L'enfant à la balustrade

Part 7

Chapter 73,887 wordsPublic domain

Pour me mieux voir, M. Fesquet ouvrit la fenêtre. Son regard de matou allait de ma personne aux grands arbres que l'automne faisait resplendissants d'or et de rouille et dont les panaches bruissaient sur ma tête. Il clignait de l'oeil. Il se recula; il fit avancer madame Auxenfants. Tout à coup il leva le bras très haut, en tenant la main rigide comme une serpe, et il fit une vigoureuse section, devant lui, dans l'espace: il tranchait les arbres de madame Colivaut à son idée.

Les troncs de l'orme et du marronnier étaient situés à un mètre à peine de la balustrade, et ils lançaient des branches magnifiques et libres, principalement sur la rue, du côté du midi et par-dessus le toit de madame Auxenfants. Depuis des générations, les voisins indulgents avaient toléré ces empiètements d'ombrages. Si la main de M. Fesquet eût été puissante et coupante, les deux arbres vénérables eussent été amputés net, au ras du tronc.

Et comme je ne bougeais pas, M. Fesquet sortit et vint dans la rue. Les deux mains aux goussets d'un pantalon à rayures, il vint jusqu'au pied de la terrasse. Et, là, il regarda encore en l'air, comme s'il prenait ses mesures. Il les avait prises depuis beau temps, je suppose; mais il voulait que je fusse frappé de ses gestes et que je les rapportasse à mon père, afin de lui faire de la peine.

Puis il se campa, là, sous moi, les mains aux goussets et la tête nue; chez lui enfin. Il avait cette habitude, et madame Colivaut, plus d'une fois, avait fait jeter des feuilles mortes ou des balayures dont ce fielleux avait été souillé.

Tandis qu'il était là encore, je vis mon père remonter la rue, du bas de la ville. Il me vit, lui aussi, car, de si loin qu'il se trouvât, il regardait la maison Colivaut; et il me fit un signe de la main.

Mon oeil d'enfant discernait la trace des ennuis sur les épaules de mon père. Il n'y avait pas si longtemps, il portait beau encore; il était dans la force de l'âge, sa taille demeurait mince et il passait pour élégant. Mais quelque chose d'écrasant lui tombait chaque matin sur la nuque, et tout son buste fléchissait.

Il n'était ni familier ni loquace, mais il avait toujours aimé qu'on lui fît bonne mine dans la rue, et il n'était pas fâché que quelqu'un s'excusât de l'aborder pour lui demander conseil. La rencontre d'une figure hostile le troublait, lui brisait les jarrets. Il avouait cette faiblesse; on l'en plaisantait; lui-même se traitait de fillette. Il n'avait pas la haine qui aide à supporter le choc ennemi.

Hélas! c'en était fait des traversées glorieuses de la ville, alors que nous allions chez les Plancoulaine, et qu'il marchait, salué de tous, donnant dix poignées de main et levant haut la tête devant la porte de son collègue Courtois! Les saluts qu'il avait maintenant à rendre étaient rares. Des personnes rentraient dans leur boutique en le voyant venir.

Il s'engagea sur la place. Quatre de nos hommes politiques étaient assis au café. L'un d'eux, le farouche Cincinnatus, aperçut le notaire qui montait, et il dut le signaler à ses compagnons, car les trois autres tournèrent la tête vers lui. Lorsqu'il allait passer devant eux, le conseiller Soupe lui adressa un coup de chapeau si large et si éloquent que le pas de mon père en fut ralenti: il y avait lieu de s'étonner de cette marque inattendue de respect. Voyant cela, le conseiller municipal se leva et fit un mouvement, incertain, vers mon père. Mon père, à son tour, voyant cela, s'arrêta. On lui tendit la main. Ils causèrent.

C'était un événement.

Mon père était le notaire de la bourgeoisie réactionnaire, éloignée de la politique depuis la chute de l'Empire; il se tenait sur une grande réserve vis-à-vis de ces messieurs du conseil; à peine envoyait-il, comme par le passé, réparer ses souliers de chasse chez le maire actuel, savetier de son métier. Depuis la rupture avec les Plancoulaine, on prétendait que les «rouges» lui souriaient. Le colloque sur la place était la confirmation de ce bruit. En admettant que les avances de ces messieurs se fussent produites en temps ordinaire, mon père les eût accueillies d'un bref salut, et dédaignées. Il s'était arrêté; il causait.

On se sépara en se saluant de part et d'autre avec une certaine emphase. Puis mon père continua de monter vers la maison Colivaut.

M. Fesquet, au pied de la terrasse, ne bougeait pas. Il regardait venir l'acquéreur de la maison Colivaut. Il pouvait croire que l'acquéreur était déjà installé dans la place, qu'il le voyait rentrer tranquillement chez lui; que rien, à part cela, n'était changé à la maison Colivaut, et qu'au-dessus de sa tête jaune et jusque sur le toit de madame Auxenfants bruissaient les débordants feuillages de l'orme et du marronnier.

Je regardais venir mon père; je regardais au-dessous de moi la tête de M. Fesquet; ses oreilles seules remuaient.

Mon père affecta de ne pas le voir. Il avait le visage agité; mais sa grande sensibilité même lui donnait de l'audace. Il s'arrêta à un demi-pas du pantalon rayé, pour me dire:

--Bonjour, gamin!... Il fait bon, là? As-tu fait ta visite? As-tu été poli, au moins?

Je n'osais pas répondre, à cause de la présence de M. Fesquet. Les oreilles de M. Fesquet pâlissaient; son corps était immobile. Il ne toussait pas; il ne crachait pas; il ne tortillait pas un poil de barbe; il ne cognait pas, du bout du pied, un des marrons qui jonchaient le sol. Cela m'étonnait. Mon père faisait de lui abstraction complète.

--Eh bien! petit bêta! tu n'as pas un mot à me dire?

J'étais devenu rouge. C'était moi le plus gêné. Mon père s'avança encore. Je crus qu'il allait marcher sur les pieds du bouilleur de cru et qu'ils allaient se battre. Enfin mon père me dit:

--Allons! cours annoncer ma visite à madame Colivaut!

Je le vis avec satisfaction s'éloigner de l'homme immobile et incliner vers la grande porte aux pattes de biche. Puis j'entendis en même temps grincer le fil de fer et retentir au loin la cloche sur les jardins.

Alors je courus annoncer la visite.

A l'entrée de la cuisine, j'aperçus madame Robert debout, les deux poings sur les hanches. Près d'elle, la petite bonne, qui avait pour fonction d'aider la cuisinière septuagénaire et à demi percluse, était courbée, la tête en bas, sur un bassin de terre où elle frottait vigoureusement quelque chose avec un morceau de savon de Marseille de la taille d'un pavé. Un coup de cloche retentissait. La petite bonne leva le buste et, aussi haut qu'elle, il sortit de l'eau savonneuse un long linge fin, réduit en corde, mais qui s'étala aussitôt et en quoi je reconnus la chemise de madame Colivaut, maculée au jardin par mes ébats.

Ce spectacle et celui de madame Robert présidant en personne au lavage, les poings sur les hanches, me retirèrent toute force et tout courage. La petite bonne disait:

--Faut aller ouvrir, tout de même?

Mais madame Robert ne semblait pas admettre que l'importance d'une visite pût équivaloir à celle de la pureté du linge de sa maîtresse, et, d'un geste, elle commanda à la petite bonne de replonger encore une fois dans l'eau la chemise, puis elle s'en empara elle-même et dit:

--Si c'est une visite, madame est fatiguée.

J'étais là, et j'étais chargé d'annoncer la visite de mon père. Si encore madame Robert eût détourné son attention de la chemise, peut-être eussé-je parlé. Mais elle paraissait si absorbée que je mesurai, au soin qu'elle avait de réparer mes dégâts, l'étendue de son ressentiment. Enfin, elle m'aperçut:

--Ah! vous voilà, vous!

Alors je glissai vite:

--C'est papa.

--C'est papa, quoi? c'est papa...

La petite bonne revenait:

--Mame Robert, c'est monsieur Nadaud.

--Il vient chercher le petit?... Eh bien! qu'est-ce que vous faites là, plantée comme un échalas?

--Mais non, madame, monsieur Nadaud a dit comme ça qu'il venait pour voir madame Colivaut...

--Eh bien! qu'est-ce que je vous avais recommandé?...

--Je sais bien, madame; mais comme le petit jeune homme était là, je me suis dit: des fois qu'il rapporterait à son papa...

Madame Robert n'ajouta rien. Elle tenait la chemise mouillée par les deux épaulettes; la chemise de madame Colivaut s'égouttait par son milieu. Madame Robert la plaqua sur la figure de la petite bonne, me saisit d'une main gluante et m'entraîna vers la porte, où mon père attendait. Malgré la vivacité de notre course, je ne pus tenir contre la curiosité de revoir la petite bonne sous son linge humide, et je me retournai. La petite bonne pagayait sous la chemise de madame Colivaut pour se décoller de la figure et surtout des cheveux le lourd linge ruisselant. Je n'eus pas le loisir de sourire. Ce n'était pas un voyage d'agrément que me faisait faire madame Robert, au pas de course, et je redoutais aussi qu'elle ne dénonçât à mon père mes mésaventures ou qu'elle ne l'injuriât lui-même en lui jetant à la face les choses qu'elle avait bougonnées près de la couche à melons.

Mais, en présence de mon père, elle fut parfaite; sa physionomie servile se radoucit, et elle dit simplement:

--C'est que madame dort, monsieur Nadaud, et le médecin a bien recommandé de la laisser reposer, car madame est bien fatiguée.

--Ah! fit mon père. J'aurais bien aimé le savoir plus tôt: voilà huit minutes, montre en main, que je suis à la porte.

--C'est-il possible, monsieur Nadaud? J'avais pourtant bien fait mes recommandations à Angélique; mais on ne peut compter sur rien avec ces jeunesses. Si ça vous plaisait d'entrer et de faire un petit tour dans le jardin, monsieur Nadaud... Faites donc comme chez vous.

Nous rentrâmes. Mon père se dirigea aussitôt vers la terrasse. Il tenait avant tout à pénétrer dans la maison et à marcher sur la tête de M. Fesquet. Il se pencha sur la balustrade et vit son Fesquet, qui n'avait pas bougé. Alors il me parla très haut, pour que Fesquet sût bien qu'il était là.

--Eh bien! me dit-il, on s'amuse ici, à la bonne heure! Est-ce que tu es monté jusqu'au jardin du haut?...

Il était accoudé à la balustrade; il avait l'air d'adresser ses paroles à M. Fesquet. Le crâne de M. Fesquet demeurait insensible; un air léger soulevait ses cheveux rares; ses oreilles, moins pâles, ne bougeaient plus.

--Quels beaux arbres! dit mon père.

Mon coeur battit, parce que je m'attendais à voir se relever vers nous la vilaine face jaune du bouilleur de cru, pour nous vomir des injures. Je tirai mon père par la basque de sa jaquette, sans rien dire. Il m'appela «petit bêta». Il prit un cigare, l'alluma lentement; il fit des nuages de fumée; il eût voulu, je crois, qu'ils descendissent; mais ils tourbillonnaient au-dessus de la tête de l'ennemi et se perdaient dans le feuillage doré. Les lois de la nature protégeaient M. Fesquet, dont le chef était seulement orné d'un baldaquin nébuleux.

Mais nous ne nous en allâmes point que M. Fesquet n'eût quitté la place.

X

Mon père éprouvait chaque jour de nouvelles difficultés dans ses affaires. Il avait déjà perdu la clientèle de plusieurs maisons importantes; une grande propriété s'était vendue, à Rigny, près de la Ville-aux-Dames, sans l'intermédiaire d'aucun notaire de Beaumont. On disait que Courtois avait tant fait pour en soustraire le bénéfice à son rival, qu'il s'y était usé lui-même; l'acte fut passé devant le notaire d'un canton voisin. Un coup entre autres nous fut porté par le mariage de mademoiselle de Grébauval, dont la famille était des plus fidèles à l'étude de mon père. Le contrat de mademoiselle de Grébauval fut rédigé par Courtois.

Mon père échangea ses impressions amères avec M. Clérambourg, ou plus exactement il les lui confia, car M. Clérambourg reçut les confidences et ne parla point. Petite-maman, exaspérée par ce silence, piqua son mari, qui en vint, un soir, à dire à Clérambourg:

--Mais enfin, toutes ces abominations se trament dans le salon Plancoulaine! Vous ne vous y trouvez donc jamais au moment où l'on cause?

M. Clérambourg regardait attentivement ses cartes; il annonça:

--Repic... Et capot!

--Si l'on se tait devant vous, chez les Plancoulaine, votre présence doit les gêner?...

--Valet de coeur, murmurait M. Clérambourg.

--... Car, enfin, vous y êtes assez souvent, chez les Plancoulaine!...

M. Clérambourg ne donna pas signe qu'il avait entendu.

L'amitié de mon père commença d'être atteinte à cette minute précise. Et de tous les malheurs qui l'accablaient, ce doute naissant qui effleurait une liaison si profonde lui fut le plus sensible. Sa femme lui disait:

--Ton Clérambourg est un faux bonhomme! Je l'ai toujours pensé, moi, du premier jour que je l'ai vu!

--Tais-toi, disait-il, tais-toi!

--Qu'en dites-vous, docteur?

--Oh! madame...

--Tu vois bien! tu vois bien! Le docteur est de mon avis!

--Permettez, madame, permettez!

Mon père écartait de la main une idée fâcheuse; il se levait; il marchait; il soulevait le rideau de la fenêtre; il ouvrait quelquefois pour respirer.

--Tu nous gèles, mon ami! Nous ne sommes plus au moins de juin, dis donc!

--Bon! bon!

Il fermait la fenêtre et s'en allait. On entendait son pas dans le corridor ou sur le pavé de la cour. Il s'en allait nu-tête. Petite-maman m'envoyait lui porter un chapeau. Il le prenait à la main, mais ne le mettait pas; il disait qu'il avait chaud à la tête, si chaud!... Je revenais dans la salle à manger, où étaient le docteur et la petite-maman. La mère Fouillette dégarnissait la table. Puis M. Clérambourg arrivait.

Il ne manquait pas une soirée. On ne pouvait dire que sa fidélité s'altérât.

Mon père rentrait dès qu'il savait que Clérambourg était là. Et quand il se trouvait devant cette face de cire et ces yeux de veau mort, il s'apaisait, se rassérénait; sa confiance renaissait, commandée par une longue habitude, et son immense besoin d'avoir un ami animait et ornait l'être muet et blême qui, depuis trente ans, jouait pour lui le rôle de l'ami.

Depuis trente ans, il n'avait pas fait une affaire, une démarche, un geste pour ainsi dire, qu'il n'eût pris préalablement l'avis de son ami Clérambourg. Quand Clérambourg ne répondait pas, il temporisait, ou bien il s'abstenait d'agir; il s'en était applaudi souvent. Quand Clérambourg approuvait, on pouvait être sûr et aller de l'avant. Le fait est que Clérambourg avait une vaste expérience et se trompait peu.

Une seule fois mon père avait négligé l'approbation de Clérambourg: c'est lorsqu'il s'était agi de son second mariage. Petite-maman le savait-elle? Était-ce de cela qu'elle gardait rancune? M. Clérambourg, interrogé sur l'à-propos de cette union, ne s'était jamais prononcé, jamais. Oh! je l'avais assez entendu répéter par ma grand'mère! Il n'avait dit ni oui ni non; il avait fait sa bouche close; cette bouche, mon Dieu! cette ligne mathématique tracée à la règle sur une matière cireuse!... Mon père avait passé outre, emporté par la passion.

Survint une affaire de rien, qui fut plus amère encore que le contrat de mademoiselle de Grébauval.

Il y avait, en bordure du jardin de M. Clérambourg, une maison appartenant à un vieux bonhomme nommé Pichard. Cette maison possédait, sur le jardin, un jour dit «de souffrance», par lequel un homme pouvait tout juste passer la tête. Le père Pichard était un contemporain de M. Clérambourg; ils avaient, disait-on, appris à lire sur le même banc, et à compter aussi, sans doute, car tous les deux étaient fort pingres. Pour cette raison ou pour une autre, M. Clérambourg tolérait que le père Pichard lui fît la causette de temps en temps par le «jour de souffrance», lorsqu'il se promenait dans son jardin. C'était un des souvenirs les plus vifs que j'eusse gardés de nos visites chez les Clérambourg, que cette tête de vieillard apparaissant soudain par un petit trou dans le mur et jetant de là-haut une parole invariable, mais qui surprenait toujours: «Et la santé va bien, monsieur Clérambourg?» On levait la tête; cela faisait un peu peur, mais on ne pouvait s'empêcher de rire. Et le père Pichard avait sans cesse un conseil à demander à M. Clérambourg.

Ce père Pichard mourut. M. Clérambourg nous l'annonça.

--Ah bah! fit mon père, il n'a donc pas fait de testament?

--Il n'avait pas grand bien.

--Il y a des mineurs parmi les héritiers... l'inventaire...

--Attendez, fit M. Clérambourg; que diable! ils viendront vous chercher, s'ils ont besoin de vous.

On attendit; personne ne vint. Coqueugniot sut que le premier clerc de l'étude Courtois avait été vu sortant, la plume à l'oreille, de la maison du défunt.

Mon père ne déjeuna point; il eut la migraine et se coucha. Petite-maman envoya chercher le docteur Troufleau et lui dit:

--Cette fois-ci, le Clérambourg a été pris les deux pieds dans le plat!

Le malade fut mécontent de voir Troufleau; il prétendait qu'il n'avait rien; «un peu de bile... eh bien! quoi?»

--Voilà, dit sa femme, l'état dans lequel l'astuce de son cher Clérambourg l'a mis. Clérambourg a introduit Courtois dans la maison du père Pichard!

--Qu'en sais-tu? disait mon père, jaune comme un coing; qu'en sais-tu? attendons! tout s'explique.

Il était assoupi, le soir, à l'heure où M. Clérambourg arriva. Petite-maman profita de la circonstance pour faire dire à Clérambourg qu'il n'y avait personne à la maison. Aussitôt éveillé, mon père demanda si Clérambourg n'était pas venu. On lui dit la vérité. Il ne souffla mot, mais se leva, se chaussa: il voulait courir chez Clérambourg. Il disait:

--Nous aurons une explication loyale.

Mais il fut pris de nausées et dut se rejeter sur son lit. Anéanti par une violente crise bilieuse, il se traîna le lendemain chez Clérambourg.

--Prends au moins le petit avec toi, lui dit sa femme; il accourra nous avertir si tu as besoin de quelque chose.

Il consentit à m'emmener avec lui. J'étais peu gênant; je ne comptais guère.

Il avait beaucoup réfléchi; la crise l'avait soulagé, lui avait «nettoyé les idées», disait-il; et sa femme l'avait tellement chapitré qu'il commençait à admettre la possibilité d'une trahison de la part de son ami Clérambourg, quoiqu'une telle chose lui parût «inexplicable». Il répétait: «On s'expliquera! on s'expliquera!»

--S'expliquer! faisait la petite-maman; mais à quoi bon? Qu'est-ce qu'on explique jamais? Clérambourg tourne casaque parce qu'il obéit au mot d'ordre des Plancoulaine, comme les autres... comme tous les autres... non, sauf Troufleau; il faut rendre justice à ce garçon. Eh bien! quand tu perdrais ton Clérambourg, celui-ci nous restera; il a donné ses preuves... Troufleau...

--Mais je m'en fiche, de Troufleau! s'écriait mon père.

--Ah! et qu'est-ce que tu lui reproches?

--Rien du tout!...

--Bon! parfait!... nous verrons, nous verrons, dans tout cela, qui aura le beau rôle!

Lorsque mon père comparait ce qu'était pour lui le docteur Troufleau, doux, timide, conciliant, et adonné à une science étrangère, avec la ressource si longtemps prolongée que lui avait offerte son aîné dans la profession, Clérambourg, le pauvre petit médecin ne pesait qu'un fétu.

Nous sortîmes donc, tous les deux. C'était une des premières froides journées de novembre; une mauvaise bise nous cinglait la figure; je tenais relevé le col de mon pardessus, et, les mains dans mes poches, je me ratatinais. Mon père ne semblait pas prendre garde au froid. Il entra au bureau de tabac, acheta un cigare et l'alluma. On lui avait défendu de fumer, aujourd'hui du moins. Là, il rencontra un de ces messieurs du conseil municipal, Cincinnatus. C'était un grand et gros homme orné d'une grande barbe, coiffé d'un grand chapeau. Il donnait l'idée d'une République large et puissante; il évoquait un type d'homme très ancien, excessivement ancien, perdu dans la nuit des temps. Il ne faisait que fumer et boire dans les cafés, et parlait d'égorger la moitié des Français. Cincinnatus ôta son grand chapeau et tendit la main à mon père devant la buraliste qui en parut fort étonnée. Peu de mots, il est vrai, furent échangés entre eux:

--Vent frisquet, monsieur Nadaud, dit Cincinnatus.

--C'est l'hiver, dit mon père.

Et il sortit. Il n'allait pas si vite que je l'eusse désiré. Il regardait au loin; il tirait sur son cigare, et le vent emportait derrière nous une fumée épaisse; il n'avait pas songé à reboutonner son pardessus.

A ma stupéfaction, nous passâmes devant la maison de M. Clérambourg sans entrer. Ce n'était pas qu'il tînt à épuiser son cigare, car il fumait chez M. Clérambourg. Je crois qu'il reculait le moment de «l'explication». Il devait beaucoup souffrir. Peut-être préparait-il son discours. Un sujet n'était pas facile à aborder avec Clérambourg lorsque celui-ci voulait s'y dérober. Et quel sujet que celui qu'il allait falloir traiter là! Certes mon père eût abandonné la maison Colivaut pour conserver intacte l'amitié de Clérambourg.

Nous avions dépassé la maison Clérambourg depuis longtemps, quand il vira et revint sur ses pas. Il me regarda et me dit:

--Mais tu as l'air gelé!

Nous marchâmes un peu plus vite.

M. Clérambourg habitait, dans la rue de la Ville-aux-Dames, une assez belle maison bourgeoise où l'on ne pénétrait jamais, car, pour ne pas user sa maison, l'ancien notaire avait fait construire à côté un petit pavillon d'une seule pièce, où il se tenait ainsi que sa femme, tout l'hiver, autour d'une cheminée prussienne réputée économique. Madame Clérambourg était assise près de la fenêtre et confectionnait de petits ouvrages; elle disait bonjour, bonsoir, demandait des nouvelles et touchait un mot de la température; elle n'avait aucune importance. M. Clérambourg, assis dans un vieux fauteuil, frottait la semelle de ses chaussures contre les chenets de la cheminée prussienne, qui représentaient la tête à toupet de M. Thiers, en cuivre brillant. Ces messieurs, amis naturels de l'ordre et des capacités, et témoins, dans leur petite ville, des premiers gâchis démocratiques, gardaient une dent à l'organisateur du régime républicain. M. Clérambourg trouvait une certaine satisfaction à l'insulter de sa semelle, en effigie.

Quand nous entrâmes, sans sonner, selon la coutume familière, M. Clérambourg fit:

--Tiens!

--Oui, dit mon père.

Madame Clérambourg bougea un peu; mon père lui dit:

--Ne vous dérangez donc pas, chère madame,

Clérambourg demanda:

--Vous étiez sortis, hier soir, à ce qu'il paraît?

--C'est absurde! dit mon père, je ne sais ce qu'on vous a dit: j'étais malade comme une brute, au lit...

--Je me demandais: s'ils sont sortis, où diable sont-ils allés?

--En effet, où diable serions-nous allés?

Je crois que ce ne fut qu'après avoir dit cela, un peu machinalement, que mon père s'aperçut de l'allusion blessante que son ami faisait à notre malheureux isolement. Il y eut un moment de silence. Le double M. Thiers de cuivre souriait, d'un air malin, à droite et à gauche de la cheminée prussienne.

--Et ça va mieux? dit Clérambourg.

--Oui, dit mon père.

Il jeta son cigare dans la cheminée. Je vis qu'il allait parler.

--Non, dit-il, ça ne va pas mieux; mais j'ai tenu à venir m'excuser du malentendu d'hier soir, et puis... je veux vous parler à coeur ouvert, Clérambourg!... Cette affaire Pichard...

Clérambourg détacha aussitôt de son ventre une de ses mains croisées, et en fit un couteau, comme M. Fesquet pour les arbres; il trancha la question:

--Il n'y a pas d'affaire Pichard.

--Cependant... soyons sincères: mettez-vous à ma place; que penseriez-vous? Pichard était votre homme; il n'a jamais ouvert ou fermé sa porte, recousu un bouton de sa veste sans votre avis; il était niché dans votre jardin; c'était un chien à vous...

--Il suffit! dit Clérambourg.

Il redressa son grand corps dans son fauteuil, puis il se leva tout droit, et, comme nous étions assis, il parut immense et nous écrasa.

--J'ai dit: il n'y a pas d'affaire Pichard. Il suffit.