Part 9
La bonne femme entra; elle ne fit point allusion à la conduite de Clérambourg; elle traita l'indisposition de son gendre comme si c'eût été une bronchite. Elle parla des maladies de l'hiver et des malades de la campagne.
--Notre pauvre ami Troufleau a fort à faire, dit petite-maman.
--Il aura moins à faire, dit grand'mère.
--Comment cela?
--Mais quand l'autre médecin va être installé.
--Quel autre médecin?
--Vous ne savez donc rien?... Il est arrivé ce matin, sans tambour ni trompette, il est vrai. Moi, j'ai appris cela en entrant en ville. Il est descendu à l'hôtel.
--Mais où logera-t-il?
--On dit qu'il a loué la maison du père Pichard.
--La maison du père Pichard! s'écria mon père.
Ainsi, on se tenait à quatre pour ne pas parler de Clérambourg, et sous les événements du jour, la main de Clérambourg se révélait. Le rival du docteur Troufleau, appelé à Beaumont par les Plancoulaine, évidemment, sinon par Clérambourg lui-même, accourait se loger dans la maison toute chaude encore du feu père Pichard, dans une maison qui appartenait à Clérambourg! Ah! les choses avaient été menées rondement. Peut-être Clérambourg n'eût-il pas osé faire cela avant la rupture avec mon père; mais, la rupture accomplie, il n'y avait eu, semblait-il, qu'un télégramme à expédier pour que la combinaison préparée de longue date aboutît.
La tête sur son oreiller, les yeux au ciel de lit, le malade voyait se dérouler ce cauchemar. Il dit seulement:
--Et comment se nomme ce médecin?
--Le docteur Cheval... Cavalier... Chevalier... Non! Attendez donc; quel nom m'a-t-on dit?... le docteur Chevalière, c'est ça!
--Chevalière?... Chevalière?... J'ai entendu ce nom-là quelque part...
--Chevalière! dit la petite-maman, j'ai dansé, étant jeune fille, à Paris, avec des Chevalière qui faisaient leur médecine: mais oui, il y avait un jeune Chevalière qui apprenait le boston à Marguerite Charmaison!...
--Ça y est! dit mon père.
--Allons! allons! dit grand'mère, ne vous montez donc pas la tête.
--Je ne me monte pas la tête.
Grand'mère poussa un soupir.
--Voyons, dit-elle, cela ne peut pourtant pas durer.
--Qu'est-ce qui ne peut pas durer?
--Mais l'état où vous êtes vis-à-vis de la ville.
--Ah! j'espère que vous n'allez pas reprendre l'antienne! Vous ne venez pas, je suppose, me proposer d'aller transiger avec Plancoulaine au sujet de la maison Colivaut?
--Il s'agit bien de la maison Colivaut, à l'heure qu'il est! Il y a beau temps que M. Plancoulaine y a renoncé: il fait bâtir pour son neveu Moche.
--Je le sais. Alors, d'où provient la rage persistante de ces gens-là? Qu'ont-ils contre nous?
Grand'mère hésita; une réponse lui chatouillait les lèvres; elle soupira encore.
--Ah! oui, dit mon père avec une grimace de dégoût: les calomnies, les saletés! Est-ce que vous allez, vous aussi, y penser?
--Je crois qu'on ne parle plus de cela, dit grand'mère; on a si vite fait d'épuiser un sujet de conversation.
--Pourquoi m'en veulent-ils?
Elle se recueillit un court instant, puis lâcha:
--Ils vous en veulent de les bouder.
Mon père fut suffoqué; sa femme sursauta. Grand'mère ne s'émut pas; elle consolidait son dire par de petits signes de tête affirmatifs. C'est qu'elle était «une vieille bonne femme», elle «en avait vu de toutes les couleurs», et elle connaissait les hommes. Elle dit:
--N'allez pas croire que ces gens-là s'imaginent qu'ils vous ont causé injustement préjudice. Plancoulaine n'a jamais cessé d'avoir foi en son bon droit. Son bon droit? Mais c'était son désir de posséder la maison Colivaut, comme votre bon droit, à vous, était aussi le désir de la posséder. Il n'y a pas à chercher midi à quatorze heures; tout le monde est ainsi fait. Vous l'avez frustré: il est entré dans une colère de tigre. La ville, étant à ses genoux, s'est empressée de le flatter en se liguant contre vous. Sa femme, avec la plus grande inconscience du monde, vous aurait hachés menu comme chair à pâté, croyant bien agir, puisqu'elle servait son mari... Ah! vous aurez beau lever les bras, je vous affirme que les choses ne se passent pas autrement. Dans leurs rapports avec vous? mais, mes bons amis, ces gens-là sont dans la situation de parents qui ont administré une raclée à un enfant coupable d'un mauvais coup. Que le petit s'avise de faire la moue vingt-quatre heures: on recogne dessus pour lui apprendre à bouder! Vous les boudez! Ils vous reprochent de les bouder!
--Ha! ha! ha! ricana mon père, elle est bien bonne! Non! non! en vérité, elle est bien bonne!... Non! mais nous voyez-vous, ma femme et moi, et mon enfant aussi, et vous aussi, sans doute, et votre mari, toute la famille, quoi! nous rendant chez les Plancoulaine et faisant risette à monsieur, à madame, à mon excellent confrère Courtois et à toute la séquelle des pieds plats qui nous ont traînés dans la boue, qui m'ont ruiné, qui m'ont arraché une à une mes amitiés, jusqu'à la dernière!...
--Tout se tasse, dit grand'mère.
--Ah çà! fit mon père, est-ce que vous vous moquez de nous?
Il se souleva à demi sur son lit, et sa figure était effrayante.
--Plutôt que de faire cela, dit-il, plutôt que de faire cela, madame, j'aimerais mieux m'affilier à la bande des Cincinnatus, des Phébus et de tous les us de la République, entendez-vous bien!... Oui, certes, j'aimerais mieux cette extrémité!
Grand'mère se leva.
--Calmez-vous, dit-elle. Je vois que la poire n'est pas encore mûre. Mais tout s'arrangera, tôt ou tard, j'en suis bien certaine.
Le malade en fut irrité toute la soirée; il s'apostrophait lui-même pour n'avoir pas rompu avec sa belle-mère définitivement. «Oui, oui, définitivement, disait-il. Cette bonne femme, avec sa prétendue sagesse, ne fera jamais que rendre la situation plus exaspérante.» Il se rappelait ses paroles lors de l'achat de la maison Colivaut: elle avait prédit à peu près tout ce qui était arrivé. Et il en était agacé davantage.
VI
Trois fois par semaine, Coqueugniot me conduisait chez le curé de Beaumont.
Nous aperçûmes un jour des tas de gens aux portes, malgré le froid, dans la rue de la Ville-aux-Dames. Je voulus savoir ce qu'il y avait. Coqueugniot me dit:
--Ce sont des gens qui sont en train d'attraper des pneumonies.
Mais j'insistai pour savoir ce qu'ils faisaient en outre. Coqueugniot consentit à s'informer. On lui dit:
--C'est le nouveau médecin qui fait ses visites: il vient d'entrer chez monsieur Clérambourg.
Nous passions sur la place au milieu de laquelle était la statue d'Alfred de Vigny, dont le socle, par derrière, était flanqué d'une fontaine. Cet homme de bronze, au beau profil hautain, qui avait l'air d'un étranger dans la ville, m'intriguait toujours. Je demandai au maître-clerc:
--Coqueugniot, qu'est-ce que c'est, un poète?
--Ah! voilà! fit Coqueugniot.
Il regarda la statue; mais ce fut tout ce que je pus tirer de lui là-dessus. Il ajouta aussitôt:
--Mais l'important c'est que tous, tant que nous sommes, allons puiser de l'eau à cette fontaine qui a quatre-vingts chances sur cent d'être contaminée.
--Ah!
--Mais certainement! Songez un peu que les infiltrations! etc.
Le voilà parti. Jusqu'à l'arrivée au presbytère, il m'initie aux tortueux secrets du tube digestif.
Avec M. le curé, tout change. Que la physiologie le possédait donc peu! Il ignorait son corps, réduit à l'apparence d'une carcasse d'oiseau que couvre un maigre plumage. Par l'hostilité municipale, sa vieille maison croulait; il fuyait de pièce en pièce les courants d'air, la chute des plâtras et des chevrons. Quand j'arrivais, il faisait faire une flambée de sarments qui dégourdissait l'air de la chambre glaciale; car, pour lui, il ne se chauffait pas: insensibilité peut-être, pauvreté à coup sûr. Et pendant que sa servante, accroupie, frottait des allumettes innombrables sur la pierre humide, M. le curé allait prendre un petit livre de latin: l'_Epitome historiæ sacræ_, et la grammaire, et il me disait:
--Mon enfant, souvenons-nous que nous n'apprenons pas le latin pour le plaisir de décliner _rosa_, la rose, ou pour conjuguer des verbes irréguliers et briller aux examens, mais pour pénétrer par le moyen de cette langue, non pas «morte», mais «immortelle», dans une région dangereuse à la vérité, mais magnifique et qui demeure inconnue de la plupart des hommes: je veux parler de la pensée humaine.
Il me montrait de misérables rayons où étaient rangés les auteurs anciens, et il me disait:
--Voilà le plus beau trésor du monde! C'est par la pensée et par la poésie que la créature de Dieu donne sa fleur. Le parfum en est si délicieux qu'il enivre parfois; il est bon de n'en jouir, comme de toutes choses ici-bas, qu'avec discernement, avec méthode et conformément à une discipline: souvenez-vous alors que l'étude de la même langue vous fait pénétrer les enseignements de l'Église, qui, même pour l'impie qui ne veut pas les croire inspirés, sont du moins le résultat de l'expérience accumulée des siècles et ont plus de chance de s'appliquer aux besoins de l'homme que tout système improvisé.
Le grand vieillard parlait; la bourrée de sarments pétillait; des étincelles environnaient la servante impassible, qui, du bout de sa savate, pressait, au milieu de la flamme, les brindilles rebelles semblant vouloir retourner aux vignes. Je ne comprenais pas toujours la parole du vieux prêtre, nouvelle pour moi et trop différente de ce que j'entendais à l'ordinaire, quoiqu'elle fût conforme à mon aspiration d'enfant vers quelque chose de plus ragoûtant que la vie médiocre de tous les jours. Si je ne saisissais pas tout ce qu'il disait, du moins je savais, grâce à ses exordes, que le travail aride que nous faisions ensemble devait avoir un noble aboutissement; et je souhaite aux pauvres enfants qui commencent à ânonner des déclinaisons de rencontrer un maître d'école qui leur évoque, au lieu des succès scolaires, un si fécond mirage.
Le feu s'éteignait vite, et, la servante partie, le prêtre ne s'en inquiétait guère. Moi-même j'oubliais le froid et jusqu'à l'horreur de cette grande pièce sombre et rébarbative, parce que, du corps desséché, du crâne décharné du curé, un charme, une chaleur, un rayonnement d'exaltation émanaient. Ce que mon intelligence n'atteignait pas, mon instinct le recevait et en éprouvait un muet et profond réjouissement. Une règle de grammaire, une phrase traduite, étaient les prétextes incessants à une envolée vers des considérations qu'il s'efforçait de me rendre sensibles par des images. Une des causes de l'élévation de son esprit était qu'il ignorait les personnalités. Il n'était jamais question avec lui de monsieur un Tel ni de madame une Telle. Messieurs et dames n'existaient pas pour lui; ils formaient un troupeau appelé «le prochain» et méritant les égards; hors de cela, il y avait Dieu, d'où découlaient toutes les beautés, comme du soleil tombe la lumière.
VII
Un après-midi, la vieille bonne nous interrompit au milieu de la leçon:
--Monsieur le curé, c'est le médecin!
--Le médecin?
--Le nouveau médecin, monsieur le curé!...
Elle joignait les mains; elle faisait les yeux des bonnes femmes qui regardent l'Enfant Jésus dans la crèche de Noël. Elle s'écria:
--Qu'il est joli! qu'il est joli!
--Faites entrer, dit le curé. Et puis, vous redonnerez un brin de bois pour réjouir la pièce, car le jour tombe... Mon petit, ajouta-t-il en fermant les livres, nous nous en tiendrons là pour aujourd'hui.
La bonne introduisait le nouveau médecin. Elle me prit par la main et m'entraîna; je n'eus que le temps d'apercevoir le jeune docteur Chevalière, avec qui la petite-maman avait dansé et qui apprenait le boston à Marguerite Charmaison.
Il était joli, c'était la vérité.
Ah! en voilà un qui n'avait pas une longue redingote et un chapeau haut de forme, ridicules en province! Il était de taille très convenable; il portait une pelisse entr'ouverte, où l'astrakan brillait du haut en bas; il avait le pied fluet qu'on voit aux messieurs sur les catalogues des maisons de confection. Et quel pantalon! comme cela tombait! quel pli cela faisait! Il tenait à la main un melon anglais. Sa figure était parfaite: des yeux bleus, ni trop grands ni trop petits; un nez droit, sans défaut; de noirs cheveux bien taillés, bien peignés; de la moustache; une barbe blonde soignée à donner à croire qu'il la faisait tailler tous les jours. Enfin il était remarquable par cet ensemble de proportions convenues et cette absence de caractère particulier qui plaisent à tout le monde.
A la cuisine, la servante disait:
--Il est trop bien pour rester à Beaumont.
De retour à la maison, je trouvai la petite-maman en tête à tête avec le docteur Troufleau. Elle l'avait mandé pour un bout de migraine qu'elle avait. Depuis quelque temps, elle avait sans cesse une indisposition nouvelle et faisait appeler le docteur Troufleau.
Je dis, dès en ouvrant la porte:
--Je l'ai vu!
Ils comprirent, car ils parlaient probablement de lui, comme toute la ville, et l'on me demanda:
--Eh bien! comment est-il?
--Il est joli! il est trop bien pour rester à Beaumont.
VIII
Au jour de l'an, nous reçûmes une lettre de Marguerite Charmaison. On en fut étonné, car on n'y comptait plus, bien qu'elle eût, en partant, promis de nous écrire. Mais il était si vraisemblable que, reprise par Paris, elle nous eût tous oubliés, y compris le docteur Troufleau et sa demande!
--Ah! fit petite-maman en parcourant la lettre, elle a trouvé cette fois son chemin de Damas!
Pauvre Marguerite! De quoi s'agissait-il encore?
On était loin du cardinal Newman! Le grand converti anglais et le jeune lord, la communion dans les chapelles romaines, étaient dépassés. Marguerite était retournée à sa destinée: elle cherchait avec angoisse et avec passion, elle cherchait quelque chose qui comblât l'âme gloutonne qu'elle avait et qui, faute d'aliment nouveau, l'eût dévorée elle-même.
Elle avait découvert la philosophie. Elle passait ses jours à la Sorbonne. Elle nous citait d'affreux noms allemands; elle traduisait Kant; elle écrivait le mot «idée» avec une majuscule; elle nous envoyait la photographie de son professeur.
Au cours de quelques digressions, elle faisait grand éloge de «l'Orgueil»; et «l'Amour», au contraire, était fort malmené, comme «avilissant» et «vraiment un peu niais».
--Quand ce pauvre Troufleau lira ça! dit mon père.
Mais la lettre s'abaissait, en se terminant, jusqu'à être à la portée du premier venu, et il n'y était guère question que du jeune docteur Chevalière, qu'elle supposait que nous connaissions. Quel effet avait-il produit à Beaumont? Combien jusqu'à présent avait-il fait tourner de têtes?
--Voilà, dit petite-maman, la raison de sa lettre. Elle veut que je lui parle du docteur Chevalière.
--Oh!
--Mais, en attendant, je veux édifier Troufleau.
Troufleau écouta cette lecture. Il avait de beaux yeux tendres, ardents et timides. Certes, il était moins brillant que le docteur Chevalière; mais cet homme sympathique et doux renfermait un feu secret. Il ne disait rien; il semblait accoutumé à l'humiliation et à la douleur. Cette lettre et la lecture qu'on lui donnait de cette lettre lui causaient l'une et l'autre. Il s'en abreuvait.
--Ah! mon pauvre ami, dit la petite-maman, si cette jeune fille est destinée à faire votre bonheur, avouez qu'elle s'égare en ce moment dans un singulier chemin!
--Ce sont là des égarements de l'esprit, dit le docteur, et l'on en revient sans que le coeur ait été touché: voilà l'essentiel.
Ainsi, il ne désespérait pas. Il ne disait pas qu'il avait renoncé à caresser dans l'intimité de sa mémoire l'image de mademoiselle Charmaison. Il n'avait jamais reçu d'elle le plus petit encouragement; il avait reçu de son entourage les plus grandes raisons de se décourager. On lui lisait une lettre où elle ne marquait aucunement qu'elle se souvînt de lui, et où elle s'informait du nombre de têtes tournées par le docteur Chevalière, qui lui avait appris le boston. Et rien n'était ébranlé dans la volonté d'espérance de cet homme à figure de bel animal fidèle, souffrant et résigné.
Mieux! On eût dit qu'il savourait ses blessures. Oui, il y avait une secrète volupté dans la façon dont il sentait sa douleur s'aviver et grandir. Il lui était infiniment doux de souffrir par et pour Marguerite Charmaison!
Il était là, son chapeau haut de forme à la main, les deux longues basques de sa redingote pendantes de chaque côté de la chaise. Mon père le regardait. Il regardait aussi sa femme, par brefs coups d'oeil, et il paraissait impatient que cette scène prît fin.
Petite-maman parla des femmes adonnées aux travaux intellectuels, des femmes artistes, écrivains; elle osa dire: «Des femmes qui sont supérieures à leurs maris.»
--Oh! dit le docteur, la femme a si tôt fait de retourner à la nature dès que le coeur s'en mêle!
D'ailleurs, il ne voyait pas d'inconvénient à ce qu'une femme, même mariée, cultivât ses dispositions naturelles, fût-ce pour la science: «Que les maris luttent donc de culture avec elles!...»
--Le docteur, dit mon père, penche vers toutes les idées nouvelles!
Petite-maman poussa un soupir et dit:
--Vous devez avoir un joli mépris pour les femmes ordinaires.
--Mais je n'en fréquente pas! dit galamment le docteur.
--Merci.
Ses nerfs étaient soulevés. Elle quitta la pièce brusquement.
Sa tendre amitié pour le docteur atteignait depuis quelque temps ces confins délicats où le dévouement que l'on exerce en faveur de la réussite d'une liaison sentimentale étrangère se laisse altérer par la jalousie et bientôt se décompose et dégénère.
IX
Petite-maman s'ennuyait.
Dîners, soirées dansantes, matinées musicales chez les Plancoulaine, chasses chez les hobereaux, pique-niques à la campagne avaient lieu sans nous.
Privée de ces plaisirs, de longs mois elle en avait fait fi, et le dépit, dans une certaine mesure, peut tenir lieu d'agréments. Le docteur Troufleau méprisait les distractions de la classe bourgeoise, qu'il jugeait creuses et vulgaires. Il le disait, le répétait chez nous. On le croyait presque. Quand le dépit s'émoussa,--car tout finit,--la parole du docteur Troufleau en prolongea les effets salutaires; la jeune femme s'accoutuma à l'entendre, et peu à peu en contracta l'impérieux besoin. La douceur de l'habitude s'était répandue insensiblement, comme la nuit tombe.
Son mari, qu'elle aimait, était malheureux et triste; en outre, il n'avait jamais su causer qu'avec Clérambourg; l'entretien avec lui devenait rapidement amer. Troufleau, malheureux lui-même, trouvait dans la compagnie d'une femme encore jeune et jolie un délassement à sa rude besogne du jour. L'aveu de son amour pour mademoiselle Charmaison avait fourni à leurs causeries un aliment intarissable. Le docteur y faisait bercer par une main gracieuse son espoir et sa mélancolie. La jeune femme était heureuse de rappeler la figure d'une aimable amie et de panser charitablement une blessure. Petit à petit, le docteur s'était aperçu que madame Nadaud ne traitait plus ce sujet qu'avec peine, et, par discrétion, il l'avait tu lui-même. L'amie présente s'était révélée plus douce et plus consolante à mesure que l'on s'éloignait de l'amie de Paris. C'était un sujet que l'on avait abandonné d'un commun accord.
Mais, de ce moment-là, il y avait entre eux incertitude et malentendu: elle, pouvant croire qu'il avait oublié Marguerite Charmaison; lui, se demandant pourquoi elle fuyait le nom de la jeune fille, et assez intelligent pour admettre sans fatuité la raison la plus naturelle.
Jamais honnête homme ne fut plus embarrassé que le bon docteur Troufleau lorsque éclata pour lui l'évidence de ce cas dont bien d'autres eussent fait une bonne fortune.
La loyauté lui commandait d'espacer, pour y mettre fin, ces causeries quotidiennes. Mais cette rupture lui était interdite par les devoirs de l'amitié qui le liaient avec mon père, et d'une façon de plus en plus étroite à mesure que son isolement devenait plus grave et plus douloureux.
Pauvre docteur Troufleau! Il fallait voir son air inquiet, ses yeux de toutou qui ne sent pas le fumet de son maître, lorsqu'il entrait et ne trouvait pas là mon père, ou bien lorsque mon père faisait mine de sortir.
A défaut de mon père, ma présence était pour lui un gage de demi-sécurité. Il ne m'avait jamais tant comblé de prévenances. Petite-maman, d'ailleurs, aimait à m'avoir près d'elle quand le docteur était là. Elle ne cherchait point à éloigner son mari; on voyait qu'elle avait peur quand il avait le dos tourné.
Nous n'avions plus qu'un ami, qui était bon et sûr. Et voilà que, dans nos relations avec cet ami, quelque chose comme un poison se glissait et nous intoxiquait, en nous rendant de jour en jour ces relations plus pénibles que la solitude.
X
Petite-maman passait les journées étendue près du feu. La lecture l'ennuyait; les ouvrages de main l'ennuyaient. Elle avait eu pour le piano un joli talent, non très cultivé, mais d'une aisance miraculeuse, qui lui valait, autrefois, d'être une des plus fermes ressources des Plancoulaine. Depuis l'isolement, elle se traînait encore parfois jusqu'au piano, quand son mari l'en suppliait ou quand le docteur Troufleau venait à parler des opéras qu'il avait entendus à Paris. Mais le sentier étroit qui menait au piano, parmi les meubles entassés, devenait tel, grâce au désordre croissant, que nul n'osait s'y aventurer, pas même la mère Fouillette pour l'époussetage.
Mon père ayant insisté un jour pour qu'elle jouât, elle haussait les épaules. Il persista. Alors, dans un mouvement de rage puérile, elle ouvrit la porte du salon. Il vit. Il leva les bras et s'enfonça les doigts dans les cheveux.
Et le désordre gagnait. Comment une femme qui ne faisait rien pouvait-elle répandre un tel chaos dans une maison?
Elle se levait tard, se laissait tomber sur une chaise longue, ne remuait pas le petit doigt, et tout était sens dessus dessous. Des livres qu'elle ne lisait pas gisaient, ouverts et déchirés; un métier dont elle n'usait pas avait le lamentable aspect d'une baraque en démolition; des ouvrages inachevés pendaient hors des tiroirs, et sans cesse des miettes ou des morceaux de pain entiers déshonoraient la table ou la cheminée, parce que cette femme inoccupée avait faim et mangeait à toute heure des tartines de confitures. Les taches? ah! si grand'mère les avait vues!
Dans cette indolence, elle était plus que jamais jolie. Ses magnifiques cheveux noirs, abondants et longs, noués en un tour de main, lui convenaient cent fois mieux qu'échafaudés en lourd chignon, à la mode de ce temps-là; ses yeux inertes, son regard ralenti, étaient cent fois plus beaux que dans les moments où elle s'animait, et mon père, qui s'en apercevait, l'aimait toujours malgré sa répugnance pour la veulerie.
Cette situation dura un mois, deux mois, davantage. Le docteur Troufleau ne semblait pas moins embarrassé. Des sentiments contradictoires se le disputaient, c'était visible, et il en était déchiré. Cependant, une hardiesse nouvelle et comme sournoise soulevait ses gestes et son regard; son teint pâle s'échauffait en dessous, d'un feu qui faisait sourdre une espèce de buée fine sur son front et sur ses joues mates.
Il y avait quelque chose d'infinitésimal entre le docteur Troufleau et petite-maman. C'était une chose sans nom pour moi, et que j'essaierai de figurer comme elle m'apparaissait alors.