L'enfant chargé de chaînes

Part 3

Chapter 33,766 wordsPublic domain

Alors Jean-Paul a répété, des lèvres et du cœur, ce dernier cri du _Mystère de Jésus_:

--Mon Dieu, je vous donne tout.

Et Jérôme l'a serré contre sa poitrine en disant:

--Tu t'es donné, Jean-Paul, tu ne t'appartiens plus. Vis pour les âmes désormais.

«Vivre pour les âmes, se donner aux âmes»: telle est la vie nouvelle qui s'offre à lui--route si simple et si claire dans un matin d'été, où s'avance en chantant le cœur des pèlerins... «Vivre pour les âmes! se donner aux âmes!» Jean-Paul redit encore ces mots libérateurs...

«Je suis délivré, songe-t-il, et c'est vraiment _ma nuit_»; toute la volonté qu'il croyait morte fermente en lui et son âme est à la fois paisible et passionnée, comme le soir de sa première communion.

On frappe à la porte. Jean-Paul s'effare de voir entrer M. Balzon et Marthe, en tenue de voyage.

--Il paraît que tu n'as pas arrêté nos chambres?

Jean-Paul regarde les yeux ronds du vieux monsieur, son crâne luisant piqué de mille gouttelettes...

Jean-Paul a oublié, il oublie toutes les commissions ... on lui avait pourtant recommandé vingt fois... M. Balzon, qui hait l'insécurité et les surprises de la vie, ne cache pas son dépit.

--L'hôtel est plein et nous ne partons pour la campagne que dans deux jours... Sais-tu comment j'appelle ton étourderie, Jean-Paul? De l'égoïsme, tout simplement.

Le vieux monsieur va à la recherche de ses bagages et de deux chambres. On entend dans les couloirs sa voix aiguë.

--J'avais d'autres soucis que ceux-là, dit Jean-Paul à Marthe, quand ils furent seuls. J'ai vécu deux jours d'enthousiasme et de joie...

Marthe le loue de devenir un «homme d'action».

--Tu me raconteras tes impressions après-demain, à Castelnau.

--Il n'est plus question de cela, Marthe. Je n'irai vous y rejoindre que dans trois semaines. Il faut que je reste à Bordeaux avec Vincent Hiéron. Nous allons organiser un groupe _Amour et Foi_.

--Tant pis ... tant pis...

La jeune fille ne peut que répéter ces mots machinalement.

Mais M. Balzon revient, frais, souriant: il a trouvé deux chambres, on y a installé les bagages... Il faut le mettre au courant. Le vieux monsieur se désole pour la forme et se réjouit, au fond, d'avoir sa fille à lui seul...

--Tu ne t'ennuieras pas à Bordeaux, Jean-Paul. J'y ai vécu dix ans: c'est une aimable ville. Les plus grandes curiosités de l'endroit sont les marchands de vin. Cette profession confère ici une façon de noblesse. On les voit de cinq à sept, sur le Cours de l'intendance et les Allées de Tourny, se lancer des regards de côté et faire semblant de ne pas se voir...

Marthe, avant de se déshabiller, s'accoude à la fenêtre. Des flonflons d'orchestre montent d'un café voisin. C'est une tiède nuit, et si claire que la jeune fille voit, à l'extrémité de la rue Esprit-des-Lois, les vergues noires des navires... Elle pense au cœur inaccessible du bien-aimé... Hélas! Elle avait espéré s'en approcher un peu au long de ces vacances... Il faut renoncer à tout espoir. Son rêve est humble cependant. Elle ne veut que se dévouer, se donner tout entière, servir sans autre salaire que pouvoir servir encore... Elle ne demande pas d'être aimée: ce serait trop de joie--un excès de joie qui la tuerait, songe-t-elle...

Marthe sent qu'elle va pleurer. Sa gorge se serre ... et soudain les larmes et les sanglots éclatent comme une pluie d'orage.

X

Dans une petite salle très éclairée, une assistance chuchotante et inattentive de jeunes gens écoutent la conférence de Jean-Paul--en écoliers qui n'attachent aucune importance à ce que peut dire le pion. Il y a là deux ou trois jeunes hommes de qui l'adolescence soignée trahit l'éducation congréganiste, puis des apprentis bien tenus, dont les mains gercées aux ongles noirs témoignent seules qu'ils ne fréquentent pas la faculté de droit; un garçon coiffeur aux cheveux luisants de tous les fonds de pots du patron, les bons ouvriers canalisés vers l'union _Amour et Foi_, par les patronages.

«De même que le servage succéda à l'esclavage, pour être lui-même remplacé par le salariat moderne ... de même, camarades, nous devons croire que le patronat n'est pas éternel...»

Jean-Paul dévide, sans presque y songer, le rouleau des vieilles formules démocratiques. Ses regards errent distraitement sur cet auditoire qui s'ennuie.

Pourtant il distingue dans un coin deux yeux bruns attentifs, une figure terne qu'attriste la bouche lasse, un grand front déjà ridé ... et Jean-Paul après ce pauvre visage, remarque le torse musclé dans le tricot marron et il voit encore les grosses mains aux gerçures terreuses, des mains dont l'enfant ne sait que faire, des mains qui ne savent pas être inoccupées...

Jean-Paul, pour réveiller son auditoire, fait, aux dépens des bourgeois, une plaisanterie qui lui est familière ... et voici que la bouche du petit ouvrier sourit, d'un sourire très jeune, qui montre les dents abîmées... Jean-Paul devine cette âme attentive. Il parle maintenant d'une voix émue et contenue, et regarde là-bas s'illuminer les yeux bruns, ces yeux dont jaillit comme une lumière très lointaine entre les paupières malades.

Alors, citant les émouvantes phrases de Lacordaire et de Montalembert, il dit les joies pures de l'amitié et qu'il n'existe plus de barrière entre les apprentis et les étudiants. Il montre les âmes diverses, unies en une foi commune; il le dit et sans doute est-il à cet instant tout à fait convaincu; désormais l'auditoire s'intéresse passionnément.

«Nous aurons, camarades, l'âme d'un ami pour nous consoler aux heures désenchantées. Nous vivrons des heures de joie infiniment douces que les autres hommes ne connaissent pas...»

Celui qui parlait ainsi, n'était-ce pas ce Jean-Paul, petit bourgeois sensuel et sec, que choquait la moindre vulgarité et que la plus excusable inélégance indisposait? Pourtant au long de ces quinze jours, il avait souvent éprouvé un vertige devant l'abîme qu'il sentait se creuser entre lui et ses camarades, même ceux de sa classe qui aimaient le peuple autrement que par littérature, et le soir, après s'être exaspéré dans un cercle d'études, que de fois il s'était réfugié dans sa chambre, ayant en lui le désir violent de se désencanailler! Il revêtait alors un pyjama aux teintes fondues, et aiguisait son dégoût, en lisant les vers crispés de Jules Laforgue...

Au fond de la salle, le petit ouvrier écoutait avidement comme s'il avait conscience que Jean-Paul s'émouvait pour lui seul.

Ce fut en effet vers lui qu'après la conférence Jean-Paul se dirigea. Il s'appelait Georges Élie et travaillait dans la menuiserie. Au «patro» l'abbé lui avait parlé de l'union _Amour et Foi_. Alors il était allé à la conférence de Jérôme Servet, qui l'avait, disait-il, «emballé».

--Je l'ai trouvé épatant, épatant...

On sentait l'effort douloureux que Georges Élie faisait pour réunir les quelques mots usuels de son vocabulaire.

Jean-Paul regardait ce visage exténué cette apparence de force physique et pourtant d'épuisement qu'ont les pauvres corps d'enfants qui travaillent trop jeunes. Devant ces yeux inquiets et tristes, une grande pitié l'envahissait. Il oublia que ses pitiés s'usaient vite et lui parla d'une voix basse. Il lui parla de la «Cause», de la grande révolution morale que Jérôme Servet voulait accomplir dans l'âme prolétarienne.

Il lui dit qu'ils étaient frères maintenant, que rien ne les séparerait, puisqu'ils communiaient dans une même foi, dans un même amour...

Georges Élie écoutait. Une émotion ardente et douce lui donnait envie de pleurer.

--Alors, vous voulez être mon ami?

--Mais oui, je veux bien, dit Jean-Paul.

Ah! s'il avait su tout ce que l'enfant mettait dans ce mot d'amitié! S'il avait su qu'il y avait là tous les besoins d'affection d'un jeune être brutalisé, toutes les faims d'une tendresse chaque jour refoulée!

En revenant dans les rues de Bordeaux, vides à dix heures, ils purent causer. L'apprenti livra à Jean-Paul sa petite âme sensible et scrupuleuse de séminariste manqué, il lui dit son isolement à l'atelier--les grossières moqueries qu'il devait subir... Jean-Paul l'écoutait, un peu distrait, souriant parfois du savoureux accent local d'Élie.

A la porte de l'hôtel il fallut se quitter. Jean-Paul eut un frisson de peur, lorsque l'enfant lui dit avec emphase:

--Hein? c'est entre nous à la vie, à la mort, mon vieux...

Le jeune bourgeois songea un instant à détruire l'illusion de ce pauvre petit qu'il trouvait déjà laid et commun ... qu'il n'aimerait jamais, qu'il n'était pas digne d'aimer, qu'il ferait souffrir. Mais il prit conscience de sa vocation d'apôtre. Jérôme Servet l'avait dit: Il faut se donner aux âmes--aux plus obscures--aux dernières.

Et conscient de son mensonge qu'il croyait héroïque, Jean-Paul lui répondit:

--Oui, mon petit, à la vie, à la mort...

XI

Vers six heures, à la sortie de l'atelier, Georges Élie s'accoutuma d'accompagner Jean-Paul dans ses promenades. Les premiers jours, il heurtait la porte timidement, et demandait avec insistance: «Je ne vous ennuie pas?» Mais Jean-Paul mettait tant de bonne grâce et de simplicité à le questionner sur sa journée, il trouvait un tel plaisir à éblouir cette petite âme obscure, que l'enfant montra chaque jour un peu plus de confiance. Il se persuada que ses visites plaisaient à Jean-Paul, dans le même moment où le jeune bourgeois commença d'en être excédé.

Il est vrai que d'abord elles l'amusèrent. A l'heure où les Bordelais encombrent les trottoirs du Cours de l'Intendance et des Allées de Tourny, il jugeait plaisant de se montrer avec un apprenti en casquette, aux poignets rouges et aux grosses mains. Dans le crépuscule clair, à travers la foule des promeneurs bien habillés et lents, qui semblaient piétiner sur place et lui faisaient regretter la cohue affairée de Paris, il allait avec Georges Élie et lui répondait distraitement, amusé de l'effet produit.

Mais après quelques jours, il sentit qu'on s'accoutumait à les voir; et surtout les conversations avec Georges Élie lui parurent dénuées et vides. Les deux jeunes gens ne pouvaient s'entretenir que de l'union _Amour et Foi_ et les mêmes considérations revenaient sans cesse. En somme, Jean-Paul ne se plaisait qu'aux discussions littéraires où l'on peut citer des vers de Jammes et de la comtesse de Noailles, des mots somptueux de Chateaubriand ou de Barrès. Il avait aussi le goût des images imprévues qui, à Paris, faisaient rire ses amis et que Georges ne comprenait pas. Et comme le jeune bourgeois excellait à peindre les ridicules des gens, ce lui était une souffrance de ne pouvoir qu'admirer, devant le jeune ouvrier, les premiers grands rôles de l'union _Amour et Foi_...

Jean-Paul s'efforça vainement d'aimer les histoires d'atelier et de patronage que lui racontait son compagnon. L'enfant l'ennuyait, comme l'ennuyaient ses amis, même les plus intelligents, lorsqu'ils étaient au régiment: enfermés dans une caserne, ils prétendaient intéresser le monde entier à la bienveillance de leur capitaine ou à la grossièreté de leur sergent. Ainsi Georges Élie parlait inlassablement des humbles comparses de sa vie sans horizon.

XII

Jean-Paul, seul dans sa chambre d'hôtel, éprouve à lire _le Prix de la Vie_, d'Ollé-Laprune, un ennui terrible et qu'il ne s'avoue pas.

La fenêtre est ouverte sur un ciel de juin, à cinq heures, un ciel pâle et comme lavé--un ciel strié par les vols des martinets.--Une odeur de campagne flotte sur la ville et il y a dans le vent des éclats atténués de fanfare.

Jean-Paul est sensible à cette joie du nouvel été et un vers lui revient de Francis Jammes:

... Quand, aux dimanches soirs, La grand'ville éclatait de légères fanfares...

Il cherche des yeux le livre du poète. Mais les éditions du _Mercure de France_ n'envahissent pas sa table comme autrefois. Des brochures les ont remplacées, où un abbé instruit démontre que l'inquisition et la Saint-Barthélemy ne sont pas imputables à l'Église.

Voici un mois que Jean-Paul s'est donné tout entier _à la cause_ et les petits démocrates admirent sa parole diserte, sa froideur, et tout ce qui en lui trahit le grand bourgeois--malgré la vareuse et la cravate lavallière...

Mais dans cette transparence de crépuscule, Jean-Paul éprouve le besoin d'évoquer sa vie passée. Aujourd'hui, il surveille jusqu'à ses rêves, pour demeurer chaste absolument--et voici que ce soir le souvenir l'obsède d'anciennes joies, un désir se réveille de voluptés jamais oubliées...

Vincent Hiéron ouvrit doucement la porte.

--Tu ne viens pas voir les camarades, Jean-Paul?

Le jeune homme ne quitta même pas son fauteuil.

--Non, dit-il, ce soir, je me sens fatigué. Mon âme a comme une fissure par où s'échappe, goutte à goutte, l'enthousiasme.

--Quel romantique tu fais! Mon pauvre Jean-Paul ... cela va finir avec le crépuscule...

--Quelque chose ne meurt pas, Vincent, c'est notre passé, mon passé dont je suis obsédé...

--Tu ne le regrettes pas?

--Qui sait? dit Jean-Paul, si je ne les regrette pas, ces après-midi dans les bibliothèques, le front penché sur des livres que je ne lisais pas ... ces rêveries au coin de mon feu, dans le gris de cinq heures--alors que je n'avais pas même assez de volonté pour allumer une lampe...

--Tu étais absurde, Jean-Paul...

--Et mes promenades sans but dans l'indifférence des rues quand mon imagination créait, pour m'amuser, de merveilleuses légendes? J'y jouais le rôle d'auteur acclamé ou de génial musicien, ou bien j'évoquais le profil d'une femme amoureuse et compatissante ... je me voyais l'attendant sur un banc, les soirs de juin. Elle venait. Je la regardais marcher sur l'allée à pas pressés.--Et le flou de son visage sous le tulle de la voilette, et ses yeux illuminés à ma vue, et un serrement de sa main dégantée, inondaient mon cœur d'une joie infinie... La vision s'effaçait ... je sentais plus douloureusement ma présente solitude, je rentrais chez moi et je faisais des vers...

--Si puérilement tristes ... dit Vincent, tu me les lisais quelquefois. Certains sont encore dans ma mémoire--et il murmura:

Je vois dans chaque nuit, celle du bien-aimé, Celle qui mènera vers mon cœur étonné L'ami pour qui s'amasse en moi comme un automne D'amitiés mortes et d'amours abandonnés...

Vincent et Jean-Paul restèrent silencieux, un instant, au bord du passé... Vincent passa la main sur son front.

--Ces souvenirs sont malsains, dit-il, viens-tu? Nous sommes très en retard.

--Pas ce soir, je me sens fatigué...

--Ah! je le connais ton mal, répondit Vincent un peu énervé et qui ne se pardonnait pas son émotion, ni d'avoir récité les vers de Jean-Paul,--c'est le mal du siècle, le mal de René! Jusqu'à quand ce vieux débris romantique nous va-t-il encombrer?

--Aussi longtemps, dit Jean-Paul rêveusement, que l'idéalisme de l'adolescence se heurtera à la brutalité, à la médiocrité de la vie...

Le domestique annonça:

--M. Élie demande à voir Monsieur...

--Encore lui! murmura Jean-Paul. Dites que je suis sorti.

--Mais ... j'ai dit que Monsieur était là...

--Faites-le donc monter, s'écria Vincent Hiéron, et se tournant vers Jean-Paul:

--Quelle mouche te pique? tu vas te faire détester.

--Qu'importe. Il m'assomme. Je le trouve dans mon antichambre le matin quand je sors, le soir quand je rentre--et j'ai une lettre l'après-midi. Il veut s'entretenir avec moi _de la cause_, il m'accable de son amitié...

--Tu es fou, mon pauvre Jean-Paul. Oublies-tu le désintéressement de Jérôme et des camarades étudiants? Tu ne cherchais donc que le plaisir dans le commerce des âmes!

«Hélas! je commence à le croire... Enfin, ce petit-là m'exaspère et je le lui fais sentir, mais il revient toujours comme un chien fidèle qu'on jette vainement à l'eau...

A ce moment, Élie entra. Il tenait avec embarras un étonnant chapeau de feutre bossué et verdâtre... Il s'avançait, craintif, honteux, et il avait en effet ce regard tendre et mouillé des chiens qui se savent importuns--et qui reviennent pourtant... Vincent Hiéron, qui pressentait l'orage, lui serra la main, et s'esquiva.

--Je suis occupé, ce soir, très occupé, mon petit...

Et sans un mot de plus, Jean-Paul s'ingéniait à couper les feuilles de _la Porte Étroite_ d'André Gide.

--Alors je m'en vais, dit Élie, qui ne voulait pas comprendre, et d'une voix étranglée, il ajouta:

--Quand pourrai-je te revoir?

Jean-Paul s'exaspéra qu'il ne comprît pas, et songeant que son devoir était enfin de le désabuser, il murmura, d'une voix très douce, les mots qui semblaient plus cruels encore:

--Nous nous voyons presque chaque soir au local d'_Amour et Foi_. Est-il nécessaire de se rencontrer ailleurs? J'ai besoin, pour travailler, de tout le temps que je ne donne pas à la cause...

Avant qu'il eût fini sa phrase, Élie, d'un geste rageur, se couvrit, et tira derrière lui la porte si violemment que des photographies, placées dans la rainure de la glace, au-dessus de la cheminée, tombèrent.

La nuit vint; Jean-Paul s'accouda à la fenêtre et regarda le ciel que rayait un dernier vol d'hirondelles. La cloche d'un couvent tintait. Une voisine injuriait son enfant. Jean-Paul sentit que la détresse ancienne envahissait son cœur comme les grandes marées qui, à époque fixe, remontent.

XIII

Désormais les camarades s'écartèrent de Jean-Paul. On ne l'appelait plus que le bourgeois ou l'intellectuel. Il attacha soudain un immense prix à la bonne éducation: «Elle peut tenir lieu à peu près de tout», se disait-il... Un soir, au local d'_Amour et Foi_, un ouvrier typographe, qui se piquait de littérature, commenta avec de lourdes injures _l'Étape_. Jean-Paul souriait--d'un sourire amer que les camarades connaissaient déjà. Souvent, à propos d'un article de Jérôme, d'une conférence, il leur avait révélé, par ses ironies, ce qu'est l'esprit critique.

Mais à l'union _Amour et Foi_ il est infiniment dangereux de posséder le sens du ridicule: on le lui fit bien voir.

--Vous n'applaudissez pas, monsieur? demanda avec affectation Georges Élie.

Le mépris de Jean-Paul avait blessé ce jeune cœur ombrageux d'une inguérissable blessure. La haine était désormais vivante en cette âme étroite qu'un seul amour eût remplie pour la vie... Elle rendait méconnaissable le timide petit garçon du patronage...

--Il y a des choses que les bourgeois ne comprendront jamais, dit-il à haute voix, quand la conférence fut terminée.

--Et je me demande même ce qu'ils viennent faire ici, les bourgeois? ajouta l'orateur, qui, intimidé par Jean-Paul, avait écourté sa conférence.

Des regards curieux se dirigeaient vers le jeune homme, un peu pâle--de cette pâleur qui faisait dire à Marthe, quand ils étaient enfants: _tu rages_. Il continua de sourire, sachant que ce sourire était fait à souhait pour exaspérer les camarades.

--Les bourgeois viennent vous instruire, dit-il sur un ton d'une douceur perfide. Ils ont plus de mérite que vous en venant ici, car ils renoncent à de plus grandes joies...

Il y eut des protestations violentes. D'autres jeunes hommes s'étaient rapprochés pour écouter la discussion.

Le regard de Jean-Paul allait plus haut que ces visages tournés vers lui. Il distinguait, à travers la fumée des pipes, le rouge violent des affiches, un portrait de Léon XIII bénissant. Jean-Paul évoquait derrière ces murailles l'espace libre, la nuit claire et froide, la solitude introublée.

--Vous avez, plus que nous, besoin d'être instruits, dit Georges Élie, vous avez tout à apprendre de nous, tout--vous, les inutiles...

--Comme vous avez gardé vos préjugés de caste! répondit amèrement Jean-Paul.

Et soudain, il eut, pour la première fois, conscience que cette doctrine ne vivait pas en lui: pauvres formules qu'il avait acceptées sans examen, elles seules n'auraient pu l'attirer vers ces jeunes hommes ... et il se dit en lui-même:

«Je cherchais ma joie...»

A ce moment, Vincent Hiéron entra. On le redoutait sans l'aimer. Il y eut un silence gênant. Puis des groupes se formèrent. Jean-Paul, hâtivement, serra la main de son ami, et sortit. Dans ce soir, il sentit sa gorge se contracter, comme lorsque, petit enfant, il s'efforçait de ne pas pleurer.

Devant les portes, des boutiquiers et des concierges causaient. Des petites filles sautaient à la corde. Place Pey-Berland, Jean-Paul vit que les vitraux de la cathédrale s'illuminaient... «C'est le dernier jour du mois de Marie», se dit-il, et il entra.

La vierge illuminée était parmi les lys comme un lys vivant. Des pauvres femmes, des enfants émerveillés étaient à genoux contre la grille du chœur, et les puériles voix--dont le timbre céleste va bientôt se briser--redisaient les vieux cantiques si lourds d'extase et d'anciennes ferveurs... Jean-Paul, dans une chapelle latérale, s'abandonna enfin, et pleura, pleura et ses mains mouillées de larmes avaient la même odeur que lorsqu'à six ans il pleurait dans la chambre silencieuse, où une mère ne l'avait jamais endormi sur ses genoux.

Jean-Paul revint à l'hôtel et, étendu sur une chaise longue, chercha avec méthode les causes de cette morne lassitude... Au long d'une jeunesse isolée, calme, où il ne se passe rien, le jeune homme s'est habitué à se regarder lui-même vivre.

--Mon enthousiasme au dernier congrès d'_Amour et Foi_, songe-t-il, n'était-ce pas, au fond, la joie de découvrir un sens à ma vie? N'était-ce pas un épanouissement de ma personnalité, où s'est complu l'orgueil qui me tourmente?--J'étais alors si malheureux! Mon chagrin ne venait pas des conditions matérielles de la vie--sauf peut-être des langueurs d'estomac, qui nous inclinent à la tristesse. Mais je connaissais ma médiocrité; encore aujourd'hui je sens douloureusement tout ce que je ne suis pas. Et du peu que je suis il m'arrive souvent de douter... Avant que je rencontre l'union _Amour et Foi_ je ne jouissais même plus de ma misère, comme aux lointains crépuscules de mon adolescence, en retrouvant son reflet dans la littérature. Et pourtant ce passé, ce triste et morne passé, voici qu'il me reprend ce soir: je suis vraiment son prisonnier. Il revêt d'inexprimable poésie mes pauvres joies d'autrefois. Il me décourage avec le souvenir pesant des vieilles fautes. C'est lui qui m'arrête sur la voie austère, où hier encore j'avançais si joyeusement--trop joyeusement, hélas!--car même ce soir, j'aurais, il me semble, quelque plaisir à me mêler aux camarades. Mais est-ce la joie du disciple qui a fait un peu de bien aux âmes rencontrées?

Ce soir, je vois que je trouve mon compte à cet apostolat et qu'en réalité il m'amuse infiniment.

A l'union _Amour et Foi_, l'amateur d'âmes que je fus toujours traversa des pays encore ignorés de lui. Il se pencha avec délices sur les étangs trouvés au hasard de la route, et d'où s'élève quelquefois une voix mystérieuse et tendre... Telle âme, à qui je supposais me dévouer, n'a jamais servi qu'à enrichir ma collection.

Pourtant comme j'ai cru vous aimer, et comme je vous aime vraiment, visages mornes des apprentis, à l'expression douloureuse et tendue, particulière aux illettrés qui écoutent une conférence... Comme je vous porte gravées au plus profond de mon âme, figures ternes qu'attriste une bouche tombante et lasse, pauvres grosses mains, aux gerçures terreuses, aux ongles noirs sur le pantalon bleu!

Mais, hélas! je suis prisonnier, comme autrefois.--Je n'ai pas su me délivrer de moi-même pour me donner à vous.

Voici que le passé trouble reflue en moi. Je retrouve la vieille compagne des mauvais jours, ma médiocrité égoïste et jalouse. Tout ce que j'ai rêvé, au temps des illusions, cette loi du devoir, à quoi ma volonté décida de se plier--mon Dieu, tout cela va-t-il sombrer?

XIV

Les camarades entouraient le lit de Jérôme qui devait regagner Paris dans la journée. Traversant Bordeaux après un pèlerinage à Lourdes, il avait fait la veille une conférence publique. Vincent Hiéron, à genoux sur le tapis, ramassait pieusement le linge du grand homme, les flanelles humides encore d'une généreuse sueur; le maître lui avait enseigné que la plus humble besogne est magnifique, si on l'accomplit pour _la cause_...