L'enfant chargé de chaînes

Part 2

Chapter 23,836 wordsPublic domain

Comme il avait peu changé! Jean-Paul reconnut l'orgueil douloureux de ce visage et tout ce corps chétif secoué par une âme violente, insatisfaite... Il se rappela les prétentions exaspérées du collégien, ses mépris sifflants. Le regard seul était plus calme; on y voyait la paix de ceux qui vivent face à face avec leur Dieu.

Jean Paul répétait:

--Te voilà ... c'est toi...

--Je t'avais reconnu déjà en entrant dans le salon, Jean-Paul. Et d'abord, sois assuré que je ne suis au milieu de ces imbéciles que pour obéir à ma mère. Mais j'aurai vingt et un ans dans un mois. Je serai délivré!

--Pourquoi, Vincent, n'es-tu pas venu vers moi, puisque tu m'as reconnu?

... A ce moment, Jean-Paul regarda Marthe. Elle comprit et s'éloigna, triste--se sentant si peu de chose aux yeux du bien-aimé, dès qu'un ami ou même un simple camarade était là.

--Je me suis au contraire dissimulé, pour te mieux observer, disait Vincent.

Il considéra un instant Jean-Paul, et ajouta:

--Ah! oui, tu es resté le même ... il m'a suffi de te voir aller et venir dans ce salon, de groupe en groupe, comme jadis en récréation ... il m'a suffi de voir ta démarche hésitante et ta solitude, et quand on lisait certaines inepties, j'ai bien reconnu la façon dont s'abaissent les coins de ta bouche...

Ils revinrent ensemble. Jean-Paul parlait, parlait, cédant au besoin de livrer son âme à l'ami retrouvé. Il disait sa tristesse incurable, sa débile volonté, combien la vie lui apparaissait médiocre...

--Tu me disais les mêmes choses au collège, Jean-Paul, et tu me les rediras jusqu'à l'heure où tu sauras ce que veut dire _se renoncer_.

--Je ne le peux pas. Je ne m'appartiens plus ... déjà au collège, tu me jugeais «livresque», je me souviens.

--L'amour des livres, Jean-Paul, c'est encore l'amour de toi-même, car tu ne lis que ceux où tu te retrouves. Mais l'homme n'est à lui-même qu'un bien petit dieu. Tu ne vis pas, parce que tu es ton prisonnier. Il faut se renoncer pour vivre...

Il avait ce ton de prédicant qu'affectent les jeunes hommes inquiets de problèmes sociaux et religieux.

--Je ne peux pas ... je ne peux pas...

--J'ai prié pour toi, Jean-Paul, même quand tu me croyais loin... Je prierai jusqu'à l'heure où tu seras enfin délivré de toi-même ... où tu te seras donné à Dieu et à Dieu dans les hommes.

Jean-Paul ne sourit pas d'une telle éloquence, car il avait, au collège, entendu cette même voix. Le désir lui vint d'être seul pour pleurer.

Ils se turent, séparés à chaque instant par l'ignoble cohue du boulevard Saint-Michel.--Ah! comme Jean-Paul les exécrait ces faces d'étudiants exténués, couvertes souvent de boutons, fendues par des rires.

Les deux jeunes gens s'arrêtèrent devant la maison où Vincent habitait, rue des Écoles.

--Connais-tu l'union _Amour et Foi_, Jean-Paul? demanda brusquement Vincent.

--Oui, de nom. J'ai vu souvent des affiches rouges ... et j'ai même assisté à une conférence de Jérôme Servet qui la dirige, n'est-ce pas?

--C'est cela. D'ailleurs nous en parlerons.

Ils fixèrent un rendez-vous pour le lendemain.

Les enfants quittaient le Luxembourg où des couples s'attardaient encore. Jean-Paul demeura seul dans le jour mourant. Comme l'âme de son ami était loin de la sienne!

«Il ne revient vers moi que pour me sauver, se dit-il. Ah! que m'importe d'être sauvé par lui, si j'en veux être aimé...? Et puis mon cœur est las de ces conversions que suit l'inévitable reniement. Après une crise religieuse, j'eus le sentiment toujours que dans ces colloques passionnés de mon âme avec Dieu, relus aux heures de dégoût, je fis moi-même tous les frais: les demandes et les réponses n'y sont que de moi. Mais trop faible est ma pauvre voix pour tenir longtemps les deux rôles...»

Jean-Paul songea qu'il s'était livré sans arrière-pensée à l'ami presque toujours silencieux...

«Comme il m'observait!» se dit-il.

Un autobus monstrueux remplit à ce moment la rue des Saint-Pères d'un fracas de ferrailles. Jean-Paul ferma les yeux.

VI

Vincent Hiéron, le regard perdu, suivait la rue Barbet-de-Jouy. Des serviteurs, graves et bien nourris, s'employaient à faire luire le cuivre des sonnettes. Deux dames vêtues de noir, un lourd missel dans la main, gardaient encore sur leur visage poli et blanc un reflet de joie et d'extase mystique--et souriaient, songeant peut-être au chocolat et au pain grillé qu'on mange plus tard, avec plus d'appétit, les matins de communion... Un coupé profond et bas attendait devant une porte cochère et le jeune valet de pied, encore congestionné par le sommeil, les lèvres luisantes d'un déjeuner à la fourchette, eut un regard de mépris pour Vincent, dont le pardessus fatigué et la cravate lavallière, sans doute, ne lui agréaient point...

Mais Vincent était insensible à cette atmosphère de luxe paisible, catholique et fermé. Rue de Babylone, il franchit le seuil d'une maison neuve, surchargée de motifs ornementaux selon le goût des entrepreneurs modernes. Sur le balcon, au premier, on lisait en lettres énormes: _Amour et Foi_. Des jeunes gens entraient et sortaient avec des airs affairés de fourmis. Vincent Hiéron traversa le vestibule tapissé d'affiches rouges et de proclamations. Des adolescents lui prirent la main au passage. Quelques-uns l'appelèrent par son petit nom. Ils mirent dans ce «Vincent» une tendresse à la fois respectueuse et familière.

Mais il les salua d'un geste bref et s'engagea dans l'escalier. Sur le premier palier, il souleva une portière. La pièce était basse et sans fenêtre. Un poing de bronze, qui semblait jaillir du mur, tenait un flambeau d'où tombait la lumière électrique. Contre la tapisserie de soie feuille-morte, le masque de Pascal se détachait au-dessous d'un étroit christ janséniste. Vincent souleva encore une portière et pénétra dans le bureau où Jérôme l'attendait.

Il était seul, debout, le front collé contre la vitre, les poings enfoncés dans les poches d'un veston déformé et taché. Ceux qui l'aimaient ne voyaient pas sa cravate mal nouée, ses cheveux en désordre, cette bouche commune dans la face lourde, le cou énorme, les joues flasques et toujours mal rasées; ils ne voyaient que ses yeux admirables, un regard perdu, un regard qui atteignait les âmes et de belles mains longues et fines qui, dans un geste habituel, allaient sans cesse vers les mains de l'homme à conquérir, et, crispées, les retenaient d'une étreinte impérieuse... Il se retourna et sourit.

--Tu viens, mon Vincent, au moment où je suis triste, où je désirais ta présence.

Vincent rougit de plaisir ... il était de ceux que cette voix émouvait chaque jour comme une joie nouvelle...

--Vraiment, je ne te gêne pas? Tu ne travaillais pas?

--Non, mon petit, je suis las... Si tu savais...

Il s'assit devant son bureau, les bras pendants...

--Mauvaises nouvelles de Rome?

--Plutôt ... une lettre ambiguë, comme ils savent en écrire là-bas, des louanges mesurées, des réticences, des menaces déguisées sous une bénédiction. Mais je sais que Mgr Bonaud, qui interdit à ses séminaristes et à ses prêtres de suivre nos congrès et de lire nos journaux, a été approuvé. Son exemple sera suivi. Plusieurs élèves du grand séminaire m'ont écrit des lettres désespérées...

--C'est là ta revanche, Jérôme. L'évêque leur impose une discipline extérieure, mais qu'importe, si leurs âmes lui échappent, si elles te sont à jamais passionnément soumises?

Jérôme sourit.

--Tu dis là des choses terribles, mon petit Vincent.

--Ah! Jérôme, oublions toutes ces politiques, toutes ces odieuses roueries. C'était si beau autrefois, quand le monde nous ignorait, cette vie d'enthousiasme et de ferveur. On allait, tu te souviens, dans des banlieues... On entrait chez des marchands de vin. Il y avait une conférence dans l'arrière-boutique. Tu parlais; on t'interrompait d'abord avec des farces ignobles, de gros rires. Peu à peu ces pauvres âmes s'éveillaient; une gravité inconnue apparaissait au fond des regards et tu pouvais alors parler du Christ.

--Je me souviens... Je me souviens.

--Ah! Jérôme, ces retours dans la nuit, l'hiver, un masque de pluie sur la figure ou dans les tièdes printemps, les yeux au ciel qui charriait des astres entre les bords rapprochés des toits...

--Je me souviens, Vincent.

--Et Montmartre, Montmartre ... tu te les rappelles les montées silencieuses vers la basilique, le soir? Des femmes et de jeunes hommes passaient en chantant des refrains. Les vitres des cabarets s'embrasaient. Les ailes illuminées du Moulin Rouge tournoyaient au-dessus de toutes ces ignominies... Nous entrions dans la basilique. Et la veillée commençait, exténuante et délicieuse. D'heure en heure, nous allions à la sacristie nous reposer. Tu nous lisais _le Mystère de Jésus_... Quelle foi nous avions dans notre cause! Comme notre âme était ardente en nous! Je croyais bien, à cette heure-là, que nous allions rendre la France à Jésus-Christ...

Jérôme, d'un geste, protesta.

--Mais mon petit, rien n'est changé, rien...

--Tout est changé, Jérôme; nous sommes une puissance, nous avons des journaux au service d'un programme politique. Nos chefs spirituels nous suspectent. Nos amis de la première heure nous abandonnent...

--Ils nous trahissent.

--Ils ne nous comprennent plus.

Nous ne leur parlons plus la même langue.

Vincent s'interrompit, stupéfait de son audace.

--Ah lassez, mon petit, cria le maître impérieux et cassant, ou je croirais que tu veux les rejoindre.

--Moi, t'abandonner, Jérôme, y penses-tu? Ne sais-tu pas que je suis à toi et à jamais?

Le maître lui prit les mains et le regarda fixement.

--Oui, je sais que tu es un fidèle et que je peux m'appuyer sur toi...

Brusquement il changea de conversation:

--Et ce Jean-Paul Johanet, cet ami qu'on pourrait utiliser au journal, tu l'as vu?

--Oui, il sera dune conquête facile; saturé de littérature, il analyse solitairement, au long des après-midi, sa petite âme vaine et compliquée.

--C'est l'heure où il faut prendre les âmes, observa Jérôme. Elles ne résistent plus, on les tient.

--Mais il faut agir avec prudence, dit Vincent. Jean-Paul résistera, ayant quelque personnalité.

Le maître parut soucieux.

--Tant pis: je veux autour de moi des tempéraments qui me servent, non des personnalités qui me résistent... A bientôt, mon vieux. Si tu vois quelqu'un à ma porte, dis-lui que je ne reçois plus.

Vincent prit congé. Sous le masque de Pascal, un adolescent attendait.

--Jérôme est fatigué et ne peut recevoir, dit Vincent, très doucement.

Une douleur passa dans les yeux meurtris du jeune homme. Il avait goûté la joie d'être pendant quelques jours le disciple préféré... Il s'effaça devant Vincent, le front dur, sans même saluer.

«Ah! pauvre petit! songeait Vincent dans l'escalier, pourquoi m'en vouloir? Ne serai-je pas un jour comme toi?... Mais il y a quelqu'un qui est plus grand que cet homme, et pour qui je me suis moins sacrifié et Celui-là m'aimera éternellement.»

Alors Vincent, élevant son esprit vers le seul maître qui ne déçoive pas, dans la rue bruyante et claire, au milieu de la cohue, murmurait: «Il pensait à moi dans son agonie; Il a versé telle goutte de sang, pour moi...»

Jérôme pourtant, quand il fut seul, baissa les stores, se mit à genoux sur le tapis et, la tête dans ses mains, pria. Les souvenirs s'éveillaient en lui, évoqués par Vincent. Il eut peur: comme les temps lui semblaient loin, où il allait, suivi de quelques adolescents, à la recherche du Royaume de Dieu et de sa justice!...

Aujourd'hui, de tous côtés, il subit des attaques. Et les pires injures, les plus basses calomnies lui viennent de chrétiens baptisés comme lui et professant la même foi; les hommes l'ont abandonné. Ils le laissent seul en face de son idéal, entouré seulement d'une jeunesse trop passionnée, de qui les adorations lui sont des causes d'orgueil...

Il se mit donc à genoux et pria. Dès le collège, Jérôme s'était dégagé de toutes les formules. Il parlait à Dieu comme un ami parle à son ami. Mais il avait trop de lecture et offrait souvent au Père Céleste, en guise d'oraison, des réminiscences d'Ibsen et de Tolstoï. Souvent même, au milieu d'une prière, il se sentait bouleversé par un cri qui lui montait aux lèvres; il le notait alors, et ce cri répété à la fin d'une conférence, avec le frémissement de voix voulu, touchait une âme...

--Est-il vrai, Père, que je ne cherche plus votre Royaume? Est-ce uniquement pour ma gloire que je fais rêver, s'exalter, souffrir tant de jeunes cœurs?

Le mépris qu'il sentit en lui à l'endroit des honneurs humains le rassura.

--Comme au premier jour, Seigneur, murmura-t-il, votre présence en moi me remplit d'un amour assez grand pour transformer le monde, susciter _dès ici-bas_ le Royaume de justice, afin que votre volonté soit faite _sur la terre_, comme au ciel.

C'est la bonne nouvelle que je veux annoncer à cette foule dont Vous eûtes pitié et à qui des méchants ont fait croire que votre Évangile, votre Église condamnent leurs espoirs d'une cité plus juste et plus fraternelle...

Travailler pour moi? Père, vous savez que je n'ai rien désiré au monde que l'amour. Mais depuis longtemps je me résigne à être de ceux que Vous avez exilés de l'amour humain. Ces pauvres petits qui m'aiment ne me sont rien, rien que des âmes à jeter dans le courant qui mène à Vous.

Il se releva, considéra les photographies qui couvraient les murs et reconnut quelques-uns de ces regards, de ces sourires. Tel jeune homme l'avait accompagné un soir, sur la route baignée de lune, après une conférence dans cette petite ville dont Jérôme a oublié le nom. Ils revinrent lentement, à pied, vers la maison de campagne où on lui avait préparé une chambre.

Le jeune homme--de qui l'adolescence avait été solitaire dans l'étroite sous-préfecture--tremblait de joie en présence de cette grande âme venue de si loin, pour lui porter les paroles qui font vivre. Jérôme se souvient de la conférence: une bataille où il avait dompté, rendu silencieuse la foule grondante... Mais pourquoi se rappelle-t-il le retour dans la campagne endormie? Une lumière surnaturelle élargissait les labours, à l'infini. Une métairie, où le chien de garde aboya, semblait dormir au ras de terre, serrant autour d'elle les étables et le jardin...

Jérôme s'appuyait sur ce petit inconnu que l'émotion d'une telle «marche à l'étoile» élevait au-dessus de lui-même. Sa présence alors suffisait à remplir le cœur du Maître... Que ne peut-on voir, à certaines heures, dans le plus humble regard? Tel être stupide et morne fut sublime une fois dans sa vie: le soir où Jérôme lui parla...

Beaucoup d'autres avaient écrit sur leur photographie: _A Jérôme--A mon unique ami--A celui qui m'a révélé la vérité_.--Pauvres visages dont le sourire n'éveillait aucun souvenir dans son cœur!

Jérôme Servet sentit en lui cette exaltation d'où peut naître un chef-d'œuvre. Il sonna. Le secrétaire parut. Jérôme commença de dicter.

VII

Dans les allées du Luxembourg, les bonnes réunissent pour le départ les pelles, les seaux, les cordes à sauter. Autour du bassin, sur les terrasses, des petits garçons et des petites filles se poursuivent encore avec des cris d'oiseaux.

Jean-Paul va doucement, cherchant les allées solitaires. Il se forge un idéal de vie grave et sérieuse, une vie toute pleine de religion et d'inquiétudes d'ordre social. Une chanson accompagne, en sourdine, sa rêverie; quoiqu'elle chante dans son cœur, il l'entend distincte et comme éparse dans l'air. C'est la chanson du pauvre Verlaine assagi:

Elle dit la voix reconnue Que la bonté c'est notre vie, Que de la haine et de l'envie Rien ne reste, la mort venue...

Il hâte un peu le pas... L'heure est proche, où Vincent viendra, comme chaque soir, lui parler de la Cause. Aux brusques menaces, aux supplications de son ami, il trouve une volupté singulière. Déjà un espoir se lève et rayonne sur son cœur dévasté: abandonner tous les orgueils, toutes les inquiétudes, toutes les complications de la vie--être fervent aux messes du matin, pendant la semaine--communier passionnément au milieu des plus humbles femmes--puis se joindre à d'autres jeunes gens austères et purs, vivre dans leur atmosphère de piété, d'amitié grave, d'apostolat discret ... tels sont les vœux que Jean-Paul découvre en lui...

Une prière s'exhale de son âme pacifiée. Il quitte le jardin et, dans la douceur de la nuit commençante, entre à Saint-Sulpice. La chapelle de la Vierge est presque déserte: à peine quelques ombres qui sont des tristesses, des pauvretés, d'humbles misères agenouillées. Jean-Paul unit tendrement sa peine à toutes ces peines inconnues. Il dit:

--Mon Dieu qui m'avez donné la grâce de comprendre vos soirs et de pleurer devant leur mystère, vous savez de quels rêves je les ai peuplés. Vous Vous êtes plu, cependant, à ne jamais troubler ma vie. Vous m'avez ménagé, dans une chambre paisible, en la compagnie des livres, une calme existence. Mon Seigneur et mon Dieu, que puis-je dire pour ma défense...? Je trouve cela, qu'il me sera beaucoup pardonné à cause que je n'ai pas beaucoup aimé: il y a entre votre Justice et moi toutes les larmes de mon adolescence.

Dans les pires égarements, quelque chose en moi a toujours crié vers Vous. O mon Dieu, que ces heures me soient comptées où je Vous ai aimé à l'ombre des chapelles...

Dans la rue, parmi la foule qui allait, lasse et joyeuse, à cause de la nuit proche où l'on peut aimer et dormir, l'exaltation de Jean-Paul s'apaisa. Il songeait à ce congrès d'_Amour et Foi_ qui avait lieu à Bordeaux. Il pourrait s'y arrêter quelques semaines avant d'aller finir à Johanet les vacances de Pâques. Conversant avec lui-même, Jean-Paul murmurait:

--Je sais que Jérôme Servet est un ingénieux conquérant d'âmes... ah! qu'il prenne la mienne avec ses lassitudes et ses dégoûts; qu'il les tue dans l'enthousiasme et dans l'amour de l'idéal inconnu... Comme joyeusement je sacrifierais cette liberté qui ne m'a valu encore que des larmes!

Ne vaut-il pas mieux devenir l'esclave d'un Dieu, d'un maître, d'une doctrine que demeurer l'enfant libre, mais solitaire et las, et qui, à certaines heures, voudrait bien mourir...? Vincent me dit qu'à l'union _Amour et Foi_ je trouverais des frères humbles et bons. Ils sauraient me faire partager les espoirs dont ils vivent.

Ainsi, docilement, le jeune homme baisse la tête pour recevoir le joug. Mais l'idéal vers quoi il marche lui demeure inconnu; il va en quelque sorte à reculons, les yeux levés sur les vieux dégoûts, sur les écœurements quotidiens. Il court à ce qui est peut-être la vérité, non parce que c'est la Vérité mais pour se libérer des mornes tristesses qui le tuent...

VIII

Quelques heures plus tard, Jean-Paul s'habille pour le bal. Vincent, dans un fauteuil, le supplie d'assister au congrès d'_Amour et Foi_. Mais Jean-Paul, décidé à se laisser convaincre, s'amuse d'abord à dire non...

--J'ai si peu de foi, Vincent, et je n'ai pas d'amour. Je ne crois guère qu'à la vanité de l'effort et de ce que tu appelles l'action sociale...

Vincent se lève, exaspéré.

--Nous ne sommes pas des isolés, mon pauvre ami. La plus humble de nos actions ne saurait être indifférente au tout...

--Mais la plus importante ne se répercute que si près de nous! répond Jean-Paul. Dieu lui-même--s'il est vrai qu'il se fit homme--n'a pu révéler sa vérité qu'à quelques millions d'âmes et la foule immense des vivants ne l'a pas connu...

--Il s'est révélé dans tous les cœurs; à la révélation intérieure aucun homme n'a échappé...

--Avec cette belle discussion, mon cher, je vais arriver chez les des Onge au moment du cotillon.

--On s'en va. Mais je compte sur toi dimanche, à la réunion publique du congrès de Bordeaux ... puisque tu dois traverser cette ville pour aller à Johanet. Pars trois semaines plus tôt, c'est très simple.

--Et mon travail?

--Emporte des livres.

--Je réfléchirai.

Jean-Paul, maintenant, est seul et se préoccupe de sa toilette. La chambre est très éclairée. Au pied du lit, les escarpins mettent deux étincelles. La chemise au plastron glacé est luisante sur un fauteuil.

Dans la voiture, Jean-Paul, gêné par ses gants blancs, songe avec terreur qu'il n'a pas préparé la monnaie pour le cocher. Il fouille sa bourse sous le regard inquiet de l'homme.

--Une pièce de 0 fr. 50, peut-être de 10 francs roule dans le ruisseau...

Le dos appuyé contre une porte, Jean-Paul regarde tournoyer les petits nuages de tulle sur quoi se penchent, solennelles et bêtes, les figures toutes figées dans le même sourire.

--Tu ne danses pas, Jean-Paul?

Marthe est devant lui, souriante et frêle. Un mince tissu bleu pastel la moule et se rétrécit dans le bas, au point qu'on se demande comment elle va danser. Elle semble à Jean-Paul une très fine petite fille en chemise de nuit. Et cependant qu'ils échangent des mots insignifiants, le jeune homme songe qu'il n'aurait qu'à vouloir pour posséder légitimement dans un grand lit ces formes ébauchées. Ils causent. Un peu de valenciennes paraît dans l'entre-bâillement du corsage. Mais ce qui séduit Jean-Paul c'est, derrière l'oreille, l'arc délicieux que dessinent les cheveux.

--Marthe, je vais te quitter...

--Tu pars?

Le visage de la jeune fille s'empourpra.

--Je vais à Bordeaux avec Vincent. De là, je te rejoindrai dans un mois à la campagne.

--Je vois, dit Marthe rassurée, que M. Hiéron te fait du bien...

Jean-Paul protesta:

--Je ne suis pas encore de l'union _Amour et Foi_...

--Oh! l'amour et toi...--et elle eut un pauvre sourire.

--Que veux-tu dire, Marthe?--interrogea-t-il, l'air crispé.

Mais soudain les yeux pâles de Marthe se troublèrent; elle regarda le lustre, pour empêcher ses larmes de couler. Elle passa et repassa sur son visage une touffe de roses.

Jean-Paul se sentit triste infiniment, au bord de cette petite âme douce qui l'aimait et comme un boston préludait, il saisit la taille de la jeune fille et tourbillonna sans penser à rien...

IX

Huit jours après, dans une chambre de l'Hôtel de France, à Bordeaux, Jean-Paul, à la fenêtre, évoque ces heures de délicieux énervement. Il s'est livré lui-même à la folle émotion des réunions publiques, il a crié, il a tressailli quand les sauvages couplets de _l'Internationale_ ont fait, comme un vent de tempête, se baisser les têtes craintives et s'arrondir les douillettes ecclésiastiques. Il a voulu pleurer, quand, à cette foule silencieuse enfin et conquise, Jérôme Servet jeta les mots de Miséricorde et d'Amour...

Jean-Paul s'abandonnait à la volupté d'être une petite âme déraisonnable et fanatisée, cependant que Jérôme disait la force mystérieuse que le fidèle puise dans l'Eucharistie et qui rend possibles tous les héroïsmes et tous les martyres...

Jean-Paul évoque surtout cette réunion intime, à six heures, le soir où, d'une voix brisée de lassitude et d'émotion, d'une voix spiritualisée, Jérôme leur parla.

C'était dans une classe d'école libre. Tout le crépuscule entrait par la fenêtre avec le chant des oiseaux. Jérôme leur parla... Que disait-il? Jean-Paul ne sait plus. Une émotion extraordinaire le bouleversait. Ce fut l'éblouissement de la Vérité découverte: «Joie ... joie ... pleurs de joie...»

--Il se souvient qu'il a pleuré silencieusement dans un coin de la salle et que Jérôme répétait la parole de Pascal dans son _Mystère de Jésus_: «Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde--il ne faut pas dormir pendant ce temps-là...» Il se rappelle avoir tressailli quand Jérôme les a suppliés d'élargir leur pauvre vie, de la rendre infinie, en la rattachant à une cause infinie...

Puis les camarades, un à un, s'en allèrent. Il ne resta plus dans la petite cour de récréation, où le jour mourait, où l'unique platane bruissait de cris d'oiseaux, que Jérôme, Vincent et Jean-Paul...

Jérôme a mis ses deux mains sur les épaules du jeune homme, il l'a regardé dans les yeux, avec une douceur et une force infinies, et lui a demandé d'une tremblante voix:

--Tu donnes tout à la cause, tout?