L'enfant chargé de chaînes

Part 1

Chapter 13,761 wordsPublic domain

FRANÇOIS MAURIAC

L'Enfant chargé de chaînes

ÉDITÉ AVEC UN BOIS GRAVÉ DE PIERRE LISSAC CHEZ BERNARD GRASSET

5e Edition

L'Enfant chargé de chaînes

FRANÇOIS MAURIAC

L'ENFANT CHARGÉ DE CHAÎNES

PARIS BERNARD GRASSET, ÉDITEUR 61, RUE DES SAINTS-PÈRES, 61

1913

Tous droits de reproduction, de traduction et d'adaptation réservés pour tous pays.

_Copyright by Bernard Grasset 1913_

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE:

_13 exemplaires sur Hollande Van Gelder numérotés de 1 à 13_

L'ENFANT CHARGÉ DE CHAINES

I

Jean-Paul a loué, rue de Bellechasse, un petit appartement au cinquième. Les fenêtres s'ouvrent sur un paysage de toits. Son père lui a envoyé les vieux meubles qu'on avait abandonnés dans des greniers, à la campagne; ils ont vu l'étroite existence des grands-parents, et, vieux serviteurs retrouvés, connaissent bien ce jeune homme qui heurtait jadis contre leurs angles son front d'enfant. Voici une pendule dont le timbre, la nuit, éveillait Jean-Paul, dans le sommeil de la chambre et dans le silence terrible de la campagne...

Jean-Paul s'occupe humblement des menus travaux que lui imposent les cours de Sorbonne, et publie dans d'obscures revues des vers dont il ne sait trop que penser.

Il y a sur son bureau une photographie où sourit, d'un sourire las et déjà souffrant, la mère qu'il n'a pas connue. Son père, Bertrand Johanet, habite en Guyenne une métairie entourée de landes. Il est l'homme de ce pays qui tue le plus de bécasses dans les mois d'hiver, et qui, en août, quand des forêts de pins flambent sous le soleil, fait signe aux paysans d'allumer le contre-feu.

Il ne connaît pas son fils et Jean-Paul ne connaît pas cet homme hâlé, hirsute, mal tenu, qui est son père et il se demande parfois: «Comment suis-je sorti de lui? A mon âge, il n'avait d'autre joie que de partir dès l'aube, en char à bancs, avec les amis joyeux, et les chiens en boule au fond de la voiture... J'ai vingt ans et le plaisir qui m'aide à vivre est de confronter mon âme et celle que révèlent mes livres les plus aimés. J'ai besoin souvent qu'une musique exprime la sentimentalité banale de ma jeunesse et ma joie est aussi de voleter autour de la première âme venue comme les papillons de nuit autour de la lampe, quand, aux soirs d'été, la salle à manger s'ouvre sur le jardin...»

II

Ce jour-là, Jean-Paul regarda sa chambre, et connut qu'elle était laide. Dans la claire après-midi, les reproductions des tableaux de Carrière et de Maurice Denis luisaient comme des chromos. La statuette de Tanagra, simili-terre-cuite, s'écaillait aux angles. Parmi ces vulgarités, Jean-Paul sentit monter en lui comme un flot d'eau trouble, un écœurement infini; cherchant les causes d'une telle détresse, il songea que sa médiocrité s'était révélée dans une conversation avec un ami plus instruit, et qu'un universitaire, en l'interrogeant, l'avait humilié devant six tables de cuistres.

Il n'avait donc pas cette consolation de donner à sa mélancolie une raison supérieure: elle résultait de causes infimes; alors il composa un sonnet que d'abord il jugea louable, mais dont la banalité le stupéfia, quand il le relut.

Cinq heures sonnèrent à Saint-François-Xavier. Il décida d'errer au hasard dans les rues. En descendant l'escalier, il murmurait: «Je ne fais rien ... je vais échouer à la licence ... pourtant si demain je me traçais un plan d'études...» Il avait constaté maintes fois que ce projet de plan d'études infailliblement le tranquillisait... Jean-Paul suivit la rue de Rennes, dont il haïssait les petits magasins aux étalages débordant sur le trottoir, et les tailleurs pour ecclésiastiques. Les vitraux du café Lavenue flambaient. Jean-Paul résolut de se réfugier là, de s'abêtir sur des journaux illustrés. Comme il s'installait devant une demi-tasse de chocolat, on l'interpella:

--Bonjour, mon vieux...

Il se retourna. Louis Fauveau, un petit être nul qu'il connaissait, lui tendait sa main molle et toujours humide.

Jean-Paul se réjouit dans son cœur de ce qu'il allait pouvoir discourir avec «Lulu», comme on appelait au collège le petit être nul, et l'écouta quelques instants: «--Je suis vanné, mon cher... Des soirées et encore des soirées ... et puis une petite amie que j'ai...»

Il fit de cette petite amie une description minutieuse et choquante.

Jean-Paul s'étonna de considérer ce garçon avec une sourde colère et un peu d'envie. Il ne souffre jamais, se disait-il; le monde, l'amour, les courses, le tennis, le golf, les cartes, chacun de ces jeux lui est une raison suffisante de vivre. Il n'en use pas d'ailleurs pour «se divertir», comme l'imaginait Pascal. Il n'a pas à se divertir d'une inquiétude qui jamais ne l'effleura.

Jean-Paul contemplait ce visage plombé, que l'usage du monocle figeait dans une sotte grimace, son air de lassitude satisfaite. Il songea qu'un exercice apaisant serait de le casser à coups de poing. Mais il ne pouvait qu'être insolent avec discrétion et n'y manqua pas.

--Je m'étonne, dit-il, que tu ne te lasses pas d'un plaisir si médiocre...

--Médiocre? Ah! mon vieux, que ne connais-tu Liane!

--Si je «faisais la fête», comme vous dites, je m'efforcerais d'atteindre au prodige, et ce serait mon excuse; je réaliserais «les somptuosités persanes et papales», dont parle Verlaine. Je serais l'un des satans adolescents qu'il évoque dans un palais soie et or, à Ecbatane ... et je révélerais au monde ébloui des voluptés inconnues.

--Tu te moques de moi, dit Lulu.

Dès le collège, Jean-Paul le déroutait. Avec ce camarade trop subtil, un problème toujours l'obsédait: «Dois-je faire semblant de comprendre ou, à tout hasard, d'être vexé?» Ce jour-là, il se souvint à propos d'un rendez-vous, serra la main de Jean-Paul et quitta la place.

Jean-Paul, seul de nouveau, goûta la joie de n'être plus énervé. Les trottoirs luisaient. Une paix triste flottait sur la chaussée; la mélancolie de Jean-Paul s'épura. Il en oublia les causes infimes. Il sentit douloureusement l'inutilité de sa vie. Il avait quelquefois ébauché le geste de Rastignac, et jeté vers la grande ville son «à nous deux». Mais les petits échecs, les lassitudes, les dégoûts l'avaient rejeté dans la chambre, où dès lors il se tapit loin de la rue, avec des livres.

«A ces livres, se disait Jean-Paul, je dois peut-être mes tristesses. Il ne faut pas entrevoir les paradis lointains qu'on est trop médiocre pour atteindre... Pourtant, que devenir, si je ne lis pas...?»

Chaque année, quand juillet pesait lourdement sur la ville, et qu'aux bancs des jardins publics, le soir, des faces luisantes somnolaient, Jean-Paul, à qui son père avait abandonné la fortune maternelle--quinze mille francs de rentes--voyageait à grands frais.

Mais les paysages nouveaux qu'il traversa ne lui furent pas une consolation.

«Le petit monde que je porte en moi demeure partout le même, se disait-il; d'ailleurs toutes les villes se ressemblent: des trams électriques entre des vitrines de magasins. On a beaucoup trop parlé de celles qui ont, comme Venise, la prétention d'échapper au type commun... J'y recueille des impressions qui sont des réminiscences de d'Annunzio, de Barrès, d'Henri de Régnier...»

Jean-Paul avait toujours mieux aimé se terrer, dans l'automne pluvieux, au fond des landes qui avaient servi de décor à ses jeux d'enfant. Son père n'osait boire devant lui que deux verres d'armagnac, lui parlait du cours de la résine, s'embarquait dans des récits de chasse, au long desquels Jean-Paul avait des loisirs pour penser à autre chose. Et les cabanes perdues, où, en octobre, on guette les palombes afin de les prendre dans des filets, étaient pour le jeune homme de mélancoliques retraites.

«Faut-il rentrer? se demanda Jean-Paul, ou chercher des camarades?»

Il fut au moment d'aller rue du Luxembourg, dans un cercle d'étudiants où il avait en réserve quelques amis sachant écouter, sourire, et se laisser convaincre. Jean-Paul aime les regarder vivre. Il donne des conseils. Il dirige. Il les détourne de la tentation en leur racontant ses propres luttes intérieures et comment, parfois, il succomba. Comme Jean-Paul ne pense pas que son histoire authentique offre quelque agrément, il la recompose avec beaucoup d'art à l'usage de ses petits amis... Cependant qu'au café voisin un violoniste fait vibrer ces jeunes âmes pensives, Jean-Paul leur parle à mots couverts des fêtes qu'il fréquentait avant sa conversion--et, pour les décrire, il se rappelle les fantaisies de des Esseintes. Il leur dit enfin cette conversion, utilisant pour son récit une certaine _Nuit de Pascal_ qu'il composa jadis, et que ses maîtres louèrent fort.

Dans ce milieu de jeunes catholiques, Jean-Paul est devenu théologien. Il pimente ses discours d'un grain de modernisme, s'exalte sur l'immanence et la révélation intérieure, absorbe, vingt minutes avant le dîner, un court résumé de la philosophie kantienne qui lui permet de démontrer au dessert que saint Thomas ne suffit plus. Il parle avec ironie de l'encyclique _Pascendi_, des Jésuites, du cardinal secrétaire d'État, déclare qu'il est l'heure de revenir à la grande tradition mystique, s'attendrit sur saint François d'Assise ... puis, suivi d'une petite cohorte d'admirateurs, va excursionner sur la rive droite et échouer dans les promenoirs d'un music-hall.

Mais ce petit jeu n'amuse plus Jean-Paul. A la société de ces âmes puériles et douces, il préfère aujourd'hui l'isolement.

Jean-Paul se retrouva dans sa chambre, avec le crépuscule. Une cendre fine s'épandait sur les toits. Il demeura près du feu, sans lampe, cherchant au lointain de son passé une vague histoire d'amour, ou quelque amitié, afin qu'avec ce souvenir il adoucît un tel isolement. Pourquoi revit-il alors ses quatorze ans, la classe de troisième, sa dernière année d'enfant? Chaque dimanche, Jean-Paul faisait sortir un petit pensionnaire dont le cœur abandonné ne vivait que de lui et le soir on les ramenait en voiture, au collège.

Jean-Paul se souvient de ces fins de dimanche, à Bordeaux, de la poussière dorée dans le soleil couchant, de la foule se traînant sur les trottoirs...

«Est-ce là toute ma vie sentimentale?» se demanda le jeune homme.

Il alluma la lampe, regarda dans la glace son long corps d'adolescent grandi trop vite, ses yeux bruns et tristes; il sourit, et à mi-voix dit le nom de celle qu'il n'aimait pas, mais dont l'amour l'enveloppait: Marthe...

Cette jeune cousine, Marthe Balzon habite rue Garancière, avec son père, Jules Balzon, professeur de rhétorique au Lycée Montaigne. Malgré sa fortune, qui est considérable, M. Balzon demeure attaché à l'Université, car il a le goût d'instruire la jeunesse et il lui importe peu de n'avancer pas. En Gironde, la propriété des Balzon, Castelnau, est voisine de Johanet. Marthe et Jean-Paul s'y retrouvent chaque année.

Leurs mères furent élevées ensemble, au Sacré-Cœur de Bordeaux. Le mariage ne diminua pas la tendre amitié qui, sous les platanes du couvent, faisait se promener les deux jeunes filles un peu à l'écart de leurs compagnes... Dans l'ennui des grandes vacances, elles abandonnaient leurs enfants à la même bonne anglaise, et, réfugiées dans l'ombre fraîche d'un vieux salon campagnard, se lisaient à tour de rôle _Indiana_. En 1893, l'été fut accablant sur ces landes de Guyenne, où les eaux sont dangereuses. Le même mois, une épidémie de fièvres emporta les deux amies...

Jean-Paul considéra un instant la photographie de sa mère, ce sourire triste, flottant sur des traits adorés, et songeant qu'il irait voir Marthe après dîner, goûta, par avance, la joie d'effleurer avec ses lèvres un fin visage devenu tout pâle...

III

Marthe s'avança, portant haut la lampe...

--C'est toi, Jean-Paul? Monsieur mon cousin, vos visites se font rares...

Elle lui prit la main, et ils entrèrent dans l'étroite chambre que Jean-Paul connaissait bien.

Le lit de cuivre occupait un angle, sous une housse de vieux camaïeu. Il y avait au mur le crucifix et de petites statues soigneusement peinturlurées: saint Joseph, chauve, avec un toupet de cheveux marron, la Vierge, le Sacré-Cœur bien peigné, en tunique nougat rose. Sur les planches d'une étagère, étaient rangées les reliures bleu tendre et rouge sombre des _Imitations_, des _Manuels du chrétien_, des _Paillettes d'or_ et autres éditions pieuses dont la première feuille porte cette inscription: _En souvenir d'un beau jour_; sur la cheminée, des petits enfants nus, des jeunes filles souriaient, comme on sourit au photographe.

--Le jeu de massacre est encore là? dit Jean-Paul en montrant les statues de la petite chapelle, qui toujours l'avaient exaspéré.

--Mais, Jean-Paul, ce sont des souvenirs...

--Ils ridiculisent la religion. Rappelle-toi ce que dit Huysmans...

--Je ne sais pas... Je n'ai pas lu...

--Tu n'as rien lu! murmura Jean-Paul, dédaigneux...

--Et toi, tu as trop lu...

Elle avait repris sa broderie anglaise. La lampe allumait sur le dé d'or une petite flamme. Marthe leva vers Jean-Paul ses yeux clairs, et, craignant de l'avoir vexé, lui sourit. Jean-Paul considéra la bouche lasse, aux coins un peu tombants, les trop minces épaules, les cheveux fauves et lourds et le désir lui vint de poser son front, comme il l'avait fait un soir, sur cette robe sombre...

--Pourquoi ai-je trop lu, Marthe?

--Parce que cela te rend malheureux, mon petit cousin ... toutes tes mélancolies, tes complications, à quoi je ne comprends rien, je sais où tu les prends, va...

--N'essaie pas de comprendre...

--Oh! je sais bien que tu es plus instruit que moi, plus intelligent. Il me semble pourtant que tu es dupe de tes lectures, tu crois trop que c'est arrivé...

--Tu es sotte...

--Je ne suis pas une intellectuelle, c'est sûr ... cela m'amuse de lire, cependant... Mais lorsque c'est fini, je n'y pense plus. Je ne mêle pas cela à ma vie. Zette, une petite cousine qui a douze ans, me demande toujours des livres de Zénaïde Fleuriot, des livres qui font pleurer, «parce que j'aime pleurer», me dit-elle. Seulement ensuite, elle essuie ses yeux et joue à la poupée. C'est ce qu'il faut faire...

Jean-Paul se leva...

--Tu ne me comprendras jamais, murmura-t-il.

Elle le regarda, les yeux brouillés, les deux mains croisées sur la robe sombre, et ils parlèrent de choses indifférentes: son père était sorti, elle devait aller en matinée, à la Comédie-Française...

IV

Jean-Paul entra dans la chapelle des Carmes. La messe de huit heures était dite, et les personnes qui avaient communié demeuraient prosternées dans l'ombre. Jean-Paul savait que Marthe venait souvent à cette messe et il ne s'avoua pas que c'était elle qu'il y venait chercher.

Mais ne la voyant pas d'abord, il se sentit triste et, agenouillé, la front dans les mains, il murmurait:

--Mon Dieu, vous savez bien que je ne l'aime pas... Jamais le désir ne m'a effleuré de vivre avec elle toujours; jamais je n'ai été ému de poser sur son front mes lèvres.

A ce moment, il la vit qui s'avançait, grave, un peu pâle, le regard encore lointain, à peine réveillée de l'extase. Il la rejoignit à la porte.

--Papa m'a donné rendez-vous au Luxembourg, lui dit-elle, viens avec moi.

Ils entrèrent dans le jardin déjà feuillu, où des oiseaux et des enfants poussaient des cris. Des cerceaux s'égarèrent dans leurs jambes. Ils se taisaient, elle grave toujours, lui ému un peu et curieux de son émotion. Il regarda Marthe encore: elle n'éveillait en lui aucun désir. Le simple chapeau de paille faisait sur son visage une ombre mouvante. Elle acheta le petit pain habituel à une vieille marchande qui l'entretint un instant de ses rhumatismes.

--Tiens mon missel, dit-elle à Jean-Paul, et lentement elle se mit à manger, par menus morceaux,

--Pourquoi me regardes-tu, Jean-Paul?

--Je ne sais... J'aime cette robe simple, j'aime «ton air d'être ailleurs» de jeune fille qui va aux messes matinales et que le jeûne pâlit...

--Casse-cou! Littérature! Mon petit cousin...

--C'est vrai, Marthe, il n'y a en moi que de la littérature...

Et Jean-Paul dit, à mi-voix, pour lui-même: «Qui m'en délivrera?»

Alors il sourit, ayant conscience d'être ridicule et de son romantisme désuet. Un vers de Jammes vint à ses lèvres:

Le jeune homme des temps anciens que je suis...

--Voilà papa, dit Marthe.

M. Jules Balzon s'avançait, traînant les pieds, menu dans sa lourde pelisse, soigneusement boutonnée malgré la tiédeur de ce nouveau printemps. Il souriait aux deux jeunes gens et mille plis fripaient sa figure couperosée.

--Mes petits enfants, vous m'accompagnez jusqu'à la maison?

--Tu ne veux pas te promener, père?

--Non, j'ai des copies à corriger. Jean-Paul, sais-tu qu'un de mes élèves, dans toutes ses dissertations, et quel que soit le sujet, s'amuse à citer de ton Barrès? Il a quinze ans! Comme c'est humiliant pour moi, qui n'y ai jamais rien compris!

--Oh! mon oncle, vous voulez rire...

--Non, non. J'ai lu _le Jardin de Bérénice_; l'auteur explique ce qu'il veut dire dans des avant-propos, des notes et des préfaces, mais je ne comprends pas quand même...

Jean-Paul se garda bien de défendre le maître qu'il aimait. Son vieux cousin n'avait jamais eu de goût que pour les ouvrages d'un renanisme facile. Il lui importait peu que la substance en fût médiocre: l'œuvre d'Anatole France le contentait parfaitement. Et Jean-Paul s'exaspéra souvent de l'entendre disserter à la manière de l'insupportable Bergeret.

Pour changer de conversation, le jeune homme questionna M. Balzon sur Lucile de Chateaubriand. Depuis des années, le professeur s'occupait amoureusement d'un travail où revivait la mystérieuse et triste jeune fille.

Mais Marthe, dont l'esprit était ailleurs, demanda soudain:

--Jean-Paul, iras-tu demain goûter chez Mme des Onges?

Il sentit dans la voix un peu basse et voilée de Marthe une anxiété qui l'amusa.

--Je ne sais, j'y meurs d'ennui...

Elle insista:

--Il faut venir, Jean-Paul, on m'a présenté hier, chez les Burand-Martin, un garçon bizarre, mal habillé, que sa mère oblige à traîner dans les salons. Il t'a connu au collège et s'appelle, je crois, Vincent Hiéron... C'est une occasion de le revoir... Te souviens-tu de lui?

--Je me souviens ... murmura Jean-Paul.

Il allait revoir Vincent. Il y eut dans son cœur un tumulte de joie.

A cet ami, sous les platanes du collège, il avait confié ses premières mélancolies. Jean-Paul évoqua, dans un visage creusé, des yeux d'ardeur et de passion. Quelle âme fiévreuse habitait ce corps trop frêle! Plus tard, Vincent avait semblé fuir Jean-Paul dont le dilettantisme l'exaspérait. Il serait mort de ne pas croire. Un frénétique besoin d'affirmer le possédait.

Jean-Paul le savait engagé dans une entreprise de démocratie chrétienne dont il ne connaissait presque rien. Le dimanche, sur le péristyle de Saint-François-Xavier, il avait remarqué cependant des jeunes gens pâles et doux, cravatés d'une lavallière noire, de classe indécise, et qui offraient poliment une feuille hebdomadaire: _Amour et Foi_.

«Il veut me revoir!» pensa le jeune homme. Et soudain, il sentit en lui la joie de sa vingtième année.

Il s'arrêta devant le vieil hôtel que les Balzon habitaient rue Garancière.

--Jean-Paul, dit le professeur, n'oublie pas que nous comptons sur toi pour les vacances de Pâques.

Et comme il prenait congé, la jeune fille répéta:

--Nous comptons sur toi...

Jean-Paul traversa la place Saint-Sulpice où jouaient les enfants du catéchisme. Un corbillard de pauvre, contre le trottoir, attendait. Des écoliers riaient et se bousculaient autour du kiosque à journaux. Jean-Paul songeait à ce vieux domaine de Castelnau, dans la lande, qu'une lieue séparait de celui de son père et où il fut un petit garçon trop nerveux. Marthe se cachait derrière les arbres, s'amusait à lui faire peur, puis l'embrassait avec emportement...

Il revit l'obscure maison de campagne, aux murs énormes, si fraîche dans les lourds étés, il évoqua le fruitier, sa bonne odeur de placard et de coing où il goûtait avec Marthe à quatre heures et essuyait à son tablier des doigts gluants de confiture, le grand salon, dont une poutre transversale soutenait le plafond, la Cérès de la pendule, les petits «poufs» second empire, recouverts de soie noire et piqués de boutons jaunes, l'album à photographies, où des messieurs et des dames souriaient qu'on ne connaissait plus--les hautes lampes à huile... Et il évoqua aussi le parc, l'allée herbeuse où, enfants, ils s'arrêtaient «pour écouter le silence», disait Marthe... Alors le vent faisait un bruit monotone et doux dans les pins ondulants...

«O mon enfance, se disait Jean-Paul, c'est vers vous toujours que je reviens--c'est vous que je veux retrouver dans la maison de campagne trop grande. Il y avait des chambres qu'on n'ouvrait jamais et, sur les cheminées, des coquillages rapportés de voyage par des personnes mortes. Je me souviens que Marthe les appuyait contre mon oreille et me disait: «Entends le bruit de la mer...»

L'ascenseur s'arrêtait à son étage.

Jean-Paul travailla jusqu'à l'heure où, devant sa fenêtre ouverte au tiède crépuscule, il regarda le jour mourir et les souvenirs s'éveiller. Il songeait: que m'est-il arrivé d'heureux aujourd'hui? Alors il sourit, à cause de Vincent Hiéron qu'il devait voir le lendemain et évoqua la cour du collège où son ami était déjà un enfant pâle et tourmenté qu'on punissait parce qu'il ne jouait pas.

V

Des messieurs en redingote, mornes et résignés, encombraient les passages, et vainement la maîtresse de la maison les suppliait de s'asseoir: héroïquement, ils voulaient rester debout, cependant que, devant la cheminée, des poètes se succédaient, il y en avait de très vieux, qui, malgré la couperose de leurs joues et leur ventre ridicule, clamaient passionnément des vers d'amour. Jean-Paul éprouvait à leur endroit quelque pitié. Mais les jeunes, avec leurs faces amères et défiantes, l'exaspéraient--ceux surtout qui portaient des cheveux longs et des cravates à triple tour, ceux qui écrivaient eux-mêmes leurs noms sur les carnets des journaliste?... De toute cette littérature, une impression de médiocrité, de pauvreté se dégageait, dont chacun, semblait-il, avait conscience: quand le poète regagnait sa place, serrant des mains, opposant un sourire d'ineffable satisfaction aux _très bien, très bien_ des confrères, un silence terrible s'établissait... On parlait bas ... les plus bornés éprouvaient un malaise qu'ils ne s'expliquaient pas; les gens ironiques entourés de poètes, ou de parents et d'amis de poètes, ne savaient que faire de leur ironie; les violents se mouraient d'indignation rentrée--et les dilettantes, pour qui la bêtise humaine constitue un spectacle plaisant, demeuraient, eux aussi, atterrés devant cet excès de ridicule.

Dans la cohue, Jean-Paul essayait vainement de reconnaître Vincent Hiéron. Excédé, il se réfugia au petit salon, jusqu'où n'arrivaient pas les clameurs des poètes...

Une seule lampe y mettait son âme recueillie. On sentait que les maîtres de maison devaient passer là leur soirée: les fauteuils étaient affaissés, une boîte à ouvrage accrochait de la lumière... Jean-Paul, un peu gêné de violer cette intimité, fut sensible à tant de bonne paix et de recueillement. Il demanda pardon à ces choses qui lui étaient étrangères, mais qui avaient l'air si doux, et s'assit. On n'avait pas fermé les contrevents de la porte-fenêtre. L'arbre du jardin se détachait sur un morceau de ciel encore pâle.

Un couple entra. Jean-Paul, dont la vue était basse, devina seulement la présence de Marthe. Il ne voyait que sa silhouette, ses cheveux fauves et lumineux, sa poitrine irréelle ... et comme toujours, il la jugea peu désirable. Elle se retourna:

--Jean-Paul, tu es là?... Faut-il, monsieur, dit-elle en souriant au jeune homme qui raccompagnait, que je vous présente un ancien ami?

Le jeune homme entra dans le rayonnement de la lampe. Et Jean-Paul murmura le nom de son ami d'enfance:

--Vincent...