Part 8
Sa voix tonna; la verrerie, sur le buffet, s'ébranla. Les murs, toute la pièce, la pauvre madame Clérambourg, le double M. Thiers et nous, ah! tout, tout ce qui existe au monde devait être assuré qu'il n'y avait pas d'affaire Pichard. Ah! saprelotte! s'il y avait eu une affaire Pichard après cet éclat de foudre... Qui eût dit, mon Dieu! que tant de bruit pût jamais sortir de l'horrible fente à peine visible sur la cire de la face de Clérambourg!
Il reprit:
--Il n'y a pas d'affaire Pichard. Il y a une affaire politique!
Et en prononçant «politique» sa lèvre lança une pluie; il frappa en même temps du plat de la main sur la table. Tout le pavillon s'ébranla encore.
--... Politique? fit mon père, d'un air complètement ahuri.
--Politique! répéta Clérambourg. Vous êtes compromis avec la clique gouvernementale!
Mon père ouvrit les yeux. Il était loin de s'attendre à ce reproche. Il pensa immédiatement--il nous l'a dit plus tard--à la poignée de main qu'il avait donnée aux politiciens sur la place, à la politesse toute récente de Cincinnatus. De cette dernière même, Clérambourg était peut-être informé: il savait tout.
--Compromis? dit mon père. Mais il n'y a rien de commun entre la «clique gouvernementale» et moi!
--Il y a ou il n'y a pas, le fait importe peu: vous êtes compromis.
--Soit!
--C'est une trahison! dit M. Clérambourg.
--Il est plaisant, dit mon père, de m'entendre reprocher, à moi, la trahison, à l'heure qu'il est!
--Mais, dit Clérambourg, on dit que vous vous laissez porter aux élections municipales!...
--De mieux en mieux!... Que vais-je apprendre maintenant de mes affaires?
--Je ne puis pas dire que j'ai vu de mes yeux la liste; mais quelqu'un m'a affirmé qu'il y avait lu votre nom.
--Il en a menti!
--En ce cas, il est bien coupable; car, par la diffusion de ce bruit, il vous aliène toute la clientèle sérieuse.
--Qui vous a dit cela? fit mon père.
--La liste a circulé dans la ville.
--C'est une nouvelle infamie. Je ne les compte plus.
--Prenez garde! Je ne crois guère, pour ma part, qu'un bruit puisse aller très loin sans fondement aucun. Mais que voulez-vous que pensent vos amis qui lisent votre nom sur cette liste et, d'autre part, vous voient serrer la main de nos «rouges» les plus avancés?
--Ah! fit mon père avec franchise, c'est vrai: ils m'ont tendu la main, une fois, sur la place; je n'ai pas cru devoir leur faire l'affront...
--Une seule fois? Êtes-vous sûr?
--Tout à l'heure, c'est vrai, avoua mon père naïvement, chez la buraliste... Cincinnatus...
--Vous voyez bien! Je vous dis que vous êtes compromis. Il y a les faits.
M. Clérambourg s'assit, comme s'il venait d'élucider une question d'une manière définitive. Et il balança sa pantoufle sous le nez de M. Thiers.
Mon père contemplait avec les yeux d'un homme qui a le vertige l'effondrement nouveau où des ennemis acharnés le précipitaient, lui, les siens, sa fortune, sa personne publique et privée, ses opinions, son coeur. Quelqu'un avait eu l'idée de profiter d'une poignée de main polie pour achever de ruiner son crédit, et pis que cela: pour l'atteindre dans le plus intime et le plus profond de ses sentiments: l'amitié de Clérambourg! Quelqu'un avait voulu, préparé, provoqué cette poignée de main de carrefour. Clérambourg était le dernier ami qui lui fût demeuré fidèle. Un seul argument pouvait l'arracher de sa maison, on le savait bien: un dissentiment politique. Mais comment faire naître un tel dissentiment entre deux hommes qui avaient toujours pensé de même? Le moyen, une âme de vipère l'avait trouvé: c'était d'abuser de la faiblesse d'un homme réduit à l'isolement, en le tentant par des avances amicales. Le malheureux n'avait pas osé refuser une main tendue: il en serrait si peu!
Quant aux politiciens que l'on raillait parce que plusieurs d'entre eux ne savaient seulement pas lire, ils s'enorgueillissaient de la recrue d'un notaire et d'un transfuge. N'osant pas cependant lui faire des propositions, ils avaient essayé l'effet de son nom sur la liste municipale.
Il y eut un silence long et embarrassant. M. Clérambourg s'était affaissé dans son fauteuil, et, jugeant toute parole nouvelle oiseuse, il s'apprêtait à somnoler. Une châtaigne éclata tout à coup dans le foyer, avec fracas, et projeta des cendres qui couvrirent les deux têtes de M. Thiers, les pantoufles de Clérambourg, son pantalon et celui de mon père. Et toute une nichée de châtaignes insoupçonnées fut révélée entre les chenets: elles avaient des ventres de rouges-gorges et bâillaient par un côté de l'écorce.
Madame Clérambourg se leva et vint épousseter et brosser les pantalons de ces messieurs. Cela fit diversion un moment; mais bientôt il n'y eut plus rien à faire, et le morne silence retomba autour de la cheminée prussienne. Les deux MM. Thiers avaient conservé de la cendre sur le toupet et sur les lunettes.
Mon père, ayant vu le fond de l'abîme où il dégringolait, eut une pensée sentimentale, car le coeur dominait en lui. Il dit à Clérambourg:
--Mais vous, vous, Clérambourg, vous croyez à cela?
Le ton de sa parole, la grande émotion dont sa voix, à ce moment, fut vraiment la transcription musicale, la candeur avec laquelle il avait avoué précédemment la poignée de main, puis l'autre poignée de main chez la buraliste, la franchise enfin de son attitude et de sa figure honnête, eussent convaincu tout être ayant gardé quelque chose d'humain. Mais Clérambourg était de ces gens avisés qui ne s'en laissent point conter: son unique vertu était la prudence.
Il écarta ses deux mains. Ce geste signifiait: «Je n'y puis rien, il y a les faits.»
--Ainsi, depuis trente ans... commença mon père.
M. Clérambourg éleva haut la main, cette fois-ci. Cela voulait dire: «Ah! pas de chanson larmoyante, hein! Il y a les faits, vous dis-je!»
On peut discuter une parole, y répondre un mot qui retourne la situation. Mais à un tel geste, que répliquer?
Je vis les yeux de mon père. Ils regardaient le foyer, le nid de châtaignes, la flamme vacillante, les têtes de cuivre, le bout de la pantoufle de Clérambourg. Ils assistaient à la mort d'un être très cher et très précieux, précieux et cher depuis très longtemps, depuis si longtemps qu'autant dire qu'il lui avait été uni toute la vie. Et c'était une mort pire que la mort naturelle, où l'on se quitte la main dans la main, avec l'espoir d'une réciprocité affectueuse d'un monde à l'autre. Là, il y avait quelqu'un qui s'engloutissait en retirant à soi, cruellement, la passerelle du souvenir. C'était trop pénible.
Mon père se leva et salua madame Clérambourg. M. Clérambourg se leva pour refermer la porte sur nous.
TROISIÈME PARTIE
I
En sortant de chez Clérambourg, mon père, ayant bu le calice, titubait. Cependant le goût amer à son palais fut si détestable qu'il en reçut une secousse et se redressa: le désir sain de tirer vengeance le sauvait. Courir sus aux politiciens qui lui avaient arraché son dernier ami!
Il s'approcha du bureau de tabac et regarda attentivement à travers les vitres. Il espérait y pourfendre Cincinnatus. Point de Cincinnatus. Il se rejeta sur le café. Un billard, des tables de marbre, des parterres de sciure de bois aux coins brisés par un balai méticuleux, un chien endormi près du poêle, une odeur infecte de tabac et d'alcools: pas seulement le crachat d'un conseiller municipal! Mon père me dit:
--Tu vas rentrer, gamin; je vais plus loin.
Mais il fut arrêté devant la maison par sa femme, qui attendait le résultat de la visite à Clérambourg, et il dut lui parler.
Il n'en voulait pas à Clérambourg, mais uniquement à ceux qui avaient inscrit son nom sur la liste municipale.
--Je vais les attraper par les oreilles... par les oreilles!
Il faisait le geste de les secouer à bout de bras comme un lapin.
--Et je leur flanquerai mon pied quelque part... au café ou en plein carrefour, sur la place publique!... Les bandits!... Prendre mon nom pour le coller sur leur liste, à côté de ceux de trois ivrognes et d'un braconnier!...
Sa femme l'entourait de ses bras, le baisait sur le front, tâchait de le calmer. Elle en revenait toujours à son idée:
--C'est égal!... quand je pense à ce Clérambourg!... Enfin, tu lui as vu le fond du sac!
--Mais non! mais non!... Clérambourg est un homme droit, intransigeant pour la politique comme pour toutes choses. On m'a fourvoyé; on m'a introduit dans un cloaque: il le constate, voilà tout.
--Dis donc qu'il est enchanté de l'occasion, qu'il n'attendait que cela, qu'il cherche depuis longtemps un prétexte à s'éloigner d'ici, parce que les Plancoulaine ne cessent de le malmener à cause de son assiduité chez nous... Mais c'est un homme qui ne veut pas avoir tort, et il n'aura jamais tort. Il est venu ici jusqu'au dernier jour, et tous les jours, comme par le passé. Ah! il a de la chance d'avoir saisi au vol l'affaire politique! Voilà l'occasion d'une belle rupture, en effet! Elle le hausse, elle le grandit: fidèle malgré les calomnies, malgré l'abandon général, mais malgré la «trahison politique», non pas! Tu le vois d'ici, l'incorruptible, le dos tourné à la cheminée du salon Plancoulaine et administrant de mignonnes petites tapes au fond de son pantalon!...
--Laisse-moi. Je veux sortir. Je veux aller trouver toute cette clique et la souffleter. Laisse-moi!
Elle ne voulait pas qu'il sortît dans son état d'exaltation, et elle redoutait les suites désastreuses de la moindre «voie de fait» contre les hommes au pouvoir. Elle le retenait comme elle pouvait, en s'accrochant à lui par des caresses. Tout à coup, une idée lui vint:
--Mais que tu es bête! dit-elle.
Il la regarda. Elle souriait et semblait avoir tout arrangé.
--Mais, mon pauvre ami, quand tu auras giflé tout le conseil municipal, crois-tu que tu vas par là reconquérir la bourgeoisie? Tu l'as perdue ta clientèle bourgeoise, en rompant avec les Plancoulaine. C'est fini les contrats de mariage chic, et les inventaires des châteaux, fini! fini!...
--Eh bien?
--Eh bien! il y a les autres qui te tendent la main.
Mon père ricana:
--Oui!... l'idée de Troufleau!... Des bêtises.
--Ce n'est pas si sot! Crois-tu que les petites gens ne valent pas les plus huppés?... Moi, je t'assure que je ne rougirais pas d'avoir à ma table telle ou telle brave et honnête femme qui ne dépasse pas la porte de l'office chez les Plancoulaine.
--Mais c'est cette «brave et honnête femme» qui se moquerait de toi, ma pauvre enfant, si tu l'invitais à dîner; parce que tu ne lui ôteras pas de l'idée que si tu la vois, elle et son bonnet blanc, c'est parce que tu n'en peux plus voir d'autres; c'est parce que les dames te lâchent, les dames chic, les dames de chez les Plancoulaine! On ne se déclasse pas, c'est impossible... surtout en descendant... Et puis, ce n'est pas tout ça: j'ai été, je suis et je reste opposé à la politique des sectaires, des hâbleurs et des voyous! C'est net?
--Ce qui est net, c'est que ton intérêt est de ne rien brusquer avec des gens qui t'ont fait des avances, qui tiennent les affaires de la ville, qui pourront peut-être t'éviter bien des ennuis...
--Quels ennuis?
--Quels ennuis?... Mais est-ce que je sais? Tiens! quand ce ne serait qu'à propos des arbres de la maison Colivaut...
--... Les arbres de la maison Colivaut?
--Oui, les arbres que monsieur Fesquet a décidé de faire élaguer. Qui est-ce qui contraindra madame Colivaut à les faire élaguer? Ce n'est pas lui, Fesquet; c'est, sur sa plainte, à lui, Fesquet, une ordonnance du maire.
--Comme tu es renseignée!
--Je t'ai entendu dire cela toi-même cinquante fois.
--C'est juste.
Il s'assit et sembla réfléchir. Une heure après, il murmurait:
--Et dire qu'ils m'humilient, m'aplatissent et me ruinent, moi, pour avoir donné la main à de pauvres bougres de républicains, tandis qu'ils sont là, chez les Plancoulaine, à boire les paroles du député Charmaison, dont la majeure partie des électeurs sont des communards!...
Il ne sortit pas. D'ailleurs, il était exténué et dut s'aliter encore. Troufleau le traita énergiquement. Je l'entendis qui disait: «Ce sont des coups à vous jeter un homme à bas!» Il craignit une jaunisse. Il venait deux et trois fois par jour. Le soir, quand il avait vu son malade, il faisait un mouvement pour se retirer, par discrétion. Mais, de son lit, mon père le retenait:
--Restez donc, docteur, si rien ne vous presse.
--Mais oui, faisait petite-maman, pourquoi changer vos habitudes du soir?... Il est vrai qu'ici ce n'est pas gai!...
Ce n'était pas plus gai chez lui, car la compagnie de M. Fesquet et de madame Auxenfants ne le séduisait guère. Il déposait son chapeau haut de forme et s'asseyait. Petite-maman et lui causaient à demi-voix près du feu.
II
A eux deux ils obtinrent que mon père ne ferait point de tapage. Ils lui conseillèrent d'écrire simplement à ces messieurs, en les priant de rayer son nom figurant à tort sur leur liste. Le malade trouva ce parti raisonnable et l'exécuta.
Coqueugniot expédiait les affaires de l'étude et venait en rendre compte dans la chambre à coucher. Mais l'état pathologique du «patron» l'intéressait beaucoup plus que les affaires. Et comme chacun s'amusait à l'entendre parler médecine, on ne l'empêchait point de discourir. Mon père surtout prenait plaisir à voir son clerc s'égayer irrévérencieusement des ordonnances du docteur Troufleau. Et il les lui tendait volontiers par-dessus les potions qui encombraient la table de nuit. Coqueugniot balançait son long corps maigre et expectorait un rire caverneux.
Mais petite-maman commençait à se fatiguer des facéties du maître-clerc. Elle trouvait qu'il était de mauvais goût de plaisanter ce pauvre docteur Troufleau, «fort intelligent» sous ses allures de petite femme, et qui, en somme, avait tiré mon père d'un mauvais pas.
--Mais oui! d'un très mauvais pas! On peut te le dire maintenant: nous avons eu des inquiétudes.
--Bast.
--Oh! tu peux rire. N'empêche que dans deux jours tu seras debout, grâce à ses soins, qui ont été, il faut l'avouer, plus que ceux d'un médecin, ceux d'un ami, d'un vrai...
--Tu crois que Coqueugniot, à lui seul, ne serait pas arrivé...
--Assez! tais-toi, ou je prierai cet imbécile de rester désormais dans son étude.
Mon père se rembrunissait le soir, lorsqu'on entendait le coup de sonnette du docteur et qu'on n'entendait pas celui de M. Clérambourg. On attribuait son abattement aux susceptibilités de la convalescence. Il remontait volontiers à sa chambre. Il nous laissait en bas, petite-maman, le docteur et moi.
III
Je voulus m'en aller, un soir, en même temps que mon père. Petite-maman me dit:
--Oh! le paresseux! Mais il faut vous apprendre à veiller un peu.
Je restai avec eux. Le docteur, aussitôt mon père disparu, avait repris son chapeau à la main; et il le garda même lorsqu'il fut assis de nouveau. Il parla des soins qui seraient nécessaires encore, des préoccupations morales à éviter surtout. Il dit qu'en ville le retrait du nom de M. Nadaud de la liste municipale avait fait bon effet «au point de vue des conservateurs». Il usait fréquemment de cette expression, car il penchait, lui, sensiblement, vers le parti démocratique. Il disait volontiers:
--Monsieur Charmaison, lundi dernier, à la tribune...
Était-ce par communion d'idées qu'il lisait les discours de M. Charmaison à la Chambre? Ou le souvenir de Marguerite influençait-il ses opinions?
Petite-maman le taquinait là-dessus. Une particularité assez remarquable était qu'elle ne lui parlait plus de Marguerite que sur un ton de badinage, tandis qu'auparavant elle s'associait à la douleur du jeune homme.
L'approche des élections municipales ramenait l'entretien sur la politique presque chaque jour, plutôt quand mon père n'était pas là,--peut-être Troufleau craignait-il de le contredire?--et la politique nous valait invariablement quelque citation de M. Charmaison. Troufleau connaissait par coeur la moindre de ses répliques au Palais-Bourbon.
--Mais, docteur, vous êtes donc abonné à _l'Officiel_?
Il confessa:
--Oui...
Mon père conserva l'habitude d'aller se coucher de bonne heure. L'absence de Clérambourg, c'était trop évident, continuait à lui être intolérable. Il n'avait point de goût à causer avec le docteur.
Petite-maman, qui recevait chaque jour les opinions du docteur, s'en imprégnait. Elle continuait à pousser son mari du côté des Cincinnatus et des Phébus; elle lui disait:
--Quel dommage que tu n'aies pas laissé tout bonnement ton nom sur leur liste! Tu aurais été élu haut la main--les conservateurs ne votent pas!--et on t'aurait nommé maire...
Mon père haussait les épaules:
--Le bel honneur!
--Est-ce que Plancoulaine ne se flatte pas encore aujourd'hui de l'avoir été?
--Oh! du temps que Plancoulaine était maire...
--Eh bien! quoi! «Du temps que Plancoulaine était maire!» Qu'est-ce qui se passait donc, mon Dieu! «du temps que Plancoulaine était maire?»
--D'abord il était entouré de tous les hommes de valeur...
--Tu en attirerais autour de toi.
--Mais qui donc? Mais qui donc? grand Dieu!... Le perruquier? le facteur?
--Je connais quelqu'un qui t'aurait suivi.
--Ah! j'y suis: Coqueugniot!
--Pas du tout: le docteur Troufleau.
--Ah!
Il réfléchit un instant, puis il dit:
--Troufleau est un naïf! Il s'imagine, en faisant du zèle, flatter le député radical Charmaison: il est dans l'erreur. Charmaison vit, à Paris, dans un milieu d'artistes, d'hommes de lettres, des gens charmants, aux idées paradoxales. Le peuple, dont il parle sans cesse, il n'y touche pas, ne se mêle pas à lui: à peine une fois tous les quatre ans, dans une réunion électorale, du haut d'une estrade encore! Tu ne le vois pas ici, au café, buvant l'absinthe avec Cincinnatus! Il traitera Troufleau de jobard s'il apprend qu'il trinque avec le prolétaire...
--Et si Troufleau avait une foi politique?
--Troufleau est un garçon gentil qui a sacrifié ses intérêts pour se ranger de notre bord. Il est jeune, il a besoin d'avenir: il cherche maintenant à tirer parti de la triste situation où il s'est mis généreusement. Ce n'est pas moi qui contribuerai à lui donner l'espoir de réussir dans cette voie fausse: il n'y en a pas. Et si, réellement, ses convictions l'inclinent de ce côté-là, tant pis pour lui! Il ne fera rien que s'embourber davantage--du moins comme médecin--à Beaumont. Notre devoir, à nous, est de lui répéter ce que nous lui avons déjà dit: «Le salut est de l'autre côté du pont: le salut est chez les Plancoulaine.»
--Les Plancoulaine! les Plancoulaine! Nous ne nous dépêtrerons donc jamais de ce cauchemar!... Les Plancoulaine! Mais nous sommes donc tous enfoncés dans les Plancoulaine comme dans de la glu!
--C'est la société. Quiconque s'en retire vit à l'état de bête fauve.
--Oh! vous me faites tous enrager. Je suis pourtant sûre qu'il y a quelque chose à faire!
--Il y a à vivre seul; encore faut-il avoir des rentes: en un an mon étude a perdu soixante pour cent de sa valeur...
--Alors? alors?... De ma vie, cependant, je ne remettrai le pied chez les Plancoulaine!
--Ni moi, certes!
IV
Ma vieille grand'mère, à Courance, bien qu'elle eût été la première à blâmer l'achat de la maison Colivaut, avait fait cause commune avec son gendre devant les Plancoulaine et devant la ville. Mon père lui en savait gré ainsi que du joli mouvement qu'elle avait eu en me restituant à lui pour le consoler. Peut-être la remerciait-il, intimement, davantage encore, d'avoir contribué à éteindre les calomnies dirigées contre sa jeune femme, en la venant voir plus souvent que par le passé, en se montrant avec elle, en la couvrant de sa grande honorabilité.
Aussi lui faisait-on fête; on lui offrait à goûter; on essayait de la retenir à dîner. Elle était si heureuse de me revoir, elle était bien tentée de rester. Elle disait, en souriant: «Et ce pauvre Casimir qui va s'inquiéter!...» On savait que le grand-père ne s'était jamais inquiété de rien; on souriait aussi.
Un jour, elle accepta.
Mais, quand on eut fini de parler de choses générales, de s'offrir ceci et cela et de s'inviter, voilà ma grand'mère qui s'avise de me soulever les cheveux avec son pouce:
--Tu n'as donc plus d'eau de quinine, mon petit?
--Mais si! mais si! dit vivement petite-maman; il en a un grand flacon.
J'avais un grand flacon, mais je ne m'en servais pas, et personne ne me frictionnait, comme le faisait autrefois ma grand'mère. Elle dit, sur un ton qu'elle ne commandait plus:
--Si on ne s'occupe pas de cet enfant-là, il va avoir d'ici peu la tête dans un état déplorable!
Pour faire diversion, mon père lut, à haute voix, le journal. Grand'mère se moquait bien du journal!
--Pendant que je suis là, dit-elle, je ferais mieux d'aller visiter le trousseau du petit... Il a laissé du linge là-bas... Il faudrait bien que je sache...
--Ah bon! dit la petite-maman, si vous êtes venue pour passer l'inspection...
Mais grand'mère n'entendait pas; elle fouillait dans mes poches:
--As-tu des mouchoirs, au moins?
Justement, je n'avais pas de mouchoir.
--Il n'a pas de mouchoir! s'écria-t-elle. Voilà un enfant qui se mouche avec les doigts! Allons! mon petit, mène-moi voir ton armoire... Vous permettez?
--Si, au moins, j'avais été prévenue de votre visite, j'aurais un peu préparé la chambre...
Grand'mère comprit la naïveté honteuse de cette excuse. Elle se redressa de toute sa supériorité sur cette jeune femme inexpérimentée et paresseuse. Celle-ci, dépitée, poussa la porte du salon où je couchais. Elle dit:
--Allez donc! Faites comme chez vous!
Et elle se sauva, battant les portes, piétinant l'escalier. Elle alla s'enfermer dans sa chambre.
--Qu'est-ce que vous voulez? dit mon père, dans cette satanée maison, nous serons toujours comme des forains sous la tente: il n'y a pas de quoi se retourner.
--Allons donc! dit grand'mère, voulez-vous que je vous mette votre salon en ordre?
Et ses mains agiles, adroites et courageuses frémissaient du désir d'ordonner cette pièce transformée en fourre-tout indescriptible, et du désir d'étaler mes chemises, mes bas, mes mouchoirs, en belles piles bien comptées.
Son gendre avait le même goût qu'elle. En une heure elle se fût satisfaite et elle l'eût enchanté. Cependant il lui dit, les lèvres pâles de colère:
--Ah! madame, mêlez-vous de ce qui vous regarde!
Elle m'embrassa et courut à sa voiture.
V
Ce ne fut cependant pas une brouille. On affecta de part et d'autre de ne donner aucune suite à l'incident.
Grand'mère vint à Beaumont dès qu'elle apprit que mon père était souffrant. Il dormait; on ne l'éveilla point. Elle resta en bas avec petite-maman, et cette fois, les deux femmes causèrent sans se disputer, parce que M. Clérambourg faisait les frais de l'entretien. Grand'mère le détestait dès le temps même que vivait sa fille, car, déjà, il accaparait mon père, l'influençait en tous ses actes, et sa première femme, comme la seconde, en était jalouse.
Toutefois, petite-maman recommanda à grand'mère, quand elle verrait son gendre, de ne pas dire du mal de Clérambourg, car il ne pouvait souffrir qu'on l'attaquât.
--Votre mari a bon coeur, malgré tous ses défauts, et il reste fidèle à ses amis. Je suis sûre qu'il n'en veut à personne.
--Je n'en sais rien, mais il est difficile de ne pas garder rancune à des gens qui nous traitent comme on le fait!...
--Il n'en veut à personne, répéta grand'mère, et c'est par là que tout s'arrangera.
--Eh! grand Dieu! que voulez-vous qui s'arrange, au point où les choses en sont?
--Je n'en sais rien. Mais tout s'arrangera, croyez-moi: je suis une vieille bonne femme, et j'en ai vu, ma vie durant, de toutes les couleurs. Vous pouvez vous en rapporter à moi.
Elles faillirent s'embrasser.
Grand'mère revint quelques jours après. Quand on l'annonça, petite-maman dit à son mari:
--Laisse-la entrer; elle te remontera, je t'assure. Elle a beaucoup de bon sens, la bonne femme.