Part 6
M. Clérambourg entra, donna la main à tous et me tapota le menton d'un doigt qui sentait le tabac; puis il défit le bouton de sa jaquette. C'était un homme haut, large et fort; il portait des cheveux lissés qui s'enroulaient sur l'oreille comme les lamelles de bois que crache la varlope du menuisier; il ne se rasait pas tous les jours, de sorte que la partie inférieure de sa figure semblait barbouillée d'une cendre épaisse d'où émergeaient--pour moi qui voyais presque toujours cela d'en dessous,--deux énormes narines, où faire grimper un ramoneur. Il portait haut un front bombé et poli, couleur de vieil ivoire. Des lèvres eussent coûté trop cher: sa bouche était faite d'un trait, une mince fissure rectiligne qui ne s'ouvrait pas souvent, et uniquement pour dire, en termes mesurés, l'indispensable.
Mon père l'écoutait comme un oracle. Sa sagesse, sa modération et sa science du droit lui valaient la considération générale.
Quand il se fut adossé à la cheminée, il releva de droite et de gauche les basques de sa jaquette et flatta de la main le fond de son pantalon, selon sa coutume, même lorsqu'il n'y avait pas de feu; et chacun s'apprêta à lui parler du sujet. Mais personne ne fut assez fort. La petite-maman n'était pourtant pas timorée, mais, en présence de M. Clérambourg, une venette brisait son meilleur élan.
Mon père atteignit la boîte à cigares; il en offrit un à son grand ami. Celui-ci le prit, le froissa, en coupa la pointe, puis humecta le bout tronqué dans son espèce de bouche. Cela demanda un temps considérable. M. Clérambourg alluma son cigare et fuma.
Mon père offrit le cognac au docteur.
--Prenez donc, mon cher docteur; cela vous redonne du coeur, allez!...
L'allusion était assez claire; l'ouverture était pratiquée; il n'y avait plus qu'à marcher. Bernique! M. Clérambourg ne broncha pas.
Il dit:
--Je vous dois une revanche, si je ne me trompe?
Et l'on prépara la table de jeu.
Le docteur se retira de bonne heure. Mon père tint à le reconduire jusqu'à la porte de la rue. La mère Fouillette me couchait dans le salon; la porte du corridor était entr'ouverte. Mon père confessait au docteur la nature des bruits qui couraient la ville. Il lui disait qu'il tenait à braver l'orage; il le priait de ne rien modifier à son assiduité à la maison. Le docteur eut des exclamations indignées.
--Comment! comment!... Est-on si méchant dans ce pays!... Mais je ne souffrirai pas... Plutôt m'éloigner de vous...
--Ne le faites pas! lui dit mon père; on supposerait que c'est moi qui vous ai mis à la porte, ce qui donnerait aux racontars un corps inattaquable.
--C'est juste. Je reviendrai, je vous le promets...
--Merci. Et moi, je vous promets de tirer de Clérambourg les détails qui vous intéressent.
--Maigre consolation, hélas! de savoir pourquoi le bonheur vous est refusé... Cependant... si l'objection reposait par hasard sur mon âge, sur l'âge de mademoiselle Charmaison, sur ma situation provinciale, que sais-je... enfin, dites bien que je ferais tout, que j'attendrais cinq ans, dix même, et davantage!... que mes maîtres me créeraient une situation à Paris... Tout! tout! vous dis-je!
Oh! comme ce garçon aimait Marguerite!
Je crois que mon père en fut touché et qu'il osa ce soir-là affronter le tombeau vivant qu'était M. Clérambourg. Mais le tombeau ne livra pas son secret, car, le lendemain, le mutisme extraordinaire de M. Clérambourg était devenu le sujet de préoccupation à la maison, et faisait presque oublier à mon père et à sa femme celui de la veille. Ils ne s'en cachèrent pas devant moi. Mon père disait:
--Clérambourg a tort, franchement, il a tort: c'est à laisser croire qu'il y a dans le passé de ce pauvre Troufleau ou dans sa famille...
--Oh!
--Mais, dame! Il est à supposer que Charmaison a dit quelque chose. On ne dit pas «non» à une demande en mariage comme à un marchand de pacotille qui passe sous la fenêtre; on dit quelque chose. Charmaison a dit quelque chose à Clérambourg. Ou, s'il n'a rien dit à Clérambourg, c'est qu'il s'agissait de quelque chose que Clérambourg ne devait pas entendre.
--Que veux-tu dire?
--Je n'en sais rien!... Je m'y perds!... Ah! nous avions bien besoin que cette histoire vînt s'ajouter à nos embêtements!
Le docteur était si anxieux qu'il n'attendit pas la soirée. Il vint après déjeuner, contrairement à toute habitude. Nous étions encore à table. Mon père fut fort embarrassé; il n'osait avouer l'insuccès de sa démarche. Le docteur avait des yeux meurtris qu'il roulait tristement, comme les beaux fauves inquiets à la voix d'une meute. Petite-maman comprit qu'il fallait parler coûte que coûte.
--Ce Clérambourg, dit-elle, est un misérable!
--Mon amie, dit mon père, ne nous emportons pas. La discrétion de Clérambourg est proverbiale. Il outrepasse un peu la mesure aujourd'hui, je le reconnais... Mon cher docteur, ma mission près de Clérambourg est terminée: autant vous adresser à ce meuble!
--Mais, dit le docteur, il y a dans tout cela plus que de la discrétion: il y a du mystère! A la fin, que diable! j'aurais le droit de m'offenser!
--C'est ce que nous disions, fit petite-maman.
--Mon amie! n'envenimons pas les choses! Nous allons tout à l'heure prononcer des mots après lesquels il n'y aura plus à revenir en arrière: et nous ne savons pas seulement sur quel terrain nous avançons!
--J'ai envie, dit le docteur, d'aller tout bonnement demander une explication à monsieur Charmaison.
--Ou une réparation par les armes! pourquoi pas? fit mon père. Nous y voilà bien! Et après? Quand vous aurez commis cette sottise-là, croyez-vous que jamais vous obtiendrez la jeune fille? Est-ce que vous avez renoncé à elle?
--Non! dit le docteur en se redressant.
Il était resté debout, près de la porte, et il tenait son chapeau haut de forme à la main, au creux de la taille, dans une attitude qui lui était familière.
VI
Tout à coup la porte fut poussée violemment et vint frapper contre le plat du chapeau, qui en fut à demi écrasé. Nous ne fîmes tous qu'un saut. C'était Marguerite Charmaison qui entrait en coup de vent. Si instruit que l'on fût de l'indépendance de ses manières, on en était toujours surpris. Elle était seule; elle avait, disait-elle, planté sa femme de chambre dans un magasin.
--Mais qu'y-a-t-il?
--Il y a que mon père m'emmène: je pars... J'ai voulu que vous sachiez que je suis avec vous, les opprimés, contre l'injustice...
Parole de fille de tribun! Était-ce le motif qui l'amenait?
Le docteur, suffoqué plus que nous par la coïncidence de cette folle visite et par l'accident de son chapeau, balbutia je ne sais quoi, se courba, s'en alla.
Quand il eut tourné les talons, on interrogea Marguerite:
--Mais pourquoi ce départ précipité?
--J'allais vous le demander.
--A nous?...
--Voilà. Ce matin, avant le déjeuner, papa arrive de chez les Plancoulaine et me dit: «Ma fille, nous partons ce soir.» Je saute: «Pourquoi ça?--Tu dois le savoir!--Comment le saurais-je?--Par tes amis.--Quels amis?--Ceux que tu fréquentes chez les curés!»
Ces dames s'étaient rencontrées un jour dans le jardin du presbytère. Quelqu'un passant sur le pont avait pu les voir.
--Vous étiez avec nous, ma petite amie, dans le jardin du curé; et après? Ce n'est pas pour cela que l'on vous fait quitter Beaumont? Monsieur votre père n'a pas jugé à propos de nous revoir depuis que nous sommes mal avec les Plancoulaine, c'est très bien. Mais il ne vous a pas, que je sache, interdit de nous rencontrer?
--Non. Aussi, ce n'est pas parce que nous nous sommes rencontrées que l'on m'emmène.
--Pourquoi vous emmène-t-on?
--Il s'est passé quelque chose que je ne sais pas, que je ne dois pas savoir, paraît-il, et dont on suppose que j'ai dû être informée, du fait seul que je vous ai rencontrée chez monsieur le curé...
--Nous ne savons rien, dit mon père.
--Oh! fit Marguerite, ce n'est pas gentil, vous ne voulez pas me le dire!
--Nous ne savons rien, mademoiselle, absolument rien!
Marguerite dit:
--Voyons... Il y a eu une demande en mariage?...
--Non, mademoiselle!...
--Ah! vous êtes pris! Comment savez-vous qu'il n'y en a pas eu?
Cette fois, c'était mon père qu'elle avait «fait parler». Sa physionomie si expressive s'éteignit. Bien malin qui eût vu si elle était flattée ou indifférente.
--Maintenant, dit-elle, adieu, adieu!
--Que c'est imprudent à vous d'être venue!
--Et si je vous écris, de Paris, que direz-vous donc?
--Quelle enfant terrible vous faites!... Sortez au moins par la ruelle.
Voilà Marguerite lancée dans la petite cour qui mène à la ruelle.
Mais il y avait encore, dans la petite cour, le docteur Troufleau qui faisait remettre son chapeau en état par la mère Fouillette. Coqueugniot, témoin de sa peine, était même descendu se joindre au groupe du médecin et de la vieille bonne, et il donnait ses avis comme s'il se fût agi d'un blessé.
Nous voyons Marguerite traverser la cour. La mère Fouillette et Coqueugniot assujettissaient le chapeau haut de forme sur le chef du docteur Troufleau; on distinguait fort bien les reflets brisés par une estafilade. Le docteur n'eut que le temps de porter la main à ce chapeau lorsqu'il reconnut mademoiselle Charmaison qui se sauvait par le petit corridor des écuries.
L'image m'est demeurée dans la mémoire, de Marguerite troussant d'une main sa jupe, retenant de l'autre son chapeau de paille et se retournant vers nous, ses jolis cheveux ébouriffés. Elle nous adressa des bonjours de la main; nous vîmes ses beaux yeux, ses dents... Et le pauvre docteur Troufleau qui était là, faisant des saluts, les deux bras ballants, et au bout de l'un d'eux le chapeau haut de forme en accordéon!
Marguerite tenait-elle réellement à savoir si la demande en mariage avait eu lieu? Tenait-elle à éprouver par elle-même la qualité du bruit public, selon lequel le «docteur Troufleau ne sortait pas de chez les Nadaud»? En ce cas, un singulier hasard desservait le pauvre docteur et nous-mêmes!
VII
Marguerite disparue, mon père ne fit qu'un bond jusque chez M. Clérambourg.
Il en revint, non plus crispé par l'incertitude, mais anéanti.
--Clérambourg a desserré les dents.
--Ah! Et qu'a-t-il dit?
--C'est moi qui ai posé la question. Il n'a eu qu'à répondre.
--Quelle question?
--Celle-ci: «Clérambourg! le docteur Troufleau a vu sa demande repoussée sous prétexte qu'il fréquente ma maison?»
--Comment!... tu crois vraiment que c'est à cause de cela?
--Clérambourg m'a répondu: «Oui.»
--Et Clérambourg n'a pas giflé le monsieur qui lui a fourni ce prétexte?
--Clérambourg ne m'a pas dit ce qu'il a fait. Je suppose qu'il a agi convenablement...
--Ce qu'il y avait de convenable, c'était de lui arracher les yeux!
--Je ne suppose pas qu'il ait fait cela, mais je suppose que les relations de Clérambourg avec les Plancoulaine, de qui Charmaison n'est que le porte-parole, ne seront pas empreintes dorénavant d'une grande cordialité...
Petite-maman haussa les épaules:
--A moins que monsieur Clérambourg ne choisisse dorénavant la maison et les cigares Plancoulaine pour digérer, le soir, et que nous ne revoyions plus le bout de son nez!... Ah! ce n'est pas moi qui le pleurerai!
--Clérambourg est un ami de trente ans pour moi.
--Taratata!
--Il m'a vendu son étude et il y reste attaché: les Plancoulaine sont inféodés à Courtois...
--Taratata!
--J'ai pleine confiance en l'amitié de Clérambourg. Il ne s'agit pas de cela pour le moment, mais d'un brave garçon qui est un fidèle ami, lui aussi, et de qui il va falloir nous priver...
--Pauvre garçon! avec son chapeau cabossé! Elle a passé devant lui en riant... peut-être se moquait-elle de lui, peut-être non! Peut-être ne l'a-t-elle pas vu même! Peut-être n'a-t-elle pas remarqué, en ouvrant la porte d'ici, qu'elle aplatissait son chapeau... Et lui qui la saluait, qui faisait des courbettes, des courbettes!...
Mon père dit à son tour:
--Pauvre garçon!
--Tu vas lui dire le motif?
--Je ne veux pas que la carrière de ce jeune homme soit brisée à cause de nous: il n'y a pas eu que le refus de mademoiselle Charmaison, il y en a eu d'autres.
--Pour le même motif?
--Pour le même motif.
--Qui t'a dit cela?
--Clérambourg. Il sait tout.
--Pourquoi ne l'a-t-il pas dit plus tôt?
--Je n'avais pas songé encore à lui poser la question. Je la lui ai posée pour les deux demandes en mariage connues de nous; il a fait «oui».
--Mais c'est infernal! c'est à envoyer ce pays au diable!
--Tout cela remonte à l'achat de la maison Colivaut!
VIII
L'aveu fut fait dès le soir au docteur Troufleau, qui venait dans l'espoir d'entendre parler de mademoiselle Charmaison. Mon père était ému, car ce qu'il allait dire lui coûtait doublement: en apprenant au jeune homme le motif qui lui valait le refus des jeunes filles du pays, il se privait d'un dernier ami, et en cédant à la pression de la calomnie, il semblait admettre que cette calomnie fût fondée.
Il tendit la main au docteur:
--Mon ami, quittez ma maison: vous y gâchez votre avenir. Hier, je vous suppliais de rester pour affronter plus hardiment ensemble la méchanceté publique. Aujourd'hui, elle nous a atteints; le mal est fait; c'est moi qui vous dis de vous écarter. Que vous demeuriez avec nous ou que vous vous retiriez, nous restons, ma femme et moi, dans les deux cas, contaminés. Pour vous, une chance de salut demeure: séparé de nous, le pays vous absout, et vous recouvrez le droit d'épouser une jeune fille comme il faut et de fonder une famille... Il n'y a pas à hésiter!
--Je n'hésite pas! je reste avec vous.
Mon père hocha la tête et sourit amèrement.
Le docteur reprit:
--Mon intention n'est pas, actuellement, de m'établir, de fonder une famille, mais avant tout d'épouser une jeune fille que j'aime. Cette jeune fille est l'amie de madame Nadaud, puisqu'elle était encore ici il y a quelques heures. Si j'achetais le consentement de son père en sacrifiant l'amitié de madame Nadaud et la vôtre, je pense et je veux avoir la conviction que je m'aliénerais à tout jamais, par un pareil trafic, l'estime de mademoiselle Charmaison.
--Vous auriez vite fait de gagner son estime si vous vous mettiez d'abord en état de gagner sa main.
--Peu importe! je ne la gagnerai pas par ce moyen!
--Soit! dit mon père, mais allons jusqu'au bout!--puisque aussi bien il faut que j'examine la situation dans toute sa triste réalité, qui m'est révélée d'aujourd'hui seulement.--Il ne s'agit pas, pour vous, uniquement d'un mariage, mon cher docteur; il s'agit de votre carrière à ménager. Songez à votre clientèle. Toute la ville, à ce que je vois, obéit au mot d'ordre parti de la maison Plancoulaine. Qu'il plaise demain à celui qui dirige ce troupeau de moutons de vous mettre en interdit...
--Je suis seul médecin à Beaumont!
--Ils en appelleront un second!...
--A défaut de la clientèle bourgeoise, qui seule se laisse mener à la baguette, il me restera l'autre: le petit commerce et la campagne.
--Bon! bon! dit mon père; vous êtes un brave et digne garçon, et je vous remercie.
--Oui! dit petite-maman, nous vous remercions; vous êtes un homme de coeur.
Tous deux lui serrèrent la main, et ils avaient les yeux un peu humides. Mais je connaissais bien la figure de mon père, et je voyais, à un mouvement des sourcils, à un hochement de tête, que, s'il ne doutait pas de la bonne volonté du docteur, il n'avait pas confiance en la durée de ses résolutions. Il n'avait confiance qu'en Clérambourg.
IX
Lorsque je n'allais pas à ma leçon de latin, on m'envoyait quelques heures dans les jardins de madame Colivaut. Mon père aimait à me savoir là; c'était un peu, pour lui, prendre possession de la maison. Il me disait: «Tu tâcheras d'être à la balustrade sur les quatre heures, au moment où je passerai; alors je te verrai de loin.» Ainsi il se figurait qu'il rentrait chez lui et que son fils l'attendait sous les beaux arbres. Pour les gens de la ville, il me plantait là aussi comme un drapeau. C'est que, de tout Beaumont, on me voyait sur cette terrasse fameuse, et les personnes qui allaient chez les Plancoulaine ne pouvaient manquer de dire là-bas qu'elles avaient vu le «petit Nadaud se prélasser comme chez lui à la balustrade de madame Colivaut».
Un jour de la fin de l'automne, madame Robert, la dame de compagnie, me fit entrer dans la chambre de madame Colivaut. Les sièges y étaient garnis de housses, les fenêtres, de rideaux jaunes; un grand placard bâillait, où l'on apercevait des rouleaux de papiers de tenture et du linge en pile; une odeur de caramel se mêlait à celle du tabac à priser; au fond d'une alcôve, madame Colivaut était couchée. Sa tête de pomme de reinette, embobelinée dans un bonnet, ne me plut guère, car je pensai, dès le seuil: «Sacristi! il va falloir embrasser!» Madame Colivaut caressait un gros chat qui ronronnait sur l'édredon, contrairement, c'était probable, aux volontés de madame Robert, femme d'humeur prompte, qui se hâta d'empoigner l'animal par la peau du dos, tandis que sa maîtresse disait d'une voix plaintive:
--Qu'est-ce qu'elle vous a fait, cette pauvre bête?
Madame Robert tenta de me soulever pour me mettre au niveau des joues rondelettes et fripées de la malade, mais elle me trouva trop lourd. On se contenta de me demander mon âge; puis madame Colivaut fit signe à madame Robert d'aller prendre dans la commode la boîte aux chocolats. Ils dataient du jour de l'An; mais je ne fis pas le difficile. Enfin, on m'envoya jouer.
Je courus au cadran solaire. Le persil, autour du socle, avait été coupé. Sur la pierre noircie, rugueuse et trouée comme une éponge, il était poussé de petites mousses jaunes, et, dans une jointure, une touffe d'herbe lançait trois tigelles menues par-dessus le cadran. Je m'aperçus que j'avais grandi, car je lisais l'heure sans me cramponner à l'ardoise brisée: plus de danger de voir accourir les cloportes dans mes manchettes.
Il n'y avait personne dans le jardin. Je me souviens qu'on entendait le bruit lointain d'un marteau sur la forge et la chanson plus rapprochée d'une couturière qui cousait chez madame Colivaut. La lessive séchait. De beaux nuages moutonneux traînaient sur le cadran une ombre rapide. Je ne sais pourquoi, tout à coup, mon cadran me reversa son charme magique, et je me mis à réfléchir.
Je me mis à réfléchir, c'est-à-dire que je pensai à Marguerite Charmaison. Réfléchir m'était très pénible autrefois parce que j'avais l'ambition de penser à des choses magnifiques, ce qui n'est pas toujours aisé. Mais depuis que j'avais institué Marguerite Charmaison la dépositaire attitrée de toute les beautés du monde, lorsque ma crise d'idéalisme me prenait, je n'avais qu'à m'abandonner au souvenir de sa charmante image.
O Marguerite Charmaison! que je fus attristé, devant mon cadran solaire et durant cette heure délicieuse d'automne, en me remémorant que vous étiez aimée par un petit monsieur vêtu d'une longue redingote et coiffé d'un chapeau haut de forme que vous-même aviez cabossé!... Et vous, voyons! l'aimez-vous?... Est-ce que tout doit décidément aboutir au train-train médiocre ou vulgaire? N'êtes-vous qu'une femme douée de curiosités, de roueries et de passions communes, petite fiancée du lord aux mains translucides? Que n'ai-je pu vous interroger, Marguerite Charmaison! Je vous interroge, ô grand ciel, là-haut, ô vous qui me faites lire, d'un doigt d'ombre, de belles sentences sur le cadran solaire, dites-moi pourquoi les enfants se font des idées plus hautes que les choses réelles? Est-ce pour se les voir faucher avant vingt ans, comme l'herbe des pelouses que le jardinier impitoyable maintient égale et rase et le plus près possible de la surface de la terre?...
Le soleil se couvrait, et la pointe d'ombre était retirée. Puis elle réapparaissait tout à coup entre les grands chiffres romains. Et je lisais pour la cinquantième fois l'inscription latine: LÆDUNT OMNES, ULTIMA NECAT.
Madame Robert fut tout à coup devant moi et me dit:
--Mais! vous vous ennuyez, mon enfant! Il faut jouer!
Je fus, encore une fois, saisi d'une grande honte: j'aurais préféré être surpris mangeant des confitures à même les pots, à l'office, que seul, devant un cadran solaire, «à ne rien faire».
Me voilà parti, courant dans les allées du jardin, dont je retourne le sable et écorche les beaux coins des plates-bandes, comme un cheval échappé.
Sur plus de cent mètres, entre des troncs d'abricotiers, un linge bleuâtre était étendu, que des becs de bois à ressort métallique mordaient contre la corde. Je bondis à travers la lessive, afin de prouver à madame Robert que je sais gambader et m'amuser follement, quand il le faut. Les deux bras en avant, les yeux fermés, je tourne, je vire, parmi les serviettes, les draps de lit, les chemises, les pantalons, les bonnets de nuit, les mouchoirs et les camisoles.
A demi étouffé sous la toile humide, je perçois toutefois des cris aigus et je distingue entre deux draps madame Robert, qui accourt vers moi. C'est pour jouer sans doute. «Attends voir un peu, madame Robert! si je ne cours pas plus fort que toi...» Je fuis devant madame Robert, je chevauche à travers les plates-bandes, je renverse une cloche à melons, si bien suspendue pourtant aux crans de trois crémaillères de bois; j'évite avec adresse les petits pois ramés, enfin je me trouve à bout de souffle dans une planche de fraisiers où les fruits écrasés forment sous mes semelles une pâte poisseuse. Alors seulement, je m'avise que j'entraîne une chemise de femme, une superbe chemise à empiècement de dentelles, arrachée par moi involontairement à la morsure des becs de bois. Un de mes bras est introduit dans une manche, la batiste a touché la terre, le terreau gras, le crottin; la chair des fraises foulées aux pieds achève de profaner le linge de corps de madame Colivaut!
Madame Robert était verte de colère. Elle ne jouait pas! ah! mais non. Elle me cria:
--Petit misérable!
Puis elle saisit le bas de sa robe, qu'elle retroussa sur ses guiboles maigres, pour franchir la couche à melons. Elle fut sur moi et m'appliqua une gifle avec l'entrain qu'a un soudain orage à faire claquer les contrevents.
--Ah bien! criait-elle, je ne m'étonne plus qu'on dise tant de mal de chez vous!... Quand on a pour enfant un démon pareil, on est bien capable de ce qui se dit!...
La main sur ma joue blessée, je m'éloignai vite de cette mégère. Je descendis les marches vacillantes, je traversai le parterre et gagnai la terrasse, sous l'orme et le marronnier, afin de voir mon père quand il passerait.
Un épais tapis de feuilles mortes garnissait la terrasse et il s'en dégageait une odeur triste et singulière.
J'allai m'asseoir sur une chaise au pied du marronnier, et je m'accoudai à la balustrade. C'était un jour ordinaire; on apercevait peu de monde. Les hommes politiques commençaient cependant à s'assembler pour l'apéritif. Une femme, un seau à la main, gagnait le socle de la statue; on entendit le bruit du seau de fer-blanc déposé vide sous la fontaine, puis celui de l'eau bouillonnant sur son fond sonore.
Je n'étais pas là depuis trois minutes que je vis le rideau se soulever chez madame Auxenfants, et la face jaune de M. Fesquet, le bouilleur de cru, se montra. Les yeux de M. Fesquet se fixèrent sur moi à la manière de ces chats qui, apercevant un de leurs pareils sur le toit voisin, suspendent leur pas et demeurent un long moment immobiles avant de faire un mouvement nouveau. M. Fesquet était de la famille des chats à poils rouges qui ont les yeux d'un étrange jaune de soie délavée et en même temps de braise ardente. Il avait dû être très blond dans sa jeunesse; il était bilieux, célibataire et inoccupé. Il vivait depuis des années chez madame Auxenfants, propriétaire d'une grande maison qu'elle louait au docteur Troufleau et à lui, ennemis mortels, les dorlotant également, soignant leur linge en commun et leur servant, à la même table, de petits plats.
M. Fesquet me signala à son hôtesse. Madame Auxenfants parut sous le rideau, me lorgna, puis rendit la place au plus curieux.