voir la petite Ourse... N'est-ce pas Cassiopée?» Il voulait être missionnaire et lisait les _Annales de la propagation de la foi:_ «Nous irons dans des pirogues, sur les grands lacs...--Mais non, disait Jean-Paul, je dois être un grand poète, publier un livre comme _le Génie du Christianisme_ qui convertira la France et puis, je veux me marier, avoir des enfants...» Alors son ami répondait en rougissant beaucoup: «Ne tenons pas de conversations légères...»
Lentement la vision disparut... Jean-Paul prit conscience brusquement du pauvre cœur dévasté qu'il portait en lui, ce soir. Mais n'est-ce pas à ces heures-là que le passé chante indéfiniment comme les flots d'une mer calme? Le cœur vaincu et qui ne voit plus à son horizon aucune lumière revient vers les plages délaissées, où, un à un, comme des étoiles au crépuscule, les souvenirs se lèvent et luisent.
D'ailleurs, dans la maison silencieuse, on joue, au piano, une musique à peine distincte. Elle vient en aide à Jean-Paul. Les cheveux soyeux du petit garçon, son profil mince, s'évanouissent et c'est Marthe qu'il revoit en catogan, si frêle et si fine. A cette époque, le petit Jean-Paul n'avait pas encore ces soucis d'analyse, cet esprit critique toujours en éveil, qui tue en lui tous les amours, toutes les amitiés.
Pendant les chaudes grandes vacances, il répondit à peine aux lettres tristes de son ami. On jouait «par camp» au croquet avec Marthe et deux autres jeunes filles. Les vêpres tintaient dans les brûlantes après-midi de dimanche, on se disputait... Les bordures d'arbres faisaient, au ras des prairies, de grandes ombres veloutées...
Il se souvient d'une des jeunes filles qu'il aima presque à la fin de ces vacances, et qui est morte depuis. Elle apprit à Jean-Paul le tennis. Il se plaisait à jouer devant elles en fines chemises molles, les poignets relevés... Elle lui disait: «Vous avez des bras de fille...--Et vous, de garçon,», répondait Jean-Paul, honteux d'être toujours battu. Il la revoit en costume de piqué blanc, musclée et svelte. Il entend ses éclats de rire, ses mots à double sens, très perfides, ou très naïfs, qui le faisaient rougir, l'obsédaient et, la nuit, l'empêchaient de dormir...
Il y a deux ans, Jean-Paul a revu pour la dernière fois la joueuse de tennis: on avait tiré sur le perron son étroit lit de fer, et pourtant elle respirait à peine. Ses cheveux étaient collés sur son front terreux. Son père disait: «Éloignez-vous un peu, vous aller la «frapper». Elle vous suivait longtemps d'un regard ... qui _savait_, peut-être?
Jean-Paul se rappelle que la mère, dans le vestibule, l'embrassa en pleurant et lui dit: «elle vous aimait bien...»
Elle est devenue vieille, tout à coup, cette dame si imposante et si bonne que Jean-Paul imagine encore, les jours de grandes fêtes, dans l'église du village où sa magnifique voix de contralto faisait rire les paysans. Mais Jean-Paul pleurait quand elle chantait l'_Adieu_ de Schubert...
La musique s'est tue. Les visions s'effacent. Pures tendresses de l'adolescence, qui désormais pourra vous réveiller? Jean-Paul, dans ce soir de détresse, porte en lui le même désir d'aimer inapaisable. Mais quel visage, quel cœur résisteraient à sa cruelle clairvoyance? Il ne peut plus aimer. Jamais il n'en a tant souffert que ce soir où tous ses appuis sont brisés... Une formule l'obsède: sans amour, sous le ciel vide. De gros rires d'hommes, des rires plus aigus de femmes montent du trottoir, et Jean-Paul se dit avec une amère ironie:
«Il reste le plaisir...»
XVI
Il y a, dans la fraîche maison de Castelnau, un petit réduit où l'arrière-grand'mère de Marthe passait autrefois des journées.
Sur la grisaille des murs on voit de galantes gravures, dont M. Jules Balzon dit: «Il paraît qu'elles ont de la valeur.» La profonde causeuse de la vieille dame est encore là et des bergers sourient à leurs bergères dans le rose fané des camaïeus. Un petit meuble contient des livres ... les vers de Musset avec les _Comédies et proverbes_, les poèmes de Mme Ackerman, une curieuse édition originale, _les Pleurs_, de Marceline Desbordes-Valmore, _Atala_ et _René_. La bonne dame, qui un demi-siècle plus tôt vivait dans cette province, dut verser bien des larmes sur ces feuilles passionnées.
Sa raisonnable petite-fille, qui s'était gardée jusqu'alors de les lire, les découvrit enfin--et avec cette magnifique littérature exaspéra son pauvre amour.
Puis, quand elle entendait sur le perron les pas traînants de son père, elle laissait vite le livre, se mettait au piano et chantait pour elle seule les _Amours du poète_...
Un jour, pendant le déjeuner, une lettre arriva de Bordeaux. M. Balzon regarda l'enveloppe et dit: «C'est l'écriture de Jean-Paul» et tandis que Marthe, le cœur battant, fermait les yeux, il s'appliqua sans hâte à réunir au bout de sa fourchette un morceau de filet, un peu de gras, une parcelle de pomme de terre--laissant le tout s'imprégner de jus...
--Lisez donc, père, s'écria Marthe exaspérée.
M. Balzon coupa proprement l'enveloppe avec son couteau à dessert.
--Jean-Paul arrive demain, il s'arrêtera un jour ici avant d'aller chez son père; tu auras un plus aimable compagnon que moi... Et il ajouta: «Tu vas voir qu'il passera à Castelnau toutes ses journées; tant mieux d'ailleurs; c'est un jeune homme avec qui j'aime assez causer. Je crois qu'il s'intéresse à mon travail sur Lucile de Chateaubriand. Mais je l'ennuie...»
Marthe protesta.
--Si, si... Nous avons chacun une culture très différente. Il méprise tout ce que j'aime; Sully-Prudhomme lui paraît négligeable, François Coppée le fait rire. Il crie au génie devant des œuvres à quoi je ne comprends rien, me cite des noms que j'ignorais: Jammes, Claudel, André Gide... Il s'exalte à propos de Barrès ... au fond, il me juge tel qu'une vieille bête.
--Mais non, papa, je vous assure ... et Marthe joyeusement embrasse le vieux monsieur.
XVII
Et voici qu'elle marche dans le crépuscule à côté du bien-aimé et lui demande doucement:
--De quoi te faut-il consoler?
Jean-Paul s'émeut de cette bonne volonté.
--Asseyons-nous sur ce banc, Marthe, on est bien pour causer...
Le banc s'appuyait au chêne qu'on appelait «le gros chêne», malgré que d'autres le fussent plus que lui; les taillis s'arrêtaient brusquement sur des prairies trop vertes et qu'on devinait mouillées. A six heures, déjà des vapeurs les noyaient; on avait coupé les aulnes qui le long du ruisseau charmèrent l'adolescence de Jean-Paul. Mais ils repoussaient hâtivement, traversant les prés d'une ligne feuillue où l'eau, invisible, chantait.
--Marthe, j'ai essayé de me délivrer de moi-même--j'ai voulu me renoncer... Mais que peut un tel effort, sinon nous révéler notre impuissance?
Marthe, je ne fus jamais plus mon prisonnier que dans ces exercices d'apostolat où Vincent et Jérôme Servet me convièrent. Ah! les pauvres âmes, à qui notre prétention est de faire du bien! Nous les embellissons passagèrement, comme ces jolis jardins d'exposition qui ne durent que quelques jours...
Lorsqu'un jeune homme en voit un autre qui le veut sauver, avec quelle terreur il devrait s'en garer!
--Tu n'as pas aimé les âmes pour elles-mêmes, Jean-Paul...
--Mais peut-on aimer les âmes autrement que pour soi? dit le jeune homme. Celles à qui l'on s'attache en se disant: «Jésus lui-même eut un disciple préféré» sont destinées à la mort lente d'une amitié--soit que, hâtant le dénouement, on les abandonne comme un vêtement usé--soit qu'on y mêle un peu de pitié et c'est alors le mensonge des tendres gestes qui n'ont plus de sens... Ah! quelle agonie!
Marthe se leva.
--Il fait froid, dit-elle.
Les jeunes gens marchèrent dans l'allée du «tour du parc» où la robe de Marthe était la seule tache claire; et Jean-Paul se disait: «Pourquoi parler à celle qui ne comprend pas?...» Mais la jeune fille murmura soudain une phrase qui prouva qu'elle fut attentive:
--Ton cœur est aussi fermé à l'amitié qu'il l'est à l'amour!
--C'est vrai, Marthe,--et sais-tu ce qu'est l'amour?
Elle dit, d'une voix qu'elle voulait rendre indifférente:
--Oui, Jean-Paul, je le sais.
Il n'osa répondre, et il fauchait avec sa canne les tiges longues des fougères...
Une sirène d'automobile déchira l'air. Les jeunes gens revinrent à la hâte. M. Bertrand Johanet, le père de Jean-Paul, énorme dans ses fourrures, embrassa le jeune homme avec une tendresse timide:
--Je n'ai pu attendre jusqu'à demain, Jean-Paul...
Sa barbe, épaisse et mal soignée, ne laissait voir que peu des joues brûlées par le soleil et le grand air... Le nez, rouge et gonflé, éclatait comme une braise dans la figure commune. Le poil jaillissait en touffes des oreilles... Le gros homme était gêné devant ce fils trop délicat comme autrefois devant la jeune femme qui vécut et mourut à ses côtés, fidèle, silencieuse, résignée...
Le dîner fut long et copieux. Jules Balzon adorait son cousin. Ils avaient de communs souvenirs d'enfance que le professeur évoquait avec assez de verve... Le père de Jean-Paul riait bruyamment, se congestionnait et quand son fils lui offrait un peu d'eau, reculait le verre en disant:
--Tu es trop généreux.
XVIII
Au long de ces journées brûlantes et vides, Jean-Paul s'étonna d'oublier sa peine, il ne pensa plus. Il prit conscience de sa jeunesse: dans le désarroi de toute vie intérieure, la possibilité lui apparut soudain d'une vie uniquement physique, dont des caresses seraient les joies.
Hier encore, il méprisait les jeunes hommes qu'on voit, l'air faraud, d'une élégance excessive, inquiets d'attirer les regards des femmes... Aujourd'hui, il songe que cette façon d'exister est la seule peut-être qui s'offre à lui ... et s'excuse de vouloir faire la bête, à cause qu'il voulut trop faire l'ange. Après les rancunes et les trahisons qui l'ont fait pleurer, c'est dans son cœur un tel soulèvement d'obscures tendresses qu'il voudrait les voir cristalliser autour des premiers jolis yeux venus--de la première petite âme qui lui semblera précieuse en un corps harmonieux.
«Je fus jusqu'à ce jour, songe-t-il, l'artisan de ma peine... Depuis mes quinze ans, la vie n'a été pour moi qu'une lutte passionnée contre la solitude--lutte où toujours je fus vaincu. Ah! que ne ferais-je pas si j'avais le cœur enfin libéré de tous les dégoûts de l'isolement?... D'ailleurs, je ne veux plus qu'être heureux simplement, par la tendresse, comme les autres hommes.
Marthe, à ses côtés, n'est plus la «jeune fille», la pure et douce Raison.
Elle aussi, après avoir trop lu dans le vieux salon de l'aïeule, s'énerve et s'attendrit... Quand ils se couchent sur le sable chaud du talus à deux heures, et s'enveloppent de soleil, elle ne s'inquiète guère que Jean-Paul approche son visage du sien et s'amuse à lui chatouiller avec une paille le front, les yeux, les lèvres--pour savoir «qui elle aime le mieux». Il lui semble que Jean-Paul la regarde avec plus de tendresse; à songer qu'il va peut-être l'aimer, elle se sent défaillante de joie. Comment saurait-elle que le désir n'est pas l'amour?
Si Jean-Paul ne l'aime pas, il est vrai qu'il s'étonne d'être ému, quand dans ses siestes, elle s'étend près de lui, les mains nouées sous la nuque, découvrant, aux côtés de son corsage, le linge odorant qu'un peu de sueur tache.
Mais l'imprudente enfant ne surveille plus ses paroles et cependant que Jean-Paul somnole, elle égrène de vains propos, de menues bêtises. Jean-Paul écoute à peine et se dit quelquefois: «Elle a, comme les autres jeunes filles, une pauvre petite âme ménagère.»
Au crépuscule, dans les fins d'orage et des fraîcheurs de pluie tombée; Jean-Paul faisait seul «la promenade du soleil couchant»: ils appelaient ainsi la longue avenue qui va parmi les landes, vers l'ouest.
Comme il se sentait misérable, alors! Il songeait à un enfant de dix-huit ans rencontré un soir chez quelque ami et qui buvait de l'absinthe parce qu'il avait lu que c'est un poison. Et cet enfant lui disait: «Quand on a trouvé la dernière sensation qui puisse donner une joie, il faut mourir.» La musique, son unique bonheur, l'attirait aux dernières limites du désespoir--éveillait en lui un désir plus aigu de fermer pour toujours les yeux...
Ah! se disait Jean-Paul, que répondre à cette jeune âme dévastée? Que sont, en dehors de Dieu, tous les petits dieux dont on s'embarrasse: la tradition, la famille, la race, les morts...?
Chaque soir, l'automobile ramène Jean-Paul chez son père. Il trouve une joie à se sentir emporté dans la nuit sur les routes solitaires. Des métairies accroupies fument doucement. Une lumière tremble dans l'encadrement d'une fenêtre. Le clair de lune baigne l'humble toit penché, le four à pain, l'étable, le puits... Un coq se réveille parfois et, trompé par le ciel lumineux, chante.--Et Jean-Paul se rappelle cette même route à cette même heure, quand, petit garçon aux yeux pleins de sommeil, il rêvassait dans la Victoria... Comme ce soir la lune le poursuivait d'arbre en arbre jusqu'à la maison; le ciel, liquide et clair, coulait entre les tiges noires des grands pins. «A cet endroit, lui disait son père, ta grand'mère fut poursuivie par les loups.» Il reconnaît les parfums entêtants des acacias, le tiède relent des étables...
Jean-Paul évoque «la vie de Paris» que désespérément il veut mener. Il est stupéfait de découvrir en son cœur la sourde volonté de s'avilir...
L'automobile grince sur le gravier de l'allée. La lampe de la salle à billard éclaire brutalement le perron, où, dans un fauteuil d'osier, M. Bertrand Johanet fume sa pipe...
Il convient que le père et le fils restent quelques instants ensemble. M. Johanet énonce des faits précis: on lui offre tel prix du bois d'Ousilanne; son berger du Prat n'est pas content des soixante francs qu'il reçoit annuellement ... les idées mauvaises envahissent les campagnes.
La cuisinière Martine lui apporte son «grog»--il y ajoute du rhum.
--Tu n'en prends pas, Jean-Paul? Rien n'est meilleur pour l'estomac... Ah! «mon drôle», j'oubliais, il y a une lettre pour toi...
Il annonce cela, joyeusement: cette bienheureuse lettre va le dispenser de causer. Et de nouveau, il fume, il boit, comme, à deux cents mètres de là, ses bœufs paisibles ruminent...
Jean-Paul reconnaît l'écriture de Vincent Hiéron. Il lit:
«Pardonne-moi de t'avoir fait souffrir ... je croyais te sacrifier _à la cause_ ... il m'apparaît aujourd'hui que je fus vainement cruel... Mais je te sais d'âme si douce et si peu rancunière que, dans ma grande peine, je pense à toi: depuis ton départ, Jérôme Servet me suspecte. Il écoute contre moi de faux rapports. Le petit Georges Élie, que Jérôme amène à Paris pour l'employer au journal _Amour et foi_--(il déracine sans scrupule une foule de pauvres âmes provinciales)--le petit Georges Élie m'a dit l'autre soir: «ton règne est passé». Ah! quelle tristesse de voir l'union _Amour et foi_ devenir une cour pleine d'intrigues, de jalousies, de cabales... Mais il n'y a dans mon cœur, Jean-Paul, aucun ressentiment contre cet homme car il m'a enfanté à la vraie vie.»
XIX
La lampe que Jean-Paul vient d'allumer attire les papillons de nuit. Il considère un instant, par la fenêtre, un carré de ciel nocturne, laiteux, sans reflet, comme une opale quand elle meurt. Les étoiles qu'il n'avait pas vues d'abord jaillissent de l'infini et devant ces innombrables regards, le cri de Jules Laforgue lui monte aux lèvres: _étoiles, vous êtes à faire peur_... Puis, Jean-Paul relit une fois encore la lettre de son ami et lui répond:
«Je me retrouve dans ma chambre d'enfant--une chambre adoucie et comme ennoblie par le soir qui enveloppe ses banalités et ses laideurs. La lampe éclaire intimement. Il me semble entendre, dans le corridor, jouer le petit garçon que je fus. Mon cher Vincent, ne regrette rien: de moi-même, j'aurais quitté l'Union _Amour et foi_.
«J'ai cru pouvoir y anéantir le passé. Mais je l'ai retrouvé, le Jean-Paul d'autrefois, incapable de partager les enthousiasmes que vous lui voulûtes imposer... Que veux-tu? certains naissent avec le tourment de faire du bien à leurs frères--d'autres avec le goût de délicieusement s'intéresser aux âmes... Les premiers ont la mentalité héroïque; les autres doivent renoncer à tout apostolat--comme je m'y résous...
«Est-ce ma faute si les hommes sont sur la terre pour mes délices et non pour mon tourment?
«Malgré tout, l'Union _Amour et foi_ a comme rafraîchi mon âme, qui a, autant qu'autrefois, confiance dans les vieilles formules de sa prière du soir ... elle est demeurée une âme «liturgique»... Chacune des grandes fêtes religieuses l'élève au-dessus de l'abîme où gisent ses pauvres désirs et ses mauvais rêves... A ces dates-là, une bonté invisible et fidèle se penche sur ma destinée. Une foule d'aspirations confuses, que je croyais mortes depuis longtemps, font en moi un bruissement de ruche.--Peut-être vais-je demeurer un jour sous l'influence de ce mystère adorable?
«A cette heure, mon ami, je retrouve seulement les années grises de mon adolescence. Je suis sans but, sans joie et sans grande souffrance. Dans une acceptation humble de la vie, je me résigne à causer inlassablement avec la fidèle médiocrité qui me suit pas à pas...